Une maison sans esprits

David Homel · Chapitre 10 sur 17

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Une maison sans esprits

La famille recomposée

 

Cela m’apparut quelques jours après avoir rendu visite au frère de Marchuk, alors que j’étais debout dans la petite aire ouverte qui sépare la chambre de Laure et la mienne. J’ai réalisé qui était Elaine, je veux dire qui elle était vraiment, au-delà d’une possible tante par alliance. C’était l’enfant que nous n’avions pas eu. Pas l’enfant que nous n’avions jamais eu, puisqu’entre nous la question ne se posait pas. À présent, elle et moi étions parents d’un enfant qui nous précédait d’une génération, et qui était apparu sans crier gare et sans qu’on l’eût convié, mais avec sa raison d’être, que j’aurais bien aimé connaître. L’enfant que j’avais fait avec Laure était une femme morte depuis longtemps. C’était une façon pour le moins originale de recomposer une famille.

Plus tôt ce soir-là, j’étais sorti faire une course et l’émission de jazz que j’écoutais en conduisant diffusait la version de I Loves You Porgy interprétée par Nina Simone. C’était une de ces chansons que bien des gens, y compris moi-même, pensaient à tort bien connaître. De retour à la maison, je m’étais documenté rapidement sur internet à propos de cette œuvre, me livrant au genre de recherche qu’on a vite fait d’appeler savoir, de nos jours. Elle était tirée de Porgy and Bess, un opéra écrit par deux Juifs de Brooklyn dans lequel il était question de déterminisme social, de femmes considérées comme de simples biens, de stéréotypes raciaux et d’autres choses encore, y compris le divertissement de masse.

C’est là, debout dans le couloir, avec l’image d’Elaine à l’esprit, que les paroles de Porgy and Bess surgirent devant moi, clinquantes, comme tout droit sorties du bouge que j’imaginais comme décor à la pièce. Don’t let him handle me with his hot hands. Ne le laisse pas me toucher de ses mains brûlantes. Celles d’Elaine étaient les mains froides de la mort sur le beau vêtement de Laure. Laure récupérerait-elle jamais sa robe ? Serait-elle un jour de nouveau la sienne, et lui siérait-elle encore, ou perdrais-je un autre détail de ma vie que j’avais autrefois chéri ?

Mes sentiments envers Elaine changeaient ; à l’instar de ma compagne, cette femme avait besoin qu’on prenne soin d’elle. Je lui en voulais de s’accrocher à la robe de Laure, alors qu’elle ne pouvait d’aucune manière avoir l’usage de ce vêtement de laine aux innombrables charmes. Mais peut-être que je me trompais. Il était peut-être fait pour elle.

Comme pour l’enfant que jusqu’ici nous n’avions pas, Laure et moi jouiions chacun un rôle dans l’apparition d’Elaine. Les premiers temps, j’éprouvais angoisse et panique à cause d’elle. Elle s’était introduite chez moi pour me faire payer une faute que j’aurais commise. Elle revêtait la robe de chambre de ma compagne et s’allongeait près de moi, comme j’aurais souhaité que Laure le fît. Mais ce qui avait ressemblé à une effrayante mascarade ne l’était plus, à présent. Elaine faisait autant partie de Laure qu’elle faisait partie de moi. Elle parlait au nom de nos besoins communs ; j’ignorais seulement en quoi ils consistaient. Je ne l’avais rencontrée qu’une fois et je n’étais qu’un gamin à l’époque – j’avais la même excuse que Marchuk –, mais cette rencontre avait été suffisante pour que, même à cet âge, je saisisse la cruauté sur laquelle reposait son mariage. J’avais compris que le frère de mon père l’avait probablement convaincue qu’elle n’avait aucunement le droit de prononcer le mot besoins quand il s’agissait d’elle-même. Elaine essayait peut-être, elle aussi, de changer sa vie. Il n’est jamais trop tard.

Croire ou non à sa présence, à la façon dont certains soutiennent qu’ils croient ou non aux fantômes, ne s’appliquait pas dans son cas. Elaine n’avait rien d’un revenant. Dans les histoires de fantômes, les morts reviennent accuser, accabler de reproches ceux qui leur ont fait du tort. À l’instar du mariage, la hantise est une convention. Elle nécessite un acte répréhensible, quelqu’un qui l’a commis, et une personne qui en a été victime – et toutes deux doivent accepter de faire partie de l’équation. Je ne m’imaginais pas Elaine aussi conventionnelle. Si elle était venue d’aussi loin pour s’asseoir parmi nous drapée de la sorte, travestie dans le vêtement de ma compagne, ce n’était pas pour exprimer un grief ordinaire.

Plus tard, au milieu de la nuit, depuis mon lit, j’entendis Laure se déplacer. Il arrivait parfois que des crampes musculaires la réveillent ; elle faisait alors quelques pas dans la chambre pour les faire passer. Le vin rouge en était responsable, croyait-elle ; c’était la faute des tanins. J’avais observé sa consommation, et qu’il soit rouge ou blanc n’avait aucune incidence sur le résultat, mais je gardais pour moi les conclusions de cette analyse. « Ce sont des bananes qu’il te faut, lui disais-je, elles sont pleines de potassium, de magnésium, et de Dieu sait quoi d’autre qui pourrait te soulager. » Ce truc me venait du gym, les peaux de ce fruit remplissaient la poubelle devant l’édifice, mais ça n’était peut-être rien d’autre qu’un remède de grand-mère.

Laure quitta sa chambre pour marcher dans le couloir plongé dans la pénombre, devant la mienne. Ça ne lui ressemblait pas – elle se contentait normalement d’arpenter la sienne, comme si sa douleur avait quelque chose de honteux qu’il fallait cacher. « Maudite crampe », l’entendis-je réprimander son corps. Ça non plus, ce n’était pas elle. Elle ne jurait jamais ; pour elle, c’était une faiblesse toute masculine, le résultat d’une expression de soi primitive.

Alors m’apparut la seule explication logique derrière cette agitation : c’était Elaine, et non Laure, qui allait et venait dans l’espace qui séparait nos chambres respectives. Le bruit des pas mal assurés derrière la porte, le frottement de la robe, trop longue pour elle, sur le bois du plancher trahissait la démarche de quelqu’un qui avait perdu toute fluidité de mouvement, et avait toujours été étranger à son propre corps. Je ressentais l’effort que déployait cette personne pour traîner son corps, à quel point elle devait être un poids pour elle-même. Elle voulait lâcher prise mais en était incapable. Quelle épreuve pénible ça devait être d’essayer de se débarrasser de soi ! Ma mère, avec sa façon bien à elle de s’exprimer, aurait pu prononcer ce genre de phrase. C’étaient les femmes de cette génération qui m’avaient élevé.

L’usage des mots grossiers prenait aussi tout son sens. Pendant des années, elle avait vécu dans un mariage sinistre auprès d’un homme qui jurait de manière compulsive, sans même s’en rendre compte. Elle avait dû entendre plus que son lot d’insultes, la plupart lui étant destinées. Elle rejetait la faute sur son corps, mais s’adressait en même temps à Laure et à moi, nous attirant dans sa douleur. Je me contentai d’écouter, en essayant de ne pas paniquer. J’inspirai, puis expirai, profondément, à la recherche du calme en moi. « Parle-moi », implorai-je, sans savoir vraiment laquelle des deux femmes je suppliais.

Puis le silence revint dans le couloir. « Elaine, mon enfant, murmurai-je en cherchant à la réconforter, si tu as besoin de moi, tu sais où me trouver. Je ne suis jamais bien loin. »

Quelqu’un de pleinement fonctionnel ne dirait jamais une chose pareille.

C’était désormais peine perdue pour le sommeil et j’allumai la lumière. « Je ne dors jamais, mais ça n’a rien à voir avec de l’insomnie, c’est plutôt de la vigilance », m’avait affirmé Marchuk. J’avais trouvé cette déclaration pompeuse, reflétant la prétention d’un individu qui se considérait comme détenteur d’un esprit supérieur. Je pris le livre posé sur la table de chevet : Le vieux qui lisait des romans d’amour, de Luis Sepúlveda. Le sujet du roman était la fuite. L’auteur avait créé le personnage d’un vieil homme vivant dans des conditions difficiles dans la jungle amazonienne. Il devient obsédé par les romans d’amour, et finit par complètement s’y absorber et croire aux intrigues qui s’y déroulent. « Il n’est jamais trop tard pour éprouver l’illusion de l’amour », semblaient-elles lui dire. Telle était peut-être la raison pour laquelle Elaine avait mis la robe de Laure. Pour se rendre plus belle, plus digne d’être aimée.

Quand nous avons commencé à vivre ensemble Laure et moi, il y a de ça quelques années, j’avais pris le fait qu’elle laisse sa porte entrouverte pour une invitation, ou du moins pour une possibilité. Je succombais alors parfois au vif désir d’entendre le souffle de ma compagne. Certes, quand mes fils étaient encore tout petits, comme la plupart des parents, il m’arrivait de me faufiler dans leur chambre pour m’assurer qu’ils respiraient encore. Que je ne les avais pas perdus. Mais cela correspondait à un besoin différent ; celui de protéger, de nourrir, et de veiller sur eux. Ce n’était pas la même chose que d’écouter la singulière berceuse d’une femme endormie.

Une nuit, je suis entré dans la pièce en franchissant l’ouverture que j’imaginais destinée à me laisser passer. Ça ne s’est pas du tout passé comme je l’avais imaginé. J’ai fait un pas, puis un second. J’ai accueilli la chaleur de la chambre, riche d’une odeur qui n’existait nulle part ailleurs. L’instant suivant, Laure était redressée sur le lit et me dévisageait. Je m’immobilisai. Elle avait le souffle court et entrecoupé, elle sortait d’un rêve dans lequel elle ne devait son salut qu’à la fuite. Après quelques secondes de ce face-à-face dans la pénombre, elle se laissa retomber en ramenant les couvertures à elle. J’étais terrifié. Elle ne s’était même pas aperçue de ma présence. Tout le long de ma visite, elle avait dormi comme un enfant lors d’un orage d’été. Après cet épisode, j’ai cessé de prendre la porte entrouverte de Laure pour une invitation.

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