Une maison sans esprits
Le seul qui reste boite… sur trois pattes
LE SEUL QUI RESTE BOITE…
SUR TROIS PATTES
Dans ma voiture, en route vers chez Marchuk, je me demandais si je pouvais faire en sorte que cette visite soit la dernière. On m’avait proposé un nouveau contrat pour un magazine de cinéma – au moins, cette fois, il y aurait de la vie dans l’image –, que j’avais accepté dans le but précis de me débarrasser de celui-là. J’avais atteint la limite de mon seuil de tolérance avec le photographe, et je craignais que cela transparaisse dans le texte que j’écrirais. À mesure que je progressais le long du sinistre boulevard Rosemont, des paroles de Laure me revinrent à l’esprit : « Je ne comprends pas pourquoi les épaves sont intrinsèquement plus intéressantes pour ton gars que les gens ordinaires. » Elle faisait allusion aux portraits du portfolio de types mal en point. Je n’avais aucune intention d’en parler dans la monographie. Si Rodrigue voulait qu’ils fassent partie de l’exposition, libre à lui. « Il est très facile de prendre en photo un lieu délabré ou un individu décrépi et de faire passer ça pour de l’art. Nombre d’artistes commencent de cette façon, à partir de la misère humaine. Mais après un certain temps, ils changent de sujet pour revenir à des choses plus accessibles », avais-je répondu à Laure.
Alors que les quartiers traversés par le boulevard Rosemont défilaient, je m’émerveillai une nouvelle fois devant l’intérêt de mes fils pour la lointaine vie amoureuse de leur père. J’étais content que les femmes soient arrivées au bon moment dans la pièce. Je sentais que Daniel était excité et curieux comme il savait l’être, sans retenue. Ses manières n’ont plus de secret pour moi désormais. Alors, pourquoi tout ça s’est terminé ? « J’avais dix-sept ans quand j’ai refait la peinture chez Freedom Books, lui avais-je répondu. Toi aussi, tu as eu dix-sept ans à un moment donné, et ça ne fait pas si longtemps. Tu sais bien qu’à cet âge-là, ça ne dure tout simplement pas. C’est fait pour ne pas durer. J’étais peut-être un garçon sérieux, sans la moindre expérience, mais même moi je comprenais qu’une relation avec une femme au chignon perpétuellement avachi parcouru de mèches argentées ne pouvait pas tenir. »
Je savais pertinemment ce qu’il voulait. Le fond de l’histoire et les détails tragiques. Je lui aurais sans doute parlé poésie. Ça aurait peut-être freiné son ardeur à tout vouloir savoir. Ou peut-être pas. J’avais potassé William Carlos Williams, pour me préparer à cette conversation autour de la poésie qui n’eut jamais lieu avec Sylvia. Il y a un âge où l’on est enthousiaste à l’idée d’impressionner. J’écrivis mes vers favoris sur des petites fiches cartonnées. Elles ont depuis longtemps disparu, mais pas les perles de sagesse qui y étaient inscrites. Point d’idées sinon dans les choses. Un homme pareil à une ville. C’était le genre de manifeste qui me parlait. Un chien parmi d’autres chiens. Le seul qui reste boite… sur trois pattes. Cette description de la nature d’un poète mettait à mal mon idéal romantique, mais l’aspect humoristique des textes me plaisait. Pourquoi Sylvia m’avait-elle donné ces quatre livres ? Était-ce seulement parce qu’ils n’auraient pas trouvé preneur, ou bien son choix cachait-il un message précis ? Je ne voulais pas être poète, mais quand la voix de Williams s’élevait, j’avais l’impression que c’était à moi qu’il parlait. Il était direct et animé d’une vraie passion pour sa ville qui, comme je croyais le comprendre, était un endroit guère apprécié, quelque part au New Jersey. Je sais que je suis une femme avant d’être un poète. Quel homme aujourd’hui, médecin de surcroît, oserait écrire cela ?
Je n’ai jamais eu cette conversation à propos du poète et de ce qu’il entendait en écrivant qu’il était un chien parmi d’autres chiens. Tout ce travail d’étude de ma part est resté inexploité, mais d’une certaine manière, s’est révélé utile à la longue.
À l’occasion, Sylvia m’aidait dans les préparatifs du travail de peinture proprement dit, et quand c’était le cas, Willis – un homme noir de peu de mots qui travaillait là – s’occupait de la caisse. L’interaction entre eux avait quelque chose d’unique. C’était elle la propriétaire et lui l’employé, mais il ne s’en remettait jamais à elle. De son côté, elle ne faisait aucun cas de leur amitié, contrairement à certains Blancs de cette époque qui entendaient bien montrer qu’ils étaient à l’aise en compagnie de Noirs. Elle et moi vidions les étagères, démontions les supports puis posions les montants par terre, de sorte à m’aider à me souvenir de leur position une fois que les murs auraient séché. Les magazines pornos me faisaient de l’œil, ils me reluquaient du haut de leur pile qui ne manquait jamais de s’effondrer en vrac, quand bien même j’essayais de la garder droite.
Profitant d’une pause en recouvrant de laque un mur qui aurait dû être lavé au préalable, je lui rendis sa dernière offrande, retenue en un rouleau serré par un élastique.
— Ne m’en voulez pas, mais je n’ai pas pu me résoudre à regarder votre magazine, lui dis-je.
— Je ne t’en veux pas. Mais pourquoi, au juste ? Tu n’as même pas été un minimum curieux ?
— J’ai regardé un peu, évidemment. Mais j’ai vite arrêté. Je pensais aux femmes sur les photos.
Sylvia éclata d’un rire sonore.
— C’est un peu ça l’idée !
— Non, je veux dire penser à qui elles sont, à qui elles étaient. À ce qui leur traversait l’esprit pendant qu’on les prenait en photo. Vous comprenez ce que je veux dire ?
Sylvia prit soudain un air grave.
— Oui, moi je comprends. Les hommes, par contre, ne comprendraient pas.
Elle empila un tas de magazines sur une boîte de livres de poche, puis examina longuement leurs couvertures.
— Les hommes ont des goûts bien à eux et ne s’en éloignent jamais vraiment. Ils savent précisément ce qu’ils veulent et vont droit au but. Ce n’est pas toujours très joli.
Je suivis son regard. « Une bonne fessée pour Gros Lolos », titrait la revue.
— Les femmes ne regardent jamais ce genre de truc ?
Elle rit, tristement cette fois.
— Certaines femmes en ce bas monde croient qu’elles devraient faire les mêmes choses que les hommes. Comme regarder ce genre d’images. Mais ça ne fonctionne pas de la même façon. Jette un coup d’œil à Gros Lolos, là, tu n’en mourras pas. Vas-y. Bon, tu es courageux. Maintenant, dis-moi, quelle femme voudrait regarder ça ?
Je n’avais rien à répondre, bien entendu. Ce que je sentais surtout, c’était la souffrance. La façon dont Sylvia avait dit droit au but. Une expression repoussante pour exprimer une vile manière de faire l’amour à une femme, et je l’imaginais, elle, encaisser ça. Je voulais que Sylvia pense du bien de moi. J’éprouvais ce besoin puéril, qui me rend encore la vie difficile aujourd’hui, de vouloir être bon envers quelqu’un qu’on a blessé. Inutile de dire que ça me met du pain sur la planche. Je voulais être bon avec elle, et ces magazines représentaient l’exact opposé de la bonté. Je ne voulais pas ressembler aux autres qui, je le savais, l’avaient blessée, même si je ne pouvais pas m’imaginer les détails.
Que pouvait-elle penser de mes prétentions angéliques ? Une fois la corvée d’étagères terminée, pour aller aux toilettes je passai devant la caisse où se trouvait Willis. « T’es son préféré », me souffla-t-il, juste assez bas pour que je l’entende sans qu’elle perçoive ses paroles.
J’en éprouvai un immense plaisir, timidité et surprise mises à part. Comme l’avaient prétendu mes garçons, je devais avoir compris plus que je ne croyais.
Pendant que j’attendais que le feu passe au vert, je laissai errer mon regard de l’autre côté de la rue, espérant pouvoir le poser sur quelque chose susceptible de me réjouir l’œil. Au lieu de cela, je tombai sur la longue rampe d’accès légèrement inclinée d’un foyer pour personnes âgées. Ces endroits ne sont pas simplement l’antichambre de la mort : c’est la mort elle-même qu’ils incarnent. J’essayai de me représenter Marchuk dans un lieu semblable. Dépouillé de tout ce qu’il avait amassé autour de lui. L’image n’avait rien d’encourageant ; c’était comme imaginer un oiseau déplumé, dénaturé. Pour lui, c’était impossible de continuer à exister de la sorte, mais il ne pouvait pas vivre autrement. Je passais devant Miss De Lorimier et sa double spécialité de viande fumée et de chop suey, suivi d’un nouveau restaurant proposant de la pizza halal qui avait surgi depuis ma dernière visite, et enfin devant l’enseigne qui proclamait Exxxotic Dancers au-dessus d’un commerce à la devanture placardée, sans doute victime d’une mauvaise étude de marché. Je me garai devant chez Marchuk. Je me fis la promesse que c’était la dernière fois, tout en sachant pertinemment que je serais incapable de la tenir.
— Se décomposer en ce bas monde nous conduira plus vite à composer dans le suivant, déclara Marchuk alors que je m’installais en arrivant chez lui.
Il commença notre soirée par ce mot d’esprit qu’il me semblait avoir répété. J’avais déjà entendu ce genre de choses. Ceux qui niaient appartenir au monde dans lequel ils vivaient, et ils étaient nombreux, disaient des trucs semblables en permanence. J’en étais un peu offensé, comme si j’avais dû avoir droit à quelque chose d’original de sa part. Même si elle était entièrement inexploitable, je préférais encore l’histoire improbable, mais hautement divertissante, des magazines aux messieurs bien huilés dissimulés sous le matelas. Je me demandai s’il s’était décidé à les jeter.
Je lui répondis sans trop réfléchir.
— Ce monde est-il tant cruel que vous soyez si pressé d’en sortir ?
Il posa les deux mains sur sa poitrine.
— Pressé ? Je suis ici depuis plus longtemps que vous. Et vous ne pouvez pas dire que j’ai fait les choses à la va-vite.
Il marqua un temps d’arrêt.
— Je prends mon temps. C’est vous qui êtes pressé, toujours à entrer et sortir d’ici en coup de vent.
— Je ne suis pressé que par l’échéance à respecter. Je me suis engagé à terminer notre travail avant Noël, pour qu’il puisse partir à l’impression et être prêt pour l’expo plus tard cet hiver. C’est l’éditeur qui fixe le calendrier, vous vous rappelez de lui ? Vous n’allez quand même pas discuter là-dessus, non ? Je travaille pour vous, moi, déclarai-je en hasardant un sourire.
— Je n’ai jamais demandé à être redécouvert, me rappela-t-il. Ni même tout simplement découvert.
— Mais vous viendrez au vernissage.
Il se renfonça dans son fauteuil d’un air las. Il avait omis d’enlever la protection de plastique ce soir-là, et le siège émettait un bruit douteux.
— Le remède à la hâte et à la précipitation est la méditation et la prière. Je leur ai laissé prendre le dessus sur ma vie. Je ne vous ai jamais parlé du temps que j’ai passé au Japon. C’était après la débâcle de mon mariage, et avant que je vienne me réinstaller ici.
— Non, en effet. Vous m’avez juste parlé de vos amis qui considèrent votre période asiatique comme un épisode psychotique interminable.
— Exactement. Ça a été la chose la plus blessante qu’on m’ait jamais dite. Je n’arrive pas à m’enlever ça de la tête. Je me serais attendu à ça de la part de mon ex-femme, mais venant de mes amis, j’espérais plus de délicatesse.
— Ils ont peur pour vous.
— Ce sont eux qui ont dit que mon appareil était vide.
— C’est peut-être leur façon de montrer qu’ils se font du souci pour vous.
— Ils se posent en donneurs de leçon. Ils jugent. C’est pour eux-mêmes qu’ils devraient avoir peur, pas pour moi. Je sais où je m’en vais. Et ils le savent.
— Et où ça ?
Il regarda autour de lui. J’étais conscient de ce qu’il avait sous les yeux ; l’autoportrait sans rien d’humain, la pagaille accumulée, mais qu’y voyait-il vraiment ? À quoi ressemblait pour lui, physiquement, le désordre de ce labyrinthe ? Une telle construction est censée être agencée avec méthode, réfléchie, faute de quoi elle ne remplit pas sa fonction qui consiste à emprisonner un monstre.
— Vous êtes revenu du Japon. Vous auriez pu y rester.
— Non, impossible. Je suis parti là-bas dans une quête spirituelle, mais je n’en avais pas la force. Ce pays exigeait une énergie constante. À la fin, je ne pouvais plus faire face, je ne pouvais plus rien en tirer. Je ne comprenais rien à ce que les gens me disaient, ils ne me comprenaient pas non plus, et personne ne savait ce qui m’arrivait. Comment auraient-ils pu, d’ailleurs, si même moi je n’en avais aucune idée ? Je n’ai reçu aucun soin.
— Et vous êtes toujours dans cette situation ?
— Je me soigne tout seul, par la méditation et la prière.
— Mais vous êtes toujours adepte des croyances qui vous ont attiré au Japon.
— Je continue à essayer d’être digne. Mais de toute évidence, ça ne marche pas. Je manque de discipline.
— Mais jetez un coup d’œil à ce qui vous entoure ; tout ça demande une discipline considérable. J’ai déjà dit ça quand je suis entré ici pour la première fois.
— Vous dites ça pour me faire plaisir, parce que je suis le sujet de votre texte. Il n’y a que du vide ici.
— Ça n’a pas l’air très engageant.
— Ici ? Non, ça ne l’est vraiment pas.
— Et c’est pour ça que vous voulez laisser ça derrière vous. Comme la paire de chaussures sur le trottoir.
Il me regarda, surpris. Il clignait des yeux, comme s’il venait de se réveiller. Puis il comprit de quoi je parlais.
— Ce n’était rien d’autre qu’une photo. Et je l’ai prise il y a longtemps.
— Mais c’est tout de même pour ça que nous sommes là. Pour celle-là et toutes les autres.
— Tout ce que contient cette maison n’a rien à y faire. Tout ça peut disparaître, déclara-t-il d’un geste ample qui n’avait rien d’imposant, mais était plutôt un signe d’abattement.
— Je ne suis pas d’accord avec vous. Si je l’étais, je ne serais pas ici. Je pense la même chose que vos amis. Ils se soucient de vous.
— Ils se sont fâchés parce que, pour eux, je suis une contradiction. Je remets en question ce qu’ils ont bâti. La préservation, les archives personnelles ; tout ce qui leur importe n’a aucun intérêt pour moi.
— Pourtant nous sommes là, vous et moi, à parler de ces choses-là. Quelqu’un est en train de monter une rétrospective de votre travail, et j’écris le texte d’un petit livre qui en fera partie. Quelque part, ça doit compter.
Nous restâmes un moment sans rien dire. Il ne servait à rien d’essayer de convaincre quelqu’un qui prétendait n’accorder d’importance à rien. Qu’est-ce qui pouvait bien me pousser à faire ça ?
Je m’aperçus alors qu’il manquait quelque chose au tableau.
— Votre frère a cessé de nous marcher sur la tête. Est-ce qu’il va bien ?
— Problème de santé. Il est à l’hôpital. Mais il va revenir.
— Comment s’est-il rendu là, lui qui n’a personne, pas d’amis ? Quelqu’un s’occupe de lui ?
Marchuk se tortilla sur place, embarrassé. Il était massif, voûté, et n’avait pas le moindre tonus musculaire, mais il savait se tortiller avec grâce. En soi, c’était un exploit.
— Il est tombé et je l’ai entendu. Ça a fait trembler toute la maison. Je ne pouvais décemment pas le laisser par terre. La situation se serait envenimée, tôt ou tard.
Il me lança un regard acéré, plein de reproches.
— Je ne suis pas dépourvu de toute bonté humaine, contrairement à ce que vous semblez croire. Je ne suis pas un monstre.
— Vous avez commencé par dire du mal de lui. Maintenant, vous finissez par venir à son secours. Le sentiment familial est présent, chez vous comme chez tout le monde.
— Dire du mal d’un frère qui a laissé votre mère se transformer en celle qu’elle est devenue, une personne vulnérable à la vindicte de mon père, c’est une chose. C’en est une autre de le laisser pourrir quelques mètres au-dessus de votre tête. Le tirer jusqu’à la porte là-haut m’a détruit le dos.
Chacun possédait donc les clés de l’autre. Ils étaient fâchés, mais la brouille n’était pas définitive ; ils vivaient en symbiose.
— Vous avez bien fait d’agir de la sorte. Il se serait vraiment décomposé sinon.
— Et ça ne l’aurait mené à rien, répondit catégoriquement Marchuk. Quoi que je fasse, il n’y croit pas. Il s’est accroché au mode de vie de nos parents et il est là-dedans comme un poisson dans l’eau. Rien n’a changé ; c’est vous qui avez dit ça, non ? Il a fini par imiter mon père, les deux pieds dans la boue, jusqu’aux chevilles. Jusqu’aux genoux, ou plus haut encore. Mais ne vous en faites pas, il reviendra vous marcher sur la tête. Sur la mienne aussi. Notre relation va continuer. Il est plus vieux que moi, mais aussi plus fort, et plus difficile à tuer.
— Vous avez besoin l’un de l’autre.
— C’est une habitude. Un besoin, je ne sais pas. Mais nous sommes bien de la même famille, ça c’est indéniable. Et sur quoi repose la famille ? Le conflit.
Il se leva et se déplaça jusqu’à une boîte délibérément choisie, preuve supplémentaire qu’il contrôlait parfaitement son environnement domestique. Il revint avec un tirage en main qu’il me tendit.
— J’ai eu un fils, vous savez. Il s’appelait David. Je sais bien qu’une famille c’est plus que cette comédie, dont je ne suis de toute façon pas responsable.
Le garçon sur le cliché avait trois ou quatre ans, de grands yeux qui lui mangeaient le visage, et des cheveux noirs. Il était allongé de côté sur une banquette-lit ; son regard omniprésent fixait l’objectif. Je n’arrivais pas à faire le lien entre cet enfant et l’homme, au crâne rasé et à la bouche édentée, penché au-dessus de moi.
— Où est-il, aujourd’hui ?
— C’est un homme, maintenant. J’ai perdu sa trace il y a longtemps.
— C’est une épreuve terrible.
— Oui, ça m’a mis le cœur en miettes. Vraiment. Mais un enfant grandit et se détache de son père, c’est comme ça que ça marche. Il suffit de regarder ce qui se passe dans le règne animal. Nous sommes voués à ça.
Marchuk reprit la photo et alla la remettre dans sa boîte. Elle témoignait qu’autrefois il avait été un être humain comme les autres.
— Quand je suis parti au Japon, ma femme a prévenu les autorités. Ce n’était pas dans notre entente, vous voyez, et elle a prétendu que j’avais abandonné notre enfant. Je n’étais pas présent pour me défendre, et je n’étais pas du tout au courant de ses manigances. La dernière fois que j’ai vu mon fils, c’est quand j’ai pris cette photo.
— Et vous ne pouvez pas essayer de le retrouver, maintenant qu’il est adulte ?
Il secoua la tête.
— Non, je l’ai perdu pour de bon.
Je ne pouvais pas mettre en doute ses propos. Je n’étais pas là pour ça. Mais je me posais la question : que lui était-il arrivé ? Une cruelle illumination. Un satori aveuglant. L’épisode psychotique interminable, qui ne connaîtrait jamais d’issue. Sombrer dans le trouble mental en sol étranger, sans amis, sans sa langue, sans rien d’autre que des prières inutiles répétées inlassablement – cela devait être terrifiant. Puis rentrer au pays, des mois ou des années plus tard, sans retrouver l’unique personne qui aurait pu le raccrocher à la vie.
Marchuk vint se rasseoir dans son fauteuil, avec l’air de quelqu’un qui vient de produire une preuve irréfutable. Et c’était bien ça. Il venait de révéler la profondeur de sa tragédie. Je ressentais pour lui un désarroi immense. Je n’écrivis rien à propos de cette photo.
Pendant un moment, nous restâmes sans rien dire. Je me sentais incapable de continuer, mais je ne voulais pas rester là-dessus. Une ultime question me vint à l’esprit.
— Vous m’avez dit une fois que vous n’aviez pas de technique. J’ai quand même remarqué que beaucoup de vos photos coupent les gens en deux. Leurs visages sont rognés au niveau du front, ou du menton. Une partie d’eux-mêmes n’est plus là. Il n’y a que le portrait de votre fils auquel il ne manque rien. Celui que vous avez pris.
— À lui il ne manquait rien. À l’âge qu’il avait, il n’avait encore rien perdu. Alors ce n’était pas une photo, plutôt un souvenir. Quant aux autres, je ne les photographie pas comme ça. Je donne cet effet au tirage. Et ils ne sont jamais coupés en deux.
— J’ai remarqué. Habituellement, c’est en haut de la tête.
Je montrai du doigt les clichés punaisés sur la toile qui recouvrait la porte.
— Mais les moines, là. Certains sont pris de face, mais il leur manque tous quelque chose, ou presque.
— Vous connaissez quelqu’un à qui il ne manque rien, vous ?
— Personne n’a jamais trouvé à redire ?
— La désapprobation, ça vous préoccupe, vous. C’est la différence entre nous.
Je regardai la boîte dans laquelle il avait replacé le portrait de son fils. C’était la même qui contenait celui de son ex-femme. Il s’agissait des deux seuls clichés qui pouvaient être qualifiés d’instantanés, des photos ordinaires qui s’étaient entre-temps transformés en monuments élevés à la perte. Parmi tous les clichés de Marchuk que j’avais vus, ces deux-là sortaient du lot. Ils prouvaient que cette maison avait autrefois abrité une vie commune.
— C’est la malédiction de la photographie. Du moins celle que je fais. Parce que je prends des gens en photo, souvent des individus qu’on peut identifier si on les connaît ou dont les traits sont familiers, on s’imagine que je leur suis redevable. Je leur dois mon travail ; je peux travailler à condition que leur visage soit reconnaissable et plein, et que leur intégrité soit respectée. Connaissez-vous une autre forme d’art aussi damnée ? Ceux qui peignent des paysages sont-ils obligés de négocier avec vallées et montagnes pour arriver à leurs fins ?
Je levai la pointe de mon stylo japonais hi-tech de mon carnet.
— Je n’ai jamais envisagé la chose sous cet angle.
— Eh bien vous devriez. Prenons notre exemple. Vous vous êtes invité, ou je vous ai laissé entrer, mais quoi qu’il en soit vous êtes là, avec votre petit carnet que vous passez votre temps à gribouiller. Est-ce que vous me devez votre travail ; est-ce que je dois le valider et l’approuver sous prétexte que je suis votre sujet ? Est-ce que vous le permettriez ? Êtes-vous obligé d’écrire ce que moi je veux que vous disiez ?
— Ma seule obligation est d’être honnête à votre sujet.
Il rit.
— Honnête à mon sujet ? On peut dire que vous n’y allez pas à la légère, vous ! Votre boulot, c’est d’écrire quelque chose que quelqu’un voudra lire, Dieu sait qui et pourquoi. Je ne m’y impliquerai pas davantage, en dehors des séances de torture que sont ces entrevues avec vous. Votre travail vous appartient.
— Cette histoire nous appartient à tous les deux.
— Cette histoire nous appartient… Je ne suis même pas sûr de comprendre ce que ça veut dire. Les histoires appartiennent-elles à la personne qui les raconte ? Si c’est le cas, le monde dans lequel on vit est bien pauvre.
Je me levai, traversai la pièce. J’étais soulagé de ne pas entendre le frère me marcher sur la tête et se moquer de mes pas hésitants.
— Allez-y, explorez les lieux, dit Marchuk d’un geste ample dans ma direction. La maison nous appartient à tous les deux. Et puisque vous me le demandiez, personne ne s’est jamais plaint de ma façon de couper les photos. Du moins pas directement. Certains ont même déjà dit que ça leur plaisait.
Une facture de taxes municipales traînait sur le morceau de Formica.
— Comment ça a bien pu se retrouver ici ?
Je lui tendis l’enveloppe sur laquelle était imprimé DERNIER AVIS en lettres capitales. Il faisait trop sombre pour distinguer le cachet de la poste, mais le papier était jauni.
— Je ne sais pas, mais j’ai ma petite idée, me dit-il. Quelqu’un a mis ça là. Mon frère, très certainement. Avant sa chute. Ça ne peut être que lui. Il est plein de considérations affectueuses de ce genre.
— C’est votre nom qui est là-dessus.
Je reposai la facture.
— Il essaye peut-être de vous ramener dans le monde des vivants.
— Tout le monde essaye de me pousser à faire quelque chose. À être découvert, ou redécouvert. Je ne crois pas que ce sera lui qui y arrivera. Et vous non plus. Malgré vos appels à la raison, vous ne faites pas vraiment partie du monde. Vous ne seriez pas ici sinon.
— Je paye mes factures à temps, rétorquai-je.
— Voilà bien la tentative de conformisme la plus piètre qui soit.
— Vous savez, dans la première photo de vous que j’ai vue, il était question d’évasion. Les souliers, méticuleusement posés l’un à côté de l’autre sur un trottoir.
— Oui, vous l’avez déjà dit. C’était un coup de chance. Avec le chat qui passait au même moment.
— Ce n’était pas seulement de la chance.
Il sourit.
— Je me demande bien où était parti le propriétaire de ces chaussures.
— C’est bien l’idée. Elles ne lui appartenaient plus. Il ne voulait plus posséder quoi que ce soit.
— Vous lui avez demandé ?
— Vu ce qu’il avait fait, je n’ai pas pu. Mais comme vous, je peux spéculer.
— Vous avez bien raison.
L’entretien prit fin sur cette note de réconciliation. Je me levai. Je savais où se trouvait la sortie. J’étais habitué.
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