Vampireville
Force m’était de l’admettre : j’adorais être…
•12•
Qui c’est ?
Force m’était de l’admettre : j’adorais être un vampire. Non seulement Luna était persuadée que j’appartenais au même monde qu’elle, mais, en plus, elle voulait être mon amie. Je me sentais pousser des ailes tandis que je traversais le centre-ville et que je fonçais vers la maison. Où habiterais-je si je devenais vraiment un vampire ? Mes parents, compréhensifs, pourraient peut-être refaire la décoration de notre sous-sol aménagé, murer les fenêtres, retirer la moquette blanche, saupoudrer un peu de terre sur le sol en ciment, éparpiller quelques bestioles et accrocher des toiles d’araignées. Je pourrais dormir dans un cercueil noir avec des coutures violettes et des clous en argent. Mieux encore, Alexander et moi pourrions vivre ensemble dans la fabrique et dormir dans un cercueil deux places super luxueux et gothique. Plein de coussins, des couettes confortables, un écran plat intégré dans le couvercle avec des enceintes stéréo…
J’arrivai devant chez moi et découvris qu’Alexander m’attendait au pied des marches. Vêtu d’un pantalon en vinyle et d’une chemise déchirée noirs, il avait l’air plus rêveur que jamais.
— Où étais-tu ? me demanda-t-il, inquiet. J’ai eu ton message et je t’ai attendue en vain au cimetière.
— Moi aussi, j’ai eu un message, dis-je en lui montrant l’enveloppe rouge. Je devais te retrouver au parc.
— Je ne t’ai jamais écrit de message !
— Je sais. Moi non plus.
— Mais qui, alors ?
— Ton amoureuse éconduite.
— Luna ? Elle n’a jamais été mon amoureuse.
— Oui, je sais, je te taquine.
— Comment sais-tu que c’était elle ?
— Elle me l’a dit. Quand je l’ai rencontrée au parc.
— Elle t’a fait du mal ?
— C’était son projet initial. En fait, elle voulait me parler de Trevor. Elle veut que je reste loin de lui.
— Ça devient dangereux. Je vais lui parler.
— Non, elle est persuadée que je suis un vampire, le rassurai-je fièrement en mettant ma main sur la sienne. Tu te rends compte ? On a discuté. Comme de vieilles amies.
— Jagger et Luna n’ont pas d’amis. Il faut faire très attention, car ils sont imprévisibles.
— Je suis sûre qu’elle m’a trouvée sympa, insistai-je.
— Je te crois, acquiesça-t-il dans un sourire, mais on ne peut pas leur faire confiance.
— Eh bien, elle, elle a eu confiance en moi.
— Parce que tu es digne de confiance. Je connais leur famille, Raven. Ils ne sont pas comme toi. Ce sont des vampires, ne l’oublie pas. De véritables vampires.
— Elle m’accepte en tant que vampire. Et Jagger pense que j’en suis un aussi. (Je m’arrêtai et considérai longuement mon petit ami.) Et ça me plaît. Pourquoi ne veux-tu pas que je devienne comme toi ?
Le sourire d’Alexander se mua en grimace soucieuse.
— Moi, je t’accepte telle que tu es. Depuis le début.
Il se détourna de moi.
— Je ne voulais pas te contrarier, repris-je en le serrant très fort dans mes bras. Je suis tellement obnubilée par cette histoire que je suis incapable de réfléchir. Tu dois me trouver immature.
Alexander se radoucit et me caressa les cheveux.
— Tu sais ce que je pense de toi, dit-il en plongeant son regard chocolat dans le mien.
Il souleva mon menton et m’embrassa tendrement.
— Je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer comme ça. Quand serons-nous ensemble ? juste nous deux ? Quand pourrons-nous oublier Jagger, Luna et Trevor ?
— Eh bien, maintenant ! répondit-il, soudainement gai. Je voulais te donner ça, ajouta-t-il en me tendant une boîte en bois en forme de cœur que j’avais déjà vue sur le rebord de sa fenêtre.
Mon regard s’éclaira.
— C’est très gentil ! Moi, je n’ai rien pour toi…
La boîte contenait une chaîne en argent et un pendentif représentant un sourire noir avec de minuscules dents de vampire.
— C’est un baiser de vampire, expliqua-t-il fièrement.
— Alexander, c’est magnifique ! Je ne l’enlèverai jamais !
Mon petit copain défit mon collier en onyx et le remplaça par celui, à la valeur inestimable, qu’il venait de m’offrir.
Il m’embrassa longuement pour me souhaiter bonne nuit.
— Dis-moi, est-ce que ce serait plus facile si j’étais un vampire ?
À ce moment-là, mon père arriva dans l’allée.
Alexander recula aussitôt dans les ténèbres.
J’attendis que mon père me rejoigne sur les marches.
— Alexander était là, non ? Où est-il passé ? J’aurais bien voulu lui dire bonjour.
— Il devait rentrer chez lui avant de se transformer en citrouille.
Épuisée, j’entrai dans ma chambre plongée dans la pénombre et j’allumai ma lampe « Edward aux mains d’argent ».
Je sursautai et faillis en faire quasiment craquer ma propre peau. L’air plus sinistre que jamais, Jagger était assis sur mon lit.
Je lâchai un cri.
Ses lèvres se soulevèrent en un terrifiant sourire.
— Raven ? Que se passe-t-il ? me demanda maman depuis la cuisine.
— Rien, répondis-je. Je me suis cogné l’orteil.
Puis je murmurai à Jagger :
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Les chauves-souris se faufilent partout. Tu devrais le savoir, maintenant.
— Sors ! lui ordonnai-je.
— Je ne serai pas long. Luna a aimé discuter avec toi. Elle est très emballée. Elle est persuadée d’avoir trouvé une nouvelle meilleure amie.
— Et si c’était vrai ?
— Elle a dit que vous aviez parlé de trucs de filles. De garçons. De cheveux. De morsures de vampire.
Je surpris mon reflet dans le miroir de ma coiffeuse et je fis un pas en arrière.
Jagger jouait avec le bouton de ma lampe de chevet. Jour. Nuit. Jour. Nuit.
— Arrête ça ! (Je remarquai une absence.) Où est Cauchemar ?
J’entendis gratter dans le caisson de mon bureau.
Je me dépêchai d’aller l’ouvrir.
— Cauchemar ! m’exclamai-je en libérant mon chaton noir. Pauvre petite.
— C’est bizarre, quand même, reprit-il en me reluquant, elle n’est pas du tout agressive avec toi.
— Elle ne l’est pas non plus avec Alexander, rétorquai-je en caressant doucement le chaton. Elle a du goût.
Jagger s’allongea et posa ses Doc Martens rouges sur le couvre-lit.
— Il est confortable, ce lit.
— Enlève tes pieds de là ! grondai-je en repoussant ses chaussures.
Jagger se mit en travers du matelas et s’enroula dans la couette.
— Où est ton cercueil ? demanda-t-il. Il n’est pas là… (Il se leva et ouvrit lentement la porte du placard.) Il n’est pas là non plus. Peut-être le caches-tu sous ta robe ? ajouta-t-il avec un sourire vicieux.
— Il est au sous-sol.
— Amusant. J’y suis allé et je ne l’ai pas vu.
Mon sang ne fit qu’un tour. J’étais enragée. Jagger avait fouillé ma maison alors que ma famille était là.
— Il est caché. Maintenant, va-t’en…
— D’accord, mais je veux que tu me montres quelque chose d’abord.
— La porte ? La fenêtre ?
J’écartai le rideau et fis coulisser le battant.
Jagger ne bougea pas.
— Des amis de Trevor m’ont dit qu’ils t’avaient vue au lycée. C’est curieux quand même. Un vampire qui se risque dehors en plein jour…
— Tu crois des ragots colportés par de vulgaires footballeurs ? Ceux-là font courir plus de rumeurs que Voici.
— C’est vrai, acquiesça-t-il en me détaillant avec ses yeux vairons. J’ai remarqué leur penchant pour le commérage.
Je me sentis soulagée, mais cela ne dura pas longtemps.
— J’ai vu distinctement quand Alexander t’a mordue au drive-in. Le sang qui dégouline sur ton cou, son parfum sucré dans l’atmosphère. Mais Luna m’a dit qu’elle n’avait pas vu ta cicatrice. J’aimerais bien y jeter un coup d’œil.
— Je préférerais que tu t’en ailles. Tout de suite.
Il se rapprocha, son regard dépareillé me transperçant l’âme.
— Montre-moi tes canines et je te montrerai les miennes.
— Je ne les montre qu’à Alexander, dis-je en reculant.
— Quel dommage. (Il continua à avancer et me plaqua contre le bureau.) Alors, comment supportes-tu ta nouvelle vie de mensonges ?
— De mensonges ?
— Eh bien, oui. Tout n’est que mensonges, assena-t-il en me regardant droit dans les yeux, comme s’il lisait dans mon âme. Faire semblant d’être quelqu’un d’autre…
Je regardai ailleurs et respirai à grand-peine. Mon cœur s’arrêta de battre. Je me mordis la lèvre.
Je tendis les bras dans mon dos, étirant les doigts dans l’espoir de trouver quelque chose, sur mon bureau, pour me défendre. À chaque instant, Jagger risquait de croiser mon regard, de m’hypnotiser et de m’embarquer au cimetière de Dullsville. Je trouvai l’encyclopédie de Billy Boy ; elle pesait deux tonnes.
— Tu aimes ça, tromper les gens, poursuivit-il en effleurant mon nouveau collier. Faire croire à ta famille que tu es toujours mortelle.
Je me remis à respirer et lâchai l’encyclopédie.
On frappa à ma porte.
— J’ai besoin de mon encyclopédie.
— Billy… Dégage.
— Ça fait deux mois qu’elle est dans ta chambre !
— Billy, je t’ai dit de t’en aller ! insistai-je sévèrement.
Jagger recula, et je le contournai d’un pas vif.
Billy Boy ouvrit la porte.
Je me retournai. Les rideaux ondulaient doucement. Jagger n’était plus là.
— Il y a un problème ? Tu ne m’appelles jamais Billy…
Je refermai la fenêtre, me jetai sur mon frère et le serrai furtivement dans mes bras.
— Je n’en ai jamais eu besoin.