Une maison sans esprits

David Homel · Chapitre 9 sur 17

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Une maison sans esprits

Le gardien de mon frère

 

 

Une fois dehors, soulagé, je laissai de côté mon abattement et fis le tour jusqu’à l’arrière de l’immeuble. La cour était ceinte d’une clôture tordue, semblable à celle de l’avant. Je la passai jusqu’à une porte qui donnait sur la cage d’escalier qui conduisait à l’étage supérieur. Ce n’était pas fermé à clé, tout comme l’entrée de la cuisine du photographe.

J’aurais pu décider de me faire discret et de ne monter qu’en plein jour, quand Marchuk serait sorti ou quand le bruit de la rue aurait couvert le mien, s’il était chez lui. Mais je ne m’embarrassai pas de ces considérations et suivis l’inspiration du moment. Rien ne m’interdisait d’aller parler à son frère ennemi. Je ne faisais que suivre ses conseils. Cesser de chercher l’approbation, attaquer de front, et ne pas hésiter à monter au créneau s’il le fallait. En tant que journaliste, je l’avais déjà fait. Je me demandais tout à coup si je n’étais pas en train de perdre la main.

L’escalier était dans le noir complet. S’il y avait un interrupteur, je ne le trouvai pas. Celui qui résidait là-haut n’avait pas plus de notion d’hospitalité que l’occupant du rez-de-chaussée. À la lumière de mon téléphone, je repérai le cordon qui pendait d’une ampoule nue en haut des marches. Je tendis la main et le tirai, émerveillé par le miracle de l’électricité. Je frappai à la porte.

L’individu ouvrit. C’était une version plus âgée, mais mieux conservée, de son frère artiste. À contre-jour, on distinguait mal son visage ; c’était un colosse et il se tenait droit. Sur sa tête, pas de casquette de baseball, mais une couronne de cheveux en bataille. Une odeur de viande grillée s’échappait de l’appartement.

— Vous passez aux deux étages ce soir ? Vous faites d’une pierre deux coups, en quelque sorte ? C’est à mon tour, je suppose.

— Oui, vous avez bien deviné. On ne peut rien vous cacher. Je suis le visiteur d’en bas, me présentai-je.

— Je m’appelle Roman.

— C’est vous qui me marchez sur la tête.

— J’essaye juste d’envoyer un message, et pas à vous. Ça sert pas à grand-chose, de toute façon. Entrez. J’avoue que je suis curieux.

Roman avait hérité d’un mobilier identique à celui de son frère. Une lourde table et des chaises au dossier sculpté, une vitrine qui laissait voir des plats et des assiettes commémoratives. Pas de statuettes de bouddhas posées sur des boîtes, mais des icônes ornaient les murs. Spirituellement, il se rapprochait plus de leurs racines ukrainiennes. Dans la cuisine, sur une plus petite table, était posé un demi-chou, sur sa partie tranchée.

— J’ai cru comprendre que vous n’étiez pas en très bons termes tous les deux. Voulez-vous m’en dire plus à ce sujet ?

— Tout dépend de ce que vous voulez savoir. Vous êtes qui, d’abord ? À cette heure-ci, ça m’étonnerait que ce soit la Ville qui vous envoie.

— J’écris une monographie consacrée à votre frère.

Il me fixa d’un regard vide.

— C’est un petit livre qui sera publié pour accompagner une exposition de ses photos, l’hiver prochain si tout va bien.

— Sans blague ? Vous voulez dire qu’on l’a découvert, ou redécouvert plutôt ? Voilà une bonne nouvelle !

— Content de vous l’entendre dire. D’après lui…

— Bonne nouvelle, parce que ça va peut-être enfin lui permettre de payer ses taxes foncières. Alléluia !

Il leva les bras en jubilant, mais l’ironie de son geste ne m’échappa pas. Il allait et venait dans la pièce d’un pas lourd, à l’opposé de la démarche délicate de son frère.

— Il a les autorités municipales au cul et moi avec, parce qu’on a le même nom de famille et qu’ils essayent d’arriver à lui en passant par moi. Et je ne dis rien sur sa façon d’entretenir la moitié de la maison qui lui appartient. Il va finir par foutre le feu à la baraque avec ses chandelles. Sans compter que les souris, ici, s’en donnent à cœur joie. Les rats aussi, sûrement. Peut-être pas, après tout ; il n’y a probablement pas assez à bouffer dans la bâtisse. Si vous voulez mon avis, ça ressemble à une forme de vengeance de sa part.

— Il m’a plutôt l’air de quelqu’un de démuni.

— Pensez-vous !

Il brandit un doigt accusateur.

— Tous ces gens qui font pitié sont passés maîtres dans l’art de la manipulation, croyez-moi. Mais il peut n’en faire qu’à sa tête, parce que c’est un artiste. Ou du moins, il l’était, autrefois. C’est des conneries tout ça ! Vous pourrez toujours m’éclairer, si vous écrivez quelque chose sur lui. D’où ça sort, d’abord ?

— Que les artistes sont libres de faire ce qu’ils veulent ? Bonne question. Je n’ai pas cette liberté. Ça a sans doute à voir avec l’inspiration. Ce sont un peu des êtres sacrés.

Roman se mit à rire en désignant une icône sur le mur.

— Vous en voulez du sacré ? Eh bien, ça, c’est sacré. Et ça n’essaye pas de se trouver des excuses ou d’exiger une reconnaissance particulière.

Il se retourna en marmonnant et se dirigea vers la cuisine.

— Dans ma prochaine vie, c’est décidé, je me réincarne en artiste.

Il marqua un temps d’arrêt et me regarda de nouveau.

— Vous y croyez, vous, à ces histoires de réincarnation ?

— Non.

— Eh bien votre ami, en bas, il y croit. Il croit à tout et n’importe quoi.

D’un placard, il sortit une petite bouteille dépourvue d’étiquette. Il posa deux verres carrés sur la table, à côté du chou. Il m’en tendit un.

— Recette maison de la famille Marchaniuk. Je la tiens de mon oncle Ed. Il la faisait avec du sucre pur. Ça aussi, c’est sacré.

— Alors vous buvez, contrairement à votre frère. Il m’a dit qu’il avait assez bu pour deux vies entières.

— C’est n’importe quoi, encore une fois. Il a la chienne de l’effet que ça pourrait lui faire, même s’il n’en prend qu’une goutte. Il faut tout le temps qu’il reste maître de la situation. C’est ça la base de sa nouvelle religion. La peur de perdre le contrôle.

Il se déplaça jusqu’à une icône et l’embrassa.

— Christ Pantocrator, dit-il en me jetant un regard acéré. Vous ne connaissez pas ça, je suppose.

— Non, effectivement.

— Regardez-nous un peu, moi et mon frère, quel gâchis ! Deux vieux garçons qui vivent pour rien dans une maison qu’on leur a donnée. Mais ce n’est pas vraiment un cadeau ; ça ne nous dispense pas de payer nos impôts. Comme disait l’autre, la mort et les impôts… Sauf qu’il est encore vivant, alors il reste les impôts. Mais ça, très peu pour lui.

Nous bûmes à nos santés respectives. Pour un alcool maison, le liquide était incroyablement velouté. Je le félicitai pour son savoir-faire.

— Je ne paie pas de droit d’accise là-dessus, mais personne n’est au courant. Vous savez, ce que fait mon frère me serait bien égal si j’étais en dehors de tout ça. D’accord, il faut respecter le principe : quand on reçoit quelque chose de sa famille, on en prend soin. Personnellement, j’y adhère, mais pas lui. Je veux simplement ne pas être mêlé à la première idée démente qui lui traverse l’esprit.

— Il m’a dit que vous aviez vécu chacun avec l’un de vos parents. Vous ici, en haut, avec votre mère.

Roman détourna le regard, puis revint me fixer droit dans les yeux.

— Nous étions gamins. Et puis on nous disait que ce n’était pas de nos affaires. Allez là où je vous envoie ; la chanson vous dit quelque chose ? Ce n’est pas de mon Église, mais je la connais quand même. Pensez-vous que je savais comment prendre soin de ma mère ? J’étais trop occupé à jouer les adolescents.

Il leva son verre.

— À maman, qui est là-haut. Qui ne veille pas sur nous, comme nous n’avons pas veillé sur elle.

— Désolé d’avoir remis ça sur le tapis.

— C’est votre job, non ? Je veux dire, si j’ai bien compris ce que vous faites ici. Vous êtes là pour remuer la merde.

Nous restâmes assis un moment, dans un silence seulement interrompu par le bruit d’une autre rasade de la cuvée Marchaniuk versée dans nos verres. Les assiettes propres sur l’égouttoir à vaisselle, les torchons suspendus sur la poignée de la porte du réfrigérateur, l’unique napperon sur la table où nous étions ; tout était en ordre. C’était un soulagement. Là, je respirais, même si l’ambiance n’était pas plus riante qu’à l’étage inférieur.

Je levai mon verre.

— Fameux, cet alcool. Il ne demande qu’à être bu.

— Oui. Mais ça suffit comme ça. Je suppose que vous conduisez.

— C’est très prévenant de votre part.

— Je n’ai pas envie que vous preniez trop vos aises. Je suis un peu comme mon frère là-dessus.

— Oui, d’un côté il ne veut pas que je sois à l’aise, et de l’autre ça le chagrine de me voir partir.

— Vous finirez par comprendre, vous êtes un grand garçon.

— Ne vous faites pas trop d’illusions à propos de l’exposition, le prévins-je. Même s’il arrive à en retirer un peu d’argent, et il n’y a rien de moins sûr, ça ne l’aidera pas à payer des factures auxquelles il ne croit pas.

— Il n’y croit pas ? s’exclama Roman, incrédule, dans un petit rire. C’est une vraie tête de mule. Je suis au-dessus de tout ça : voilà ce qu’il essaye de dire.

Je me levai.

— Merci de votre hospitalité. Et merci à votre oncle Ed pour sa recette magique.

— Oui, mais gardez ça pour vous.

Je conduisais avec prudence sur le chemin du retour, avec la solitude de la famille Marchuk qui s’abattit sur moi. Son aspect tragi-comique céda la place au triste tableau d’existences gâchées – c’est ce que Roman, sans support spirituel monté de toutes pièces, avait ouvertement exprimé. Tel était le labyrinthe Marchuk, construit sur l’isolement et l’auto-négligence, et la ville me semblait soudain faite de la même étoffe : les bâtiments commerciaux d’à peine quelques étages sur le boulevard Rosemont, les appartements au-dessus des magasins qui survivaient tout juste – il y avait une réplique des deux frères dans chacun d’entre eux. Même arrivé au bas de la pente du viaduc qui menait au quartier plus coquet que j’habitais, là où on trouvait des véhicules de plus haut standing, des lumières décoratives devant les entrées, des plaques d’adresse stylisées et autres bibelots de ce genre, cette sensation ne me quitta pas. Et l’argent n’avait rien à y voir. Tout n’était que négligence et subsistance ; personne n’attendait l’arrivée de quiconque.

Je n’avais eu qu’à contourner l’entrée de chez Marchuk et emprunter la porte latérale pour faire aussitôt partie de son univers. Sa voix résonnait en moi, de sa logique implacable. « Tu as toujours été là », disait-elle.

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