Une maison sans esprits
L’étrangère dans mon lit
Une fois rentré de chez Marchuk, le mot décontamination continuait de me trotter dans la tête, même si j’étais chez moi, en toute sécurité, dans mon environnement ordonné, et non pas en train de jouer les figurants dans le double autoportrait en déréliction d’un autre. « Ne sois pas si dur », m’intimai-je. « À chacun sa manière vivre. » Je m’étais bien acheté un petit appartement pour le simple plaisir de pouvoir jeter mes chaussettes sales dans un coin. N’importe qui aurait pu aussi juger d’un œil sévère une telle motivation.
Laure avait quitté son fauteuil de lecture pour gagner sa chambre, et je m’y assis à sa place. Décontamination – le mot résonnait. L’une de mes collègues avait participé à la mise sur pied d’un Centre de décontamination culturelle, dans un pays dont le dirigeant autoritaire trop désorganisé pour établir une authentique dictature avait réuni autour de lui nombre d’artistes locaux pour chanter ses louanges. Les plus vulnérables étaient ceux qui se retrouvaient sous le feu des projecteurs ; les chanteurs populaires et les artistes folkloriques, les gens de théâtre, les tenants de l’art performatif ou conceptuel qui avaient besoin d’espace et d’argent pour mettre en place leurs événements. Poètes et écrivains n’étaient guère nombreux parmi ce groupe ; sur le plan de l’influence, leur importance était négligeable. Les autocrates ont une espérance de vie limitée, et quand celui-là a été renversé par une bande de mineurs en colère remontés de leurs puits pour exiger leurs salaires impayés, le centre de ma collègue a entrepris de faire subir le même sort à toute la classe d’artistes corrompus. Elle suivait l’exemple de la dénazification.
Ce n’était pas ce genre de décontamination que j’avais en tête. Je voulais seulement me débarrasser du sentiment de désarroi qui m’était tombé dessus chez Marchuk.
Avant d’aller se coucher, Laure observait certains soirs un rituel qui me plaisait particulièrement. Tout était dans les tissus, les couleurs, dans la succession de ce qu’elle enlevait et de ce qu’elle gardait sur elle. Elle se déshabillait alors derrière sa porte close et ressortait vêtue de ce qu’on appelle un peignoir, ou robe de chambre, je crois. L’étoffe était lourde et descendait presque jusqu’au sol ; d’inspiration nord-africaine, elle était ornée de motifs géométriques abricot, rouille et cerise brodés, typiques de l’art islamique. Son désert d’origine devait avoir connu l’hiver, ou bien elle avait été tressée en altitude, dans les hauteurs de l’Atlas ou quelque autre endroit reculé. Laure possédait déjà ce vêtement avant de me rencontrer. Une de ses amies lui en avait fait cadeau, car elle le trouvait trop somptueux pour elle. Pour quelle raison ? Je ne l’ai jamais su.
Le tissu était imprégné d’odeurs qui me mettaient l’eau à la bouche. Laure ne le lavait presque jamais, puisqu’elle ne le portait pas à même la peau, qu’elle craignait que des lavages répétés l’endommagent, et que faute de pouvoir le mettre en sécheuse, il fallait une éternité avant qu’il soit sec. Sa laine rêche était un enchantement.
Sous le peignoir, elle portait ce qu’elle appelait une robe-chemise, vêtement de tissu léger sans fioritures, d’un blanc immaculé. La première fois qu’elle avait prononcé ce mot – elle me réprimandait alors pour mes manières cavalières de faire fonctionner la machine à laver –, j’avais ri de bon cœur, et elle m’avait demandé ce que je trouvais si drôle. Robe-chemise – le mot avait ravivé chez moi un souvenir. Un bon souvenir, je prends soin de le préciser parce qu’on prête volontiers au verbe raviver certaines connotations traumatiques. Dans mon enfance, à la radio, il y avait le Big Bill Hill Shopping Bag Show. On y jouait du rhythm and blues et de la soul,
et, parfois, Moms Mabley – la reine du Chitlin’ Circuit 1 – ou Pigmeat Markham y étaient invités, et Big Bill jouait un sketch comique avec l’un ou l’autre. C’était la comédie des opprimés, et quand Moms Mabley était là, le sujet tournait en grande partie autour de la guerre des sexes, avec ce qu’elle appelait son « stand-up lesbien », une improvisation sur la nature inepte de l’auditoire masculin de la radio. Une fois, Big Bill Hill s’est plaint de la façon dont sa femme s’habillait à la maison. « Elle porte une robe-chemise. C’est une sorte de robe qui ne va pas du tout aux femmes, sauf au niveau des épaules ! » Moms Mabley a saisi la balle au bond, l’a fustigé pour n’être qu’un chien comme tous les autres, après quoi les deux ont éclaté d’un rire complice avant que Bill enchaîne avec Bobby Blue Bland interprétant I Pity the Fool.
J’adorais la robe-chemise de Laure, assouplie par d’innombrables lavages, contrairement à son peignoir nord-africain. Et j’aimais prononcer ce mot, robe-chemise. Le souvenir qui y était rattaché n’avait de sens que pour moi. Ça m’était égal que mes références au passé ne signifient rien là où je vivais. Un gamin blanc cassé qui, du fond de son lit, écoutait une station de radio noire sur son transistor, s’imaginant qu’il était le seul de son genre à faire ça, plein du sentiment d’exception qui l’habitait, et se demandant ce qu’il en ferait plus tard dans la vie.
J’étais moins agité les fois où je dormais dans le lit de Laure. C’était le genre de magie du quotidien, de quoi se sentir bien tous les deux. Je poussai la porte et fis un pas dans la chambre de Laure. Je ne savais pas ce que j’espérais y trouver. Je voulais peut-être entendre la berceuse apaisante de sa respiration. Il ne fallait donc pas que je la réveille. J’attendis, délicatement. Quelqu’un qui dort peut sentir une présence étrangère dans la pièce ; l’intrus déplace l’air, ce qui met en alerte les sens du dormeur. J’avais beau être dans ma propre demeure, je pouvais tout aussi bien y être importun.
Je fis un autre pas. Ce fut suffisant pour que je remarque que quelque chose d’essentiel avait changé. Dans le coin de la pièce se trouvait un fauteuil sur lequel Laure déposait sa robe de chambre avant de se mettre au lit. C’était l’une des étapes de son rituel. Or, une vieille femme était assise dans ce fauteuil. Elle n’était pas seulement d’un âge avancé – elle appartenait à une autre génération. Elle avait les bras croisés, et son menton lui tombait sur la poitrine.
Laure s’était endormie en laissant sa lampe de chevet allumée. Sous cette lumière, je remarquai que la vieille femme portait la fameuse robe de chambre. Son corps émacié se perdait au milieu des somptueux motifs de l’étoffe. Voilà qu’un transfert s’opérait entre deux femmes, autour d’un vêtement destiné à être enlevé dans la chambre à coucher. Le monde tourne et se défait au gré d’événements mémorables composés de petites choses. Je battis en retraite. Plus rien ne me surprend ; dans les cercles que je fréquentais, je ne manquais jamais une occasion de le répéter. Et, chaque fois, je le pensais. Mais pas celle-là.
Dans la pénombre d’avant l’aube, dans ma chambre, je m’éveillai. J’étais le dormeur à qui revenait la tâche d’accueillir l’intruse. Dans les rêves, on sent ces choses-là. Je tendis le bras en travers des draps ; le lit semblait d’une largeur démesurée. À l’extrémité du matelas, mes doigts rencontrèrent une laine rêche et le début d’une étoffe à motifs géométriques. Mon désir devenait tout à coup réalité, j’étais allongé près de la robe de chambre de Laure. Je retirai ma main et repoussai les couvertures. Le ciel commençait à blanchir à travers les rideaux ouverts. La beauté et la promesse de l’aube se manifestaient. Il était six heures. J’allai à la cuisine. Je m’accordais une bière avant le lever du jour en de rares occasions. Celle-ci en était une.
Je me rappelai alors qui était cette femme. C’était ma tante Elaine. Elle et son attitude effondrée, oppressée ; elle pour qui le mot impur contenait à lui seul un univers rituel personnel. Une femme de son temps. Elle était en moi depuis toujours. Je n’avais qu’à suivre le fil qu’elle déroulait.
Marchuk avait raison. On ne contrôle absolument rien. Il faut apprendre à saisir ces moments pénibles lorsqu’ils se présentent.
À qui voulait l’entendre, mon père aimait répéter ceci : il n’avait pas de famille. De prime abord, cela n’avait pas de sens. S’il n’avait pas de famille, qui étais-je, moi, qui était mon frère, qui était son épouse ? Je ne le lui ai jamais fait remarquer, je n’étais qu’un gamin, et c’était trop évident de toute façon. Fort de ce vide familial, il invitait des hommes à la maison, des gens qu’il appelait ses « amis de jeunesse ». Parfois, ils étaient mariés et venaient avec leurs femmes, mais je ne me rappelle pas les avoir jamais vus accompagnés d’un enfant.
Et tous avaient quelque chose qui allait de travers. Un défaut que je ne percevais pas d’emblée, mais qui remontait à la surface à mesure que la visite s’étirait. Peut-être était-ce l’effet des whiskies-soda que mon père et eux buvaient pendant ces après-midi de fin de semaine. Mais quitte à se trouver une famille de substitution, pourquoi choisir ce genre d’individus ?
L’un de ces amis de jeunesse de mon père s’appelait Aaron. Un soir de week-end, lui et sa femme nous rendirent visite après le souper. Je trouvai bizarre qu’ils arrivent après le repas. Soit ma mère refusait de cuisiner pour eux, soit ils ne tenaient pas à manger ce qu’elle aurait déposé dans leur assiette, car il était notoire qu’elle était plus qu’indifférente à la cuisine ; elle était carrément hostile envers la nourriture. Mes parents n’aimaient pas trop les réjouissances du samedi soir, alors nous étions là, en compagnie d’Aaron et de sa femme, assis sur des chaises de la salle à manger que nous avions amenées dans le séjour. Mon frère aîné avait eu la bonne idée de s’éclipser. Moi pas. J’étais un petit espion. Je restai donc autour d’eux et tendis l’oreille. Mon père aurait pu me dire d’aller voir ailleurs. Il aurait pu me dire d’aller regarder la télé, sauf que nous n’en avions pas. Ne pas posséder de téléviseur était une sorte de religion pour lui, et il en faisait grand cas.
Quant à son ami, je n’ai pas eu à attendre que son défaut remonte à la surface, ou que son vice de personnalité soit libéré par les Manhattan ou peu importe ce qu’ils avaient dans leurs verres. Le Aaron en question était volubile, mais son discours était ponctué de pauses où il penchait la tête d’un côté et reniflait deux ou trois fois, puis la redressait et poursuivait son histoire. C’était un douloureux spectacle.
J’étais debout devant la porte. J’aurais pu changer de pièce, puisque je n’étais pas tenu de respecter les règles de l’hospitalité, mais je restai là. Je voulais savoir ce qui lui était arrivé. Était-il déjà comme ça quand sa femme l’avait épousé, ou quelque chose était-il arrivé ensuite – un accident, une attaque cérébrale, une grosse frayeur ? Peut-être avaient-ils échoué sur une île déserte et qu’elle avait dû se contenter de lui, l’unique survivant ?
— Hé, vous savez qu’on circoncit les femmes, maintenant ?
Aaron pencha la tête et se livra à ses gestes habituels.
— Ah bon ? demanda ma mère. Et qui c’est « on » ?
Il ne daigna pas lui répondre.
— Et comment est-ce possible ? objecta mon père.
— Ils leur coupent le clitoris.
— C’est ridicule, lui dit-il.
L’épouse d’Aaron ne se prononça pas. Elle regardait droit devant elle.
Ma mère fut plus démonstrative. Elle haussa les épaules et tortilla des hanches sur sa chaise.
— Heureusement que personne ne m’a jamais fait ça.
Puis, elle prit l’assiette sur laquelle elle avait disposé des biscuits achetés en magasin et en offrit à la femme d’Aaron. Celle-ci détourna la tête. Sa façon de faire me sembla un peu théâtrale.
— Moi, je vais en prendre un, dit mon père.
— Moi aussi.
L’ami de jeunesse avança sa main. L’assiette fit le tour de la pièce. Je n’en pris pas. Les biscuits étaient luisants de sucre glace. J’ignore pourquoi elle a récidivé, ça ne lui ressemblait pas d’insister – d’ordinaire, qu’on mange ou non sous son toit lui était égal, ma mère était le contraire d’une hôtesse accueillante –, mais elle a tendu l’assiette vers l’épouse une autre fois.
— Inutile de perdre ton temps, elle n’avalera rien, lâcha Aaron en parlant de sa femme comme si elle n’était pas là. Elle pense que tu lui sers du poison.
— Tu penses vraiment que j’essaye de t’empoisonner ? lança ma mère avant de se fourrer un biscuit dans la bouche. Tout le monde en a mangé pourtant, continua-t-elle en le réduisant en miettes à coups de molaires.
La femme baissa les yeux vers l’assiette, puis les releva en confiant à ma mère :
— Ils sont impurs.
Aaron se leva ; son épouse l’imita. Le mot impur avait dû être le signal. Leur code secret, qui semblait pourtant assez évident. Son tic le reprit de plus belle. Il se tourna vers mon père et lui donna une tape dans le dos.
— Donne-moi de tes nouvelles bientôt, vieux frère ! dit-il avec un enthousiasme qui sonnait faux.
— Compte sur moi. Mais la prochaine fois, on se verra dans un bar, entre hommes, promit mon père. Pourquoi pas celui qui est en face du Clark ? J’ai mes entrées là-bas. Je connais le barman ; il ne lésine pas sur les doses.
En vrai gentleman, Aaron mit le manteau sur les épaules de sa femme, mais sans regarder dans sa direction. Il savait exactement où elle était.
En se dirigeant vers la porte, il s’adressa à mon père par-dessus son épaule :
— Tu trouves qu’Elaine a l’estomac délicat ? Tu devrais lui voir le con.
Je me tournai vers ma mère. Elle était dans la cuisine et remettait les biscuits dans leur boîte.
Mon père attira mon attention.
— Tu as entendu ce mot ?
J’acquiesçai.
— Ne le prononce jamais. Ni ici ni ailleurs.
— Il l’a bien dit, lui.
— Lui, il est mal embouché. Il l’a toujours été. C’est maladif. C’est à cause de son état. Ce genre de mots n’a pas sa place dans cette maison.
Je regardai Aaron et Elaine s’éloigner dans la nuit. Que se passerait-il quand ils seraient rentrés chez eux ? S’il avait été plus tendre avec elle, s’il n’avait pas eu ces mots à son propos, cela aurait-il fait la moindre différence pour ce qui n’allait pas chez elle ? Chez lui non plus quelque chose n’allait pas, mais il était difficile de ne pas constater que c’était elle qui souffrait le plus.
Elaine n’est jamais revenue chez nous. La remarque pleine d’élégance de son mari à propos de son estomac et de l’autre partie de son anatomie rendait tout retour impossible. Depuis ce jour, j’ai découvert qu’elle avait raison à propos des biscuits du commerce. Ils sont impurs. Impropres à la consommation. Il est presque moins nocif de manger l’emballage. J’aurais voulu avoir l’occasion d’en reparler à Elaine, et lui demander comment elle savait ces choses-là bien avant tout le monde, comment elle avait acquis cette intelligence supérieure.
Je pouvais le faire, maintenant. Elaine était couchée dans mon lit, vêtue de la robe de chambre de Laure. Elle était de retour. Sauf que je n’étais plus le garçon que j’étais à notre première rencontre, je ne me faufilais plus sous les wagons de chemin de fer. J’avais l’âge de mes artères, j’étais plein de doutes et mes nerfs me lâchaient.
Je passai la journée suivante à parcourir mes notes, en supprimant les déclarations de Marchuk qui le faisaient passer pour un fou, et en essayant de me faire une idée de sa carrière, de son ascension et de sa chute. Rodrigue avait raison : il s’était fondu au noir. Je tombai sur quelques anciens comptes rendus élogieux de son travail, puis plus rien. Excepté un article subséquent à propos d’une exposition de groupe dans une galerie universitaire, où Marchuk disait au journaliste qu’il s’apprêtait à partir en voyage en Extrême-Orient. « Je cherche à rafraîchir ma vision des choses », affirmait-il en guise de conclusion.
Le fils d’immigrants qui entreprend un périple mystique en Orient. Ses parents étaient venus d’Ukraine, et son père avait trouvé du travail à la Dominion Rubber dans la semaine qui avait suivi leur arrivée à Montréal. Lui et sa femme n’avaient pas eu d’autres enfants après leurs deux fils. Pour l’époque, c’était une petite famille. Je soupçonnais une rupture, une séparation, en tout cas un flottement dans la vie du couple, sinon il y aurait eu à coup sûr d’autres enfants. Mes grands-parents aussi avaient immigré. Sa famille, comme la mienne, était originaire de cette région, Russie ou Ukraine, dont les frontières changeaient constamment. Je savais que les immigrants ne quittent pas leur pays de gaieté de cœur. On charrie ses blessures et ses vexations avec soi dans des valises de carton, chacun la sienne, qu’une ficelle entoure fermement pour que rien ne s’en échappe.
Marchuk était un citadin, mais il profitait d’escapades occasionnelles ; quelqu’un dans la famille possédait une ferme près de Saint-Basile-le-Grand, village qui n’avait pas alors acquis sa renommée pour l’incendie interminable d’un site d’entreposage de pneus usagés. Sa tante du côté paternel tenait un Biergarten sur le lac Érié, dans la partie située au Michigan, mais rien n’indiquait que sa famille ait jamais envisagé de devenir américaine. Pour l’immigrant, posséder une propriété est un acte d’autodéfense, c’est ce qu’on disait aussi dans mon quartier autrefois. La maison du boulevard Rosemont représentait le rempart économique de la famille, et elle tenait toujours debout, mais n’avait jamais procuré la moindre stabilité à ceux qui l’avaient habitée. Une partie du bâtiment avait été construite à partir de matériaux récupérés aux usines ferroviaires Angus.
La nuit avait été courte, et je somnolais devant mon ordinateur. Je ne suis pas très porté sur la religion au quotidien, mais une source de sagesse, ou de folklore peut-être, m’est restée. J’espère que je n’invente pas tout ça, mais qu’importe : on dit que lorsqu’un Juif fervent rencontre un monstre, plutôt que de reculer d’effroi, il doit louer le Seigneur d’avoir donné une si grande variété à Sa création. J’essayai d’adopter cet état d’esprit avec Elaine. Je me lançai dans mes exercices de respiration yogique, censés être apaisants, tout en analysant ce que je savais sur la femme qui portait la robe de chambre de ma compagne et se déplaçait à sa guise sous mon toit.
Le souvenir que j’avais d’elle, après une unique soirée écourtée, était celui d’une femme cruellement maltraitée, mais je crains que son mariage avec Aaron n’ait été la norme à cette époque. Ça l’était d’ailleurs encore, pour autant que je sache. Je l’avais invoquée. Laure l’avait invoquée. Elle portait sa robe, après tout. Elle était un châtiment en même temps qu’un bienfait. Elle était une des plus singulières sortes de fantômes, de ceux qui viennent visiter des lieux où ils n’ont pas vécu.
Mais l’important dans cette histoire, ce n’était peut-être pas elle. C’était plutôt la façon qu’avait eu ma mère de tortiller des hanches après que le mot clitoris avait été prononcé. Je ne savais pas ce qu’il signifiait à ce moment-là, mais ce mouvement en avait aussitôt indiqué la position sur son corps, et sa fonction.
La réponse à l’apparition d’Elaine se trouvait peut-être là. En tant que jeune prétendant et victime d’un très vieux complexe, ma seule envie était de protéger ma mère de mon père. Ses hanches me disaient : Non, merci. Je n’ai pas besoin d’être protégée.
Je me souvins que ce soir-là, après le départ de cet affreux couple, quand la maison eut retrouvé son ennui coutumier, j’ai commencé à soupçonner que cet ami de jeunesse, Aaron, fût le frère de mon père. Pas au sens de frères d’armes, mais bien au sens de deux êtres issus de la même chair, partageant le même sang. Ce qui voulait dire qu’il était mon oncle. Une sorte d’hostilité facétieuse typique à la famille existait entre ses membres. Ils savaient frapper là où ça fait mal. Ils aimaient tourner le fer dans la plaie tout en sachant jusqu’où ils pouvaient aller, car ils étaient conscients de ce que l’autre personne connaissait sur leur compte. Mais l’homme grossier, affligé d’un violent tic nerveux, n’était pas le genre d’individu que mon père voulait avoir pour frère, alors il en avait fait un ami de sa jeunesse.
« Je fais partie de ta famille, me disait Elaine. Je suis ta tante bien-aimée. J’ai ma place ici. Tu dois m’aider, j’ai besoin que tu me rendes un immense service qui me fera enfin sentir qu’on m’accepte sur cette terre. En d’autres mots, tu me le dois bien. Tu as été le complice tacite de l’humiliation que j’ai subie tout ce temps. »
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