Une maison sans esprits
Le labyrinthe de carton
Je pris le boulevard Rosemont vers l’est, jusqu’à l’adresse indiquée sur le bout de papier de Rodrigue. Il m’est arrivé d’arpenter des villes où les habitants, au fil des siècles, ont consacré de grands efforts à bâtir l’espace public avec grâce et harmonie ; des villes où ils se sont donné beaucoup de mal afin de créer une beauté dont à la fois voisins et gens de passage peuvent profiter. Sur cette rue, qui n’avait de boulevard que le nom, les citoyens s’étaient efforcés de faire le contraire. En fait, ils n’avaient pas fait d’effort du tout, il s’agissait là de leur penchant naturel à céder à la morosité. Était-ce par manque d’argent ? Je l’ignore. La boutique d’un nettoyeur occupait le coin d’une rue ; juste en face se trouvait un restaurant qui servait des spaghettis, de la viande fumée et de la cuisine chinoise. Était-ce une question de pauvreté ? Il devait plutôt s’agir d’un manque de ressources de toutes sortes, d’un déficit de communauté, d’une absence d’entreprise commune. Les pouvoirs publics qui auraient pu les aider à faire un pas dans la bonne direction n’existaient tout simplement pas. Au-dessus de ces commerces se trouvaient des appartements dont les locataires, en échange d’un loyer modique, étaient disposés à s’accommoder du bruit des camions et d’une ligne d’autobus qui passaient sous leurs fenêtres. En revanche, il y avait des places de stationnement à revendre sur ce boulevard – même si les panneaux indiquaient que j’allais devoir déplacer ma voiture avant six heures trente le lendemain matin. Ça ne représentait pas un défi ; je ne restais jamais dormir le premier soir. Je sortis de la voiture. Un autobus passa, presque vide ; l’heure de pointe était passée. En ce soir de début d’automne, le vent soufflait en rafales. Quelques feuilles tombées prématurément me frôlèrent les pieds. Les coupoles des orthodoxes de l’Est partageaient le ciel avec les clochers d’église. Dans ce secteur, les Ukrainiens vivaient à côté des catholiques polonais. Ni les uns ni les autres n’étaient assez nombreux pour définir un quartier.
Je vérifiai que j’avais bien avec moi mon fidèle carnet de notes. Je m’en procure un neuf à chaque nouveau projet. Je remarquai pourtant qu’il n’était pas complètement vierge. Cet espace est réservé à ton nouvel orphelin, avait écrit Laure à la hâte sur la première page.
Cette note merveilleusement ambiguë se prêtait à toutes sortes d’interprétations dont je préférai m’abstenir. Laure faisait bien de se mettre ainsi de l’avant. Je m’adressai à elle à haute voix, comme si elle était là : « Tu n’es pas mon nouvel orphelin, mais tu es celui que je préfère. Tu prétends que je m’investis trop. Le surinvestissement est une des façons de définir l’amour. » Sous son message, en utilisant le toit de la voiture en guise de table, je lui écrivis à mon tour : Tu devrais désormais savoir que la jalousie n’est pas de mise. Je suis resté à tes côtés à des moments où d’autres t’auraient tourné le dos, et je ne parle pas seulement de ces aspirants à la paternité dont tu t’es débarrassée tôt dans ta vie. Je n’ai pas besoin de te remettre en mémoire ces fois-là. De tout ce qui s’est jamais passé entre nous, tu te souviens très bien.
Ensuite, je verrouillai la voiture et me dirigeai vers la maison pour ce rendez-vous qui n’en était pas un, puisque Marchuk ne m’attendait pas, et n’aurait qu’une vague idée de qui j’étais. S’il était absent, ou ne daignait pas m’ouvrir, j’aurais au moins écrit cette note. La soirée n’aurait pas été perdue.
Quand j’atteignis sa porte, je fus incapable de frapper. La fraîcheur du soir d’automne s’installait sur mes épaules pendant que j’étais debout devant le dilemme qu’elle posait – et pas juste à moi. Un morceau de contreplaqué avait été posé par-dessus la porte, non pas cloué, je m’en aperçus en y regardant de plus près, mais rentré de force, presque aussi hermétiquement. Il ne s’agissait pas seulement d’une invitation à ne pas pénétrer les lieux, mais aussi à ne pas frapper, à ne pas penser un instant que cette ancienne ouverture ait pu un jour être une entrée. Je reculai. L’intérieur était plongé dans la pénombre et semblait abandonné. La lumière était allumée à l’étage supérieur, mais c’était un autre appartement. Au rez-de-chaussée, il n’y avait aucun signe de vie. Mon sujet n’attendait aucune visite.
Le coin était modeste et ceux qui l’habitaient n’éprouvaient aucun empressement à s’exhiber, contrairement aux voisins de mon quartier qui ne se faisaient pas prier pour laisser leurs rideaux grands ouverts sur leurs salles de séjour trop éclairées. Leur intérieur était un théâtre ; leur vie une page de magazine de décoration. En posant ce morceau de contreplaqué, mon sujet allait plus loin que de tirer les rideaux. La barrière représentait un défi, du genre de ceux que je ne pouvais m’empêcher de relever quand j’étais gamin. Et j’étais toujours ce gamin-là. Celui qui ne reculait jamais. Et ce n’était ni par bravoure, ni par fierté – il n’y avait simplement nulle part où reculer.
Je connaissais le Code de construction. Cela faisait partie du savoir qu’on acquiert à force d’écrire sur tout et sur rien. Les normes stipulent que toute résidence doit être dotée de deux portes, afin de fournir une issue en cas d’incendie. Il devait y avoir un autre moyen de pénétrer dans cet appartement. J’étais déterminé à entrer dans ce lieu où l’on ne m’attendait pas et où l’on ne voulait pas de moi. Une ruelle courait à droite du bâtiment. Je m’y engageai. Un bout de terrain en broussaille, entouré d’une clôture au grillage tordu, donnait sur la ruelle ; un petit portail permettait d’y accéder. Sur le côté du bâtiment se trouvait effectivement une autre porte, sans contreplaqué celle-là. Elle était faite du matériau composite standard bon marché conçu pour ce type d’immeuble. Une petite fenêtre rectangulaire s’y découpait, permettant de voir arriver les intrus.
J’ouvris la contre-porte extérieure en aluminium et frappai à la porte intérieure. Une première fois, puis une autre, plus fort. Rodrigue avait son passe-temps socialement acceptable. J’avais le mien. Je venais de frapper pour la troisième fois quand la voix d’un homme s’éleva de l’intérieur. Les paroles m’échappèrent, mais pas ce qu’elles exprimaient, une irritation d’avoir été dérangé et, en même temps, la satisfaction que procurait cette interruption : Allez-vous-en, ne m’importunez pas ; vous avez pris votre temps, dites donc. C’était mon invitation à entrer. Je n’avais pas fait tout ce chemin pour rien.
À l’époque où cet immeuble avait été construit, l’architecture domestique de Montréal était tristement répétitive – je dis à l’époque, mais ça n’a guère changé depuis. On savait toujours à coup sûr où on se trouvait dans la maison, même dans le noir complet. En toute logique, je devais être dans la cuisine, mais rien dans la pièce ne l’indiquait. Mon photographe en avait fait un espace combiné de dévotion et d’entreposage où aucune forme de nourriture ne pouvait être préparée, consommée ou partagée.
Un long morceau de Formica d’époque recouvrait l’évier. Un plus petit était posé sur une vieille cuisinière à gaz encore luisante de graisse. Quelqu’un avait dû cuisiner ici, autrefois, sans se donner la peine de nettoyer ensuite. Il y avait partout des bougies dans de petits pots de verre, semblables à celles qu’on voit dans les églises ; elles étaient alignées en rangs sur les bouts de Formica, et sur la table parcourue de traînées de cire jaune et blanche. C’était un lourd meuble de bois de construction solide, sans fioritures et bien trop grand pour l’unique personne censée habiter les lieux. Rodrigue m’avait expliqué que Marchuk avait hérité de la maison familiale. En prime, il avait reçu tout le mobilier d’Europe centrale qu’elle contenait, dont il n’avait aucun usage mais ne semblait pas vouloir se débarrasser. Il prenait sa revanche sur son héritage en lui donnant une autre vocation.
J’avançai de quelques pas. L’air me repoussait. Aussi étrange que cela paraisse, j’avais vraiment l’impression qu’il me résistait. La demeure du photographe était si densément remplie qu’il fallait que je fasse un effort pour me mouvoir. La quantité d’objets formait un mur. Je ressentais l’abandon que dégageait cet encombrement où les choses étaient les unes sur les autres en un motif qui pour moi n’avait pas de sens. Sur une étagère, une rangée de boîtes de soupe à la tomate Campbell’s couvertes de poussière formait une parfaite ligne droite. Près des conserves se trouvaient des flacons en plastique brun de vitamines Jamieson. J’étais devant la recette de survie de quelqu’un qui ne mangeait pas.
Puis, un colosse vêtu d’un pantalon de survêtement, d’une grosse chemise de flanelle et d’une casquette de baseball se traîna dans la pièce. Il était plus vieux que moi, plus large d’épaules aussi, et plus grand, mais sa mauvaise posture lui donnait la même taille que la mienne. Il avait la bouche rentrée de quelqu’un qui n’a plus de dents. Je vis tout de suite comment il pouvait faire de la photographie de rue malgré son corps massif d’ouvrier d’usine. Il pouvait en toute liberté fendre une foule jusqu’au sujet que son objectif convoitait, parce qu’il ressemblait à une personne sans abri, à quelqu’un qu’il n’était pas nécessaire de remarquer et dont il valait mieux éviter le regard. Il sortait de nulle part, à l’instar de Vivian Maier, dont personne n’avait soupçonné l’existence avant qu’elle ne meure en laissant son travail derrière elle. Elle n’était plus là pour effacer ses traces.
— Vous êtes sûrement le type de la maison d’édition.
— Oui, c’est moi. Je m’appelle Paul, je viens de la part des Amis de l’image. Vous êtes donc mon sujet, félicitations.
— Alors je suis chanceux, pas vrai ? Entrez, qu’on en finisse. J’attendais la visite de quelqu’un, mais je ne savais pas qui. L’éditeur, ou le gars de la galerie, comme vous voudrez – comment il s’appelle, déjà ? Bref, il veut me délivrer de moi-même. Il m’a proposé de monter une expo, et maintenant il veut publier un livre. Tu parles ! Vous imaginez cette espèce de nabot en train de me porter sur son dos contre mon gré jusque sous les projecteurs ?
— C’est vrai que vu sous cet angle…
— Et c’est vous qui allez vous y coller. Vous allez avoir du pain sur la planche.
— Je peux écrire sur n’importe quoi, lui assurai-je.
Je pointai du doigt l’alignement de boîtes de soupe.
— Ça me rappelle Andy Warhol.
Mon sujet émit un grognement.
— Je ne crois pas aux comparaisons, me répondit-il. Les choses se suffisent entièrement à elles-mêmes. Elles sont ce qu’elles ont l’air d’être.
— D’accord. Mais parfois, une comparaison est utile pour comprendre quelque chose de nouveau.
Il tourna les talons et s’enfonça plus avant dans son antre ; je lui emboîtai le pas. John Marchuk avait renoncé à un monde partagé, même s’il en faisait le portrait avec grande acuité. Il était pris dans la situation inextricable de celui qui se sent abandonné : il se moquait de la tentative de Rodrigue pour le remettre en selle, tout en ressentant plaisir et vanité d’être négligé. J’avais déjà vu un tel comportement.
La maison était un espace immense pour une personne seule, mais sa solitude à lui se dilatait jusqu’à occuper toutes les pièces. Je me forçai à avancer pour être la personne pleine d’audace que je prétendais être, jusqu’à la pièce suivante qui s’ouvrait sur la lumière de dizaines de bougies volées à l’église aux coupoles. Un tel trouble m’effrayait. Cette peur est une garantie de bonne santé mentale, tout comme le trac est réputé garantir une bonne représentation.
Dans ce salon double, autre classique de l’architecture domestique montréalaise, se trouvaient deux fauteuils recouverts de plastique. Nous nous trouvions dans la deuxième partie de la pièce, celle qui était dépourvue de fenêtre. Dans cette ville aux hivers sombres interminables et aux étés humides et étouffants, je me demandais qui avait bien pu concevoir des salons sans ouverture sur l’extérieur, faits de deux pièces donnant l’une sur l’autre, dont une seule bénéficiait de la lumière naturelle. C’était conçu aussi comme ça chez moi. Chez presque tout le monde, en fait.
— Asseyez-vous, me pria-t-il.
Il retira la protection de plastique transparente d’un des fauteuils. J’en fis autant sur l’autre pendant qu’il s’asseyait. Ses genoux craquèrent. Pour un homme de sa corpulence, affligé de ses problèmes physiques, il avait des mouvements délicats ; presque gracieux. Il se déplaçait sur la pointe des pieds et avait une voix fluette qui n’allait pas avec sa physionomie. Je notai ce détail. Il m’observait brosser son portrait dans mon carnet sans montrer la moindre curiosité pour ce que j’écrivais. Son corps, les meubles massifs et bancals reçus en héritage, l’homme lui-même, déterminé à se faire léger et désinvolte. Sans grand succès, pour autant que je pouvais en juger.
À mesure que je prenais mes notes, mes craintes s’estompaient. C’était comme ça à chaque fois.
— Vous n’avez pas l’air très à l’aise.
— Le contraire ne serait pas naturel, répondis-je.
— Désolé, je reçois rarement de la visite. Mon quotient d’hospitalité est au plus bas. En bas de l’échelle.
— Vous vivez seul ? demandai-je, même si Rodrigue m’avait déjà renseigné sur cette question.
— Vous imaginez une femme habiter ici ?
Je n’imaginais personne y vivre.
— Il y a un texte indien, commença-t-il, qui dit que tenir maison est l’exercice le plus difficile qu’on puisse imaginer. La discipline la plus rigoureuse qui existe.
— Dans ce cas, je vous félicite. Vous avez réussi. Parce que d’après ce que j’ai pu constater en seulement quelques minutes, vous respectez les principes les plus stricts. Jamais je ne pourrais faire ce que vous avez accompli ici. Et vous avez fait ça tout seul, si j’ai bien compris.
— Qui voudrait m’aider ? Personne d’autre que moi ne peut faire ce boulot.
Ses yeux errèrent de l’autre côté de la pièce double, vers la cuisine d’où nous étions venus, puis dans la direction opposée, vers ce qui devait être la chambre où il dormait. Je préférais ne pas imaginer à quoi ressemblait son sommeil.
Je suivis son regard et commençai à me faire une meilleure idée de ce à quoi Marchuk était parvenu. Il s’était transformé lui-même en rat dans son propre labyrinthe. Quel genre d’homme peut en arriver là ? À partir des fauteuils sur lesquels nous étions assis sinuait un réseau de passages qui conduisaient aux autres pièces. Il avait disposé des classeurs à tiroirs et empilé des boîtes d’archives de sorte à former des couloirs, d’où bifurquaient à intervalles réguliers d’autres corridors, qui menaient vers ce que je pensais être la paroi externe.
— Il doit y avoir une façon pour qu’un homme et une femme puissent vivre dans le même espace en même temps, dit-il pensivement. Ça sera peut-être possible. Quand j’aurai mis un peu d’ordre chez moi.
Depuis le centre de son labyrinthe surchargé, son hypothèse concernant la coexistence semblait absurde. Mais je notai scrupuleusement ses paroles. Je possède un stylo spécial pour ce genre d’occasion, un EnerGel 0.7 haute performance à pointe métallique de Pentel, de fabrication japonaise. J’ai à peine besoin de l’aider à écrire. Il me comprend comme peu sont parvenus à le faire.
— J’ai bien noté votre proverbe indien. En rentrant, je le partagerai avec la femme avec qui je vis.
— Si j’ai un conseil à vous donner, gardez-le pour quand vous en aurez vraiment besoin, rétorqua-t-il. Ce moment viendra, croyez-moi.
Il se releva. Les flammes des bougies chancelèrent à l’unisson. Il n’en était sans doute pas le seul responsable, un courant d’air devait venir d’une fenêtre brisée quelque part. Il se dirigea vers l’une des boîtes d’archives sur laquelle étaient empilées des chemises à soufflet. Il y a peut-être des boîtes par centaines, des cartons et des classeurs à tiroirs, mais j’en connais le contenu par cœur, et je sais où tout se trouve. J’ai bâti ce système et je sais comment ça marche. Tel était le message qu’il envoyait. Même si, au premier trou de mémoire, tout pouvait s’effondrer. Un tel incident ne semblait pas si loin d’arriver.
« Quelqu’un doit préserver tout ça. Les archives de ce type doivent avoir une certaine valeur, un certain sens ; elles doivent vouloir dire quelque chose », me dis-je. Je me rendis compte l’instant d’après que d’autres avaient dû penser la même chose. C’était l’objet de la campagne de réhabilitation entreprise par Rodrigue.
D’une boîte, Marchuk sortit la photo d’une femme et me la tendit. C’était un des rares portraits qui n’étaient pas pris de face et en gros plan. Il pouvait avoir été saisi lors d’une fête. En arrière-plan, sur des étagères de briques et de planches, on distinguait des verres et un cendrier. Cela remontait à l’époque où les gens fumaient à l’intérieur. Rien dans cette image ne trahissait un quelconque sentiment particulier que mon sujet aurait éprouvé envers cette femme. Comme dans nombre de ses portraits, le haut de sa tête était coupé. Elle portait une chemise d’homme et une salopette, et regardait légèrement vers le bas, sans chercher à séduire, même si elle ébauchait un léger sourire du coin des lèvres. Sa beauté naturelle et son allure quotidienne m’attiraient. Au milieu de cette pièce, son apparence ordinaire devint un ardent pôle d’attraction. L’intérieur derrière elle était spartiate. La photo devait remonter au temps qui avait précédé la construction du labyrinthe. À moins qu’elle ait été prise chez quelqu’un d’autre. C’est hors-cadre que la fête se déroulait.
— Vous habitiez ici ensemble ?
— Oui. Il y a longtemps. Avant que tout ça m’échappe.
— Vous échappe ? Mais c’est vous qui en êtes responsable. C’est vous qui avez créé tout ça.
Il secoua la tête. Il était trop tard pour retirer les paroles stupides que j’avais prononcées.
— Vous ignorez comment les choses fonctionnent. Vous êtes loin de comprendre quoi que ce soit. Pensez-vous vraiment qu’on ait le moindre contrôle sur ce qu’on crée ? Croyez-vous avoir le contrôle sur vous-même ?
— Non. Je suis désolé, vous avez raison.
Je me levai, nerveux. Je me retournai sans savoir où me diriger. Je remarquai alors la deuxième modification apportée à la maison. Je pris l’un de ses couloirs de carton vers l’endroit où je croyais trouver une fenêtre, mais il n’y en avait pas. Marchuk avait scotché des boîtes d’œufs en carton sur la vitre, comme celles dont je me servais pour isoler à peu de frais les murs de papier des chambres que j’occupais quand j’étais étudiant. J’avais vu la même chose dans un studio d’enregistrement au toit de chaume dans les Caraïbes. Cela assourdissait le son et l’écho, mais c’était aussi un isolant rudimentaire contre la chaleur et le froid. La porte d’entrée était dissimulée derrière un pan de tissu cloué au cadre de bois. Sur l’épais voile, qui ressemblait à de la toile de jute, une série de photos étaient épinglées. Je reconnus le moine tout en dents du portfolio.
Pas de fenêtre, pas de porte. La seule façon de quitter cet endroit était de faire en sens inverse le chemin qui m’avait amené jusque-là. Je me retournai pour vérifier qu’il était encore là : la cuisine, la porte arrière donnant dans la ruelle, la rue, et enfin ma voiture.
— Tout ce carton, tous ces verrous de toile… Ils sont là pour empêcher quelque chose de sortir, ou pour interdire l’entrée ? demandai-je à mon photographe.
Il me jeta un regard déçu.
— Les deux, en réalité. Et ça n’a rien à voir avec votre psychologie de bazar. Vous allez devoir faire mieux que ça. Ils empêchent le froid d’entrer et la chaleur de sortir, si on peut appeler ça de la chaleur. On m’a coupé l’électricité.
— Je ne savais pas qu’on pouvait faire ça aux particuliers.
Marchuk se mit à rire.
— Vous pensez peut-être que les fournisseurs de service sont des organismes de charité ? Il serait temps de vous réveiller ! Mais ils sont obligés de me rebrancher à la fin du mois d’octobre. C’est la loi. Ils ne voudraient pas que je crève de froid et que ma famille les traîne en justice. J’ai pas de famille, mais ça ils n’en savent rien.
— Ah, d’accord, ça explique toutes ces bougies. Je pensais que c’était une sorte de sanctuaire ou quelque chose comme ça.
— J’ai un côté votif, c’est vrai. Vous n’êtes pas très loin de la vérité.
Je plissai les yeux en regardant la photo du moine. Tout compte fait, il était difficile de dire si c’était celui sur qui Laure et moi avions spéculé devant notre table. Pour moi, tous les moines se ressemblaient.
Je pris à gauche sur la rue Carton, à droite sur le boulevard des Archives, et revins à ma place.
— Et le téléphone ?
— Coupé aussi. Ça, ils ont le droit. Vous ne risquez pas de geler sur pied si vous n’avez pas de téléphone.
— Alors chaque printemps, l’électricité…
— Ils coupent tous les printemps et rebranchent chaque automne. Parfois pas tout à fait à temps. Ça les amuse de jouer avec moi. La compagnie a un médiateur. C’est tout juste si on ne s’appelle pas par nos prénoms.
— Sauf que vous ne pouvez pas lui passer un coup de fil, fis-je remarquer.
Mon sujet secoua la tête ; je le décevais de nouveau.
— Je me déplace jusqu’aux bureaux municipaux. C’est seulement à quelques pâtés de maisons d’ici, et j’appelle de là, ou ils le font pour moi s’ils ne veulent pas que je touche à leur téléphone. Je recharge aussi mon rasoir électrique là-bas.
Il retira sa casquette. Un crâne lisse semblable à celui du moine apparut.
— Vous savez naviguer dans les eaux du système, c’est certain.
— Je suis un citoyen. Et un propriétaire foncier.
— À qui on a coupé les services essentiels.
— Je n’avais pas payé mes factures.
— Vous étiez matériellement empêché de le faire ? sondai-je, de nouveau gagné par l’empathie. Il y a sûrement une forme d’aide offerte à ceux qui ne peuvent pas payer.
— Je ne paye pas, me répondit-il avec majesté. Je n’ouvre pas les enveloppes qui ne peuvent pas être déposées dans ma boîte à lettres. Je refuse de croire.
— Vous refusez de croire… ? répétai-je.
— À l’existence des factures.
On m’avait demandé d’écrire une monographie sur un artiste qui ne croyait pas en l’existence des factures. Mon boulot venait de changer : je devais à présent faire en sorte que les lecteurs ne le considèrent pas comme fou à lier et ne reposent pas le livre aussitôt après l’avoir ouvert.
Il se leva brusquement, plus vif qu’il ne l’avait été de toute la soirée, et je fus ébloui par la lumière d’un flash. Quelques secondes plus tard, je le vis émerger, appareil photo en main, de derrière un rideau de petits points de lumière jaune. Un vrai coup bas.
— Vous êtes censé demander la permission avant.
— Pourquoi ? C’est vous qui êtes venu ici, non ? Vous savez qui je suis et ce que je fais.
Je ne voulais pas finir dans sa galerie de portraits.
— Vous n’avez jamais entendu parler du droit des individus à leur image ?
Il désigna la toile sur laquelle les moines étaient épinglés. Je les distinguais à peine derrière les cercles lumineux qui s’estompaient.
— Et eux, vous pensez que je leur ai demandé la permission ? Comment j’aurais pu faire cette photo si j’en étais passé par là ? Le droit à son image ? Je suppose que vous pensez à ce procès dont on a parlé. C’est sûr, la fille a gagné et le photographe a perdu. Mais ça ne nous empêche pas de travailler en fonction de ce qu’on a besoin d’obtenir.
— Alors, la photographie serait un acte intrusif ?
— Vous avez tout à fait raison, répondit-il en montrant mon carnet de notes du doigt. Écrivez ça. Voir est une forme d’intrusion. Quiconque vous jette un regard s’approprie un morceau de vous. Vous dites que vous allez écrire quelque chose sur moi ; ce n’est pas une intrusion, ça ? Ce n’est pas une agression ? C’est du vol ! Le fait même d’exister est une forme d’agression, c’est bien là le problème ! C’est de ça que j’essaye de m’évader.
— J’aimerais voir cette photo quand vous l’aurez développée. Voir comment elle est sortie. Moi, je ne sais pas prendre de bonnes photos.
— C’est ce que tout le monde dit. C’est d’une banalité sans nom. Vous croyez que le but, c’est de donner du style à quelqu’un ? Si vous en aviez, je ne sortirais même pas mon appareil. Je ne donne pas dans la photo de mode. Si c’était le cas, vous ne seriez pas là. Mes images sont aux antipodes de ce type de travail.
Je détestais qu’on me prenne en photo, et ce n’était pas seulement à cause de l’habituel manque d’estime de soi que chacun développe en vieillissant. Il y avait une raison plus précise à tout ça, mais je n’en parlai pas à Marchuk. S’il était vraiment celui qu’il prétendait être, il s’en était aperçu tout de suite. Dans ma rue, autrefois, les garçons avaient un jeu bien à eux. Dans mon souvenir, c’est le seul auquel les filles ne jouaient pas. Nous nous divisions en deux groupes plus ou moins égaux, chacun d’un côté de la rue. Ceux d’en face venaient du pâté de maisons voisin. Nous avions chacun ramené un tas de pierres de la gare de triage où je trouvais les wagons sous lesquels rouler, et de nos positions respectives, nous nous lancions ces projectiles par la tête.
Il ne nous est jamais venu à l’esprit que l’un d’entre nous aurait pu être blessé. Nous n’essayions pas de blesser qui que ce soit. Ce n’était qu’une simple activité, un exercice d’identité de groupe. Et à ma grande surprise, une pierre m’a frappé en plein visage, endommageant les nerfs de ma lèvre supérieure et de l’intérieur de ma bouche, des nerfs qui ne se régénèrent pas. Après toutes ces années, le côté touché tombait toujours vers le bas ; ce n’était pas très difficile pour tout photographe digne de ce nom de saisir cet affaissement. Et ça restait disgracieux, quoi qu’on en dise.
Marchuk s’éloigna de moi, de crainte sans doute que je saisisse son appareil et que j’en arrache la pellicule. Il travaillait encore en argentique, à partir de celluloïd. Son antre en était un véritable entrepôt, plein de l’odeur qu’il dégageait et du cliquetis que produisaient les rouleaux de négatifs. Il me tourna le dos et dissimula son appareil au fond d’une boîte. Mon image est à moi, et ce n’est pas parce qu’elle vous représente qu’elle a quoi que ce soit à voir avec vous. Il était dans le vrai. J’avais subitement changé d’avis. Après tout, notre image ne nous appartient pas, qu’importe le verdict d’un tribunal. Tout comme nous ne possédons pas les autres parties de notre corps. Gogol l’avait écrit dans une nouvelle ; une partie de nous peut s’enfuir à sa guise sans que nous ne puissions rien y faire. À trop y penser, la folie nous guette.
Marchuk revint s’asseoir. L’attention constante dont il me fallait faire preuve, la recherche des indices, le sens accordé à ce qui n’en avait pas ou l’incompréhension complète de la signification des choses m’avaient épuisé.
Je baissai les yeux sur ma liste de questions.
— Vous avez changé de nom, à vos débuts.
— Comme beaucoup d’artistes. Mon nom était long, compliqué, et encore plus difficile à prononcer pour la plupart des gens que celui que je porte aujourd’hui.
— Y avait-il aussi des raisons familiales derrière ça ?
— Ce que je faisais n’avait rien de glorieux aux yeux de ma communauté. Si vous revenez en plein jour, vous verrez bien. Nos corps étaient de la chair à usines ; le résultat de notre travail ne se retrouvait pas sur les murs des galeries d’art. Je me suis épargné beaucoup de tracas de cette façon.
Je connaissais une dizaine de personnes qui avaient changé de nom. Elles avaient toutes de bonnes raisons pour ça. Elles ne voulaient pas être liées à leur passé, à l’endroit d’où elles venaient ; elles s’étaient donné naissance à elles-mêmes sans l’aide d’une sage-femme, sui generis, dans les bois ou dans les champs, sans famille, à la façon dont mon propre père aimait prétendre qu’il en était dépourvu, et lui n’était pas un artiste, pour autant que je pouvais en juger. Parfois, ceux qui avaient changé de nom affirmaient que c’était pour la raison contraire, qu’ils prenaient un nouveau patronyme pour préserver leur famille, dans un acte de protection, même si tout était d’ordinaire motivé par le contenu socialement honteux de leur travail. D’autres, à l’instar de Marchuk, étaient à la recherche d’un nom plus séduisant et plus facile à prononcer.
C’est l’inverse désormais. Plus un nom est difficile à articuler, plus il est exotique, mieux c’est. Dommage qu’il soit trop tard pour que je puisse revenir au nom que ma famille portait avant d’immigrer. Il possédait une apostrophe en plein milieu. Et en plus, on m’a donné le nom de ma grand-mère. Voilà qui est difficile à battre.
— Je suis désolé, je suis exténué, dis-je à Marchuk. C’est l’heure de m’en aller. Mais je reviendrai.
Dans la cuisine, il me mit la main sur le bras pour me retenir.
— Revenez quand vous voulez. Apportez de quoi manger et boire, si ça vous chante. Je n’ai jamais rien ici, mais ce n’est pas une raison pour vous en passer.
Il était presque cordial tandis que je passais à côté de l’océan de bougies en direction de la porte latérale. Cordial, mais toujours méfiant. Je le sentais me surveiller au cas où j’aurais tenté de perturber son ordre, ou de subtiliser quelque chose dans son trésor ; une boîte de soupe périmée, peut-être.
— Est-ce que vous partageriez une bouteille de vin avec moi, si j’amène les verres ?
— Oh, ça non. J’ai bu assez pour deux vies entières.
J’avais entendu cette réplique d’un paquet d’anciens buveurs.
— Vous êtes une sorte de moine, alors, de l’Église orthodoxe, lui dis-je.
Il sourit en entendant ce compliment.
— Orthodoxe, non. On sait bien qu’ils boivent, eux autres. Mais un moine, oui.
Je promis de revenir. Il le fallait, j’avais besoin de matière. N’importe quel soir, suggéra-t-il. Je sortis, considérablement soulagé et plein d’une infinie tristesse pour cet homme.
Je me mis au volant, allumai la radio et montai le chauffage, même si le moteur était encore froid. Du Metallica s’éleva des haut-parleurs. Enter Sandman. La chanson de James Hetfield était presque guillerette après ce court séjour dans le labyrinthe. Pour une fois, je prêtai attention aux paroles. Elles prenaient tout leur sens. Qu’y a-t-il de plus naturel qu’un enfant effrayé qui a besoin d’être rassuré ?
Mais je n’avais pas besoin d’être rassuré. J’avais besoin d’être décontaminé.
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