Une maison sans esprits
J’espérais que ce n’était pas vrai
J’étais là, je ne demandais rien à personne, et d’un seul coup le téléphone a sonné. Voilà comment ces photos avaient atterri sur la table de la cuisine, prêtes à semer le trouble. Dans le quartier où j’ai grandi, les hommes usaient de cette expression pour dire qu’ils avaient été tirés de leur quiétude par la sonnerie soudaine du téléphone. C’était une de leurs expressions favorites. Je l’ai même entendue dans la bouche de mon père, lui qui se faisait une fierté d’être différent des autres. Ces mots me sont restés. Et plus que les mots, la manière de les utiliser. J’étais à cet âge où les gamins, comme des éponges, absorbent l’information, celle qu’ils comprennent et, mieux encore, celle qui les dépasse. La phrase était toujours suivie d’une anecdote catastrophique, racontée avec humour, qui prouvait que le sort savait s’y prendre pour intervenir dans la vie des hommes. Et ce n’était jamais leur faute ; ils rentraient gentiment du travail pour retrouver femmes et enfants quand tout à coup un vieux copain d’armée les avait appelés depuis la porte d’une taverne, et l’instant d’après…
Nous sommes les bouffons de la fortune, semblaient-ils plaider comme s’ils avaient lu Shakespeare. Plutôt une bande de grands enfants, aurions-nous répliqué, nous autres gamins du voisinage.
J’ai une bonne raison d’avoir gardé en mémoire cette expression. Ceux qui s’en servaient étaient tous d’honnêtes citoyens, maîtres d’eux-mêmes et de ceux dont ils assuraient le bien-être. Et tout le monde, pour ainsi dire, trouvait l’histoire crédible. Son aspect véridique tenait à sa répétition, surtout chez les hommes, mais les femmes en usaient aussi parfois. Pourtant, voilà bien une expression commune qui affirme l’exact opposé des principes qui ont maintenu bien droite la ligne à suivre, ce qu’on appelle de nos jours le patriarcat. Personne n’a semblé s’apercevoir de cette contradiction flagrante, moi le premier, jusqu’à maintenant, et je croyais pourtant avoir l’œil pour ce genre de choses.
Avant que le téléphone ait eu la chance de sonner, j’étais attablé en compagnie de quelques rats de gym dans une brasserie artisanale. Ce qui fait la beauté des activités homosociales, telles que le gym ou les parties de baseball au parc, c’est qu’on ignore tout des autres, en dehors de leur routine sur les appareils ou la façon dont ils lancent ou frappent la balle. Ainsi les choses n’auraient pas dû aller plus loin, mais ce jour-là le charme de l’anonymat fut rompu. Et ce fut entièrement ma faute.
Dans le vestiaire, j’avais suggéré à quelques-uns des gars d’aller tous ensemble boire quelques bières. Quelle était mon intention ? Voulais-je vraiment en savoir davantage sur ces hommes que je m’étais contenté de ne connaître qu’à moitié jusqu’ici ? Je n’en étais pas sûr. Mais mon idée nous avait réunis autour d’une table, de laquelle un serveur s’approcha en un temps record, étant donné que nous n’étions pas dans la tranche d’âge des habitués de l’endroit et que nous n’arborions aucun tatouage ostentatoire. C’était une de ces brasseries artisanales new age qui offrait de la bière aux abricots, à la framboise et à la citrouille. J’optai pour l’IPA sans attendre, par respect de la tradition. Une bière doit avoir un goût de bière.
Quand nos pintes furent devant nous, elles aussi servies à la vitesse de l’éclair – le serveur courait-il après un gros pourboire ? – nous commençâmes rapidement à chercher un sujet de conversation adapté à l’endroit. Nous étions quatre. Le seul gars dont je connaissais le nom était Maury, un entraîneur chilien que je fréquentais parfois dans la salle parce que j’avais déjà travaillé par intermittence sur des projets publicitaires avec sa conjointe. Il y avait un homme de mon âge dont le prénom m’était inconnu et dont je savais seulement qu’il travaillait dans les ressources humaines, une généralité tellement éculée que personne n’y prêtait plus la moindre attention. Quant au dernier, il n’avait ni nom ni profession, du moins pour moi, et il me paraissait être le plus vieux d’entre nous.
Il est notoire parmi la gent féminine que lorsque les hommes se rassemblent, ils ne discutent que de sports, de voitures et de filles ; jamais rien de plus intime. Nous dépassâmes pourtant ce cap quand nous nous mîmes soudain à parler de qui était marié et qui vivait seulement en couple. Oui, ce seulement était encore en vigueur, alors qu’il aurait dû disparaître une génération plus tôt. Je vivais avec une compagne, de mon plein gré, et non seulement n’étions-nous pas mariés, mais de plus ne partagions-nous aucun compte commun. Toutes nos dépenses étaient scrupuleusement divisées en deux.
Les gars me regardaient comme si j’avais déclaré la guerre à l’amour.
— Moi, avec Nathalie, je partage tout, dit Maury, et nous ne sommes pas mariés.
— Chez moi, on ne compte pas chaque sou, j’ai fait acte de foi en me mariant, ajouta l’agent des ressources humaines.
Ça me revint tout à coup : il s’appelait Bernard. Bernard, avait-il précisé une fois, pas Bernie.
— Oui, moi aussi, rassurai-je la tablée. La première fois.
— Désolé pour toi, dit Bernard, plein d’une empathie soudaine. C’est triste à dire, mais ça arrive souvent, et à tout le monde.
Un malaise passager s’abattit sur nous, et le serveur profita de cette pause dans la conversation pour intervenir. Je commandai un verre de la même chose. Je mentionne la bière parce que rétrospectivement, je me suis demandé si elle n’avait pas été responsable du petit drame qui s’est joué par la suite. Ce n’était pas une quantité énorme, mais comme le sait tout bon rat de gym, l’alcool après entraînement peut avoir un effet puissant et immédiat. La bière laissait libre cours à mon côté conteur. Passée cette tentative moins que réussie d’échanger à propos des arrangements de nos vies personnelles respectives, nous passâmes au sujet de nos milieux ; qui venait d’où, qui avait grandi à quel endroit. Maury fut le premier à parler, de la fuite dangereuse et précipitée de sa famille du Chili, en train, vers le nord, et ensuite jusqu’à Mendoza, en Argentine. Il appelait ça la beca Pinochet, la bourse Pinochet.
— On appelait vraiment ça comme ça ? demanda le plus âgé du groupe.
« Comment peut-on être bouché à ce point ? » pensai-je. Lui, j’avais fini par l’apprendre, c’était Stefan, un comptable qui avait pris une retraite anticipée. Cela dit, je n’ai rien contre les comptables ; après tout, le mien me permet de garder la tête hors de l’eau.
— Non, lui répondit Maury, les blagues sont venues plus tard, seulement après être arrivés ici, quand nous avons commencé à avoir moins peur.
Je me demandais si c’était cette expérience qui avait poussé Maury à devenir l’excellent spécimen de réussite physique que j’avais devant moi. Ce n’était peut-être pas la question à poser à ce moment précis. Ni jamais, sans doute. Puis ce fut à mon tour de faire mon numéro. Je citai un vers de Carl Sandburg, dont personne autour de la table n’avait jamais entendu parler, qui dépeignait le centre ferroviaire et le carrefour marchand qu’était Chicago. J’appris au groupe que j’avais grandi tout à côté d’une des plus grandes gares de triage au monde, peut-être même la plus grande. Dans mes années de prime adolescence, j’avais acquis une certaine renommée et un certain respect dans mon voisinage en me roulant sous les wagons de marchandises au moment où le train se mettait en marche.
Un autre silence momentané envahit la table. Chacun attrapa son verre. Bernard décida lui aussi qu’il avait besoin d’une autre bière. J’avais le don de pousser les gens à boire ; il était peut-être temps pour moi d’envisager une carrière de serveur.
— Ce genre d’exploit était un comportement absolument normal pour le lieu et l’époque. Ça n’avait rien d’extraordinaire, m’empressai-je d’ajouter au milieu du silence que j’avais créé.
Bernard reposa le verre que celui qui servait plus vite que son ombre venait à peine de lui apporter.
— Non, Paul, me dit-il, il faut être complètement timbré pour faire ça !
Ce n’était pas un compliment.
— Et le train ne t’a jamais roulé dessus, même pas une fois ? me demanda Maury en jetant un coup d’œil à mes jambes.
Je préférais sa réaction. Mais Bernard, des ressources humaines, pensait avoir trouvé quelque chose. Il avait flairé une piste familière, conséquence probable d’un séminaire qu’il avait suivi la semaine précédente.
— C’est le genre de conduite à risque qui vient en réaction à un traumatisme, me déclara-t-il avec le plus grand sérieux. Il t’est arrivé quelque chose, Paul. As-tu la moindre idée de ce que ça peut être ?
Je regrettai de ne pas m’en être tenu à l’eau pétillante. Raconter des anecdotes personnelles dans un bar ne figure sans doute pas dans la liste des meilleures choses à faire.
Mais au diable, après tout, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Je continuai, cabotin dans l’âme et profitant des feux de la rampe, à régaler l’assemblée.
— À l’automne, nous faisions des montagnes de feuilles sèches en pleine rue, nous y mettions le feu, et quand les flammes étaient assez hautes nous traversions le brasier en chevauchant nos vélos. Et ce n’était pas juste un truc macho réservé aux gars, les filles le faisaient aussi. Rien ne nous faisait peur, nous courions après le danger. C’est à ça que ressemble une enfance normale, non ?
Stefan n’avait pas d’idée sur la question. Maury avait déjà exprimé la sienne. Bernard secouait la tête.
— Il t’est arrivé quelque chose, répéta-t-il. Tu devrais travailler à essayer de te rappeler ce que c’est.
Et de deux. De toute évidence, il s’agissait de son diagnostic préféré. Un peu comme un médecin qui se mettrait à étiqueter tous ses patients comme « autistes » après avoir vu Rain Man. J’ouvris la bouche pour démentir, puis me ravisai. Je devais à ce moment précis ressembler à un poisson qu’on vient de sortir de l’eau. Il me revint que j’étais dans une brasserie avec une bande de rats de gym, et non en train de débattre sérieusement des vicissitudes de l’âme. Je n’allais certainement pas confier les clés de ma personnalité à un type qui faisait moins de développés couchés que moi. Je savais ce qu’il voulait dire avec son il t’est arrivé quelque chose. De nos jours, en langage codé, ça signifiait maltraitance et rien d’autre. Il m’affirmait devant témoins que j’étais une victime, et de la pire espèce de surcroît : une victime qui s’ignore.
— Nous étions tout ce qu’il y a de normal. Il n’y a pas lieu d’en faire une histoire. Si je te disais qu’il y avait d’autres gamins qui se jetaient volontairement de leur vélo sur la chaussée, tu me dirais que c’était une tentative d’expression d’un traumatisme refoulé, alors qu’ils voulaient seulement voir si leurs parents se souciaient d’eux. C’est bien la question la plus normale au monde qu’un enfant se pose, dis-je à Bernard pour clore le chapitre.
Il resta de marbre. Quand j’eus payé ma part de l’addition et quitté le bar, j’étais d’humeur considérablement moins légère que lorsque j’y étais entré en compagnie d’un homme dont je pensais qu’il aurait la décence de ne pas s’acharner à déconstruire mon enfance à ma place. Je savais qu’on pouvait regretter certains de ses actes, même si on les répétait quand même – comme les aventures extra-conjugales, ou le verre de trop pris trop de fois. Mais ça n’aurait pas dû avoir lieu après une bière rapide avec les gars, un divertissement inoffensif comme ceux auxquels je me tenais en général. Je ne me mets pas en colère facilement. Il faut souvent un certain temps avant que je comprenne qu’on a voulu m’offenser. Mais cette fois, j’étais fâché. Non seulement mon coreligionnaire avait prétendu que mon passé recelait un sombre secret, mais il m’accusait en plus de ne même pas savoir qu’il s’y trouvait.
On venait de faire le procès de mon enfance et l’affaire avait été classée entre deux gorgées de bière. Mais à qui la faute ? À moi ; moi et ma grande gueule. J’avais à présent fait le tour du pâté de maisons qui me séparait de mon « refuge » et de ses cinquante-cinq mètres carrés. L’aide de mon comptable – qui fort heureusement n’avait pas, lui, pris de retraite anticipée –, m’avait permis d’acheter une modeste partie d’un immeuble résidentiel, où je pouvais abriter ma paresse et ma discrète détresse ordinaire en attendant que le téléphone sonne. Depuis cette acquisition, j’avais quitté un emploi de journaliste à plein temps pour devenir travailleur autonome, et le gouvernement m’avait donné sa bénédiction pour déduire de mes impôts les frais inhérents au bâtiment et à son entretien. Les fameux frais professionnels : une collection de reçus dans une boîte à chaussures. C’est l’État qui finançait mon petit appartement, l’endroit où j’attendais d’être frappé par le génie créatif. Quel pays, tout de même ! J’avais dû mourir et aller tout droit au paradis. Je n’étais même pas imposé sur mes redevances. Non qu’elles aient été somptueuses.
Mon sac de sport, que je laissai tomber juste derrière la porte, prit instantanément sa forme avachie caractéristique. Il ressemblait à la gueule d’un carlin, ces chiens à l’air repoussant, à cause de leur truffe aplatie, qui sont devenus si populaires récemment. Je retirai mes chaussettes trempées de mes chaussures et j’accrochai mes vêtements pour les faire sécher. J’étais ici dans mon repaire. Je pouvais légitimement faire ça, personne ne pouvait m’en dissuader. Avoir une chambre à soi pouvait s’appliquer aussi aux hommes, et à leur liberté d’éparpiller leur linge sale à leur guise. Il est probable que le linge sale ne sera jamais à l’origine d’un quelconque mouvement, mais sait-on jamais ? J’en deviendrais volontiers membre, à condition qu’il ne devienne pas une copie du Fathers 4 Justice.
La véritable raison pour laquelle j’avais fait l’acquisition de cet endroit, au-delà des conseils de Jerry le comptable, n’avait rien à voir avec les chaussettes à laver, ça, c’était juste le petit extra. J’avais acheté cet appartement pour la vue sur rien que j’avais quand je m’asseyais à la fenêtre. Thinkin’ about what a friend had said, I was hoping it was a lie, disait une chanson de Neil Young, l’année où j’avais quitté mon pays pour le sien, alors que lui prenait la direction opposée : « Je repensais à ce que m’avait dit un ami et j’espérais que ce n’était pas vrai. » L’agent des ressources humaines n’était pas un ami. Mais ce qu’il m’avait dit me restait dans la tête.
Je ne demandais rien à personne… C’est précisément ce que je faisais. Cette phrase, rangée dans mes souvenirs d’enfance, était là pour de bon, répétée comme une rengaine par ma mémoire. Un jour, j’avais demandé à une amie – étrangère au gym – pourquoi, selon elle, je faisais parfois, nuit après nuit, le même rêve qui revenait en une sorte de boucle identique éprouvante. « C’est parce que tu ne le comprends pas », m’avait-elle répondu sans hésiter. C’était la même chose avec le souvenir de ce leitmotiv masculin. Jusqu’à aujourd’hui.
Cette phrase récurrente n’était ni plus ni moins que l’expression de la paresse morale fondamentale des hommes. Celui qui l’utilisait faisait montre d’un comportement de méduse. C’était bien ce que suggérait la partie où il ne demandait rien à personne. Le type, sorte de substance gélatineuse dépourvue de la moindre volonté, invertébré au sens littéral et heureux de l’être, se laissait porter çà et là sur les flots de l’existence, au gré d’une marée indifférente. Évoluer de la sorte lui offrait un genre de protection ; il suivait le mouvement, ce qui en définitive était une erreur. Cela se révélait être la pire et la plus vulnérable des positions dans lesquelles on pût se trouver, sorte d’espérance aux aguets, d’attente d’une sortie providentielle d’un état flottant, ce qui revenait à faire face au peloton d’exécution du hasard. Mais évidemment, le hasard ne joue aucun rôle dans tout ça. Vous n’aviez rien d’autre à faire à ce moment-là, même si vous prétendiez le contraire, voilà ce que j’ai dit aux hommes de ma rue, mon père parmi eux, même s’ils ne pouvaient pas m’entendre puisque des décennies avaient passé et qu’ils étaient tous morts et enterrés. Vous étiez paresseux ; loin de vous tuer à la tâche, vous abattiez rarement le moindre travail, vous passiez votre temps à la fenêtre, le regard rivé sur rien, laissant votre oisiveté engendrer tous les vices. Le téléphone n’avait rien d’autre à faire qu’à sonner pour vous sortir de votre torpeur méditative, et même si vous affirmiez ressentir cette sonnerie comme une nuisance, vous étiez soulagés d’être tirés de votre léthargie, de vos pensées, ce qui revenait plus ou moins au même. Vous n’auriez pas dû vous retrouver dans cette position en premier lieu. Vous auriez dû être occupés à créer quelque chose, à vous comporter en membres productifs de la communauté, socialement acceptables, comme vous assuriez tous l’être, contrairement à d’autres que vous préfériez vous abstenir de nommer même si vous auriez pu le faire.
Bernard des ressources humaines n’était pas un ami. Il n’était qu’un figurant sur la scène du gym. Il suffisait que je change mes heures de fréquentation et il disparaîtrait. J’avais vécu ma vie correctement jusqu’à maintenant. Allais-je devoir la remettre en question à cause d’une simple remarque ? Tous les gamins jouaient à rouler sous les trains de marchandises, pour autant que je sache.
Je ruminais donc tout ce fiel quand cette histoire a commencé. J’en étais exactement au même point que ces hommes de ma rue qui baignaient dans le déni véhiculé par ce dicton idiot. Assis tout seul dans une pièce, le regard dans le vide, je défendais mon statut d’individu ordinaire auprès de personne en particulier, puisque jamais personne d’autre que moi ne se trouvait là pour me dire où balancer mes chaussettes sales. Certes, on pouvait appeler ça liberté, mais c’en était une piètre définition. J’étais préoccupé par les remarques qu’un quasi-inconnu m’avait adressées dans une taverne. Au vu de ma situation, le téléphone ne pouvait que se mettre à sonner.
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