Vampireville

Ellen Schreiber · Chapitre 15 sur 17

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Vampireville

Après des semaines d’aventures, après tout ce…

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Vampireville

 

Après des semaines d’aventures, après tout ce temps passé sous la menace des jumeaux vampires, Alexander et moi pouvions enfin passer un moment calme ensemble dans sa chambre.

Nos lèvres avaient beaucoup de retard à rattraper. Blottis l’un contre l’autre dans son confortable fauteuil, nous nous embrassâmes jusqu’à ce que mon cœur me donne l’impression d’exploser dans ma poitrine. Il me mordilla tendrement le cou, et je me demandai s’il était difficile de résister à la tentation d’y aller plus franchement.

— Quand tu seras prêt…, lui dis-je. Le cimetière n’est qu’à quelques kilomètres d’ici.

— Je t’aime telle que tu es, répondit-il en écartant quelques mèches de cheveux de mon visage. Tu le sais.

— Tu m’aimerais peut-être davantage.

Il me chatouilla et j’éclatai de rire. En me penchant en arrière, je heurtai accidentellement un objet métallique.

C’était la poignée de la porte de la pièce secrète.

Je retombai de mon nuage, rattrapée par la réalité.

— Juste une minute, le suppliai-je.

Alexander hésita.

— Après les épreuves que j’ai traversées, que nous avons traversées, ce serait quelque chose…

Il prit le temps de réfléchir. Son regard noir comme la nuit ne parvenait pas à dissimuler le conflit qui faisait rage dans sa tête et son âme. Quelques longues secondes plus tard, il se leva et me tendit la main.

Je fus prise d’une excitation intense, comme si j’étais Veruca Salt sur le point d’entrer dans la chocolaterie de Willy Wonka.

Alexander sortit une grande clé toute simple de sa poche, écarta le fauteuil et déverrouilla la serrure.

Il poussa lentement la porte de son monde secret.

Quelques jours plus tôt, je l’avais déjà aperçu : son secret, son cercueil. Noir, au centre d’un cercle de terre saupoudrée au sol. Juste à côté, je vis une table en bois sur laquelle trônaient une bougie éteinte à moitié consumée et un petit portrait de moi aux couleurs douces.

J’entrai dans sa chambre à coucher. Alexander m’y suivit et alluma la bougie. Le décor était spartiate. Pas de tête de lit aux couleurs d’une équipe de football, comme dans la chambre de Trevor, ni de posters de sportifs, comme dans celle de Billy Boy.

Je jetai un œil dans le cercueil : des draps noirs, un oreiller blanc et une couverture roulée en boule.

— J’adore ! Toi non plus, tu ne fais pas ton lit ! Finalement, on est tous pareils.

Je plongeai mon regard dans ses yeux solitaires et brillants.

Un objet en argent posé sur l’oreiller scintilla dans la lumière de la bougie, attirant mon attention. Je me penchai pour le ramasser. Il s’agissait de mon pendentif en onyx, le pendentif que je portais avant qu’Alexander m’offre son baiser de vampire.

Mon cœur fondit lorsque je le posai sur ma paume.

— Je dors mieux quand j’ai quelque chose qui me rappelle ta présence à mes côtés.

Personne n’avait jamais autant compté pour moi qu’Alexander. Toute ma vie, j’avais souffert d’être rejetée. Le fait que lui aussi se sente un peu moins seul grâce à moi était presque trop difficile à croire pour une petite gothique rêveuse comme moi.

Mes yeux s’emplirent de larmes.

— Je peux ? demandai-je en désignant le cercueil.

Alexander plissa le front, puis sourit comme s’il était soulagé de pouvoir enfin partager avec quelqu’un cette part de lui-même qu’il avait cachée au monde jusque-là.

Je défis les lacets de mes bottes et agrippai la porte de la chambrette pendant qu’Alexander m’aidait à les retirer. Il me tint par la main pendant que je montais dans le cercueil. Le matelas était moelleux sous mes chaussettes. Je m’allongeai sur le dos et tirai sur moi la chaude couverture noire.

La bougie dispensait une lumière douce, et des ombres pareilles à de minuscules chauves-souris vampires dansaient tout autour de moi. Je sentis l’agréable parfum de Drakkar noir sur l’oreiller.

Le cercueil était tellement exigu… Ses montants ressemblaient aux parois d’une tombe. J’avais l’impression d’être enfin une non-morte.

— C’est trop génial ! couinai-je.

Je souris à mon petit copain, tandis qu’il me regardait avec fierté.

— Je suis prête.

— Je ne crois pas que…

— Mais il le faut… J’ai besoin de savoir comment c’est.

Une poignée accrochée à une chaînette pendait du couvercle.

Je l’attrapai, je pris une profonde inspiration et je tirai doucement la chaîne. Le lourd couvercle se referma avec lenteur, éclipsant le visage souriant d’Alexander, ses épaules, son tee-shirt « AFI » et enfin sa boucle de ceinture en forme de menottes. Progressivement, la lumière, à l’intérieur du cercueil, céda la place à des ténèbres épaisses. Ainsi, la chaînette, puis ma propre main disparurent elles aussi.

J’avais le sentiment d’être enterrée vivante.

Le couvercle se souleva, m’inondant de lumière.

— Alexander…, appela une voix étouffée dans l’autre pièce.

Je m’assis et plissai les yeux, m’efforçant de m’habituer à la lumière de la bougie.

Alexander me tendit la main et m’aida à me relever.

— Je n’ai même pas eu le temps de…, protestai-je comme un enfant déçu.

— Il faut y aller…

— Alexander, appela de nouveau Jameson en frappant à la porte de la chambre. Je vais me retirer pour ce soir et j’aimerais souhaiter bonne nuit à Mlle Raven.

Alexander attrapa mes chaussures, souffla la bougie et verrouilla le placard.

— On arrive, répondit mon petit copain comme j’enfilais mes bottes et les laçais.

Si Jameson était arrivé quelques minutes plus tard, j’aurais eu un avant-goût de repos éternel.

Cette nuit-là, allongée dans mon lit double sans parois ni couvercle, je me demandai ce que j’aurais ressenti si j’avais dû dormir dans le cercueil fermé d’Alexander. L’obscurité totale, pas le moindre éclairage de rue…

J’imaginai comme il avait dû être difficile pour Alexander de laisser quelqu’un, même s’il s’était agi de moi, pénétrer son monde dissimulé derrière cette porte dérobée. Je souris, car il avait choisi de partager ce secret avec moi, ce qui prouvait combien je comptais pour lui.

Je fermai les yeux et pensai à l’amour de ma vie, qui passait ses journées seul à l’intérieur de son cercueil, enfermé dans un placard, symboliquement éloigné de toute source de vie, du chant des oiseaux, de la pluie et des gens. Le monde qu’Alexander disait froid, sombre et solitaire était effectivement tel qu’il le décrivait. Mon cœur se brisa en un million de minuscules morceaux. Mes yeux s’emplirent de larmes à la pensée que, pendant que j’étais au lycée entourée d’élèves et de professeurs, l’amour de ma vie était enfermé seul dans les ténèbres. Là, il n’y avait personne à toucher, personne à embrasser ni à serrer dans ses bras, personne à qui souhaiter une bonne et douce nuit. Je commençais à me demander si le monde dont j’avais tellement rêvé, le monde d’Alexander, était vraiment aussi romantique que je l’avais cru.

À Dullsville, tout redevint normal. Les élèves du lycée ne cessaient de parler du Gala des goules et des jumeaux maléfiques de Roumanie. « Étaient-ils vraiment des fantômes ou des vampires, ou juste des gothiques comme Raven ? » Jagger et Luna n’assistaient plus aux entraînements de football, ne fréquentaient plus Hatsy’s, ne traînaient plus dans le cimetière. Bientôt, on les oublia et on ne parla plus que des examens à venir et du bal de fin d’année.

Trevor, avec sa popularité recouvrée, marquait des points sur comme en dehors du terrain. Une boule se forma dans mon estomac à l’idée que ma Némésis était plus appréciée que jamais.

Force m’était cependant d’avouer que son comportement vis-à-vis de moi avait quelque peu changé. Il ne m’invitait pas à ses fêtes, ne m’accompagnait pas en voiture au lycée, ne proposait jamais de porter mes livres, mais je le surprenais parfois à me regarder. Une fois, il nous avait même fait signe, à Becky et moi, de passer devant lui dans la file de la cantine. Un autre jour, alors que je venais de faire tomber mon classeur d’anglais dans un couloir, je fus stupéfaite de l’entendre me dire :

— Tu as fait tomber quelque chose, Raven.

Il ne m’avait pas traitée de « monstresse ».

Plus étonnant encore, il m’avait rejointe près de la fontaine pour me dire d’un air pensif :

— Je me demande ce qui serait arrivé si ma famille s’était installée dans le vieux manoir à la place des Sterling.

— Eh bien, j’aurais Alexander en face de moi en ce moment, avais-je répondu avant de tourner les talons.

Je ne pouvais pas résister à la tentation de m’amuser avec lui, de le faire souffrir un peu. Je voulais qu’il se sente rejeté, qu’il goûte un peu à ce qu’il avait fait subir aux autres pendant tant d’années.

Becky et moi décidâmes de nous voir plus régulièrement. Une fois par semaine, après les cours, nous irions prendre un milk-shake chez Hatsy’s toutes les deux. Ce qui ne l’empêcherait pas de fréquenter Matt le reste du temps.

***

Le soleil printanier brûlait ma peau pâle, aussi attendais-je avec impatience qu’il se couche pour revoir Alexander. Le soir, nous retournions ensemble au cimetière avec des sacs-poubelle pour ramasser canettes et bouteilles vides jusqu’à épuisement. Nous découvrîmes que les cercueils, les clous et autres accessoires gothiques avaient mystérieusement disparu de la cabane d’Henry, sans doute emportés par Jagger et Luna au moment de leur fuite.

Le week-end suivant, les parents d’Henry voulurent nous remercier de nous être occupés de leur fils. Ils organisèrent un modeste barbecue et nous proposèrent d’inviter quelques-uns de nos amis.

Le jardin embaumait le hot dog grillé, le hamburger, le pain fraîchement sorti du four et les pickles à l’aneth. Il y en avait pour tout un régiment. Le ciel était dégagé, et un million d’étoiles scintillaient au-dessus de nos têtes. Henry et Billy Boy s’entraînaient à plonger dans la piscine chauffée. La mère du copain de mon frère faisait visiter à maman leur vaste demeure. Son père et le mien travaillaient leur swing dans le jardin. Nina, la gouvernante, servait des rafraîchissements à Ruby et Jameson sur une table de pique-nique. Le majordome semblait apprécier de se faire servir, pour une fois. Matt et Becky mangeaient des guimauves grillées en admirant les parterres de fleurs.

Alexander et moi étions assis sur la balançoire.

— C’est un rêve devenu réalité, me dit-il comme nous nous balancions doucement. Nous pouvons penser à nous, désormais. Et reprendre notre histoire là où elle s’était arrêtée. Tu sais, la fameuse histoire de la fille qui rencontre un garçon et qui tombe amoureuse de lui avant de découvrir que c’est un vampire…

Je ris, et Alexander serra ma main dans la sienne. Il était manifestement aussi soulagé que moi que Jagger et Luna aient quitté Dullsville.

— Ma vie de vampire va quand même me manquer, avouai-je. Je commençais à m’habituer à me cacher du soleil et à vivre des aventures la nuit. À ma copine vampire, aussi. Quelque part, Luna va me manquer. Parce qu’elle a la vie dont j’ai toujours rêvé, et peut-être parce qu’elle m’avait acceptée. À vrai dire, même Jagger va me manquer un peu. Pas le Jagger vengeur, mais le Jagger passionné, le vampire.

— Il est normal d’avoir des sentiments mitigés les concernant, me rassura Alexander. Ils sont si différents des gens que tu as l’habitude de fréquenter. Je ressens la même chose pour toi.

— Je pensais avoir trouvé un groupe dans lequel m’intégrer. Mortels ou non, ça n’a pas d’importance.

— C’est ce que je ressens quand je suis avec toi. On est vraiment faits pour être ensemble, dit Alexander, et son regard me parut un peu moins solitaire. Où que nous soyons…

Je me rappelai comme j’étais isolée lorsque nous étions séparés. Le monde de ténèbres d’Alexander n’était sûrement pas aussi romantique que je l’avais cru, mais il ne pouvait pas être si terrible au bras de mon petit copain.

— Bientôt, on pourra peut-être rendre mon rêve plus permanent…, suggérai-je.

Faire croire à deux vampires que j’étais une des leurs m’avait beaucoup amusée. Restait à en convaincre un troisième. Je me demandai si Jagger avait eu raison de dire que je ressemblais plus à un vampire qu’Alexander lui-même. Si je devenais un vrai vampire, serais-je comme Alexander ou bien comme Jagger et Luna ?

Je regardai mon prince gothique, attendant sa réaction.

Billy Boy sortit de la piscine. Il nous rejoignit en courant et secoua sa tête trempée devant mon visage, m’éclaboussant tel un chien en train de s’ébrouer.

— Fiche le camp, espèce de monstre ! criai-je en me protégeant.

Mon frère rit, et je vis Alexander glousser en essuyant ses bras pâles. Billy Boy courut avant que je lui torde le cou jusqu’à la chaise longue où il avait laissé ses affaires.

— Maintenant que tes parents sont rentrés, dit-il à Henry en attrapant sa serviette, on pourra dormir dans la cabane.

— Ouais, répondit l’autre en sortant de l’eau. Mais il faut que je la nettoie avant que l’autre type vienne la visiter.

— Pourquoi, tu comptes la vendre ? le taquinai-je.

— Non, le gars a juste un devoir à écrire, répondit Billy Boy. Henry et moi, on était à la bibliothèque quand on l’a entendu se renseigner sur les cabanes de la région. Comme celle d’Henry est la plus belle, je n’ai pas pu m’empêcher de lui en parler.

— Faites quand même attention ; n’invitez pas n’importe qui chez vous, les mis-je en garde en parlant comme ma mère.

— Il n’est pas dangereux, rétorqua Billy Boy. Il n’a que onze ans et est encore plus maigre que moi.

— C’est vrai qu’il est bizarre, quand même, admit Henry.

Billy Boy rit en s’essuyant la tête.

— Il est même carrément flippant, enchérit-il. En fait, il devrait être ton frère à ma place. Il est pâle, a les oreilles percées et du vernis noir sur les ongles.

Je cessai de me balancer.

— J’imagine que ce gosse a un nom…

Billy Boy hocha la tête.

— Alors ? insistai-je en le regardant dans les yeux.

— Rien n’est gratuit en ce bas monde.

— Je dirais même que ça risque de te coûter très cher si tu ne me réponds pas, menaçai-je en lui arrachant la serviette des mains et en faisant mine de lui fouetter les jambes.

— D’accord, d’accord, marmonna-t-il entre ses dents serrées. Il s’appelle Valentin, obtempéra-t-il en tirant sur la serviette. Valentin Maxwell.

Valentin ? C’était le prénom du frère cadet de Luna, un jeune vampire de onze ans.

Je me tournai vers Alexander, qui me regarda d’un air entendu.

Je me figeai. Mon sang affluait dans mes artères. Mon cœur battait à tout rompre.

Oh. My. Goth. J’avais déjà croisé la route d’un vampire maléfique et vengeur, subi l’ire de sa sœur jumelle fraîchement arrivée, vu mon monde chamboulé par ce duo d’enfer, et voilà qu’un vampire préadolescent fréquentait la même bibliothèque et la même cabane que mon petit frère.

J’avais du mal à m’imaginer un vampire de onze ans. Qu’est-ce qui pouvait bien l’animer ? Quels étaient ses désirs ? ses pouvoirs éventuels ?

Si Jagger et Luna avaient bien disparu le soir du Gala des goules, que faisait à Dullsville Valentin, leur jeune vampire de frère ?

Une chose était certaine : je devrais le découvrir.