Vampireville

Ellen Schreiber · Chapitre 12 sur 17

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Vampireville

Le lendemain matin, Becky était en retard,…

•14•

 

L’invitation

 

Le lendemain matin, Becky était en retard, alors qu’elle se levait toujours tôt. J’avais pris une douche, mon petit déjeuner, je m’étais habillée et j’attendais sur les marches, le sweat-shirt noué autour de la taille, en écrivant des mots d’amour à Alexander. J’étais sur le point de renoncer à aller au lycée lorsque sa voiture s’arrêta enfin dans l’allée.

Je montai à bord du pick-up. Elle me dit à peine bonjour.

— Tu étais où ? lui demandai-je. Tu ne t’es pas réveillée ? Ou alors tu t’es rendu compte que je n’étais pas dans la voiture à mi-chemin du lycée ?

Becky ne répondit pas et continua à rouler en direction de l’école.

Après une conversation polie au cours de laquelle elle se contenta de répondre par monosyllabes ou hochements de tête, j’en eus assez. Je mis les pieds dans le plat.

— Quelque chose ne va pas ?

— Non, répondit-elle en tournant dans l’artère qui menait au lycée.

— Tu ne te sens pas bien ?

— Si, très bien.

— Tu es fâchée.

— Je ne suis pas fâchée, se défendit-elle en montant le son de la radio.

Avant que je l’éteigne…

— Bon, allez, dis-moi tout.

Becky trouva une place libre à côté du parking réservé aux enseignants et coupa le contact.

— C’est juste un peu bizarre, commença-t-elle doucement. Tu as quitté le restaurant au moment où notre commande arrivait. Peu de temps après, Jagger et Luna sont partis eux aussi. J’ai entendu dire que tu avais retrouvé Luna au parc. Et hier soir, devant le manoir de Benson Hill, on aurait dit les meilleures amies du monde.

— Elle n’est pas ma meilleure amie.

— Je sais que vous avez beaucoup de points communs, elle et toi. Les vêtements gothiques. La musique. Et je parie qu’elle adore les vampires, elle aussi.

— C’est pour ça que tu fais la tête ?

Pire encore que la jalousie au sein d’un couple, la menace de l’arrivée d’une nouvelle meilleure amie…

— Tu as trouvé quelqu’un qui te ressemble, poursuivit-elle en sortant du pick-up.

— Je n’ai pas besoin de quelqu’un qui me ressemble, mais de toi, rétorquai-je tandis que nous marchions vers la porte d’entrée.

Durant toutes ces années, Becky n’avait jamais jugé ma tenue vestimentaire ni la musique que j’écoutais. Elle ne m’avait jamais demandé d’être autre chose que moi-même.

— Tu veux connaître la vérité ? lui demandai-je.

— Bien sûr.

— Je te dois bien ça. (Becky et moi entrâmes par une porte latérale et nous cachâmes sous un escalier.) Bon…

Becky était inquiète. Elle semblait craindre que je ne lui assène une phrase du genre : « Oui, j’ai trouvé une nouvelle meilleure amie. Maintenant, laisse-moi tranquille. »

— Ce que j’ai à te dire est top secret, commençai-je.

— Je t’écoute.

— Bien. (Je pris une profonde inspiration.) Voilà : Luna et Jagger sont des vampires, chuchotai-je. Et ils veulent que Trevor devienne l’un des leurs. On est partis précipitamment du restaurant parce qu’on voulait descendre leurs cercueils de la cabane d’Henry pour les forcer à retourner en Roumanie.

Je lâchai un soupir de soulagement, car j’avais enfin pu partager mon lourd secret avec ma meilleure amie.

Becky me regarda longuement, puis elle éclata de rire.

— Tu espères me faire gober ça ?

— Eh bien…

— Ç’aurait pu être pire. Tu aurais pu me raconter que Jagger et Luna étaient des amis d’Alexander venus de Roumanie et que tu t’étais sentie obligée de les aider.

— Ouais, mentis-je. C’est pas mal aussi, comme version, quoique moins spectaculaire.

Nous rîmes toutes les deux.

— Je suis désolée, dit-elle. Je crois que je suis un peu jalouse.

— Et moi, je m’excuse de t’avoir blessée. Nous serons toujours les meilleures amies du monde.

— Pour toujours, confirma-t-elle.

— Pour l’éternité, ajoutai-je dans un sourire.

J’étais en train de fourrer mes livres dans mon casier tapissé de photos de Marilyn Manson, Slipknot et HIM, et d’autocollants de roses noires, d’araignées et autres cercueils lorsque je vis Trevor accoster les footballeurs et les pom-pom girls pour leur distribuer des flyers rouges et les prendre en photo avec son téléphone portable.

J’ignorais que Trevor avait repris les cours. Je reculai dans l’encadrement d’une porte pour qu’il ne me voie pas.

Le gardien de but entra dans la salle de biologie toute proche en faisant tomber un flyer de son manuel. Curieuse, je le ramassai et je lus ce texte imprimé en caractères noirs :

« Le Gala des goules

Cérémonie des vœux

Oserez-vous danser avec les morts ?

La date : samedi prochain

L’heure : au coucher du soleil

Dress code : l’idée est de faire peur !

Venez ou vous mourrez ! »

Le lycée tout entier allait envahir ma cachette préférée pour y faire la fête, et je n’étais même pas invitée, alors que j’avais passé mon enfance à m’amuser toute seule dans le cimetière de Dullsville.

— Encore à te mêler de ce qui ne te regarde pas, la monstresse ? dit soudain Trevor dans mon dos.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? lui demandai-je en lui jetant le flyer au visage.

— La fête de bienvenue de Jagger. Ce sera la soirée de l’année ! Je compte me déguiser en Grande Faucheuse. Toi, si tu étais invitée, tu pourrais venir telle que tu es.

Je lui lançai un regard noir.

— Pour qui est organisée cette cérémonie de vœux ?

— Luna et moi serons la reine et le roi de la soirée. Ce sera un genre de bal médiéval en costumes effrayants. C’est une cérémonie roumaine très sexy, mais tu ne dois pas connaître. Je vais accepter sa proposition, et Luna m’embrassera devant le lycée tout entier. Ce sera la fête des monstres. Mais comme tu n’es pas invitée, tu devras te contenter de lire le compte-rendu de la soirée dans la gazette du lycée.

Il m’arracha le flyer des mains tandis qu’un footballeur et une pom-pom girl se faufilaient entre nous.

Trevor les visa avec son téléphone portable, et un flash aveuglant illumina furtivement le couloir.

Je recouvrai l’usage de mes yeux à temps pour voir Trevor et sa cohorte disparaître dans la foule des lycéens.

Je restai dans le couloir, immobile, au milieu des bruits des casiers et des portes de salles de classe qu’on referme.

Jagger avait tout prévu depuis le début ! La seule façon de convaincre quelqu’un d’aussi conventionnel que Trevor de s’aventurer sur le sol sacré d’un cimetière était de lui promettre d’organiser une fête monstre. Une soirée les lèvres collées à celles de Luna. Le footballeur, déjà extrêmement populaire et prétentieux, officialiserait son union avec la belle nouvelle devant tout le lycée. Trevor ne se doutait cependant pas que leur relation durerait éternellement.

— Raven, entendis-je Becky m’appeler.

Becky et Matt se frayèrent un passage parmi les lycéens pour me rejoindre.

— Tu as entendu parler du Gala des goules ? me demanda-t-elle. C’est toi qui devrais distribuer ces flyers, pas Trevor.

— Je sais. En plus, je ne suis même pas invitée. Je n’ai jamais été populaire, mais quand même, ça se passe au cimetière ! C’est mon terrain de jeu !

— J’étais sûre que tu serais énervée !

— Comme tu as envoyé paître Trevor, j’imagine que nous sommes les seuls à ne pas avoir été invités.

Alors je remarquai qu’un flyer rouge dépassait du manuel d’algèbre de Matt.

— Tu es sur la liste des invités ? demandai-je, horrifiée.

— L’équipe de football tout entière est invitée, répondit-

il.

— Tu ne vas pas y aller, n’est-ce pas ?

— Je n’ai pas le choix, avoua Matt. Je ne veux pas être le seul de tout le vestiaire à m’être dégonflé.

— Et toi ?

Je me tournai vers ma meilleure amie.

— Matt ne peut pas y aller seul, s’excusa-t-elle.

Je me sentais trahie. Tous les élèves du lycée étaient invités sauf moi. Même Becky. Le pire, c’était que j’étais inquiète pour elle ; je ne voulais pas que ma meilleure amie se retrouve sur une terre sacrée au milieu de vampires.

— Mais Becky, tu ne peux pas y aller, repris-je comme si j’étais sa mère. Tu sais bien que les cimetières te font peur.

— Je serai là pour la protéger des fantômes trop entreprenants, objecta Matt en entourant de son bras une Becky aux anges.

Alors je me rappelai le fossoyeur et son gros chien.

— Le vieux Jim sera là avec Luke, son danois, prévins-je Becky.

— Pas de souci de ce côté, expliqua Matt. Trevor nous a assuré que le vieux Jim avait un tabouret à son nom chez Lefty tous les samedis soir.

— Promets-moi de venir, me supplia Becky. Je me sentirai mieux avec toi à mes côtés.

— Évidemment que je serai là. Je ne vais quand même pas rater une occasion de ruiner une fête ! lançai-je en ouvrant la porte d’une salle de classe. Ne pas y aller serait un cauchemar !

•15•

 

Terrible dîner

 

J'attendais avec impatience devant la porte d’entrée du manoir, tandis que le soleil disparaissait derrière la ligne d’horizon. Le ciel semblait couvert de coups de pinceau couleur lilas, lavande et fuchsia. J’aurais tant aimé partager ce spectacle avec Alexander.

Bientôt, les verrous cliquetèrent et le bouton en métal tourna. Alexander m’ouvrit la porte. Il était magnifique dans sa chemise en soie noire aux fines rayures grises, son pantalon noir et ses chaussures Gibson ornées de flammes argentées.

— Tu es très beau, le complimentai-je en entrant dans la maison. Au fait, j’ai une nouvelle très importante à t’apprendre !

— Moi aussi.

Il m’embrassa tendrement sur la joue et referma la porte.

Un délicieux parfum de steak grillé embaumait l’atmosphère.

— Moi d’abord ! commençai-je, tout excitée.

Jameson sortit de la cuisine avec un plat de pommes de terre aux épices, qu’il posa sur la table de la salle à manger dressée pour quatre.

— Bonjour, mademoiselle Raven, me dit-il d’un ton enjoué. Permettez-moi de prendre votre veste.

Prise de court, je défis à contrecœur la fermeture à glissière de mon sweat-shirt à capuche « Emily the Strange ».

— Tout est prêt, poursuivit l’Affreux en suspendant mon sweat dans le placard de l’entrée. Ne manque plus que notre invitée d’honneur.

— Que se passe-t-il ? demandai-je. Il faut que je te parle…

— Jameson a invité Ruby à se joindre à nous pour le dîner.

— Ah bon ?

Alexander hocha la tête.

— Quelle bonne surprise…, marmonnai-je avec un sourire faux.

En temps normal, j’aurais adoré être invitée à une petite sauterie au manoir avec Alexander, le majordome bizarre et la fabuleuse Ruby White ; toutefois, nous n’avions pas de temps à perdre en conversations de salon devant des petits-fours. Luna et Jagger étaient plus que jamais des problèmes qu’il nous fallait régler.

— Je veux que tout soit parfait, expliqua Jameson en lissant la nappe en dentelle noire. J’ai pensé que ce serait plus facile si Mlle Raven était là, que Ruby se sentirait plus à son aise.

Puis le majordome disparut dans la cuisine.

— Je ne veux pas être impolie, mais…, chuchotai-je à l’oreille d’Alexander.

— Je n’étais pas au courant non plus. J’ai à peine eu le temps d’aller te chercher ça…

Il prit un vase en étain contenant trois roses noires et me le donna. Je fondis immédiatement et plongeai mon regard dans ses yeux noirs comme la nuit. Pendant un instant, j’oubliai tous les vampires sauf le mien.

— Il faut qu’on parle, repris-je néanmoins. Jagger est…

Soudain, quelqu’un frappa à la porte.

Jameson jaillit de la cuisine, une orchidée joliment emballée à la main, et se dirigea vers le vestibule.

— J’y vais. Vous deux, installez-vous tranquillement…

Tranquillement ? Alors que mon cœur battait à tout rompre, que mon cerveau tournait à plein régime et que mon estomac bouillonnait ?

Jameson ouvrit la porte à Ruby. En plus de ses baskets Prada couleur crème, celle-ci portait un pantalon plissé, une veste de tailleur et un bustier blancs. Elle tenait à la main sa pochette et une bouteille de vin blanc.

Le regard de la jeune femme s’éclaira à la vue de la fleur que lui tendait Jameson. Elle eut un gloussement nerveux, et le couple improbable s’échangea l’orchidée et le chardonnay millésimé.

— Une orchidée blanche ! Jameson, vous n’auriez pas dû vous donner cette peine ! s’exclama-t-elle, conquise.

— Une fleur rare pour une personne rare…, la complimenta le majordome maigrichon.

Les yeux brillants, Ruby lui déposa un baiser sur la joue. La peau au teint cadavérique de l’Affreux vira au rouge cerise.

— Salut, Raven, me dit-elle en me serrant furtivement dans ses bras. Heureuse qu’on ait l’occasion de se revoir si vite.

— Absolument ! N’est-ce pas formidable ? acquiesçai-je avec un sourire digne du chat du Cheshire.

— Alexander, merci de m’avoir invitée, poursuivit Ruby. J’ai toujours eu envie de voir le manoir de l’intérieur.

— Jameson pourrait vous faire une visite guidée, proposa Alexander dans l’espoir qu’ils nous laissent un peu seuls.

— Après le dessert, dit Jameson.

— J’ai laissé quelque chose à l’étage. Raven, si tu veux bien m’accompagner…, commença Alexander.

— Cela devra attendre un peu, le coupa le majordome. Le dîner est servi.

Nous fûmes donc contraints de suivre Ruby et Jameson dans la salle à manger. Plusieurs chandeliers en argent éclairaient la pièce sombre avec parcimonie, révélant une longue table en chêne recouverte d’une nappe en dentelle noire. D’antiques assiettes en porcelaine, des coupes en étain, des couverts en argent et des verres en cristal emplis d’eau étaient disposés devant chaque chaise. Quelques toiles d’araignées étaient accrochées au très haut plafond. Les lourds rideaux de velours rouge donnaient l’impression de n’avoir pas bougé depuis la construction du manoir.

Ruby devait se demander si elle n’avait pas débarqué chez la famille Addams.

Jameson lui tira une vieille chaise au bout de la table, tandis qu’Alexander me proposait la place adjacente.

Ce style de vie me convenait parfaitement. J’avais l’impression d’être dans un restaurant trois étoiles. Cela me changeait de la maison, où Billy Boy et moi nous battions constamment pour la place qui faisait face à la télévision.

Alexander s’assit en face de moi. Vu la largeur kilométrique de la table et la composition de fleurs blanches qui se dressait entre nous, il me serait impossible de lui parler discrètement.

Jameson déboucha la bouteille de vin blanc et l’approcha du verre de Ruby. Je voyais bien qu’il tremblait de peur d’éclabousser la tenue tape-à-l’œil et parfaitement repassée de la jeune femme.

Alexander attrapa une bouteille rouge sur une desserte et se servit.

— Je ne savais pas que nous mangerions du steak, dit Ruby en posant la main sur son verre. Gardez cette bouteille pour une autre occasion et servez-moi plutôt de ce rouge que boit Alexander.

Mon petit ami et son majordome se figèrent et échangèrent un regard.

— Euh… cela ne vous plairait pas, croyez-moi, la prévint Alexander.

— Alexander suit un régime vitaminé très strict, expliqua Jameson avec un sourire tout en dents. Il boit un breuvage spécial.

— C’est épais comme du sang, enchéris-je, théâtrale.

Ruby plissa le front.

— Dans ce cas, je me contenterai du vin blanc.

Tandis que nous buvions chacun notre boisson, Jameson nous servit, à Ruby et à moi, des steaks cuits à point, avant de poser devant Alexander une assiette contenant un filet quasi cru, regorgeant de jus rouge sang.

Comme Alexander, Jameson et moi mangions notre dîner, Ruby suivait du regard la fourchette de mon petit copain. Elle était littéralement hypnotisée. On aurait dit qu’elle assistait à un spectacle d’avaleur de sabre.

— C’est comme ça qu’on mange le steak en Roumanie, lui murmurai-je.

— Pourtant, je suis déjà allée en Roumanie et… Ils viennent d’une autre région, j’imagine.

Du coin de l’œil, je regardai Alexander, qui mangeait rapidement. Nerveux, Jameson n’avait quasiment pas touché à son assiette. Ruby, elle, savourait lentement sa viande.

Nous discutâmes à bâtons rompus de choses affreusement futiles et complimentâmes le chef.

Les flammes des bougies vacillaient. Les ombres dansaient sur les murs. Le vent hurlait dans les arbres. J’attendais le moment où nous joindrions tous nos mains pour pratiquer une séance de spiritisme. Ne manquait que le Ouija.

La cire s’écoulait lentement des bougies. Goutte par goutte. Comme le tic-tac d’une horloge de grand-père. Cette soirée aurait pu s’étirer à l’infini.

— Le manoir est très… ancien, remarqua Ruby en prenant des pincettes. Vous y avez déjà croisé des fantômes ?

— Juste ma grand-mère, répondit Alexander.

Ruby faillit s’étouffer avec son vin.

— Pardon ?

— Cette maison appartenait à la grand-mère d’Alexander, tenta d’expliquer Jameson. Mais nous n’avons jamais…

— Tu l’as vraiment vue ? m’enthousiasmai-je.

— Elle erre dans les couloirs la nuit, poursuivit Alexander à voix basse. En fait… elle est juste derrière toi !

J’éclatai de rire, au contraire de Ruby, qui sursauta comme si elle avait vraiment vu un revenant.

Alexander et Jameson se levèrent immédiatement.

— Je ne voulais pas vous effrayer, s’excusa mon amoureux.

— Vous vous sentez bien ? s’enquit le majordome en lui offrant un verre d’eau. Alexander a de ces idées…

— Je ne suis pas habituée aux maisons…, commença Ruby, gênée.

— Hantées ? proposai-je.

— Non, aux maisons si grandes. Et sombres. Personnellement, j’ai la fâcheuse manie d’allumer les lumières le soir ! ajouta-t-elle avec un rire forcé.

— On peut allumer plus de bougies, offrit Alexander.

— Non, non. Rasseyez-vous et n’en parlons plus.

Jameson retourna lentement à sa place, et le dîner reprit son cours.

— Dites-moi, mademoiselle Raven, il s’est passé quelque chose d’inhabituel au lycée, aujourd’hui ? me demanda-t-il pour changer habilement de sujet.

— En dehors du fait que j’ai assisté à mes cours ?

Ils rirent tous les trois, soulagés de voir la tension retomber un peu.

— Eh bien, un élève du lycée a lancé l’idée de s’introduire dans le cimetière.

— Le cimetière ? Tu es sûre que ce n’était pas ton idée ? plaisanta Ruby.

— Absolument. Même qu’il y a rendez-vous avec une fille.

— Qui pourrait bien avoir envie de rencontrer son amoureux dans un cimetière ? protesta Ruby, horrifiée.

Elle me fixa longuement des yeux, puis se tourna vers ses hôtes parés de noir.

Nous lui rendîmes son regard.

— Eh ! sûrement pas moi ! me défendis-je.

— Plutôt mourir ! s’exclama Alexander.

— Quelle idée ! proclama Jameson.

Nous retournâmes vite à nos assiettes.

— Mademoiselle Raven, peut-être aurais-je dû vous demander si vous aviez vu quelque chose d’habituel ? reprit le majordome d’un ton nerveux.

Je ris poliment ; toutefois, j’avais d’autres infos à transmettre.

— Je ne t’ai pas dit que le type en question prévoyait d’embrasser sa petite amie devant un cercueil ? ajoutai-je à l’intention d’Alexander.

Ruby se racla la gorge.

— Un peu d’eau ? proposa de nouveau le majordome, qui commençait à craindre que nous n’indisposions son invitée d’honneur.

— Non, merci, ça ira, répondit-elle.

Les sourcils froncés, Alexander considérait un point situé dans le dos de Ruby. Bientôt, il le désigna du doigt.

— Vous allez me dire qu’il y a un fantôme derrière moi ?

Mon petit ami secoua la tête.

— Non, pire.

— Je ne tomberai plus dans le panneau, Alexander.

— Ne bougez surtout pas…

Alexander posa sa serviette sur la table. Ruby se retourna lentement. Juste au-dessus de sa tête, accrochée au rideau en velours rouge, elle avisa une chauve-souris.

Ruby n’eut pas la moindre réaction.

— Je parie qu’elle est en plastique, lança-t-elle en se levant.

— Mademoiselle Ruby ! cria Jameson.

J’écarquillai les yeux. Alexander bondit de sa chaise.

— Je vais vous montrer, poursuivit Ruby, sûre de son fait.

Elle tendit la main vers la chauve-souris. Soudain, l’animal déplia ses ailes et s’envola.

La jeune femme lâcha un cri à glacer le sang, qui m’obligea à me couvrir les oreilles.

La chauve-souris dérangée voleta autour de la pièce, tandis que Ruby se cachait derrière moi et continuait à crier.

— Elle a un œil vert et un autre bleu ? lui demandai-je en la protégeant.

— Quelle importance ? hurla-t-elle.

Alexander essaya d’attraper l’animal, qui se réfugia plus près du plafond.

— Je vais m’évanouir ! Je le sens, je vais perdre connaissance ! beugla-t-elle.

Jameson et moi aidâmes Ruby à sortir de la salle à manger et à s’asseoir au salon dans un fauteuil victorien vert.

— Elle est dans mes cheveux ?

— Non, la rassurai-je.

— Où est-elle, alors ?

— Dans l’autre pièce. Alexander va l’attraper.

— Il y en a d’autres ? demanda-t-elle en enfouissant sa tête dans ses mains tremblantes.

— Non, elles vivent dans la tour, à l’autre bout de la maison, tenta de la réconforter Jameson en lui donnant un verre d’eau. Je me demande comment elle est descendue ici.

— Je l’ai presque touchée ! s’exclama-t-elle. J’ai presque touché ce rat ailé !

Alexander entra dans la pièce, une serviette roulée en boule à la main.

— Elle est inoffensive, vous voyez ? commença-t-il innocemment en dépliant la serviette.

Deux petits yeux noirs nous regardaient fixement.

— S’il vous plaît, éloignez-la ! le pria Jameson avec lassitude.

— Elle était mignonne, quand même ! m’enthousiasmai-je comme Alexander retournait dans la cuisine pour libérer l’animal.

— J’imagine que vous ne voulez pas rester pour le dessert…, regretta le majordome.

— J’ai déjà trop mangé, répondit Ruby, sous le choc. Et puis, je dois ouvrir l’agence tôt demain matin.

Elle se leva.

— Je comprends, murmura Jameson, tête baissée.

Il récupéra le sac de Ruby et l’orchidée sur la tablette de l’entrée et les tendit à la jeune femme.

— Merci, dit-elle. L’orchidée est magnifique. Et le dîner était délicieux.

Toujours tremblante, Ruby se dirigea vers la porte.

— La soirée ne s’est pas déroulée comme je l’avais prévu, se désola Jameson en la raccompagnant. Vous êtes tellement délicate. J’ai eu tort de…

— Mais non, répondit-elle doucement. Je comprends.

Dire que Jameson nous avait invités, Alexander et moi, pour que Ruby se sente plus à son aise. Au lieu de quoi nous avions passé la soirée à parler de cimetière et de cercueil. Je me sentais mal.

— N’en voulez pas à Jameson, la suppliai-je. C’est ma faute. Alexander et moi n’avons pas arrêté de parler de choses effrayantes, et ça vous a fait peur. Jameson est un parfait gentleman.

— Ce n’est la faute de personne, assura-t-elle. Je crois que nous étions tous un peu nerveux.

— On pourrait remettre ça demain soir ? suggérai-je.

— Eh bien…, hésita Ruby.

— Dans un restaurant lumineux et à la mode, avec de la musique gaie ? continuai-je.

— Pourquoi pas…

— Juste vous deux, précisai-je.

— Juste nous deux, acquiesça Jameson avec enthousiasme.

— Une soirée sans cercueil, sans fantôme ni chauve-souris, ajoutai-je.

— Ce serait un vrai… rendez-vous, approuva Ruby avec un sourire.

Jameson lui ouvrit la porte. Il se tourna vers moi, eut un sourire tendu qui découvrit ses dents et me gratifia d’un clin d’œil.

— À partir de maintenant, l’entendis-je dire à Ruby en la raccompagnant à sa voiture, plus aucune chauve-souris ne viendra gâcher nos soirées.