Une maison sans esprits
Bavardages
Ce soir-là, pour Laure, je préparai une de mes spécialités, pour ainsi dire sans viande. Des pâtes aux pois chiches, ail et rapinis, saupoudrées de noix de pin, persil et raisins secs réhydratés dans le vin blanc. L’élément carné de cette recette se présentait sous la forme de quelques dizaines de grammes de pancetta qui avaient atterri dans la sauce. Je savais que le chemin qui menait au cœur vertueux de ma compagne se devait d’être pratiquement végétarien.
— Voilà le reste des photos.
Je déposai le deuxième portfolio que j’avais reçu dans l’intervalle sur la table de la cuisine, loin des assiettes.
— Regarde-moi ce playboy aux yeux tristes, remarqua Laure. Je me serai donnée à lui s’il me l’avait demandé. Même s’il ne m’avait rien demandé, d’ailleurs. Je lui aurais fait don de moi-même, et il aurait daigné accepter avant d’écrire un poème sur moi.
— Une mauvaise photo de Leonard Cohen, ça n’existe pas.
— En tout cas je n’en ai jamais vu, dit-elle en riant. Il contrôlait toujours parfaitement son image.
— Leonard et les femmes. C’est un mythe moderne.
— Je suis passée devant sa tombe en faisant mes exercices de marche rapide avec une amie, dit Laure. J’ai peine à croire qu’il n’est plus là. Qu’est-ce qu’elles ont fait les femmes, sans lui, depuis tout ce temps ?
— Elles se sont rabattues sur ses doublures, je suppose.
Laure était captivée par les photos, comme la première fois. C’était la récompense pour avoir accepté ce contrat, et elle me suffisait. Je n’avais que faire des honoraires dont me gratifiait Rodrigue, ou d’une quelconque médaille qui aurait tôt fait de ternir sur mon CV. Je la sentais subitement se libérer de ce qui lui pesait, une fenêtre s’était ouverte, un oiseau s’était posé dans la maison, amenant avec lui un sujet sans rapport avec nous. Silencieusement, je me réjouissais.
— Je suis contente de regarder ces photos, dit-elle. Elles sont divertissantes. J’aime le noir et blanc, ça donne un côté authentique. Le vrai Leonard Cohen, en somme.
— Te voilà bien rêveuse, tout à coup.
— Peux-tu m’en vouloir ?
Il me revint en mémoire cette chanson des Porkbelly Futures, dans laquelle le chanteur déplore que Michael Ondaatje lui a volé sa copine. Quoi de plus classique que d’être jaloux du Grand Romantique ?
Du romantisme, je m’aventurai dans la comédie, où j’étais plus à mon aise. J’exposai à Laure la complainte de l’éditeur de ma monographie. Le type rendait sa petite amie malheureuse parce qu’il ne voulait pas d’elle, ou du moins ne voulait pas assez d’elle. Laure ne voyait absolument rien d’étrange à cette situation.
— C’est on ne peut plus ordinaire, décréta-t-elle. Il y a longtemps que toutes mes amies se sont débarrassées de ce cliché du chaud lapin. Cette façon dont les hommes blessent les femmes est bien moins originale que tu le crois, Paul. Et bien plus répandue qu’on le croit.
Elle afficha un visage solennel, lugubre, en parfaite imitation du tragique.
— La sexualité masculine a du plomb dans l’aile.
La seconde d’après, elle éclata d’un rire sonore et sans compassion qui envoya voler de petits morceaux de rapini un peu partout.
— Et ce n’est pas aux femmes de la réparer. Ce sont les hommes qui doivent se guérir eux-mêmes. Tu te souviens quand on encourageait les femmes à prendre la responsabilité de leurs orgasmes ? Je ne suis pas près d’oublier ces mots-là. Je suis responsable de mon propre orgasme. Ça remonte à l’époque de la libération sexuelle. La libération de qui, ça, personne n’a pensé à se poser la question.
— Je me rappelle ce mantra, admis-je.
— Tant mieux. Eh bien, ça vaut aussi pour les hommes.
— D’accord, Laure, j’ai compris. Je suis prêt à endosser ma part de responsabilité. Mais as-tu la moindre idée de la raison pour laquelle il m’a dit tout ça à moi ?
Elle se passa la main sur le front, comme si la question nécessitait une réflexion poussée, ce qui pourtant n’était clairement pas le cas pour elle.
— Je présume qu’il ne s’agissait pas de t’offrir sa copine en cadeau, ça t’a déjà sans doute traversé l’esprit. Tu vois ce que je veux dire, le remplacer en quelque sorte. J’espère que ça n’arrivera pas. Je ne suis peut-être pas tout ce dont tu rêves, mais je ne veux pas te partager avec une autre.
Elle balaya d’une main levée toute tentative de ma part pour la rassurer.
— C’est une espèce d’exercice bizarre de construction de son image, comme s’il était au-dessus de tout ça, et que ça ne le dérangeait pas de blesser quelqu’un tout simplement par principe. Pour ce qu’il ne veut pas, ou ne peut pas faire.
— Oui, j’ai bien compris ça. Il doit être très satisfait de lui-même, sinon pourquoi tiendrait-il un tel discours à un autre homme, un concurrent ? Il doit en retirer une certaine forme de fierté masculine aussi étrange que particulière… C’est une manière de dire : regardez ce que je suis incapable d’accomplir avec une femme.
— Tu lui accordes peut-être trop de mérite, m’avertit Laure. Il ne lui reste probablement plus de jus, tout simplement. Contrairement à toi, mon mari.
Elle leva les yeux vers moi.
— J’aimerais vraiment savoir ce que tu lui as répondu.
— Parce que je suis censé lui avoir répondu quelque chose ?
— Un homme ne laisserait pas passer l’occasion de donner son avis à un autre sur une question comme celle-là. Pourquoi t’aurait-il parlé de ça, sinon ?
— D’accord, tu as raison. Je lui ai montré attention et intérêt. Et j’ai été d’un pitoyable absolu.
— Raconte, je veux tout savoir, me pressa Laure.
— Je craignais bien que tu me demandes ça. J’ai fait preuve d’un magnifique réflexe conditionné. Je me suis lancé dans une démonstration d’empathie dès l’instant où il a commencé à évoquer ses problèmes personnels. Paul, chien de Pavlov, plein d’un souci aussi stupide qu’inutile. Il y avait forcément une solution, lui ai-je dit. Il fallait qu’il trouve une façon de raviver son intérêt envers elle, une escapade à la campagne le temps d’un week-end dans une petite auberge avec spa, tu vois le topo. Et si ça ne marchait pas, il pouvait opter pour le raccourci, et obtenir une ordonnance pour le remède si populaire que chacun conservait dans le tiroir de sa table de chevet en prétendant le contraire. Le médicament le remettrait d’aplomb, et il serait de retour en piste en un rien de temps.
— Il n’y a rien de mal dans ce que tu as dit. Ça n’engage même pas à grand-chose.
— Il ne m’a pas écouté. Il m’a dit qu’elle pouvait bien trouver quelqu’un d’autre. Il était plein d’indulgence, comme s’il venait de découvrir l’idée du siècle en endossant le rôle du conjoint tolérant et compréhensif. Elle pouvait trouver quelqu’un d’autre, mais ils continueraient de vivre ensemble.
J’entendis Laure déglutir.
— Autrefois, on appelait ça une relation ouverte. Mais dans ce cas, ce n’est pas ouvert, il lui donne la permission. Il garde le pouvoir.
— Tu aurais dû être là à ma place. J’ai poursuivi mon numéro de Monsieur Sensibilité en lui expliquant que tout le monde n’était pas nécessairement disposé à accepter ça. Je lui ai fait la leçon ; te répéter ce que je lui ai sorti serait trop embarrassant, mais grosso modo : corps et cœur ne font qu’un et réciproquement… c’est dans la logique des choses… es-tu vraiment prêt à la perdre ?
— Tu as vraiment dit ça ? s’étonna Laure. De tels mots dans la bouche d’un homme ? Et qu’as-tu obtenu en guise de récompense ?
— Un regard vide, c’est tout.
— Tu l’as bien cherché.
— Je ne suis même pas sûr qu’il se donnait la peine d’écouter. L’empathie en a pris pour son grade. La mienne, je veux dire.
— Tu n’as pas à te sentir mal, personne ne prête attention à l’avis des autres. Ça vient juste d’arriver, quand tu l’as rencontré pour qu’il te remette les photos ?
— Non, ça doit faire à peu près six mois, la dernière fois où je l’ai vu, pendant un vernissage. Et ce n’est certainement pas moi qui ai abordé le sujet. Tu me vois lui demander : Alors, comment ça se passe avec ta copine, tu la rends heureuse ? C’est lui qui a remis ça sur le tapis, l’autre jour, les conseils que je lui avais donnés. Au début je n’avais pas la moindre idée de quoi il parlait.
— Eh bien, tiens-moi au courant, fit Laure en haussant les épaules.
— Est-ce que tout le monde éprouve ce besoin de raconter des histoires sur soi-même ? m’interrogeai-je.
— Tout le monde, sauf moi.
— J’aimerais pouvoir en dire autant.
Parfois, une tristesse tenace m’habitait, et elle refaisait surface à des moments imprévisibles. Je n’avais pas eu mes enfants avec la femme qui partageait maintenant ma vie. Ils étaient nés d’une union avec une autre, avec qui j’avais été incapable de vivre, tout autant qu’elle avec moi, même si nous n’avions pas abandonné cette idée facilement, ni à la légère. En cette ère de familles recomposées, je faisais aussi bien de garder ces regrets pour moi. Ils étaient adolescents quand nous nous étions séparés ; c’étaient des adultes désormais. L’un d’eux était lui-même père et l’autre, sur le point de le devenir, aussi, à ce stade, éprouver un tel sentiment de perte et de déception m’aurait fait passer pour un homme résolu à s’accrocher au malheur d’hier. Après tout, ce n’était pas comme si nous étions toujours en guerre. Au fil des ans, Teri et moi étions parvenus à gérer la rancune et la bassesse de notre rupture, dont les détails nous faisaient encore honte, pour la rendre fréquentable et nous permettre à l’un et l’autre d’exister. Nous n’avions pas fait assez d’efforts pour tenir nos enfants hors de la mêlée, mais nous n’en avions pas non plus fait des otages.
Pendant cette difficile période, nous avions tenté de parler à nos fils pour leur expliquer ce que nous traversions. Que nous avions la volonté de sauver quelque chose dont nous voulions tous les deux nous débarrasser. Que nous nous séparions à l’essai, tout en sachant que cela serait pour de bon. Les enfants n’avaient rien voulu savoir, ni d’elle ni de moi. « Vous faites ce que vous voulez de votre vie », nous avaient-ils dit en quittant la pièce.
Nous avions appris, Teri et moi, à être indulgents envers ceux que nous étions à l’époque. Notre existence mutuelle reposait là-dessus. Nous n’avions pas étalé notre détresse, et nous nous en félicitions. Nos amis, à qui nous nous étions confiés, s’en chargeaient à notre place. Nous tentions de repousser les charognards qui ne demandaient pas mieux que de finir dans nos lits, et en général nous réussissions. Nous aurions pu nous en tirer beaucoup plus mal, sur ce point, nous étions d’accord.
Désormais, nous étions si doués pour l’exercice de cette coexistence que nos amis communs, les très rares de ceux qui n’avaient pris aucun parti, avaient plus d’une fois suggéré que nous nous remettions ensemble. L’amour, c’est bien mieux la deuxième fois et tout le tremblement. Après le verre de trop qui lui va parfois si bien, Laure m’a déjà demandé si, par hasard, j’avais un jour envisagé de revenir dans les bras de Teri.
— C’est impensable, lui ai-je répondu, après tout ce qui s’est passé. Toutes ces calomnies et ce désir de revanche.
Je retournerais pourtant vers Teri en un clin d’œil. Une fois que j’ai désiré quelqu’un, ce désir ne disparaît jamais. C’est l’une des malédictions que je traîne.
Mais je n’avais aucune intention de me mettre à l’épreuve. J’étais avec Laure. Elle et moi étions partenaires, qu’importe à quel point ce mot venu du milieu des affaires, du milieu gai ensuite et enfin du mien, me répugnait. Elle pouvait bien rire à mes dépens et me reprocher de trop m’investir dans les marges, à l’heure actuelle je n’avais aucun désir de rester sur la touche. Et de toute façon, les marges n’existent pas, elles fluctuent sans cesse.
Le week-end qui suivit la légère distraction que nous avait apporté l’épisode impliquant Rodrigue, Laure et moi reçûmes mes enfants chez nous, tôt en soirée, accompagnés de leurs épouses. Laure était passée maître dans l’art de la famille reconstituée. Elle savait se montrer intéressée et cordiale, tout en restant à la distance nécessaire.
Matt et sa femme Josie arrivèrent juste à l’heure, courant derrière leur bambin. Véritable petit bulldozer sur pattes, l’enfant avait apporté sa boîte à outils, le jouet qu’il avait demandé pour son dernier anniversaire. En observant la fierté avec laquelle il nous la montrait, je me demandais s’il n’y avait pas là une preuve que le genre n’était décidément pas une construction sociale, une interprétation ou un état muable, contrairement à ce que prétendait le discours actuel.
— Je vais au travail ! déclara-t-il.
— Tu es la classe ouvrière à toi tout seul, lui répondis-je en guise d’encouragement.
Matt, électricien diplômé qui descendait d’un homme dépourvu de toute habileté manuelle, rayonnait. Son épouse était moins certaine qu’il s’agissait d’un compliment.
Quelques minutes plus tard, Daniel et sa femme Claire, une grande blonde qui portait sa grossesse avec aise et élégance, nous rejoignirent.
— Je laisse toujours Matt arriver le premier, expliqua mon cadet. Je ne veux pas lui voler la vedette.
Ils ne se lassaient jamais de cette blague récurrente. Qui était le préféré, qui était le plus aimé. Leurs épouses respectives se contentaient de lever les yeux au ciel quand ils se lançaient dans leur joute coutumière. Elles avaient appris à tolérer la situation, et ni l’une ni l’autre n’éprouvait le besoin de sonder quelle blessure de l’enfance en était à l’origine.
Nous nous répartîmes facilement, selon les genres. Josie, Claire et Laure s’installèrent au salon, et les hommes à la cuisine, la pièce que le petit bulldozer affectionnait le plus, car il n’aimait rien tant que d’en vider les armoires. Je sentais à quel point ma tristesse était inutile, même si je savais pertinemment qu’elle ne disparaîtrait jamais. Je savais aussi à quel point il n’aurait servi à rien de reconnaître qu’elle m’affligeait. Mes fils auraient d’abord éclaté de rire, avant sans doute de se reprendre et d’afficher sans conviction des visages de circonstance.
J’imaginais déjà leurs réflexions.
« J’espère que tu ne regrettes pas de nous avoir eus », aurait dit l’un d’eux.
« Tu n’as pas tout raté, aurait renchéri l’autre. Tu nous as gagnés dans l’affaire. Ça ne valait pas la peine ? »
Daniel avait reconnu avoir récemment demandé à Teri quelle avait été la véritable raison de notre séparation. Tout semblait si apaisé et cordial entre nous désormais. C’était tout lui : il voulait toujours en savoir trop. « Je voulais savoir pour éviter d’en arriver là à mon tour avec Claire, m’avait-il expliqué. Mais ça ne m’a avancé à rien. Elle m’a répondu qu’elle savait pourquoi, à l’époque, mais qu’elle avait oublié depuis. Je ne l’ai pas crue. » « C’est sa façon à elle d’éluder la question, avais-je avancé, ça m’étonnerait qu’elle ne s’en soit pas souvenue. » « Elle n’a pas plus oublié que toi, avait répliqué Daniel. »
J’avais souri, sans rien ajouter. Merci d’avoir ouvert cette porte, mon grand, mais je n’étais pas prêt à la franchir.
Mes enfants étaient mon ultime joie et mes meilleurs conseillers. Je le leur avais dit une fois, et ça avait été une fois de trop, même si j’avais pris soin de ne pas inclure le mot ultime dans cette confession sentimentale. J’avais eu droit à un bref concert de violons imaginaires en guise de récompense. Qu’un type comme moi, qui aimait s’asseoir à sa fenêtre pour observer tout et rien, ait pu donner naissance à deux enfants si positifs, confiants en l’avenir et énergiques, dotés d’un sens de l’humour corrosif teinté de compassion, constituait un vrai mystère. Ils tenaient certainement de leur mère.
Lorsqu’il s’agissait d’avoir une conversation substantielle avec mes enfants, j’avais compris longtemps auparavant qu’il valait mieux les voir séparément. Daniel ne m’aurait jamais demandé devant Matt si je craignais que le meilleur de la vie fût pour moi chose du passé ; ce dernier lui aurait dit de s’occuper de ses affaires. Daniel était comme ça. À l’instar des cigarettes qu’il avait un temps malheureusement fumées à l’adolescence, il n’avait pas de filtre, sauf en présence de son frère.
Mais du simple point de vue du divertissement, rien ne remplaçait leur présence commune lors de ces réunions familiales. De prime abord, cela exigeait une certaine dose d’humilité, car quand ils étaient ensemble, ils tendaient à m’oublier purement et simplement.
Je débouchai une bouteille de blanc – ils aimaient les alsaciens, un peu trop doux pour moi, qui préférais les vins plus secs – et ils retombèrent aussitôt en enfance. Il leur avait fallu dix secondes tout au plus, et le vin n’avait rien à voir dans l’affaire.
Matt récupéra le bouchon tandis que Daniel sortait deux cuillers en bois d’un tiroir. Le match était lancé, sorte de badminton pour ustensiles de cuisine et bouchon. Le jeu consistait à expédier ce dernier dans quelque obscur coin de la pièce ; sur le frigo, sous le poêle, ou dans l’évier. Le bouchon devait devenir soit introuvable, soit inutilisable. Une fois la partie terminée, ils passaient à autre chose d’un peu plus adulte. La régression pouvait être drôle, affirmaient-ils, pour autant qu’on ne s’y attarde pas.
Le petit bulldozer, qui répondait en réalité au prénom de Hayden, attrapa le bouchon quand il roula jusqu’au coin où il s’amusait avec sa boîte à outils. Il poussa un cri de joie, se précipita dans la salle de bain et jeta le morceau de liège dans les toilettes.
— Fini maintenant ! s’exclama-t-il.
Il avait compris. Il voulait que les adultes se comportent comme tels. Puisqu’ils transgressaient les règles propres à leur âge, lui non plus ne s’en priverait pas.
Mes enfants l’applaudirent. Matt repêcha le bouchon qui flottait dans la cuvette et le déposa dans la poubelle. J’avais beaucoup de chance, et j’en étais conscient. Je n’aurais jamais imaginé que mes propres fils me procurent, une fois adultes, des instants aussi riches que ceux que j’avais vécus avec eux durant leurs jeunes années.
Daniel tendit à Matt un catalogue d’outillage Lee Valley qu’il avait apporté avec lui.
— Bon Dieu, je pourrais passer l’éternité à regarder ça.
— Avec l’argent que tu gagnes, tu pourrais te payer ce que tu veux, dans ce truc-là, lui fit remarquer Matt. Et il t’en resterait encore assez pour m’offrir un cadeau. J’aurais bien besoin d’une ponceuse neuve.
— Je ne t’achèterai pas d’outils avant que tu apprennes à te servir de ceux que tu as déjà. Je n’ai pas envie que mes cadeaux finissent dans un tiroir. J’ai beau avoir de l’argent, je ne roule pas sur l’or.
Ils se provoquaient et partaient dans leur délire sans la moindre intention de se blesser, pour autant que je pouvais en juger. C’était formidable d’observer la façon dont ils pouvaient incarner tant de choses en même temps. L’entente, les liens affectifs, le temps distordu plutôt que la régression proprement dite, car ils réinventaient et remodelaient leur enfance sans volonté d’y demeurer, et tout ça leur conférait l’aptitude à être plus qu’une personne à la fois, repoussant les limites de la définition même de ce qu’un homme peut ou pourrait être, pour peu qu’il se l’autorise. Ils jouaient autant sur leurs faiblesses respectives qu’ils se soutenaient l’un l’autre à chaque pique, chacun de son côté accroché à l’idée fausse d’avoir été celui qu’on a négligé. L’un dépréciait l’habileté de l’autre à se servir d’outils à main ou électriques – un talent qu’ils ne tenaient pas de moi – mais les lui prêtait volontiers l’instant d’après. Ils construisaient et défaisaient les mythes de leur enfance dans une même phrase. Ils représentaient, en définitive, deux modèles d’une parfaite fluidité identitaire qui n’avait rien à voir avec le genre. Ils se livraient à ce jeu au grand jour, sans se cacher.
Leurs épouses entrèrent dans la cuisine pour y chercher le vin qu’elles étaient sûres d’y trouver. Elles secouèrent la tête, mais sans inquiétude, et sans la moindre trace de jalousie non plus devant cette fabuleuse représentation.
La phrase préférée de mes fils entre eux était Y a un chameau dans le mixeur. Elle était de toute évidence chargée de pouvoirs magiques. J’ignorais à ce stade d’où cela sortait, et je ne pouvais plus le leur demander. Un chameau dans le mixeur ? Aussi bien demander à Louis Armstrong de nous définir le jazz.
Laure observait le ventre de Claire. Je me demandais quel effet cela faisait, d’avoir vécu sans progéniture. Les enfants ne représentaient pas une nécessité dans une vie, certainement pas plus pour une femme que pour un homme, mais plus on possédait de piliers à son identité, plus on pouvait rester fort.
Quand la soirée fut terminée – ça ne finissait jamais bien tard –, toute la compagnie prit congé en même temps. Je les soupçonnais de s’être entendus d’avance. Je restai dans la cuisine, en compagnie de la vaisselle, puis je jetai à nouveau un coup d’œil au portfolio posé sur la desserte. Les photos des vieillards et des malades étaient les premières ; un puits de regrets sans fond. Qu’avait dit Laure la première fois qu’elle les avait regardées avec moi ? Nous nous sommes trompés de vie.
Chaque nouveau contrat m’emmenait ailleurs. Cette fois, j’étais censé sortir un homme de l’obscurité. Pas le genre de mission auquel j’étais habitué. La plupart du temps, je ne faisais que célébrer la notoriété de quelqu’un dont la renommée n’était plus à faire, ce qui me semblait une tâche plus facile que ce contrat à l’allure didactique.
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