Vampireville
Le soir suivant, lorsque je poussai la…
•11•
Combat de chauves-souris
Le soir suivant, lorsque je poussai la porte d’entrée du manoir pour rejoindre Alexander, je trouvai à la place une enveloppe rouge. Mon prénom était écrit dessus en lettres capitales noires.
À l’intérieur, un carton rouge avec un texte tapé à la machine en caractères noirs :
« RETROUVE-MOI AU PARC D’OAKLEY, Je t’aime, Alexander. »
Comme c’est mignon, me dis-je. Un petit rendez-vous improvisé dans le parc. Alexander Sterling était très doué pour organiser des soirées mystérieuses et merveilleuses : un pique-nique dans le cimetière de Dullsville, une soirée dansante sur le parcours de golf du country club, l’adoption d’un petit chaton (Cauchemar) dans une grange abandonnée.
Je m’imaginai arrivant dans le parc, la fontaine entourée de bougies, des bulles éclatant à la surface de l’eau fumante, Alexander et moi entrant dans le bassin, nos lèvres se touchant tendrement.
Mon petit copain gothique était-il bien l’auteur de cette invitation ? Depuis que j’avais rencontré Jagger au Cercueil Club, j’étais devenue méfiante. Après tout, Jagger m’avait déjà attendu dans une ruelle de Hipsterville, dans mon propre jardin, dans le kiosque du manoir… En même temps, il aurait très bien pu venir me surprendre chez moi.
Je sautai sur mon vélo habillée de ma robe en dentelle noire et pédalai à en perdre haleine en direction du parc. Je traversai la pelouse irrégulière à toute vitesse, fonçant vers les balançoires. Arrivée à la fontaine, constatant que mon prince charmant n’était pas là, je poussai ma bicyclette jusqu’aux tables de pique-nique.
— Alexander ?
Seuls me répondirent quelques clignotements de lucioles.
Alors j’entendis la musique des Wicked Wiccas, qui semblait provenir du théâtre en plein air.
J’avançai vers la scène surplombée d’un dôme où, les dimanches soir d’été, je venais sous la contrainte écouter l’orchestre symphonique de la ville en famille. Lorsqu’un orage éclatait, je préférais rester assise toute seule sur l’herbe humide à écouter les grincements de violon plutôt que de suivre mes parents sous un arbre où ils se lovaient l’un contre l’autre et se dandinaient au rythme de l’hymne national.
Je descendis doucement vers la scène, au centre de laquelle une bougie éclairait un panier à pique-nique posé sur une nappe en dentelle noire.
J’appuyai mon vélo contre un banc en béton, contournai la fosse d’orchestre en courant et montai sur scène.
— Alexander ?
Pas de réponse.
Je me tournai vers les gradins, regardai autour de moi, mais ne vis que des chaises et des pupitres.
Je m’approchai de la couverture et m’assis dessus. J’ouvris le panier. Peut-être contenait-il un autre mot me priant de me rendre dans un nouvel endroit tout aussi romantique. Mais le panier était vide.
C’était bizarre. Les criquets se turent. Je me levai et jetai un regard circulaire sur le décor. Toujours aucune trace d’Alexander.
Alors Luna apparut devant moi, vêtue d’une robe noire moulante avec des manches en résille et de mitaines roses. Elle portait une amulette rose pastel autour du cou.
Le souffle coupé, j’eus un mouvement de recul.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? Je suis venue retrouver Alexander.
— Lui aussi a reçu un mot, répondit-elle avec un sourire machiavélique. « Retrouve-moi au cimetière. Raven. »
Je regardai autour de moi, scrutai la scène, les allées, les gradins vides, m’attendant à découvrir Jagger à tout moment.
— Je suis venue seule, poursuivit-elle comme si elle avait lu dans mes pensées.
— Il faut que j’y aille…
Luna se mit en travers de ma route, le bout de sa grosse botte noire touchant presque la mienne.
— Alexander attendra. Après tout, il m’a bien fait attendre toute ma vie.
— Je n’ai rien à voir avec ça, rétorquai-je en faisant référence à la cérémonie qui, en Roumanie, aurait dû lui permettre de devenir un vampire grâce à la morsure de mon petit copain. Alexander non plus, d’ailleurs. Lui ne t’avait rien promis.
— Ne le défends pas. De toute façon, je ne suis pas venue pour ça.
— Pourquoi alors ?
— Je veux que tu arrêtes de voir Trevor.
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Ne fais pas l’innocente. Je sais que tu lui rends visite la nuit. Et je vous ai entendus, hier, au restaurant. Tu lui as dit de se méfier de moi, comme si j’étais un monstre !
— Il a le droit de savoir ce que tu es vraiment.
— J’étais un monstre avant de me transformer. Aujourd’hui, je suis normale.
— Sauf que tu ne connais pas le vrai Trevor. Le vrai monstre, c’est lui, crois-moi.
— Ce que tu penses ne m’intéresse pas.
— Jagger ne cherche pas à te rendre service. Il se fiche que tu trouves ton âme sœur. Il reste obnubilé par sa vengeance.
— Ne parle pas de mon frère comme ça. Tu ne sais rien de lui. Ni de moi. Tu ne me connais pas du tout, en réalité.
— Mais je connais Trevor.
Luna écarquilla les yeux et posa ses poings roses sur ses hanches presque inexistantes.
— Trevor a raison : tu es jalouse ! Il pense que tu es amoureuse de lui, et je commence à le croire moi aussi.
— Alors c’est que tu es aussi timbrée que lui ! Qui se ressemble s’assemble.
— Toi, tu as Alexander. J’ai le droit, moi aussi, de trouver le bonheur.
— La vie n’est pas un concours et les garçons ne sont pas des trophées de chasse.
Son regard bleu vira au rouge. Elle se rapprocha si près de moi que je sentis l’odeur de son gloss à la barbe à papa.
— Tu as intérêt à le laisser tranquille ! me cracha-t-elle au visage.
— Et moi je veux que toi, tu laisses Trevor tranquille !
Si elle voulait se battre, j’étais sa femme !
— Je n’ai pas peur de toi, dit Luna.
— Et moi je n’ai peur de personne.
Une bagarre risquait d’éclater à chaque instant ; pas un combat de souris, mais un combat de chauves-souris.
— Si tu parles de moi à Trevor, alors je lui parlerai de toi ! me menaça-t-elle.
— C’est-à-dire ?
— Je lui dirai que tu es un vampire. Que nous sommes des vampires.
Elle recula et croisa les bras sur sa poitrine, triomphante. De fait, je ne savais plus quoi rétorquer.
— Tu n’as qu’à le lui dire, finis-je par répondre. De toute façon, il ne te croira pas.
Luna recula encore et regarda la lune.
— Tu as sans doute raison, acquiesça-t-elle. J’ai cru te voir, l’autre soir, dans les miroirs de la fête foraine, mais Jagger m’a convaincue que ça faisait partie de l’illusion. Je refusais d’accepter le fait qu’Alexander t’avait changée. Ça fait bizarre, non, de ne pas être comme tout le monde ?
En dehors d’Alexander, je n’avais jamais rencontré qui que ce soit, vampire ou non, qui ressente la même chose que moi.
— C’est vrai.
L’humeur de Luna changea. Ses épaules raides se détendirent. Son regard bleu et furieux se radoucit. Elle semblait seule, presque perdue.
— Nous avons beaucoup de points communs, finalement, reprit-elle. Toi et moi, nous ne sommes pas si différentes. Toute ma vie, j’ai été entourée de vampires. De vrais vampires nés dans le monde des ténèbres. Avant de te rencontrer, je n’avais jamais croisé la route de personnes transformées.
Je voyais dans les yeux pensifs de Luna qu’elle avait désespérément besoin d’être écoutée et comprise, qu’elle en avait assez d’être seule et marginalisée. En fait, elle me faisait penser à moi.
— Être rejetée n’est pas très amusant, dis-je.
Luna eut un sourire rose pâle. Mon comportement chaleureux était en train de faire fondre la glace.
Elle me prit par la main et s’assit près du panier.
— Assieds-toi une minute.
— Je devrais y aller…, tentai-je de résister.
— Juste un instant, pria-t-elle.
Je m’assis à contrecœur sur la nappe en dentelle.
— Dis-moi, qu’as-tu ressenti quand tu t’es transformée ? me demanda-t-elle en se penchant tout près de moi, comme si nous étions à une soirée pyjama.
— Qu’est-ce que j’ai ressenti ? répétai-je, déstabilisée.
— Oui, quand Alexander t’a mordue.
Je pris mon temps. Si je répondais mal, je risquais de mettre en péril ma couverture. J’étais seule sur une scène avec un vampire, sans ail, sans pieu, sans rayon de soleil dans mon dos, alors qu’Alexander m’attendait à des kilomètres de là, dans le cimetière de Dullsville.
— S’il te plaît… raconte-moi ce que tu as ressenti, insista-t-elle.
— C’était magique, murmurai-je.
— Oui ! acquiesça-t-elle avec enthousiasme.
— Comme si une force vitale inconnue se déversait dans mes veines, dans mon cœur.
— Continue…
— Mon cœur s’est arrêté. Il a explosé d’amour, puis s’est remis à battre avec une vigueur que je ne lui connaissais pas, expliquai-je en me laissant porter par mon imagination, en me prenant au jeu.
— Moi aussi… mais toi, tu étais amoureuse.
— Oui. J’ai aimé Alexander au premier regard, confirmai-je, sincère.
— Il est très beau.
Puis elle ajouta en chuchotant, comme si elle partageait un secret :
— J’ai eu une aventure.
— Avec qui ?
— Une relation de Jagger. Je le connaissais à peine. Mais il avait une fossette au menton, le torse musclé, des yeux bleus sublimes et une chevelure de feu coiffée en pointes. Il m’a conduite dans un entrepôt. On a flirté un peu ; ses lèvres étaient comme du velours. Et puis, au moment où je m’y attendais le moins, il m’a mordue.
— Waouh ! m’exclamai-je en buvant ses paroles.
— Comme nous n’étions pas sur une terre sacrée, nous ne sommes pas liés pour l’éternité. Je ne l’ai jamais revu…
— C’est triste, me lamentai-je pour elle.
— Tu as de la chance. Tu as trouvé Alexander. Maintenant, tu comprends pourquoi Trevor est si important à mes yeux. Quand Jagger nous a présentés et que j’ai croisé ses magnifiques yeux verts, j’ai tout de suite ressenti quelque chose. Non seulement il est beau et athlétique, mais, à force de discuter avec lui, j’ai compris qu’il avait tout pour lui, à part l’amour. Ce dernier point m’a convaincue. Je cherche quelqu’un pour apaiser ma soif. Pour l’éternité. (Elle manipula son amulette rose.) Jagger a des besoins différents des miens. Il aime chasser, toujours chercher de nouvelles proies. Il jouit de voir un mortel innocent se transformer en vampire assoiffé de sang. Personnellement, je commence à en avoir assez de ces flacons. Et la chasse ne me suffit pas. Ce dont j’ai besoin, c’est du sang coulant à flots. Le goût sucré et succulent du liquide rouge se mêlant à celui, salé, de la peau de celui que j’aime. Je veux que mon copain et moi ayons faim l’un de l’autre et que cela dure éternellement. Je veux qu’il puisse satisfaire mon appétit à jamais.
— Trevor n’est pas assez bien pour toi. Tu mérites mieux que lui.
Elle me regarda d’un air sceptique.
— Il te faut quelqu’un d’intelligent, de sensible, de mûr, de courageux…
— Trevor est tout ça. Tu ne le connais pas aussi bien que moi.
J’aurais dû partir rejoindre Alexander, qui devait se demander où j’étais passée. En même temps, il y avait tant de choses que je voulais savoir sur Luna, sur sa transformation, sur sa nouvelle vie de vampire. J’avais soif d’apprendre, et une occasion comme celle-ci ne se représenterait pas de sitôt.
— Ta nouvelle existence te plaît ? lui demandai-je finalement.
— J’ai attendu ça toute ma vie. Dans ma famille proche, il n’y a que des vampires. À l’arrivée de mon petit frère Valentin, j’ai prié pour qu’il soit mortel comme moi, mais je n’ai pas été écoutée, et j’ai maudit le jour de sa naissance. La dernière mortelle de mon arbre généalogique était mon arrière-arrière-grand-mère, que je n’ai bien évidemment pas connue. J’ai passé toute ma vie à la lumière du jour, pendant que les miens dormaient. Je n’ai jamais fait partie de leur monde.
— Comment as-tu fait pour te débrouiller toute seule ?
— J’ai essayé de masquer mon mal-être en jouant le rôle d’une très bonne élève toujours enjouée, ce qui m’a valu une certaine popularité. Avec mon frère, ça n’a pas été facile. J’étais jalouse de lui, et lui l’était de moi.
— Vraiment ? J’ai du mal à m’imaginer Jagger jaloux de qui que ce soit.
— Je le voyais sur son visage chaque fois qu’il se réveillait dans son cercueil. Nous ne pouvions passer que quelques heures ensemble avant que j’aille me coucher. On s’asseyait dans ma chambre rose bonbon, et je lui racontais les événements de ma journée d’école.
— Qui peut avoir envie d’aller à l’école ?
— Jagger était surtout intéressé par les cours de sport. En Europe, le football est très populaire. Il rêvait de devenir un grand footballeur, ce qui était bien sûr impossible. Il assistait aux matchs, le soir, mais il regrettait de ne pouvoir être que spectateur. Les autres élèves le trouvaient très bizarre ; il faut dire qu’il ne fréquentait pas l’école, qu’il était tout pâle, maigrichon et habillé d’une manière étrange. Il a toujours été rejeté. Maintenant, il regarde Trevor jouer et il s’imagine à sa place. Je crois que c’est pour ça qu’il me l’a présenté.
Pendant un instant, Jagger et Luna ne furent plus des vampires, mais des ados qui, comme moi, en avaient assez d’être marginalisés.
— Et toi, ça te plaît d’être un vampire ? me demanda-t-elle.
— Euh… j’adore.
— Mais tu es différente du reste de ta famille, maintenant.
— Si tu connaissais ma famille, tu saurais que j’ai toujours été différente d’elle, répondis-je en riant.
Luna rit aussi. C’était comme si nous nous connaissions depuis des années, et non depuis quelques minutes seulement.
— Mon petit frère est un nerd intégral, poursuivis-je, pressée de lui raconter toute ma vie.
— Quel âge a-t-il ?
— Onze ans.
— Comme Valentin ! Ça me fait vraiment plaisir de discuter avec quelqu’un comme toi. Tu comprends ce que c’est que de vivre dans deux mondes à la fois et de rêver de ténèbres. (Luna ramassa un petit sac à main « Pinky Paranoid » derrière le panier.) Tu veux des bonbons ? me proposa-t-elle en me tendant des Kréma.
J’acceptai et déballai le bonbon pendant que Luna produisait une brosse à cheveux.
— Parle-moi d’Alexander, m’encouragea-t-elle en se rapprochant imperceptiblement de moi.
Elle se mit à me brosser les cheveux comme si nous étions les meilleures amies du monde. Cela me mit mal à l’aise, car j’avais l’impression de rejouer une scène tout droit sortie d’un film des années soixante. De mémoire de Dullsvillienne, on n’avait jamais vu des jeunes filles se brosser mutuellement les cheveux. Il est vrai que Luna était beaucoup plus… féminine que toutes les filles que je connaissais. J’étais comme hypnotisée, détendue à l’extrême. Enfant, quand ma mère me démêlait les cheveux avec un peigne fin, c’était tout le contraire.
— Alexander est tellement rêveur. Ses yeux ont la couleur du chocolat au lait. Sa chambre est pleine de portraits qu’il a peints de moi et de sa famille, repris-je, soudain intarissable. (Je me ressaisis, et le ton de ma voix changea.) Parfois, c’est dur, avouai-je. J’aimerais tant voir nos reflets et pouvoir poser une photo de nous sur ma table de chevet.
— Oui, notre condition a des inconvénients, mais c’est un prix modique à payer pour pouvoir passer l’éternité ensemble. (Luna écarta mes cheveux de mes épaules et commença à les tresser.) Où est la cicatrice de ta morsure ? demanda-t-elle, curieuse.
Je portai aussitôt la main à mon cou.
Elle lâcha mes cheveux pour soulever ses boucles blanches luxuriantes, exposant deux marques rondes et violettes sur son cou fin et pâle.
— Ils disent qu’elles disparaissent au bout d’un an environ. Moi, j’aimerais qu’elles ne s’effacent jamais.
— Euh… elle n’est pas sur mon cou…, répondis-je, l’air coquine.
— C’est vrai ?! s’étonna-t-elle en souriant. Jagger m’a pourtant dit qu’Alexander t’avait mordue dans le cou…
— Bon, il faut vraiment que j’y aille, maintenant, lançai-je en me levant. Alexander va s’inquiéter.
Je descendis de scène.
— On pourrait se revoir demain, proposa-t-elle. Rendez-vous au coucher du soleil ?
— J’ai quelque chose de prévu avec Alexander, mentis-je en escaladant les gradins.
— Alors après-demain ?
— Si on n’a rien de prévu, répondis-je en enfourchant mon vélo.
— Pourquoi prends-tu ce vélo alors que tu peux voler ?
— Je continue de soigner les apparences.
— Tu as raison, dit-elle en clignant de l’œil. À plus tard alors.
— Oui, à plus tard !
Je commençai à pédaler. Lorsque je me retournai pour lui faire signe, l’amphithéâtre était vide.