Vampireville

Ellen Schreiber · Chapitre 6 sur 17

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Vampireville

Peu après le coucher du soleil, j’enfilai…

•7•

 

Perdu, trouvé

 

Peu après le coucher du soleil, j’enfilai mon sweat à capuche « Emily the Strange » et mis la télécommande en sécurité dans une poche zippée de mon sac. Je filai jusqu’au manoir, montai quatre à quatre l’escalier en ciment usé et cognai violemment le heurtoir en forme de serpent.

Mon magnifique petit ami m’ouvrit la porte. Il portait une chemise de bowling blanc et noir et un jean noir orné d’une chaîne argentée. Il arborait un sourire qui aurait fait fondre n’importe quelle jeune gothique de seize ans obsédée par les vampires. Sans lui laisser le temps de me dire bonjour, je lançai :

— J’ai du nouveau ! J’ai trouvé les cercueils !

— Super ! Où sont-ils ?

— Je vais te montrer, dis-je en le prenant par la main et en le tirant vers la Mercedes.

Alexander nous conduisit jusqu’à la forêt d’Oakley, où nous sortîmes de la voiture.

— Le corbillard de Jagger était juste là, annonçai-je en montrant la pile de copeaux de bois.

Nous suivîmes du regard des empreintes de pneus fraîches qui menaient hors de la forêt et se poursuivaient sous la forme d’une piste boueuse sur la chaussée.

— Ils sont partis avec la voiture. Si on fait vite, on aura le temps de déplacer les cercueils.

Alexander gara la Mercedes devant la maison d’Henry, et nous fonçâmes directement dans le jardin.

— C’est là-haut, annonçai-je fièrement en montrant la cabane.

Nous cherchâmes des signes de la présence éventuelle de Jagger et Luna, mais ne vîmes aucune bougie scintiller, ni aucun mouvement derrière les rideaux blancs des fenêtres.

— C’est la poulie dont s’est servi Henry pour hisser ses meubles dans la cabane, chuchotai-je en attrapant la corde. Jagger a dû l’utiliser aussi. Elle nous permettra de descendre les cercueils.

— Reste ici, dit Alexander. Si tu vois quelque chose, n’hésite pas à fuir. Je me débrouillerai tout seul.

— Mais…, protestai-je en regardant autour de nous.

Le temps de décrire un tour sur moi-même, Alexander avait disparu.

Une fois de plus, mon amoureux me protégeait. Il devait pourtant savoir que je lui serais d’une aide précieuse pour porter les cercueils. J’examinai les alentours de l’arbre, mais ne trouvai aucune trace de Jagger ou Luna.

J’escaladai discrètement l’échelle et entrai dans la cabane.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? me demanda Alexander. Je croyais qu’on avait conclu un marché.

— C’est vrai, mais tu me manquais, répondis-je en le serrant dans mes bras. En plus, je suis déjà montée ici et je peux te servir de guide.

Alexander secoua la tête, se rapprocha de la fenêtre et regarda à l’extérieur.

— On n’a pas beaucoup de temps devant nous. Où se cachent-ils ? Dans une boîte de Petri ?

— Mais non !

Je tirai le rideau noir. La pièce sombre avait un peu changé depuis ma première visite : les couvercles des cercueils étaient relevés.

Je jetai un coup d’œil dans celui de Luna. Il contenait une belle couette en satin rose bordée de dentelle noire, un coussin en fausse fourrure rose et un ours en peluche gothique.

Les gravures de pierres tombales qu’Alexander et moi avions vues dans la fabrique désaffectée, sur les parois du monte-charge rouillé, tapissaient désormais les murs penchés de la cabane. L’antique chandelier et la coupe en étain que Jagger avait utilisés dans le cimetière de Dullsville, quand il avait voulu faire de moi sa compagne, étaient posés par terre. Un sac marin noir et un petit sac à dos « Little Nancy Nightmare » étaient fourrés dans un coin. À côté des cercueils, j’avisai une boîte envoyée par le Cercueil Club emplie d’amulettes de sang fournies par les clubbers mortels. C’était le seul moyen pour les jumeaux de survivre sans avoir à sucer le sang des Dullsvilliens, ce qui aurait pu s’avérer dangereux. Alors je remarquai une grande glacière rouge sang. Je m’agenouillai et effleurai le couvercle en polystyrène blanc. Qu’y avait-il à l’intérieur ? Des packs de bouteilles de sang ? Des organes à transplanter ? Une tête humaine ? Je pris une profonde inspiration et soulevai doucement le couvercle.

— Raven ! m’appela Alexander.

Je sursautai et faillis en faire craquer ma peau diaphane.

— Ouvre-moi la porte, me chuchota-t-il. Je vais traîner les cercueils dehors.

— Laisse-moi plutôt t’aider.

— Non, je m’en charge, dit-il, toujours gentleman. Je ne veux pas que tu te fasses mal.

Alexander entreprit de rabaisser le couvercle du cercueil de Jagger lorsque nous entendîmes des voix dehors.

— C’est peut-être Henry et Billy Boy, murmurai-je. On ne peut pas les laisser monter ici.

— Attends-moi. Je vais détourner leur attention.

Je me cachai dans l’ombre et, comme j’étais curieuse, je continuai à fouiller la planque des vampires. Une table de chevet en plastique avait été transformée en table de maquillage. J’examinai les fards à paupières roses et noirs parfaitement rangés de Luna, ses rouges à lèvres gris, ses gloss couleur terracotta. J’ouvris un flacon de vernis à ongles rose barbe à papa.

— Alors, qu’est-ce que ça te fait d’être un vampire ?

Je lâchai le flacon de vernis et me retournai précipitamment.

Jagger se tenait devant moi, vêtu d’un tee-shirt blanc « Mords-moi, je suis transylvanien » et d’un pantalon de treillis noir.

— Qu’est-ce que tu fabriques ici ? lui demandai-je.

— C’est plutôt moi qui devrais te poser la question.

Ses cheveux blancs pendaient devant son visage.

— Justement, j’allais partir…

— Tu n’es pas contente de me voir… Tu as pourtant passé les derniers jours à me chercher, non ?

Je fis un pas en arrière et détournai les yeux de son regard vairon hypnotique. Pas question que je retourne avec lui dans le cimetière de Dullsville.

— Luna m’a dit qu’elle avait vu ton reflet dans les miroirs du palais du rire, poursuivit-il en avançant vers moi.

Je me figeai. J’avais du mal à respirer. Je regardai du coin de l’œil le rideau blanc et la fenêtre, me préparant à m’enfuir.

— Mais je ne suis pas dupe, continua-t-il. Tu as réussi à la berner avec ce truc de prestidigitateur, mais je sais de quoi je parle. J’ai vu Alexander te mordre et te transformer de mes propres yeux. Comme je regrette de ne pas m’être occupé de toi le premier.

Je me remis à respirer. Mais pendant un instant seulement, car il fit encore quelques pas dans ma direction.

— Sterling est incapable d’assouvir tes désirs les plus noirs, c’est ça ? chuchota-t-il. Je croyais pourtant que tu avais eu ce que tu voulais.

— C’est le cas.

— Tu mens, autrement tu ne serais pas ici. Sterling ne te donne pas ce que tu veux vraiment et c’est pour ça que tu me cherches.

Je me figeai, puis décidai de le contourner, mais il m’attrapa la main et la souleva.

— Tu as de très longues veines d’amour, remarqua-t-il en suivant de son ongle verni de noir une fine veine bleue sur ma peau pâle comme de la pâte à pain. Tu vois, ici, la veine se ramifie, comme si, après avoir parcouru du chemin avec un garçon, tu finissais par le quitter pour un autre.

— Avant, j’étais folle de Marilyn Manson, maintenant je ne pense plus qu’à Alexander, dis-je sèchement.

Il serra ma main encore plus fort.

— Toi et moi, nous sommes pareils à présent.

— Nous n’avons jamais été et ne serons jamais pareils.

Jagger ne semblait pas convaincu.

— Et si on buvait un coup ensemble ? proposa-t-il en portant mon poignet à sa bouche. Alors nous serons plus proches que jamais.

Je me libérai aussitôt de son étreinte.

— Alexander étanche toutes mes soifs.

— J’espère que tu n’es pas déçue. Quel effet ça te fait d’être une princesse de la nuit ?

— Demande plutôt à Luna.

Où est donc la jumelle de Jagger ? me demandai-je soudain.

Je passai devant lui, m’avançai sur le seuil de la cabane et regardai dans le jardin. Alexander était en train de passer au peigne fin les alentours de la piscine.

À quelques mètres de l’arbre, je crus voir des cheveux blancs dépasser de derrière un arbre.

Je me retournai, m’attendant à me retrouver face au sourire malfaisant du jumeau, mais le vampire n’était plus derrière moi.

Soudain, Jagger et Luna jaillirent de sous la cabane et traversèrent le jardin au pas de course vers mon petit ami qui ne se doutait de rien.

— Alexander !

J’étais trop loin de lui pour l’atteindre avant eux. De toute façon, qu’aurais-je pu faire contre deux vrais vampires ? Comment une simple mortelle gothique aurait-elle pu les arrêter ?

Alors j’eus une idée.

— Alexander ! Couvre-toi ! Avec une serviette, vite !

Sans comprendre pourquoi, mon petit copain attrapa une serviette de plage pliée sur une chaise longue, s’accroupit et se couvrit de la tête aux pieds.

Je mis ma capuche et en serrai fort les cordons, je sortis la télécommande de ma poche et la pointai vers la maison d’Henry.

Après avoir pris une profonde inspiration, j’appuyai sur le bouton gris aussi fort que je le pouvais.

Les lumières s’allumèrent, éclairant le jardin tout entier, et donc Jagger et Luna.

Les deux vampires s’arrêtèrent au milieu de la pelouse. Le violent flot de lumière eut sur eux l’effet de la kryptonite. Ils couvrirent leurs visages pâles avec leurs bras maigrichons et blancs comme des cachets d’aspirine, sifflèrent et coururent se réfugier dans les ténèbres.

Je dévalai l’échelle à toute vitesse et me précipitai vers la piscine. Le souffle court, j’arrivai près d’Alexander, qui se cachait toujours sous sa serviette de plage, sur la chaise longue.

Je pointai de nouveau la télécommande vers la maison, appuyai sur le bouton argenté et replongeai le jardin dans le noir.

J’attendis quelques instants que mes yeux s’habituent à l’obscurité. Les cheveux hirsutes, la serviette posée à côté de lui, Alexander était assis sur la chaise longue.

— Tu as réagi vite, me complimenta-t-il avant de m’embrasser longuement.

— On ferait mieux de filer, remarquai-je.

— Maintenant qu’il sait que nous avons découvert sa planque, Jagger sera plus déterminé que jamais à mettre la main sur Trevor. Il n’attendra pas beaucoup plus longtemps.

•8•

 

Ail et ragots

 

Ce matin-là plus que les autres, je n’avais vraiment pas envie de sortir de mon lit. Après avoir appuyé sur le bouton « Snooze » plusieurs fois, je finis par débrancher mon réveil aux couleurs de L’Étrange Noël de M. Jack et le fourrer sous mon lit.

En revanche, je ne pouvais pas débrancher la voix de ma mère.

— Raven ! appela-t-elle pour la millionième fois. Tu ne t’es pas réveillée ! Une fois de plus !

Après une douche rapide, j’enfilai un ensemble noir ton sur ton et me traînai dans la cuisine où j’avalai ce qui restait du breuvage immonde que mon père prétendait être du café.

Je trouvai Billy Boy déjà installé devant la télévision en compagnie de notre nouvel invité : Henry. Les deux nerds étaient scotchés à l’écran, hypnotisés par des images de batailles navales historiques, et bâfraient des BN et des Choco Pops.

Les coups de canon et le bruit des céréales broyées par les dents des deux préados explosaient dans ma tête. J’avais l’impression d’être derrière les lignes ennemies.

— Éteignez-moi ça ! pleurnichai-je en zappant sur une chaîne de téléachat.

Une petite blonde à la manucure parfaite était en train d’exhiber des bracelets en argent scintillants.

— Dépêche-toi ! lançai-je à Billy Boy. Il ne reste que cinquante secondes ! Tu peux payer en cinq fois. La topaze ira bien avec tes yeux.

Billy Boy se précipita sur la télé et m’arracha la télécommande des mains.

— Laisse-nous ! cria-t-il en remettant la chaîne d’histoire. Si tu regardais avec nous, tu apprendrais des choses. Comme ça, papa pourrait faire encadrer ton bulletin et l’accrocher dans son bureau au lieu de le jeter dans la déchiqueteuse.

J’ajoutai de la chantilly et un demi-kilo de sucre dans mon mug du country club de Dullsville empli de café et me servis un petit bol de Comte Chocula. La bataille navale et les craquements de céréales reprirent de plus belle. J’ouvris difficilement mes paupières anthracite et distinguai à peine les vampires en chocolat qui flottaient dans le lait au milieu des fantômes et des chauves-souris en guimauve.

Maman déboula dans la cuisine vêtue de son tailleur gris clair impeccable de chez DKNY et de ses ballerines Kate Spade.

— Salut, dit-elle, radieuse, en ouvrant le frigo. J’ai bien cru que tu ne te lèverais jamais.

— Moi aussi, marmonnai-je.

— J’ai croisé Mme Mitchell à la pharmacie hier soir ; elle achetait du sirop pour la toux à Trevor. (Elle rangea dans son sac un Tupperware contenant une salade toute prête sans goût et sans gras.) Trevor a attrapé la même chose que toi, semble-t-il.

— Ouais, il a manqué l’école. Pour la première fois de ma vie, je n’ai pas apprécié l’école au lieu de la haïr.

— Eh bien, il est en voie de guérison. Sa mère m’a dit qu’une fille était venue lui apporter des cocktails de protéines pour le requinquer.

— Une pom-pom girl ?

— Non. Mme Mitchell m’a bien fait comprendre que la fille en question était nouvelle en ville et s’habillait d’une manière… comment dire ?… peu conventionnelle, expliqua maman en attrapant une bouteille d’eau et en refermant la porte du réfrigérateur.

— Comme moi ?

Ma mère fit une pause.

C’était Luna.

— C’était la fille aux cheveux blancs qu’on a vue avec Trevor à la fête foraine ? demanda Billy Boy.

— Peut-être, répondit maman. Je ne les ai pas vus ensemble.

— Moi, je les ai vus de loin, reprit mon frère. Un de mes amis du club de maths m’a juré qu’elle avait un jumeau. On les aurait vus sortir tous les deux du cimetière. Son frère était accoutré comme s’il venait de débarquer d’un bateau pirate. Mes copains racontent qu’ils dorment dans les égouts.

— Ce n’est pas bien de colporter des ragots, le gronda maman.

— Et moi j’ai entendu dire que c’étaient des fantômes, enchérit Henry. Un gars affirme même qu’on voit à travers eux.

— Et ils sont tatoués et piercés de partout. D’après ce qu’on m’a dit, il a encore plus de trous dans la tête que toi, ajouta Billy Boy à mon intention.

— Moi aussi, j’ai des tatouages, dis-je en remontant ma manche pour lui montrer ma chauve-souris.

— Ton père t’a demandé de laver ce truc, intervint maman.

— Même ses genoux sont piercés, continua mon frère.

— Ouais, eh bien, si vous n’arrêtez pas de colporter des ragots comme de vulgaires vieilles dames, ça pourrait vous arriver aussi. Et je me chargerais personnellement de l’intervention…

— Bien, reprit maman. Les garçons, si vous ne vous dépêchez pas de finir, vous allez rater votre bus.

Henry et Billy Boy posèrent leurs bols vides sur le lave-vaisselle.

— Maman, Mme Mitchell t’a dit ce qu’il y avait dans les mélanges protéinés que la fille apportait à Trevor ? demandai-je.

— Apparemment, il s’agirait d’une recette spéciale de Roumanie. Mme Mitchell a promis de me la procurer.

Une boisson délicieuse, pensai-je. Ingrédients : une tasse de glace pilée, une banane, une fiole de sang de vampire.

— Pas sûr que ce breuvage particulier te plairait…

Soudain, les coups de canon cessèrent et on eut droit à une publicité pour les gélules de poudre d’ail Garlic One. Billy Boy pointa la télécommande sur la télé pour l’éteindre.

— Non, attends !

— Parce que tu t’intéresses à l’histoire, maintenant ? me demanda mon frère, agréablement surpris. J’ai fini par déteindre un peu sur toi, alors.

— Chut !

Maman suivit Billy Boy et Henry jusqu’à la porte.

« Garlic One : naturel et sans odeur ! Une capsule par jour pour garder la forme ! Pensez à la santé de vos artères ! »

Ils auraient dû changer leur slogan pour : « Éloignez les vampires tout en gardant l’haleine fraîche ! »

Soudain, j’eus une idée lumineuse. Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ? J’adorais élaborer de nouveaux plans !