Une maison sans esprits

David Homel · Chapitre 3 sur 17

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Une maison sans esprits

L’homme sans téléphone

 

C’était Rodrigue qui se trouvait à l’appareil. Rodrigue, comme le héros du Cid de Corneille, mais la ressemblance s’arrêtait là, car, comme je n’allais pas tarder à m’en apercevoir, le type n’avait rien d’héroïque, pas plus en public qu’en privé. La tragi-comédie remontait au e XVII siècle, et à l’instar du Rodrigue que j’avais au bout du fil, elle comportait son lot d’ambiguïtés. On y louait les vertus et les exploits d’un personnage inspiré de la légende discutable du Cid, qui s’était battu soit pour les chrétiens soit pour les Maures, peut-être même pour les deux, et dont le nom venait de sayyid en arabe.

Rodrigue venait du monde de l’art. Je le croisais parfois dans les galeries que je fréquentais pour raisons professionnelles, ou dans les vernissages auxquels me conviaient parfois mes amis. À temps perdu, quand il n’enseignait pas, il dirigeait une petite maison d’édition de livres d’art – c’était pour lui une sorte de jeu auquel il s’adonnait avec passion, bien plus qu’à son travail ou à sa petite amie. Bien des hommes de son âge finissent engloutis par leur hobby, ou ce qui en tient lieu, puisqu’en l’occurrence le mot est volontairement inexact. Il s’agit plutôt d’une forme socialement acceptable de divertissement égocentrique destiné à isoler ceux qui le pratiquent de ce qui les entoure : leur femme, leurs enfants, leur boulot, l’univers qu’ils sont censés partager.

Comme nous échangions les politesses d’usage au téléphone, dans le triplex d’en face, une femme tenant une serviette de bain apparut à la fenêtre du séjour de l’appartement du deuxième étage, envahi par la pleine lumière de la fin d’après-midi. Je ne la connaissais pas. La fréquentation de mon repaire ne me laissait guère d’occasions de me faire des amis, puisque j’y étais rarement durant les week-ends d’été, quand tout le monde sort sur son balcon ou sur sa galerie. La voix de Rodrigue s’estompa tandis que j’observais la femme enrouler la serviette autour de sa tête. Elle la défit ensuite pour s’essuyer les cheveux. Jamais un sèche-cheveux n’aurait pu donner un tel tour poétique à cette démonstration de soins personnels. Elle aimait sa chevelure, c’était évident, pas avec l’adoration que peut ressentir un homme pour la femme qu’il chérit, mais ses cheveux étaient une partie de son corps qu’elle aimait. Et d’où j’étais, moi aussi je les trouvais à mon goût. Elle les secoua de gauche à droite et se mit à les démêler avec ses doigts ; quand elle fut satisfaite, elle regagna l’intérieur de l’appartement et disparut de ma vue.

Voilà pourquoi j’avais acquis ce repaire. Pour accéder aux rares moments d’intimité que je ne recherchais pas. Ce lieu me permettait d’être attentif à la beauté, qui ébranlait mes fondations sans me laisser dans un champ de ruines, mais au contraire m’élevait l’esprit. Quelques jours auparavant, mon fils cadet Daniel – qui avait presque trente ans – m’avait posé une question déplacée que j’avais pourtant appréciée. Avais-je peur que le meilleur de ma vie soit derrière moi ? Maintenant, je pouvais lui fournir ma réponse. Je pouvais lui parler de la beauté de la femme à la serviette, si je trouvais une façon de le faire sans susciter moquerie, pathos, ou soupçons de voyeurisme.

— J’ai suivi ton conseil, était en train de me dire Rodrigue, mais ça n’a pas marché pour moi. Merci quand même.

J’avais incontestablement perdu le fil.

— Ça s’adressait à quelqu’un d’autre. À toi-même, je le soupçonne.

Il y eut un temps mort. Puis me revint en mémoire la conversation que nous avions eue six mois plus tôt environ, quand nous nous étions vus pour la dernière fois lors d’un vernissage. Le vin médiocre lui avait délié la langue de la même façon que l’IPA d’après gym l’avait fait avec moi. Il m’avait avoué être avec une femme beaucoup plus jeune, trente-cinq ans alors que lui en avait cinquante, et il était pour elle source de détresse. Quand je lui avais demandé pourquoi, il m’avait répondu que sous les draps, il ne s’intéressait pas assez à elle. Quand j’ai voulu savoir si c’était lui ou elle qui pensait ça, il s’était contenté de hausser les épaules et j’en avais déduit que c’était elle. Mais à ce moment précis, j’étais incapable de me souvenir du conseil que j’avais pu lui donner.

— En tout cas, peu importe. Tu as essayé et j’apprécie. J’ai essayé à mon tour. Et je n’ai pas apprécié tant que ça. Dis donc, j’ai peut-être quelque chose pour toi si ça t’intéresse. C’est pour ça que je t’appelle. C’est un genre de projet en deux volets. L’année prochaine, je prévois de publier une nouvelle série de livres dans la collection « Les amis de l’image ». J’ai un photographe en tête, et j’ai pensé à toi. Si tu es partant, tu pourrais écrire quelque chose sur lui.

— Écrire quelque chose ? Mais quoi en particulier ? demandai-je, l’esprit encore accaparé par la femme à la serviette, par Daniel mon cadet, et par la doléance de Rodrigue qui était en réalité celle de sa petite amie.

— Je te connais, dit-il, plein de confiance. Tu peux écrire sur n’importe quoi.

Ça ne sonnait pas comme un compliment. Je lui demandai le format envisagé ; il s’agissait d’une brève monographie illustrée dont le texte devait faire quelques milliers de mots. Puis il mentionna le montant offert en rétribution.

— Tes honoraires n’ont rien d’honorable.

— C’est symbolique, je le sais bien. Mais on fait avec ce qu’on a. On fait du livre d’art, tu comprends. Mais ça te fera une bonne publicité.

— Parce que j’en ai besoin ?

— Laisse-moi finir avant de faire le malin. Je veux organiser une exposition du travail de ce gars-là. On l’a perdu de vue depuis un moment. Il est tombé en disgrâce, aussi. J’aimerais le ramener un peu à l’avant-scène. Et je t’appelle pour ça. Pour écrire la monographie qui ira avec l’expo.

La curiosité et l’attrait de la nouveauté sont les clés qui permettent de rester dans la course. J’allais peut-être même pouvoir apprendre quelque chose. Je n’avais jamais écrit de monographie ; je n’étais d’ailleurs pas certain de savoir exactement ce que signifiait ce terme. Et je n’avais jamais non plus écrit quoi que ce soit sur un photographe, ni pour un éditeur d’art qui offrait une obole en guise de cachet.

— Alors d’accord, dis-je à Rodrigue, mais j’espère que j’arriverai à m’entendre avec ton gars. Je ne veux pas me sentir obligé d’écrire sur n’importe qui.

— Cela va sans dire.

— Et d’abord, qui c’est ?

— Tu verras ses photos, elles parlent d’elles-mêmes. On devrait se rencontrer bientôt toi et moi.

J’imaginais son sourire entendu à l’autre bout du fil, mais ça m’était égal. Une certaine hostilité m’habitait sans doute encore depuis l’épisode de la brasserie. Mais je l’admets, je ne savais pas trop à quoi me consacrer à ce moment-là. Je regardais par la fenêtre, en me demandant comment la femme à la serviette pouvait ignorer mon existence. J’étais très occupé à ne rien demander à personne et à contempler mon oisiveté dont on sait bien ce qu’elle engendre. L’appel de Rodrigue avait fait son miracle. Il m’avait débarrassé des mauvaises pensées que j’avais à propos de l’homme qui avait tenté de saper la beauté faite d’audace, et la joie grisante, de mon enfance. En soi, c’était un bienfait. Nous décidâmes, Rodrigue et moi, de nous rencontrer le lendemain. Je raccrochai, mis ma veste, donnai un coup de pied affectueux à mon sac de sport, et partis en direction de la maison qui se trouvait à une quinzaine de minutes à pied. J’avais promis à Laure que je préparerais des pâtes au brocoli avec une sauce aux anchois pour le souper ; c’était notre façon à nous de devenir végétariens. J’avais faim. Il est prouvé que l’appétit est un effet de la fréquentation du gymnase.

 

Je rejoignis Rodrigue au Club Social le jour suivant. Cela faisait une demi-journée que je n’avais pas fermé l’œil. La nuit avait été agitée, et à onze heures ce matin-là je naviguais entre agressivité et somnolence. Le Club était un café où la moitié des clients s’occupaient de ce qui ne les regardait pas, tandis que les autres étaient littéralement attachés à leur ordinateur, par le fil d’un casque d’écoute. Ces derniers valaient à la place son surnom de « Club Asocial ». La matinée tirait à sa fin, midi approchait, et il y avait devant le comptoir une file de gens qui arrivaient prendre leur premier café de la journée. J’avais avalé le mien plusieurs heures auparavant, étant du genre productif, que la nuit eût été difficile ou pas. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, comme les merles, les pinsons, ou d’autres espèces classées à tort plus bas dans le règne animal. Mon reflux gastrique et mes palpitations cardiaques auraient pu se dispenser de l’espresso que Rodrigue m’apporta sans me demander mon avis. Les règles de l’hospitalité sont décidément impitoyables.

Il étala les photos sur la table, ce qui attira aussitôt l’attention de concurrents potentiels et d’experts autoproclamés. Je n’étais pas un client fidèle de l’endroit. Certains des curieux me jetèrent donc un rapide regard sans me reconnaître, puis revinrent vers le travail de l’artiste. Ils étaient les talents du quartier, même si je ne connaissais aucun d’entre eux de nom, de visage ou de réputation. J’évitais de fréquenter le Club Social. Plusieurs années auparavant, à la même table peut-être, j’avais signé un contrat avec un producteur de radio, sur les ondes nationales, pour réaliser une série de documentaires sur les chansons traditionnelles que tout le monde fredonne sans les connaître vraiment, celles dont l’origine remonte à la nuit des temps. The House of the Rising Sun, Where Did You Sleep Last Night, St. James Infirmary, des compositions du folklore américain où des voix blanches et noires mêlées interprétaient à leur façon les racines anglaises et irlandaises de ces mélodies, d’une tristesse infinie. Lors d’une fête du Nouvel An, je m’étais même essayé à la chanson de Leadbelly, et la liesse des convives s’était muée en envie de m’étrangler. Au moment de signer ce contrat, donc, alors que j’avais le stylo en main, l’une des fouines dont le café avait le secret s’était penchée vers moi pour me dire en aparté que le cachet que je demandais n’était pas assez élevé. La semaine d’après, une autre oreille indiscrète s’était ruée sur son téléphone pour appeler la police, parce que je discutais avec un complice de la possibilité d’assassiner quelqu’un. Excitée à l’idée d’être témoin, elle ne s’était pas donné la peine d’écouter plus que les quelques mots qu’elle avait entendus par hasard, ce qui l’aurait pourtant aidée à comprendre que je parlais du scénario d’un film. Je n’avais que faire de côtoyer ce genre d’artistes en mal de reconnaissance.

Je n’eus aucun mal à accepter que John Marchuk soit le sujet de la monographie que j’allais devoir écrire, même si son nom ne me disait rien de plus que celui de ceux attablés dans ce café, à part Rodrigue. Je voyais maintenant la mission qu’il se donnait. Les autres photographes qu’il avait présentés dans sa collection étaient principalement des techniciens de laboratoire, des manipulateurs d’image en chambre noire, qui produisaient des formes abstraites ressemblant à des stalactites qui se seraient détachées pour échouer sur le sol d’une caverne lugubre. Mais Marchuk, lui, montrait de véritables êtres humains. Photographe de rue, il était de l’école de Vivian Maier. Je reconnaissais d’ailleurs certains des individus représentés, ou du moins je croyais les reconnaître : ce sans-abri bien connu par ici, qui traînait derrière lui une procession de chariots d’épicerie ; ou cet autre, disciple de Harry Houdini, qui traversait une période difficile. Il y avait même un portrait de la foule qui fréquentait le café concurrent du Club Social, un pâté de maisons plus loin. Je pensais orienter mon texte sur le quotidien du passé récent de cette partie de la ville, quand à la fois elle et moi avions quelques années de moins. Une sorte de méditation sur les choses ordinaires. Cette mission m’allait comme un gant.

— Je me charge de ton gars, annonçai-je à Rodrigue.

Il sourit d’un air satisfait, sans paraître étonné.

— Il s’approche des terres de Diane Arbus, mais sans en franchir la frontière. Ce qui est parfait en ce qui me concerne. Je ne suis pas certain de vouloir cohabiter avec le genre de personnages qu’on voit chez elle. Je me souviens de la première expo d’elle que j’ai vue ; j’en ai fait des cauchemars pendant une semaine.

Il me gratifia d’un autre sourire. Sans vraiment représenter des phénomènes sortis de chez Arbus, les photos montraient beaucoup d’individus sur la pente descendante. Des autoportraits sous d’autres visages, me semblait-il.

— Je suis content que tu acceptes, me dit Rodrigue. Marchuk a été injustement négligé, et il est grand temps de lui reconnaître son mérite. La monographie et l’exposition vont remettre les pendules à l’heure. Je te le confie avec joie.

Un curieux de la table à côté se pencha vers nous, son café à la main.

— John Marchuk ? répéta-t-il.

Une goutte s’échappa de la tasse et manqua d’un cheveu la photo. Rodrigue essuya nerveusement la trace de cette intrusion.

— J’ai entendu dire qu’il tirait sa révérence.

Comme je ne bronchais pas, et Rodrigue non plus, la sommité culturelle renchérit :

— Il est en train de mourir. Mais ça fait des années qu’il meurt.

— Tu piques ces mots à Leonard Cohen, espèce de fouine. Tu ne peux pas faire ça impunément ici, lui répondis-je.

Je lançai un regard interrogateur à Rodrigue.

— Mourir, c’est peut-être un peu exagéré, surtout si ça fait des années qu’il s’y emploie. Mais comme je te l’ai dit, j’ai hâte de l’intégrer à la collection pour que justice lui soit rendue.

Plus tard, je me suis souvenu de cet échange. À l’évidence, Rodrigue ne me disait pas tout sur l’identité et la nature de mon sujet. Et j’aurais dû me méfier quand il a sorti un carnet de chèques de son porte-document.

— Tu me fais confiance à ce point-là ? lui demandai-je.

J’acceptai l’obole avant que les curieux de l’endroit aient le temps de me dire que j’étais en train de me faire avoir. Ça, je le savais. Disons que je ne me faisais peut-être pas avoir, mais que je me laissais exploiter. Tout en étant payé. J’étais consentant. Était-ce pour autant un consentement éclairé ?

En empochant l’argent de Rodrigue, j’acceptais le contrat. Dans cette partie du monde, un contrat verbal a pleine valeur et n’a pas besoin d’être écrit. Mais l’argent qui passe d’une main à une autre lui donne plus de force. Un petit éditeur d’art ne paye jamais d’avance. Il arrive même parfois qu’on ne soit simplement pas payé, malgré un contrat en bonne et due forme. J’aurais dû me demander, et demander à Rodrigue aussi, ce qui motivait un changement de procédure si généreux – si on peut qualifier ainsi une somme de quelques centaines de dollars.

L’argent est pour moi un sujet sensible, et cette sensibilité me vient de l’enfance. Ma mère se plaisait à dire que si quelqu’un se mettait à agiter de l’argent sous notre nez, il fallait tendre la main pour en attraper. C’était évidemment une plaisanterie, puisqu’il n’y avait pas grand-monde à l’époque pour offrir la moindre rétribution, parfois même pas en échange d’un travail, chose dont mon père habituellement se tenait loin. J’ai grandi en suivant un cours intensif prolongé en besoin d’indépendance financière, ce qui m’a aidé à forger le genre de partenariat budgétaire que j’ai établi avec Laure : ce qui est à toi t’appartient, et je possède ce qui est à moi. Je livrais les journaux, tondais les pelouses et prenais soin des plates-bandes, faisais le ménage au bureau d’aide sociale. Je trouvais toujours un boulot à prendre pour ramasser de l’argent, peu importe d’où il venait, puisqu’en avoir un peu était toujours mieux que de ne pas en avoir du tout. Quand je regardais ma mère préparer la soupe, j’avais l’impression de revivre la Grande Dépression dans ma cuisine.

Rodrigue rangea les photos dans une chemise de carton rigide et me la tendit. Les curieux, les fouines et autres prétentieux retournèrent s’affairer à leurs tables ou cultiver leur asociabilité en se branchant à leur ordinateur portable.

Rodrigue posa un bout de papier devant moi.

— C’est son adresse.

— Oui, je m’en doute. Tu n’as pas son numéro ? Je ne voudrais pas le cueillir comme ça, à froid. Ce n’est pas très poli d’arriver à l’improviste chez des gens qu’on ne connaît pas.

Il parut gêné.

— Je crains qu’il n’en ait pas.

— Tu veux dire qu’il n’a même pas de ligne fixe ?

Bien que la vague des téléphones mobiles eût déferlé depuis longtemps, je ne m’attendais pas à ce que quelqu’un de l’âge de Marchuk en possédât un. Mais je ne connaissais personne qui, de nos jours, n’eût pas un bon vieil appareil à fil.

— Non, il n’a pas de téléphone du tout, point final.

C’est là que j’ai eu mes premiers doutes à propos de ce projet. Je ne voulais pas aller frapper sans prévenir à la porte de quelqu’un que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam pour lui signifier que j’étais chargé d’écrire une monographie sur lui.

Le visage de Rodrigue s’illumina.

— Ne t’en fais pas, il est chez lui tous les soirs. Tu peux y aller celui que tu veux, tu es sûr de le trouver. Pendant la journée, il arpente probablement la jungle urbaine à la recherche de sujets. C’est un photographe de rue de la vieille école, tu l’auras remarqué. Et tu n’arriveras pas là-bas comme un chien dans un jeu de quilles : il est au courant que quelqu’un doit venir de ma part pour travailler avec lui sur ce projet. Il ignore simplement de qui il s’agit.

Je lus l’adresse sur le papier. Boulevard Rosemont, je voyais où c’était. Sur une partie de sa longueur, c’était une artère principale, comme disaient les bulletins de circulation que j’écoutais le matin – pour leur caractère divertissant seulement, puisque je n’avais nulle part où me rendre aux heures de pointe : mon repaire était à quinze minutes à pied de la maison ; sept à vélo. Le numéro de l’immeuble était tellement long qu’il aurait aussi bien pu se trouver dans une zone dotée d’un indicatif régional différent. Non que cela eût la moindre importance, puisque l’homme ne possédait pas de téléphone. J’évaluai que cela devait se trouver vers le Jardin botanique, ou près de là. Ça voulait dire se rendre bien loin pour risquer de n’y trouver personne.

Je venais tout juste d’acquérir un téléphone cellulaire. Je suis toujours à la traîne quand il s’agit de suivre les modes. Je m’en étais très bien passé jusque-là, c’était principalement l’idée de Laure, je ne me faisais donc pas le chantre de ce supplice permanent qui consiste à pouvoir être joint en tout temps. Mais ne pas avoir d’appareil du tout, pas même un de ceux qu’on branchait à une prise dans un mur, ceux avec lesquels ma génération avait grandi – avec une ligne partagée propice aux intrusions poétiques après quelques verres de trop –, cela ressemblait à une volonté délibérée d’isolement. Une sorte de position idéologique, comme telle potentiellement dangereuse, aussi bien pour soi que pour les autres.

— Mais de quel genre d’homme s’agit-il pour ne pas avoir de téléphone ? demandai-je à Rodrigue.

Il prétendit ne pas avoir d’opinion sur la question.

— J’ai appris à composer avec lui. C’est un artiste.

— Moi aussi, l’assurai-je. Je peux écrire sur n’importe quoi, c’est toi qui l’as dit. Si ça, ce n’est pas une forme d’art, je ne sais pas ce qu’il te faut.

Sur le trottoir, tandis que mon estomac s’agitait sous l’afflux de caféine, nous prîmes congé en nous serrant la main pour conclure le marché. J’allais faire très attention au portfolio. J’acceptai ses délais ; mon texte serait prêt juste à temps pour accompagner la rétrospective, au cours de l’hiver prochain. L’année prochaine. Nous partîmes chacun de notre côté. En voyant s’éloigner ce petit homme, pas seulement petit, mais frêle, je me demandais ce qui pouvait expliquer l’hostilité que j’éprouvais. La façon dont il avait présumé que j’accepterais le contrat, peut-être, tout en me donnant les informations au compte-gouttes ? Cela lui donnait un air entendu, supérieur. Le goût du conflit m’avait permis de traverser l’existence, et il l’avait réveillé en moi. J’étais sorti vainqueur de la dernière rixe dans laquelle j’avais été impliqué, mais il me fallait bien admettre qu’elle avait eu lieu au siècle dernier.

Je me souvins à ce moment-là du conseil que j’avais donné à Rodrigue à propos de sa petite amie. Ce n’était pas le genre d’homme à l’avoir suivi, et il avait peut-être raison : ce conseil, je me l’étais donné à moi-même.

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