Une maison sans esprits
Sans repos
J’avais complètement oublié la carte que m’avait remise Loretta avant de partir. Voilà bien le genre de chose qui disparaît facilement au fond d’une poche de pantalon et qui se transforme vite en bouillie. À la suite de plusieurs incidents impliquant des mouchoirs en papier, Laure avait finalement réussi à me dresser à vider mes poches avant de mettre mon linge sale à la machine. Depuis que j’avais commencé à suivre son conseil, ma vie et celle de mes vêtements s’en était trouvée améliorée. De plus, on ne sait jamais ce qu’on va trouver dans ses poches.
Cette fois, je tombai sur la carte de Loretta, et sous son nom était inscrit Centre Sri Aurobindo. Je mis la laveuse en marche et traversai le couloir pour activer mon moteur de recherche préféré.
Les résultats m’enchantèrent. Je pensais qu’un tel nom dissimulait gourous, ashrams, et des flots d’Occidentaux en quête d’eux-mêmes, arrivant par autobus entiers à la recherche du karma instantané. La réalité valait encore mieux que tous les stéréotypes que je rattachais à ces gens et à leurs pratiques. Ce regroupement avait une histoire digne, à elle seule, d’un peu plus qu’une monographie, mais il reviendrait à d’autres de l’écrire. D’après les premières descriptions qu’on me proposait en ligne, Loretta et ses sœurs avaient maîtrisé leurs désirs et leurs passions, en plus de contrôler leurs besoins et leurs corps, ce qui les libérait de toute angoisse et leur permettait de se concentrer sur la poursuite de l’unité avec le Divin. J’entrevoyais comment tout cela pouvait séduire Marchuk et sa volonté ultime de triompher, des années plus tard, sur la soi-disant concupiscence de son ancienne épouse. L’objet de cette quête était aussi orienté vers le Supramental, nom qui évoquait pour moi un personnage de bandes dessinées. Mais contrairement à l’univers des superhéros, l’ONG sans but lucratif dont faisait partie Loretta œuvrait en toute efficacité et respectait une hiérarchie très stricte. Le premier centre spirituel, établi à Pondichéry, semblait bien entretenu, ordonné, et prospère, se composait d’une série de bâtiments reliés les uns aux autres, peut-être des résidences, qui me faisaient penser à un complexe hôtelier pour séjour tout-inclus. Cependant, au cœur du centre se trouvait le lieu du dernier repos d’Aurobindo et de La Mère ; ce genre de sanctuaire n’aurait pas eu sa place dans un lieu de villégiature.
Ceux qui m’intéressaient le plus étaient les individus à l’origine de cet éveil spirituel, et je tombai sur quelques-uns d’entre eux sur un autre site dans les strates d’Internet. Ceux-là n’avaient de toute évidence pas maîtrisé leurs désirs ni leurs passions – au contraire. Parmi eux figurait La Mère, une Française qui avait fait le voyage jusqu’en Inde accompagnée de son mari écrivain, dans un rôle de figuration. Là, elle fit la connaissance de monsieur Aurobindo, dont le nom de famille véritable était Ghose. Je soupçonnai aussitôt une intrigue, et que l’époux était passé à la trappe. Ghose appartenait à la bourgeoisie bengalie ; son père l’avait envoyé à Londres pour recevoir une éducation au cœur du pouvoir impérial. Le garçon se révéla un élève ingrat. Il tomba en admiration devant le chef nationaliste irlandais Charles Parnell. En rentrant dans son pays, Ghose commença aussitôt à en découdre avec le pouvoir britannique, ce qui lui valut un séjour en prison pour délits politiques présumés – complots impliquant l’usage d’explosifs, assassinats – dont il fut acquitté, faute de preuves. Le meurtre d’un témoin à charge pourrait avoir joué un rôle dans l’affaire. Tout cela remontait au début du e XX siècle, avant que le charismatique Ghandi entreprenne pour de bon son combat pour l’indépendance. Ghose et sa bande étaient tout sauf non-violents ; ils faisaient même l’apologie de l’assassinat. C’est dans sa cellule, en attente d’un procès qui n’eut jamais lieu, qu’il eut une révélation. J’ignore quelle puissance supérieure s’est adressée à lui ; la peur peut-être, combinée à la claustrophobie, dans la mesure où être détenu dans une geôle britannique n’était sans doute guère plaisant pour un jeune homme au système nerveux fragile et à la résistance à l’inconfort physique peu élevée. Il était, après tout, issu des classes supérieures. Il renonça à la politique et s’ouvrit à ce qu’il appela une Influence. À sa sortie de prison, afin d’échapper aux Anglais, il s’enfuit à Pondichéry, ville sous autorité française à l’époque. C’est là qu’il rencontra celle qui devint La Mère par la suite.
Un siècle plus tard, ses disciples finirent par sauver Marchuk et ses archives de façon très matérielle. Cela prenait tout son sens, le cercle se refermait.
Quelques semaines plus tard, je rendis visite à Daniel et Claire, qui venaient d’avoir leur petite fille. Je suis comme la plupart des hommes : maladroit avec les bébés, j’en ai presque peur. Je crains de ne pas savoir quoi faire face à une telle dépendance. Je devrais sans doute ajouter de ma génération à ma généralisation sur le genre masculin. Mes fils n’avaient aucune inhibition dans l’affection qu’ils portaient à leurs enfants. Pour moi, c’était merveilleux à constater. Je ne me lassais pas de leur dire qu’ils faisaient de bien meilleurs pères que j’avais jamais pu l’être ; eux, en revanche, étaient fatigués de l’entendre. J’ai fini par comprendre pourquoi : c’était comme si je leur disais que je les avais négligés dans leur jeune âge, et j’avais l’air de vouloir réparer les pots cassés. Cette pensée me vint comme une consolation. Si j’avais eu des enfants qui à leur tour devenaient parents, je n’avais pas totalement échoué en tant que père et en tant qu’homme, bien que je ne sois pas certain que cela prouve quoi que ce soit.
Je trouvai la monographie dans une enveloppe matelassée posée sur la table de la cuisine en rentrant. Laure l’avait appuyée contre une bouteille de mousseux. C’était elle qui l’avait achetée ; je ne courais généralement pas après ce genre de boisson. Voilà un autre avantage des comptes en banque séparés ; on apprécie d’autant plus les cadeaux.
Au dos d’un morceau de papier recyclé figurait un mot : À boire plus tard, de la part de ton orphelin(e) préféré(e), avait écrit Laure.
J’ouvris l’enveloppe. C’était aussi bien que je sois seul à la maison. Poser les yeux sur le résultat de mon travail est toujours une expérience mitigée et je préfère, dans ces cas-là, qu’il n’y ait personne autour de moi. Fierté et plaisir sont bien sûr au rendez-vous, mais ces sentiments superficiels sont vites supplantés, généralement en quelques secondes, par l’autocritique et un profond embarras. J’y remédie seulement après, en me disant : « J’ai fait ce que je voulais faire – au suivant ! »
L’objet était plus petit qu’une feuille de format standard, imprimé sur un papier de qualité permettant un bon rendu des photos – celles que j’avais choisies étaient aux endroits voulus – avec une couverture en bichromie, et totalisait quarante-huit pages en comptant les blancs, ce qui en faisait bien un livre, d’après la définition qu’en donnait l’UNESCO, pourtant si mince qu’on pouvait le glisser sous une porte. Je le sais, j’ai essayé.
Une invitation s’échappa d’entre les pages. Je ne m’en étais d’abord pas aperçu, trop absorbé que j’étais à examiner la chose d’un regard critique. On y annonçait le grand événement de cet hiver, au début du mois de février. Le vernissage de la rétrospective consacrée à Marchuk, en présence de l’artiste, où l’on pourrait se procurer la monographie dont j’avais écrit le texte. Je voyais où cela aurait lieu ; dans une galerie chic, située au-dessus d’un salon funéraire non confessionnel, dans une rue bordée de boîtes de nuit à la mode. Art et rites mortuaires ont toujours marché main dans la main. Ce salon était devenu l’endroit où il fallait se retrouver pour être admiré après une longue et riche carrière. J’avais déjà fréquenté les lieux pour faire mes adieux à un certain nombre de collègues qui nous avaient quittés. Des serveurs en gants blancs circulaient parmi les endeuillés en servant du vin et de l’eau pétillante.
Je connaissais la propriétaire, une voisine, et j’admirais son sens des affaires. Elle avait hérité de son père une ancienne chaîne de maisons funéraires, et elle avait compris que la mort, tout comme la vie, était en train de changer, et que les gens n’avaient plus forcément envie des cérémonies que leurs parents avaient souhaitées pour eux-mêmes. Elle avait entrepris de changer le style de certaines des succursales, y compris celle dont la galerie faisait partie, dans l’ancien quartier portugais autour du boulevard Saint-Laurent. Elle avait fait un usage judicieux d’un fort montant d’argent disponible pour concevoir un endroit polyvalent, qui s’adaptait du catholique à l’athée d’un simple déplacement de quelques panneaux et cloisons. Elle y avait ajouté des espaces bar amovibles et des lieux d’exposition comme celui qu’occuperait la rétrospective. Après tout, les obsèques ne sont-elles pas une forme d’exposition ?
Au verso de l’invitation, Rodrigue avait écrit quelque chose. Il me confiait la sous-traitance. Il voulait que je rentre en contact avec tous ceux à qui je pouvais penser qui seraient de près ou de loin intéressés par l’artiste et le livre. À cet effet, il avait joint à mes exemplaires de la monographie, une douzaine de cartons au format carte postale que je pourrais envoyer. Il ne disait rien des frais d’affranchissement.
Je restai interdit. Personne ne me venait à l’esprit. Le texte sur le cinéma de Sarajevo avait fait son effet et chassé tout souvenir de la monographie.
Puis, les cases commencèrent à se remplir. La maison du boulevard Rosemont apparut, suivie de Roman, Loretta et ses deux sœurs. Il faudrait que je retrouve la carte qu’elle m’avait remise le soir du grand nettoyage. Les deux amis de Marchuk qui avaient tenté en vain de le sortir de son marasme – j’avais entre-temps deviné qui était le Hongrois dont il avait parlé. Puis ce fut au tour de ma propre maison de surgir. Le nouveau-né de Claire et Daniel. Hayden, le petit bulldozer, et ses parents. Laure. Tous ceux qui étaient là au début du projet. J’afficherais une annonce au Club Asocial, ce qui attirerait peut-être quelques sceptiques en quête d’un verre de vin gratuit. Au gym, un tel babillard n’existait pas.
C’était une froide journée de décembre, assez pour qu’il neige, mais les nuages restaient en altitude et étaient trop pressés pour laisser quoi que ce soit derrière eux. J’avais décidé de prendre une pause cet après-midi-là, et de me rendre jusque chez Marchuk. Je laissai la voiture là où Loretta avait garé la sienne l’autre soir. Je ne resterais pas suffisamment longtemps pour attraper une contravention. Je repérai l’objet de ma démarche perché sur une échelle bancale posée contre l’arrière de la maison. Roman paraissait trop vieux pour être sur ce genre d’échelle – celle-là ou une autre – à clouer sauvagement un isolant bon marché. La plaque était en lambeaux sur un côté. Qui sait s’il ne l’avait récupérée à la sauvette sur un chantier de construction, ou trouvée dans la rue, poussée par le vent du nord.
J’attendis qu’il cesse de marteler, restant en retrait de l’échelle au cas où lui ou son outil viendrait à tomber. À un moment donné, il jeta un coup d’œil vers le bas, évaluant la distance qui le séparait du sol, ce qui n’est jamais une bonne idée. Il vit que je l’observais.
— Qu’est-ce que vous regardez, comme ça ? C’est la Ville qui vous envoie ? Je croyais que vous en aviez fini ici, bande de salauds. Allez, de l’air, vous êtes chez moi ici, cette partie est toujours à moi. Je ne bougerai pas !
Il devait avoir oublié ses lunettes, ou m’avoir oublié, moi. Il vacillait en haut de l’échelle dont la moitié des barreaux étaient brisés. J’avais affaire à une famille d’histrions, susceptibles à l’excès. Je fis un pas en avant, sur son précieux carré de terre gelée. J’en profitai pour déloger un prospectus publicitaire d’un enchevêtrement d’herbes mortes.
— On dirait que votre séjour à l’hôpital ne vous a pas forcé à ralentir.
— Sûr que non. Vous venez des services de santé communautaires ? C’est une visite de suivi ? Trop tard, je suis guéri !
— Voyons Roman, vous savez bien que je ne suis rien de tout ça. Nous nous sommes déjà rencontrés, je suis monté vous voir chez vous. Je connaissais votre frère. J’étais là, en train de nettoyer chez lui quand vous êtes descendu pour voir ce qui se passait. Et avant ça, vous nous marchiez sur la tête.
— Ah oui, d’accord. Je vous replace maintenant.
— Bon. J’ai un petit quelque chose pour vous. Une invitation, dis-je en agitant le carton.
— Je n’en reçois jamais.
— Oui, j’imagine que ça ne pleut pas. Ça rend celle-ci d’autant plus précieuse.
— Je suis occupé, là. Et je n’ai pas mes lunettes. Je ne peux pas lire ce que ça dit.
Il n’avait aucune intention de redescendre, et vêtu d’une simple veste de jean à la doublure déchirée, il devait geler, là-haut. Il y avait quelque chose de ridicule à hurler pour se faire entendre d’un vieillard perché au sommet d’une échelle qui pouvait tomber et se fracasser le crâne à tout moment.
— Voilà ce que je vais faire : je vais la laisser devant votre porte en mettant une pierre par-dessus pour éviter que le vent l’emporte. Je vais inscrire mon numéro de téléphone dessus, comme ça, si vous ne trouvez pas vos lunettes, vous pourrez m’appeler et je vous la lirai.
— Vous trouvez ça logique ? fit-il remarquer.
Il avait raison, mais je tentais ma chance. Je ramassai un morceau de brique qui traînait sur le côté de l’immeuble.
— Vous avez bien un téléphone, non ?
— Évidemment que j’ai un foutu téléphone ! Vous me prenez pour mon frère ou quoi ? Par contre, je ne sais pas pourquoi j’en ai un, vu qu’il ne sonne jamais.
Je fis comme prévu. Je déposai le carton sur la première marche de son escalier intérieur. Quand je ressortis, il était debout au pied de l’échelle. Il était redescendu, pas tombé. Il était sûrement plus fort que je l’aurais cru.
— Vous devez penser que je suis en rogne. Eh bien, vous avez raison. Vous imaginez ce que ça représente comme emmerdements d’avoir la Ville sur le dos dans mon état, qui me pousse à racheter le rez-de-chaussée, à un prix défiant toute concurrence, d’accord, mais vous pensez que ça me tente de racheter un taudis pareil ? J’en ai déjà un. Techniquement, nous sommes copropriétaires de la bâtisse, et sur papier il y a un genre de lien entre les deux étages, alors il y avait toutes sortes de contingences à respecter et de petits caractères à lire. Et ça, ce n’est pas ma spécialité. Mes lunettes, vous savez bien.
— Désolé que vous ayez dû passer à travers tout ça.
— Et vous savez le pire ? Il s’en est tiré à bon compte. Il s’est envolé sur un nuage dans le sillage des anges, quelqu’un a nettoyé sa porcherie à sa place sans qu’il jette le moindre regard par-dessus son épaule, sans qu’il se soucie de quoi que ce soit. Regardez, voilà tout ce qui reste de lui.
Un avis administratif était apposé sur la porte latérale, fermée par un cadenas.
— Il a perdu sa part de la maison dans l’affaire, fis-je remarquer.
— Ça ne change absolument rien pour lui.
— Vous avez sûrement raison. Bref, j’espère que vous retrouverez vos lunettes, pour mon invitation.
— Sinon, j’irai voir le Chinois du dépanneur au coin pour qu’il me la lise.
— Lui aussi est le bienvenu.
— De quoi s’agit-il ? Vous essayez de faire mousser vos affaires ?
Roman éclata d’un rire amical, soulagé de me voir partir en emmenant son frère avec moi.
— Vous êtes un bon gars, vous savez. Je ne vous déteste pas. Venant de moi, ça veut dire beaucoup.
— Nous nous reverrons. Il y aura à boire, gratuitement. Ça ne sera pas aussi bon que votre alcool maison, par exemple.
Je sortis de son carré gelé et regagnai ma voiture. J’étais venu ici pour la première fois à peine quelques mois auparavant, mais l’endroit avait déjà changé. Tout avait l’air plus petit. Les choses n’étaient plus à la même place. L’église aux coupoles avait disparu. Les clochers catholiques ne s’élevaient plus dans le ciel bas. Voilà à quoi ressemble le passé. On ne peut absolument pas s’y fier.
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