Une maison sans esprits

David Homel · Chapitre 16 sur 17

Pages du PDF

Une maison sans esprits

Le vernissage

 

 

Laure entra dans la salle de bain pendant que j’observais mon reflet, pour m’assurer que je n’avais aucun brin de persil pris entre les dents. Elle voulait savoir si ce qu’elle portait me plaisait. C’était mon grand soir, après tout. Et elle partagerait la vedette.

— Je l’aime grand comme ça, dis-je en la prenant dans mes bras.

— Plus tard, mon mari.

En route vers la galerie du salon funéraire, en brûlant du combustible fossile pour nous protéger du froid de février, je me rappelais d’être prêt à tout. Quand on écrit quelque chose, même une monographie si mince qu’elle confine presque à l’immatériel, et publiée par un éditeur d’art qui préfère rester confidentiel, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Quand ce que vous faites devient public, tout le monde possède une part de vous.

J’ai eu un jour un contrat de six mois dans le réseau des bibliothèques municipales. J’étais une sorte d’écrivain public, et la succursale où j’œuvrais m’avait assigné un espace de travail ouvert dans le hall d’entrée. Quiconque avait une histoire à raconter, mais ne savait pas comment s’y prendre, pouvait venir me consulter. Mon aptitude à écrire sur n’importe quoi était un atout. J’ai vite appris à faire preuve de patience et à être immanquablement encourageant, tout en dispensant des conseils qui pouvaient s’avérer utiles. Ce n’était pas un travail de tout repos.

Une fois, un homme se présenta ; il s’appelait Ahmadou. Il s’exprimait de manière formelle et élégante, nous échangeâmes une poignée de main. Il s’excusa de ne pas avoir beaucoup de temps devant lui, car ses deux filles faisaient leurs devoirs à la bibliothèque et il voulait profiter de la connexion gratuite à Internet. Il avait travaillé dans le secteur de la santé dans son pays d’origine, mais ses compétences n’étant pas reconnues ici, il avait dû retourner étudier et repartir à zéro dans le même domaine pour obtenir un diplôme sanctionné par le ministère. Sa brève histoire personnelle était destinée à le rendre plus sympathique, et ça marchait.

Il ouvrit son porte-document, en sortit un livre et le retourna de sorte à me montrer la couverture. Je fus étonné. Personne n’avait jamais eu la curiosité de lire quoi que ce soit que j’avais publié, même si les gens venaient solliciter mon avis quand ils voulaient écrire sur un mariage qui battait de l’aile, un premier amour, une enfance difficile, ou toute autre histoire qu’ils voulaient raconter.

— Je me rappelle vaguement avoir écrit ça, lui dis-je. C’était il y a longtemps, dans un autre siècle.

— Je l’ai acheté à la coop du collège. C’était le dernier.

— Ça me fait plaisir, l’assurai-je, un peu inquiet.

— Je suis venu pour voir quelle tête vous aviez. Vous comprenez sûrement pourquoi. Vous avez écrit l’exacte histoire de mon immigration vers votre pays.

— Ce n’est pas mon pays plus que le vôtre. Moi aussi, j’ai émigré.

Il ignora mon commentaire.

— C’est très singulier que vous ayez pu faire ça, dans la mesure où vous ne me connaissez pas.

Je déteste les compliments, à l’exception de ceux à saveur surréaliste, que je tolère.

— Je peux dédicacer votre livre, si vous voulez.

— J’ai entendu parler de ce genre de vanité. Là d’où je viens, ça n’existe pas. Un livre reste un livre. Peu nous importe la signature de celui qui l’a écrit. Qu’est-ce que cela peut y ajouter ?

Nous parlâmes encore une minute ou deux. L’homme était discret, presque distant. Il sembla soulagé quand ses filles lui envoyèrent un message texte pour le prévenir qu’elles avaient terminé leurs travaux. Il avait voulu me rencontrer et passer son message. Il avait terminé. Il pouvait s’en aller.

Je l’observais tandis qu’il attendait au comptoir d’emprunt avec ses filles qui tournaient en rond autour de lui, les bras chargés de livres. Je me délectais de cette vérité imparable : si on écrit quelque chose, on ne sait jamais qui pourrait le lire. On ne sait jamais où cela peut finir, ni quand, des décennies plus tard au besoin. Un Ivoirien peut un jour venir vous rencontrer dans une bibliothèque publique pendant que ses filles font leurs devoirs, et vous dire que le livre que vous avez écrit à propos des membres de votre famille retournés en Union soviétique pendant la misère des années 1930 après une immigration ratée en Amérique est en réalité l’histoire de son déplacement vers le Canada. Pourquoi pas, après tout ?

Je devais envisager que quelque chose d’aussi improbable pût arriver lors du vernissage de l’exposition consacrée à Marchuk. Un événement invraisemblable, comme lui venant se mettre sous le feu des projecteurs, prenant la parole au micro, me reniant moi et mon petit livre qui ne serait qu’un tissu de mensonges. Mais ça ne se passerait pas comme ça. Nous n’étions pas dans un scénario hollywoodien. Il faudrait que la surprise vînt d’ailleurs. Du milieu artistique, peut-être. Qui étais-je, moi, pour avoir écrit de telles choses ?

Je trouvai une place de stationnement gratuit et légal à un demi-pâté de maisons de la galerie. Laure s’émerveilla devant notre coup de chance.

— C’est parce que j’ai un bon karma, lui dis-je.

— Je meurs d’envie de rencontrer ton gars. Je pourrais dire que j’ai l’impression de déjà le connaître après avoir vu ses photos, mais ça serait mentir.

— Elles sont vieilles. Je ne sais pas combien il en a pris récemment.

— Dans un ashram ? Il aurait le droit de faire ça chez les adeptes d’Aurobindo ?

— Je ne sais pas. Mais si c’est le cas, c’est une couverture parfaite. Il peut montrer des choses auxquelles les gens de l’extérieur n’ont pas accès.

— Tu as raison. Je garde le souvenir de tous ces disciples à l’air serein, et du maître qui a l’œil sur les femmes.

— Toujours aux prises avec ta période asiatique, après tout ce temps ?

— Non, toujours aux prises avec toute forme d’exploitation. Comme toi-même, je suppose, quand tu en repères une.

Nous longeâmes le salon funéraire aux immenses baies vitrées, autre innovation qu’avait apportée la propriétaire, pour signifier qu’il était temps de ne plus cacher la mort, de ne plus nous cacher d’elle, et de trouver de nouvelles façons de partager notre deuil. L’accès à la galerie était plus discret ; une simple porte de plain-pied, en verre elle aussi, donnait sur un escalier.

— Souhaite-moi bonne chance, dis-je à Laure.

— Ton speech est prêt ?

— Je l’ai même répété.

Elle sourit, mais ce sourire engageant cachait la douleur du mot exploitation. Jamais je n’arrêterai de vouloir alléger les maux du monde. Depuis les jours passés auprès de Sylvia, j’ai appris que je ne pourrai jamais sortir vainqueur de ce combat.

Rodrigue était debout en haut des marches. Il semblait éteint. Le mot peut sembler étrange, mais c’était exactement ça. Il avait voulu faire pleine lumière sur sa trouvaille, faire étalage de son panache – et l’ampoule avait brûlé.

Il se recula quand Laure et moi arrivâmes à sa hauteur. Je la lui présentai. Elle le jaugea du regard : c’est donc lui le gars qui ne veut pas… Il nous avait demandé d’arriver tôt, et le public était encore rare. Pas de Marchuk en vue. On l’aurait facilement remarqué parmi cette maigre foule. Je me tournai vers Rodrigue.

— Quelque chose ne va pas ?

— Il ne viendra pas.

— Bon, ça ne m’étonne pas. Il ne voulait pas qu’on le redécouvre. Il nous l’a dit, et plus d’une fois.

— Non, ce n’est pas ça. Il ne viendra pas parce qu’il est mort. Je viens de l’apprendre.

Je fus secoué d’un léger tremblement, puis le choc s’estompa. Là encore, ça n’était pas pour me surprendre. Par transcendance, il entendait mort. Sur ce sujet-là aussi, il avait été assez clair.

— Comment l’as-tu su ?

— Tu parles d’une question !

— Réponds-moi, Rodrigue.

— Par la femme de l’ashram. Celle qui a nettoyé chez lui et emmené ses archives là où elles sont désormais, où que ce soit.

— Et tu sais qui était là avec Loretta pour cette séance de ménage ? Moi.

— Je l’ignorais.

Un éclair d’enthousiasme frappa soudain Rodrigue ; quelque chose semblait venir contrebalancer la nouvelle de la mort de Marchuk.

— Tu peux être fier. Tu as contribué à sauver son travail. Cette femme m’a parlé de ses démêlés avec la Ville.

— Elle s’appelle Loretta. Et les problèmes de Marchuk n’avaient rien à voir avec la Ville.

J’en restai là. Je m’apprêtais à dire du mal de lui, et on ne parle pas ainsi des défunts. Il est toujours possible qu’ils écoutent.

— La question qui se pose, c’est pourquoi ce n’est pas toi qu’elle a prévenu, intervint Laure.

La galerie se remplissait. L’exposition se tiendrait, quoi qu’il arrive. Du bout des doigts je touchai la feuille de papier pliée dans la poche intérieure de ma veste. Heureusement que j’avais pris des notes.

— Avait-elle seulement ton numéro ?

L’image de Loretta me tendant sa carte avant de monter dans sa voiture tandis que je veillais sur elle me revint en mémoire. Je ne lui avais pas remis la mienne, car je n’en avais pas. Plusieurs mois avaient passé sans que je fasse un geste. Je m’étais contenté de lui envoyer la même invitation qu’aux autres. Je n’éprouvais alors que peu de sentiments envers Loretta, mais la question n’était pas là. Je l’avais négligée, et Marchuk avec elle. Je m’étais mis en retrait du dernier chapitre de son existence à lui, en négligeant la carte qu’elle m’avait donnée, et en m’abstenant de lui rendre visite là où il avait passé les dernières semaines de sa vie. J’avais donné tout ce que je pouvais, c’est ce que je m’étais dit, mais ce n’était qu’une piètre excuse.

— Je dois te poser la question. Comment est-il mort ? Qu’est-ce qui l’a emporté ? demandai-je à Rodrigue.

— Causes naturelles, c’est ce qu’elle m’a dit. C’est la seule façon de mourir dans un ashram, me répondit-il d’une voix assurée.

Qu’est-ce qu’il me fallait, un certificat de décès ? La preuve qu’il ne s’était pas enlevé la vie ? Laure prit ma main dans la sienne, puis les deux. Un profond désarroi se lisait sur son visage. La situation était intenable et n’offrait aucune possibilité de tourner la page.

Rodrigue s’éloigna et revint en compagnie d’un homme entre deux âges d’apparence négligée, l’anglophone montréalais typique, costume de tweed compris.

— Je te présente Ian Godfrey. C’est lui qui a rédigé la notice nécrologique de Marchuk.

— Je crains de ne pas l’avoir vue.

— Vous devriez lire les journaux, c’est fou ce qu’on peut y apprendre, me dit Godfrey en souriant. Toutes mes condoléances.

— Merci. C’est une perte pour nous tous. Pouvez-vous m’éclairer sur sa mort ? Je sais, vous avez sûrement déjà tout dit dans la nécrologie.

— Vous le connaissiez mieux que moi. Je ne l’ai jamais rencontré en personne, et c’est la première fois que je vois son travail. Je m’occupe des affaires municipales, les chiens écrasés, ce genre de choses. Là où il vivait, on m’a dit qu’il souffrait d’un certain nombre d’affections non traitées. Apparemment, s’occuper de lui-même n’était pas son fort. Son cas confinait à la religion. Une femme aux allures de nonne défroquée m’a dit : « Il est venu ici pour achever son voyage. » Je n’ai pas écrit ça dans le journal. Je ne voulais pas passer pour un malade.

Il me lança un regard inquiet.

— Vous n’imaginez tout de même pas que sa mort est suspecte ?

— Non, c’est juste que… Il a disparu, comme ça.

— C’est ça qu’on appelle mourir, lâcha Godfrey dans un haussement d’épaules.

Il rejoignit la foule qui n’était désormais plus si clairsemée.

— Est-ce qu’on va voir les photos, mon mari ? demanda Laure.

— Nous allons admirer le travail de l’artiste, dis-je à Rodrigue. Une chose, cependant : je ferai volontiers ma petite allocution, mais c’est à toi d’annoncer sa mort. C’est ton photographe. Et n’oublie pas de lui souhaiter de reposer en paix. Une telle bienveillance surprendra son âme.

Après que nous nous fûmes éloignés de lui, Laure se retourna.

— Regarde un peu ton ami. C’est elle, sa partenaire ?

— Je n’ai aucune idée de qui il s’agit.

Mais je jetai quand même un regard derrière moi, comme l’espérait Laure. Rodrigue était debout près de deux ou trois femmes. Chacune d’entre elles aurait pu être celle dont il ne voulait rien savoir, mais il ne montrait aucune attention particulière à l’une ou l’autre. De toute façon, je n’avais qu’à moitié cru à son histoire.

 

Non seulement Marchuk n’était pas venu, mais son frère non plus. Ce milieu n’était pas vraiment le sien. Si j’avais été plus loyal, je suppose que j’aurais dû prendre ma voiture et aller le chercher, mais j’avais déjà assez de ma propre nervosité à gérer.

Loretta aussi brilla par son absence, ce qui était compréhensible. Si Marchuk avait vraiment voulu qu’on ne le redécouvre pas et le lui avait signifié, elle ne pouvait pas faire partie de la mission de sauvetage que nous avions mise sur pied, même si cette idée l’avait séduite le dernier soir, à la maison du photographe. Célébrer la réussite d’un ego tourmenté en quête perpétuelle s’accordait mal aux préceptes de son Église.

Tous les autres étaient là, cependant. Laure dans une robe qu’elle portait pour me faire plaisir, elle qui d’habitude ne recherchait jamais mon approbation, mes fils, avec leur famille. De ça au moins j’étais heureux. À un certain moment, je vis Laure prendre Matt et Daniel à part, et d’après leurs visages, je sus qu’elle leur apprenait la nouvelle du décès de Marchuk. Je lui en fus très reconnaissant, et je le reste encore. Là, entre les murs de cette galerie, les mots me manquaient pour leur annoncer que le photographe n’était plus. Mes garçons avaient beau aimer plaisanter et ne rien prendre au sérieux, ils savaient que la question de sa mort devrait être abordée une autre fois.

Josie prit Hayden dans ses bras pour lui permettre de mieux voir la photo du ravissement. Il montra le chat du doigt en s’écriant « Miaou ! ». Le seul critique qui savait de quoi il parlait à l’exposition, c’était lui.

— Regardez un peu ces souliers ; une paire de richelieux, dit Matt en désignant l’image qui nous intriguait tous. Je n’en avais jamais vu une paire en vrai ailleurs que dans les boutiques pour hipsters.

— Ça fait des années que je n’en suis plus un, se défendit Daniel, conscient que la pique lui était destinée.

— Oui, c’est ça. Alors pourquoi tu portes ce cardigan ridicule avec ces énormes boutons en bois ?

— Ça suffit tous les deux, leur intima Josie. Soyez sérieux pour une fois.

Elle s’attarda sur la photo.

— Ces chaussures sont en parfait état, qui a pu les laisser comme ça, sur le trottoir ? Quelqu’un qui avait trop d’argent, sans doute.

— On croit que c’est un cas très rare de ravissement, lui répondit Laure. Le type était là, avec ses potes du gym, ils discutaient entre hommes en sirotant un café dans un gobelet en carton, et d’un seul coup, bang ! il a été aspiré vers le Ciel. Ce n’est pas très fréquent, mais ça arrive. Le photographe traînait par là, et au lieu de lever les yeux comme tout le monde, il observe le trottoir, où tout a commencé, et il y repère les souliers. Clic ! Il capture l’instant qui suit, le vrai moment que tous ceux rassemblés là bouche bée n’ont pas vu.

Tout le monde se tut pendant un temps. Même mes garçons n’avaient rien à broder sur son histoire. De l’événement impossible qui aurait pu arriver à chacun de nous ce soir-là dans cette galerie, l’homme qui avait pris cette photo avait fait l’expérience. Mes enfants se regardaient et leurs visages étaient figés, sans le moindre frémissement, ce qui en soi était frappant chez deux hommes dont les traits changeaient à chaque instant. Quelqu’un s’était élevé vers le Ciel en laissant ses chaussures derrière lui. La photo avait fait son effet sur Laure, l’image la touchait. C’était celle de la vie qui pouvait changer en un clin d’œil.

Plus tard, après que l’assistance eut commencé à se disperser et que j’eus salué Rodrigue avec la promesse d’un café dans les jours suivants, pour faire le point, j’invitai la famille à la maison, histoire d’éviter le désenchantement d’après vernissage. Je n’avais pas envie que la soirée s’achève si tôt. Daniel esquiva.

— La petite, tu comprends. Claire est fatiguée. C’est même étonnant qu’on soit restés si tard.

— Je te promets d’éviter les légumes à flatulences, comme la dernière fois. Ce n’était pas à proprement parler une nourriture festive.

— Moi aussi je suis vanné, pas juste elle.

Je regardai Matt d’un air interrogateur.

— D’accord, mais juste une minute. Je vois bien que tu n’as pas envie de rester seul.

Une fois chez nous, je débouchai la bouteille de mousseux de Laure.

— Oh, du champagne, dit Josie, impressionnée.

— C’est un cadeau de ma compagne.

Hayden s’empara aussitôt du bouchon et envoya une courbe en direction de son père. Matt le rappela à l’ordre.

— Il est trop tard pour jouer à ça.

L’enfant mit le morceau de liège dans la poche de sa salopette miniature en guise de mince consolation.

Je pris l’enveloppe matelassée sur la table et en sortis l’un des six catalogues gratuits qui me revenaient.

— Après tout ce dont nous avons parlé, l’oncle mort dans un hôtel de passage, et les jeux de mauvais goût auxquels nous avons joué, vous avez bien droit à votre exemplaire. C’est pour vous trois.

— Pas encore un chef-d’œuvre ! s’écria Matt en portant la main à son front, feignant la consternation. Je n’ai plus de place sur mes étagères pour tous tes trucs. Je les montre à mes amis quand ils passent prendre une bière, et ça les impressionne.

— Alors, accepte-le. Tu es partout là-dedans, crois-le ou non.

— Ça veut dire que je vais toucher des redevances là-dessus ?

— Non. Pour ça il va falloir que tu écrives ton propre bouquin. Quelque chose de vendeur.

Matt prit la monographie.

— Merci. Si tu en as un autre, je vois mon frère demain. Sans toi, si ça ne te fait rien.

Puis il se mit à inspecter chaque page. Il ne lui fallut que peu de temps. Il s’attarda à peine sur les photos qui étaient à la base du projet. Tel un acteur en mal de publicité, il cherchait si son nom y figurait. Il n’était nulle part, selon lui, mais au contraire, objectai-je, il était partout.

— Oui, c’est ça, il est question de moi à chaque page, mais je ne vois rien. À moins que tu aies écrit mon nom à l’encre sympathique.

— Je n’aurais pas pu écrire ce texte sans vous autres.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire que je n’aurais pas pu me rendre dans cette sinistre maison de fous tous ces soirs si je n’avais pas su que quelque chose – et quelqu’un, vous tous – de mieux m’attendait à l’extérieur. Imagine comment les choses auraient tourné, sinon. J’aurais fini comme Marchuk. Ça arrive, tu sais.

Matt envisagea un instant cette éventualité.

— C’est pour ça que tu es grassement payé. C’est la prime de guerre pour le risque encouru.

— Prime de guerre ? Pour cette plaquette ? dit Josie en prenant le livre en main.

— Le risque ne se mesure pas au nombre de pages, me défendit Matt, se livrant à une fidèle imitation de moi à mon plus sentencieux.

Puis il se mit à rire de lui, de moi aussi, et je l’imitai. Nous riions de la manière absurde, mais efficace, avec laquelle je gagnais ma vie, tellement éloignée du monde concret dans lequel il évoluait et de l’univers professionnel de son frère. C’était aussi un rire de soulagement, car j’avais une fois encore échappé au danger d’être dévoré par mon sujet.

Nous avions fait du chemin ensemble depuis les jours douloureux où Teri et moi nous étions séparés. Elle aurait dû être avec nous ce soir – je sais que ça paraît bizarre de dire ça. Mais la vie n’est pas un échec parce que je ne suis plus avec elle. Il y manque quelque chose, et il en sera toujours ainsi, qu’importe les autres sources de joie. Sur ce chapitre, je suis absolument comme tout le monde, toujours en deçà des attentes.

La soirée prit fin de bonne heure et dans la bonne humeur ; il n’y fut pas question de Marchuk. Comme si nous nous étions mis d’accord tacitement pour aborder la question une autre fois. J’étais soulagé de deux des six exemplaires de la monographie, et c’était très bien comme ça. Les quatre qui restaient étaient si minces qu’ils pouvaient rapidement disparaître dans le moindre interstice. C’était déjà arrivé à mes œuvres. Elles s’étaient évanouies de leur propre chef, entre les creux et les vides de mon étagère personnelle où s’alignaient mes réussites, à commencer par la revue où se trouvait mon texte – qui avait rencontré un certain succès – sur les spectateurs de cette salle de cinéma de Sarajevo.

Il restait pas mal de mousseux dans la bouteille sur le comptoir. Matt et Josie se tenaient à leur décision de ne pas boire pendant la semaine. Je versai un verre à Laure pendant que nous contemplions notre photo préférée du catalogue.

— L’histoire du ravissement que tu as racontée à la galerie a littéralement figé mes enfants sur place, lui dis-je.

— Et leurs femmes, aussi. Il ne faut pas leur en vouloir. Les vies qu’ils mènent leur conviennent parfaitement. Être sortis de leurs souliers comme par magie, très peu pour eux. À leur âge, ils n’ont pas besoin de ravissement, sauf peut-être celui qu’ils éprouvent avec leurs épouses, et réciproquement.

— J’ai aimé ta façon de décrire Marchuk, les yeux rivés sur le trottoir pendant que tout le monde regardait vers le ciel. J’ai bien essayé ce scénario avec lui, tu sais – tenter de le faire parler des circonstances qui l’ont amené à faire cette image, mais il s’est contenté de marmonner « C’est juste une photo ».

— Tu connais les artistes. Ils détestent dévoiler leurs sources d’inspiration. Ils aiment le mystère.

— Finis les mystères.

— Je n’en suis pas si sûre, Paul.

Nous levâmes nos verres.

— Qu’il repose en paix.

Nous bûmes goulûment, heureux de faire partie d’un monde où le vin pétillait.

— Quand on décrit le ravissement, il a toujours la forme d’un nuage, dis-je à Laure. Je me suis documenté là-dessus. Une nuée descend sur terre et enlève la personne.

— Mais celle-ci est-elle seulement consentante ? C’est bien la question.

 

La vie de couple peut sembler devenir terriblement routinière, mais avec un peu de chance, on s’aperçoit qu’elle ne l’est pas.

Ce soir-là, Laure lut les quelques pages habituelles qui l’amenaient vers les rives du sommeil. Je vins à elle avec ce qu’il restait de mousseux et la trouvai assise dans son fauteuil. Elle leva les yeux de son livre. Il s’agissait du récit des mauvais traitements qu’avait fait subir une actrice à sa fille. Elle avait abandonné la brique de Knausgård dans laquelle elle avançait péniblement avant celui-là.

Je m’étais demandé ce qu’elle pouvait bien trouver à ce Norvégien nombriliste.

« Je le lis parce que je veux comprendre les hommes. Il n’est pas trop tard pour ça », avait-elle déclaré.

« Ce n’est pas ce livre qui t’aidera à me comprendre, moi », lui avais-je assuré.

— Tiens, finis ce qui reste. Si tu termines la bouteille, tu te marieras cette année. Et puis – je pris une gorgée dans son verre – si je bois dans ta coupe, je pourrai lire tes pensées, lui dis-je.

— Alors je n’ai pas besoin de te dire ça, mais je vais te le dire quand même. Si tu es d’humeur à me rendre visite un de ces soirs, je serai d’humeur à te recevoir. Mais je ne te force pas. Je ne suis pas pressée.

— Je suis toujours d’humeur.

— Tu sais bien que ce n’est pas vrai.

Elle avait raison, évidemment.

— C’est vrai, je pense toujours être d’humeur.

— Voilà qui est mieux, mon mari. Puisque tu l’as dit comme ça, je suis plus disposée à t’accueillir, parce que tu viens de le reconnaître, ce que les hommes ne font généralement pas. Ça fait de toi quelqu’un qui me ressemble. Une femme.

Mes visites s’étaient espacées, jusqu’à devenir inexistantes. Je n’avais pas réalisé qu’elle les comptait. Je me remémorai la façon dont elle avait jaugé Rodrigue, et combien cette manière qu’ont les hommes de blesser les femmes lui semblait commune.

— Très bien, message reçu.

Elle n’était pas pressée, avait-elle dit, et je ne l’étais pas non plus.

 

Un autre soir, à la lueur de la lampe de chevet, dans le lit de Laure, je ne pus m’empêcher de regarder. Bien longtemps auparavant, j’avais dit à Sylvia que je n’avais pas pu regarder, que je ne l’avais pas fait, avant d’admettre que, bon, d’accord, peut-être un peu, mais que ce que j’avais vu et qui m’avait traversé l’esprit m’avait déplu, tout comme ce que ces femmes devaient penser quand ces hommes leur passaient dessus. Sylvia, et la souffrance que j’étais incapable de l’empêcher d’éprouver alors que je n’étais qu’un gamin, ne me quitterait jamais. L’esprit de Sylvia, mais de Teri aussi, l’esprit de toutes ces femmes planait dans la pièce, dans la maison, et me guidait vers mon impossible vocation. C’était une bonne chose. Une maison sans esprits n’est pas vraiment une maison.

Laure était endormie, du moins semblait l’être. Je me relevai progressivement en jouant de mes abdominaux gagnés au gym et constatai qu’Elaine n’était plus là. La robe à l’étoffe somptueuse drapait le dossier du fauteuil de la façon la plus élégante et suggestive qui soit.

OceanofPDF.com