Vampireville

Ellen Schreiber · Chapitre 5 sur 17

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Vampireville

Cette nuit-là, je m’assis à mon bureau…

•5•

 

La clé

 

Cette nuit-là, je m’assis à mon bureau pour regarder de plus près la télécommande de la porte du garage. J’avais l’impression d’avoir entre les mains la solution au mystère de « La disparition des jumeaux vampires ».

De fait, un garage vide ferait une cachette parfaite pour un vampire. L’aéroport le plus proche se trouvant à une heure et demie de route, on ne pouvait se passer de prendre sa voiture pour partir en vacances, libérant ainsi la place pour un éventuel cercueil. Sans personne pour les déranger, Jagger et Luna auraient largement le temps d’attirer Trevor dans leur repaire.

Alexander et moi ne pouvions tout de même pas visiter un à un les garages de la ville ; il pourrait s’écouler des décennies avant que nous découvrions la nouvelle batcave des jumeaux. Le temps pour Trevor de guérir de sa grippe et de retourner à l’entraînement, et pour Luna de planter ses crocs dans le cou de l’équipe de football tout entière…

Comme je ne parlais à presque aucun habitant de cette ville, je n’avais pas de moyen de savoir qui était parti en vacances. Il me fallait pourtant découvrir qui était parti, où et pour combien de jours. Mais comment recueillir ces informations ? Soudain, une idée me frappa avec la violence de la foudre. Évidemment, je ne pourrais rien recueillir toute seule, mais je connaissais quelqu’un de bien placé pour cela.

Le lendemain, après le lycée, Becky me conduisit chez Armstrong Voyages .

Ma vieille copine me manquait. Depuis qu’elle sortait avec Matt Wells et que j’avais rencontré Alexander, on ne se voyait plus autant qu’avant. On ne se parlait plus tellement au téléphone, on n’escaladait plus le portail du manoir ensemble. Alors, quand on passait un peu de temps entre filles, on en profitait au maximum.

— J’ai entendu des rumeurs à propos de cette fille aux cheveux blancs qui vient de Roumanie, commença-t-elle lorsque je montai dans son pick-up.

— C’est-à-dire ? l’encourageai-je, un peu endormie après une interminable et assommante journée de cours.

— Eh bien, elle est la sœur du type qui est venu au drive-in le soir de la projection de Cercueil Blues.

— Ah oui ?

— Matt dit qu’ils n’arrêtent pas de demander où est Trevor. J’ai l’impression que le gars veut jouer dans l’équipe de foot alors qu’il n’est même pas inscrit dans notre lycée.

— C’est tout ? m’étonnai-je, incapable de dissimuler ma déception. Ça ne semble pas très important. En plus, personne ne pourra jamais prendre sa place de capitaine à Trevor. Pas même un vampire, marmonnai-je.

— Hein ? fit-elle en garant sa voiture devant l’agence de voyages.

Je sortis sur le trottoir.

— J’espère qu’Alexander et toi n’avez pas l’intention de filer en Roumanie, me taquina-t-elle.

— Non, mais le jour où on se décidera, on prendra quatre billets.

J’étais heureuse de pouvoir entrer chez Armstrong Voyages vêtue en gothique de la tête aux pieds plutôt qu’en tailleur strict comme c’était l’usage. Ce jour-là, je portais un collant violet et une tunique déchirée noire, ainsi que d’énormes bottes à la Herman Munster.

Je souris à Ruby qui, assise à son bureau, tendait des brochures à un jeune couple. L’expression amicale de la jeune femme se figea un peu ; il est vrai que, dans ce décor un peu austère et bien comme il faut, je faisais tache.

— Je suis à toi tout de suite, me dit-elle en me montrant une chaise située à l’écart, derrière un présentoir d’étiquettes à bagages.

— Merci, mais je regarde…, répondis-je en m’abîmant dans la contemplation d’une carte d’Hawaï.

Le couple finit par se lever, satisfait de ses brochures sur le Mexique. Ils me regardèrent bizarrement, avant de s’en aller précipitamment, comme si mon faux tatouage de chauve-souris risquait à tout moment de sauter de mon bras pour aller leur arracher la tête.

— Je vous rappelle pour confirmer ! lança Ruby en agitant la main, alors que le couple détalait littéralement. Raven, ça me fait plaisir de te revoir, me dit-elle, sincère. Qu’est-ce qui t’amène ici ?

— Janice est-elle là ? demandai-je en priant pour que ce ne soit pas le cas.

— Non, elle est au bureau de poste. Je peux faire quelque chose pour t’aider ?

— Euh… quelqu’un est-il venu réserver des billets ces derniers jours ?

— Des gens viennent réserver des billets tous les jours, Raven. Après tout, nous sommes dans une agence de voyages, expliqua-t-elle dans un sourire.

— Je veux dire…

— Pourquoi me demandes-tu cela ?

Eh bien, vous savez, des jumeaux vampires traînent en ville en attendant le bon moment pour mordre Trevor Mitchell. Je pense qu’ils sont installés dans le garage d’une famille partie en vacances, voulus-je lui dire. J’imaginai le visage agréable de Ruby soudain horrifié, déformé par le choc de cette révélation, puis la jeune femme se précipitant sur son clavier d’ordinateur pour me sortir une liste d’adresses.

« Va, Raven Madison ! Sauve Dullsville ! Sauve le monde ! »

Au lieu de quoi je bredouillai :

— Euh… c’est pour un devoir. Je fais des statistiques sur les vacances de printemps.

— Je suis désolée, ma puce, mais je ne peux pas te donner ce genre d’informations ; tu devrais le savoir, puisque tu as travaillé ici.

— Justement, je me disais que peut-être…

— J’adorerais t’aider, mais je ne peux quand même pas te donner une liste de noms, d’adresses et de destinations ! Tu te rends compte, si elle tombait entre les mains de cambrioleurs !

— Je me contenterais de garages…

Ruby fronça les sourcils. Heureusement pour moi, le téléphone sonna.

— Armstrong Voyages, Ruby pour vous servir. Vous voulez faire une réservation ? demanda-t-elle avec un enthousiasme exagéré.

Je tripotai les stylos blancs posés sur son bureau.

— Bien sûr, laissez-moi regarder…, poursuivit-elle en pianotant sur son clavier.

Le téléphone sonna de nouveau, et le voyant de la ligne no 2 s’alluma sur son combiné blanc.

— Puis-je vous mettre en attente ? Oh… d’où appelez-vous ?

Tandis que le voyant rouge clignotait et que le téléphone continuait à sonner, je fis tourner l’organiseur en Plexiglas de Ruby et me demandai comment je pourrais pirater son ordinateur sans que le FBI s’en rende compte.

— Tu veux bien répondre à l’autre appel ? me demanda-t-elle soudain en couvrant de sa main le micro de son téléphone et en me montrant le bureau de Janice.

Pour qui me prenait-elle ? Je ne travaillais plus ici et je n’étais pas payée pour faire le boulot de la patronne.

Je m’assis derrière le bureau de Janice, j’appuyai sur le bouton clignotant et je décrochai le combiné.

— Armstrong Voyages : chez nous, l’Espagne est chaude et les hommes chauds bouillants ! Vous voulez faire une réservation ?

— Vous avez des offres spéciales sur les croisières, en ce moment ? demanda une femme.

— Janice ? Janice, c’est vous ?

Ruby se tourna vers moi.

— Non, je ne suis pas Janice, mais Liz. J’aimerais faire une croisière en Alaska.

— Vos clés ? dis-je assez fort pour que Ruby m’entende. Vous avez besoin de vos clés ?

— Mais pas du tout ! protesta Liz. Je voudrais faire une croisière !

Ruby me regarda en fronçant les sourcils.

— Vous êtes à la poste ? Votre téléphone portable ne fonctionne pas ? Vous voulez que Ruby passe vous chercher ?

— Je croyais que vous étiez bien Armstrong Voyages ? se plaignit Liz.

— Passe-la-moi, me dit Ruby. Excusez-moi, ajouta-t-elle à l’intention de son interlocuteur, je vais vous demander de patienter quelques instants.

— Je suis désolée, poursuivit Liz. J’ai dû me tromper de numéro.

Puis elle raccrocha.

Ruby bascula sur la ligne no 2 au moment où le voyant cessait de clignoter.

— Janice ? Janice ?

— Son téléphone avait l’air de mal fonctionner. Je crois que ça a coupé. Peut-être que ce n’était pas…

— Déjà que Janice est fatiguée aujourd’hui.

Ruby se précipita vers le bureau de sa collègue, ouvrit un tiroir et en sortit un trousseau de clés.

— Ça ne te dérange pas de lui apporter ses clés au bureau de poste ? me demanda-t-elle.

Ce n’était pas exactement ce que j’avais prévu : ce n’était pas moi qui devais aller à la poste. Ruby avait décidé de me compliquer la tâche.

— C’est que je suis à pied.

— Tu as ton permis de conduire ?

— Je ne l’ai pas encore reçu ; j’ai juste le récépissé.

Ruby me regarda, puis se tourna vers sa Mercedes blanche garée devant l’agence. Je voyais bien qu’elle réfléchissait à toute allure, m’imaginait fonçant dans les rues de Dullsville en écoutant Marilyn Manson à fond, lui ramenant sa voiture avec des veuves noires fraîchement peintes sur les flancs.

— Je vais devoir fermer l’agence, annonça-t-elle.

— Si vous voulez, proposai-je en enroulant une mèche de cheveux autour de mon index, je peux tenir la boutique pendant votre absence.

— On ne peut pas dire que ta tenue soit adéquate, remarqua-t-elle en détaillant mon accoutrement, mais je suppose que je n’ai pas le choix. Ça ne te dérange pas de rester ici pendant quelques minutes ? Je déteste fermer l’agence.

— Eh bien…

— Ce ne sera pas long, continua-t-elle en ramassant son sac et ses clés. Et ça me rendrait vraiment service.

— Je serai payée au même tarif que la dernière fois ?

— Payée ? s’étonna-t-elle, la main posée sur la hanche. Je n’en ai que pour quelques minutes.

— Et puis, quelques billets d’avion en prime, ce serait bien.

Agacée, Ruby se figea un instant.

— Je te donnerai dix dollars et un ticket de cinéma.

— Marché conclu.

— Tu es dure en affaires, mais c’est ce qui me plaît chez toi.

Elle fila dans la rue. Je pris place derrière le bureau de Ruby et feuilletai un exemplaire de Vogue jusqu’à ce qu’elle monte à bord de sa Mercedes et démarre.

À présent que je travaillais de nouveau pour l’agence, ne serait-ce que pour une vingtaine de minutes, la moindre des choses était que je me tienne informée. Je me connectai à son ordinateur en utilisant le mot de passe d’usage lorsque je travaillais là. Quelques secondes plus tard, je naviguais dans la liste des voyages organisés pour les habitants de Dullsville.

•6•

 

La cachette

 

Après mon bref contrat de travail chez Armstrong Voyages, je retournai chez moi et entrepris de poursuivre ma mission. Je jetai mon sac à dos « Olivia Outcast » sur mon épaule, sautai sur mon VTT et fonçai vers Loveland.

Situé du bon côté de la voie ferrée, Loveland était un quartier coquet constitué d’un panaché de maisons anciennes et modernes.

Je m’arrêtai au coin de l’avenue Shenandoah. Je mis mes lunettes de soleil et enfilai la capuche de mon sweat-shirt « Emily the Strange » afin de ne pas être reconnue, même si j’étais la seule à m’habiller comme ça en ville. Je sortis ma liste de trois adresses de Dullsvilliens partis en vacances. Trois familles Matten (des parents) étaient absentes pour sept jours et six nuits, en voyage à Los Angeles.

Je m’introduisis dans le jardin de la première maison telle une Boucles d’or gothique. La maison victorienne des plus âgés des Matten était gigantesque. Leur énorme garage à trois portes aurait largement pu abriter plusieurs voitures et quelques cercueils. J’appuyai sur le bouton argenté et attendis que la porte blanche s’ouvre. Mais elle refusa de bouger.

Un peu plus bas, la maison du fils aîné était beaucoup trop petite. Le garage simple pouvait à peine contenir une voiture et n’aurait pas convenu à un cercueil. J’appuyai néanmoins sur le bouton, mais la porte ne réagit pas.

Déterminée à trouver ma proie, je traversai la rue et me dirigeai vers la troisième maison, de style Tudor. Son garage se situait dans le jardin, caché par quelques arbres. Il pouvait abriter deux voitures, ce qui me semblait être la taille idéale. Mais non, la porte était verrouillée.

Frustrée, je regardai de nouveau ma liste.

Quand j’arrivai à Oakley Village, je me fis la réflexion que quelques amulettes de sang pour recharger les batteries de mon cœur épuisé n’auraient pas été superflues.

Oakley était un quartier prospère aux demeures très huppées. Un véritable répertoire des Dullsvilliens qui avaient réussi. J’avais découvert dans l’ordinateur de Ruby que les Witherspoon, un couple de retraités qui venait de vendre l’aciérie familiale, étaient en voyage en Europe. Ils étaient partis trois jours plus tôt et ne rentreraient que dans un mois.

Je remontai la rue Tyler et m’arrêtai au numéro 1455. Les Witherspoon habitaient une superbe maison victorienne aux volets jaunes et au vaste garage pouvant contenir trois voitures.

Je me faufilai discrètement dans leur allée.

Je jetai un regard circulaire pour m’assurer qu’aucun voisin un peu trop curieux ne me surveillait. Satisfaite, je visai la porte du garage, pris une profonde inspiration et pressai le bouton argenté.

Rien. Je recommençai.

Toujours rien. C’était impossible !

J’appuyai encore et encore. La porte refusait obstinément de m’obéir.

Je courus jusqu’au garage et collai mon visage contre la fenêtre sous l’auvent pour voir à l’intérieur. L’endroit était vide de toute voiture et de tout cercueil.

Je redescendis dans l’allée pour ramasser mon vélo et jetai un œil à ma montre « Hello Batty ». Plus que quelques heures de soleil avant que le chasseur ne devienne la proie.

Je regardai la télécommande et me demandai quel garage elle pouvait bien ouvrir.

Frustrée, je décidai de rentrer chez moi et d’attendre le coucher du soleil et le réveil d’Alexander pour lui avouer que mes recherches s’étaient révélées infructueuses. Je m’engageai sur la route sinueuse et décidai de couper à travers la forêt d’Oakley.

Je roulais sur un chemin bossué lorsque je remarquai quelque chose d’étrange : un vieux corbillard derrière un monticule de copeaux de bois !

Je me rapprochai de l’effrayante voiture. Il s’agissait d’une Cadillac des années soixante-dix. Elle était noire et superbe ! Son capot énorme et brillant était orné d’une chauve-souris argentée, sa carrosserie décorée d’un S chromé, ses vitres étaient obstruées par des rideaux noirs et ses roues équipées de pneus à flanc blanc. Sur l’aile arrière gauche, j’avisai une tête de mort au-dessus d’os entrecroisés.

Je descendis de mon VTT pour regarder par la vitre du conducteur. Le vinyle noir des sièges semblait avoir été restauré, et un minuscule squelette blanc pendillait au rétroviseur.

J’essayai de voir entre les rideaux tirés de la vitre arrière, mais n’y parvins pas. D’après le code du comté collé sur la plaque d’immatriculation, le véhicule venait de Hipsterville, cette localité distante de quelques centaines de kilomètres où se trouvait le Cercueil Club et où j’avais rencontré Jagger pour la première fois. Sur la plaque, on pouvait lire « JE MORDS ».

— Qu’est-ce que tu fais ici ? me demanda une voix familière.

Je faillis sauter hors de mes rangers.

Je fis volte-face et me retrouvai face à Billy Boy et son ami Henry.

— Je t’avais bien dit que je ne mentais pas, proclama fièrement ce dernier.

— Waouh ! elle est flippante. Mais pourquoi elle est garée dans la forêt ?

— Je n’en sais rien. Je l’ai découverte hier en rentrant de mon club de maths, expliqua Henry.

— Il y a un cadavre à l’intérieur ? s’enquit mon frère avec une certaine nervosité en tentant de voir par la lunette arrière.

— Non, mais ça peut s’arranger, répondis-je.

Billy Boy s’éloigna précipitamment du macabre véhicule.

— Tu as vu quelqu’un au volant ? demandai-je.

Henry secoua la tête.

— Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu fichais là, me fit remarquer Billy Boy.

Je tournai et retournai la télécommande dans ma main lorsque j’eus une révélation : une seule personne dans toute Dullsville était capable de m’aider dans mes recherches, d’utiliser cette télécommande pour ouvrir son placard à l’école ou la porte de sa chambre. Et ce nain d’un mètre cinquante se trouvait juste en face de moi.

— J’ai trouvé ceci, dis-je à Henry en lui montrant l’appareil. Je suis certaine que la personne qui l’a perdue aimerait pouvoir de nouveau garer sa voiture dans son garage. Ou l’en sortir.

— Tu veux savoir quelle porte ce truc ouvre pour pouvoir la forcer, lança Billy Boy.

— Je n’aurais pas besoin de la forcer puisque j’ai la télécommande, espèce d’abruti. En plus, je ne suis pas une voleuse. C’est mon devoir de citoyenne de rendre cet objet à son propriétaire.

— Fais voir, dit Henry en l’examinant tel un joaillier évaluant une pierre précieuse. C’est une Aladdin. Je dirais qu’une maison sur dix seulement est équipée de serrures de ce fabricant. La mienne, par exemple.

— Ah oui !…

— Oui. Et cette télécommande m’est familière.

— C’est vrai ? Tu pourrais me montrer dans quelles maisons elles sont utilisées ?

— Il nous en manquait une, l’autre jour, réfléchit tout haut Henry en fronçant les sourcils. Eh !

Henry habitait une vaste maison coloniale située un peu plus haut. J’étais allée chez lui une fois, quand Becky et moi étions à la recherche d’accessoires pour parfaire nos déguisements inspirés de Cercueil Blues. Henry nous avait fourni des dents de vampire, des croûtes de sang et des cicatrices.

J’imaginai les jumeaux vampires attendant patiemment, au creux de leurs cercueils cachés dans le garage familial, tandis qu’Henry jouait avec des dents en plastique et du faux sang dans sa chambre toute proche.

— Non, c’est impossible, rétorquai-je en reprenant immédiatement la télécommande.

— Je jurerais pourtant que…

— Tes parents sont chez toi ?

— Non, ils sont partis à San Diego pour un congrès médical.

Mon cœur s’arrêta de battre.

— Ils ont acheté leurs billets chez Armstrong Voyages ? demandai-je.

— Non, ils ont fait leurs réservations sur Internet, répondit-il sans comprendre.

— Mais alors, il y a qui chez toi en ce moment ?

— Nina, la gouvernante.

— Eh ! ça te plairait que Raven soit ta baby-sitter ? le taquina Billy Boy.

Je redevins sérieuse. Derrière ce bouclier de métal caché dans les bois dormaient peut-être deux vampires adolescents.

— Je te raccompagne chez toi, repris-je. De nos jours, on n’est jamais trop prudent.

Je suivis les deux demi-portions dans la rue en pente jusqu’à la maison d’Henry. Une fois dans l’allée, j’avisai le garage à trois portes attenant à la maison. Quelques mètres plus loin, il y avait un autre garage à deux portes.

Un seul ne leur suffit pas ? pensai-je comme nous approchions de la maison.

— J’expliquerai à maman que tu fais tes devoirs chez Henry, dis-je. D’ailleurs, vous feriez mieux de ne pas sortir et de rester dans sa chambre à échanger des cartes Pokémon ou que sais-je… Il va pleuvoir.

— Je t’avais dit qu’elle était bizarre, murmura Billy Boy à l’oreille d’Henry tandis qu’ils entraient tous les deux dans la vaste demeure.

J’attendis un instant, descendis un peu l’allée en poussant mon vélo, puis revins doucement sur mes pas.

Je posai ma bicyclette contre le mur en briques de la maison.

Comme Henry était seul avec Nina, je supposai que le garage attenant à la maison, avec les allées et venues d’un préadolescent et d’une bonne affairée, était trop exposé pour des vampires souhaitant se cacher. Cela ne m’empêcha pas de jeter un coup d’œil à l’intérieur, où je vis une Rolls de collection et des étagères pleines d’outils.

Henry et Billy Boy étant en sécurité à l’intérieur et occupés à calculer des racines carrées, je courus jusqu’au second garage. Je pris une profonde inspiration et braquai la télécommande vers la porte.

J’appuyai sur le bouton argenté.

Rien ne se produisit. La porte ne bougea pas. La télécommande ne fonctionnait pas.

Je rappuyai sur le bouton.

Toujours rien.

— Mais non, elle ne sert pas à ça ! lança Henry comme il sortait de la maison, accompagné de Billy.

Je sursautai.

— Non, moi je l’ouvre comme ça, poursuivit-il en sautant sur le paillasson « BIENVENUE ».

La porte du garage commença à s’ouvrir.

— Non ! Couvrez-vous les yeux ! criai-je en écartant les bras devant eux, comme si mes membres maigrichons pouvaient les empêcher de voir deux cercueils.

Mais il était trop tard.

La porte s’ouvrit lentement tel le couvercle d’un cercueil. Mon cœur cessa de battre. Je craignais de rouvrir les yeux.

Alors je les vis. Non pas une, mais deux BMW argentées, qui arboraient sur le pare-chocs un autocollant rouge du collège de Dullsville affirmant : « Je suis le fier parent d’un élève brillant ».

J’entrai dans le garage et regardai autour, en dessous et à l’intérieur des luxueux véhicules.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Billy. Tu ne supportes pas la vue de voitures dépourvues de têtes de mort et de fémurs entrecroisés ?

— Si elle n’ouvre pas la porte du garage, à quoi sert-elle ? m’emportai-je, fatiguée et furieuse.

Nous suivîmes Henry dans le jardin vaste comme un terrain de football, avec son patio couvert d’une mosaïque, sa piscine olympique et son million de dollars de fleurs.

Le nerd pointa la télécommande vers la maison et appuya sur le bouton. Soudain, des projecteurs répartis dans toute la propriété s’allumèrent et inondèrent de lumière un jardin déjà baigné de soleil.

— Nina a la trouille quand elle garde la maison toute seule, expliqua Henry. Elle dit qu’elle voit des ombres et des choses bouger dans le jardin. Je laisse la lumière quand mes parents sortent. Comme j’avais perdu la télécommande, le jardin était plongé dans le noir la nuit.

C’était à n’y rien comprendre. Quel rapport avec Jagger ? Pourquoi était-il retourné à la fabrique ? Pour s’assurer que la télécommande était toujours là où il l’avait laissée ?

Je longeai la piscine et les parterres de fleurs, traversai le jardin pour voir les endroits qu’Henry avait besoin d’éclairer. Quel gâchis ! Un terrain de jeu si vaste pour un gamin qui préférait les théories scientifiques au football…

Alors, je la vis : dans le coin le plus éloigné du jardin, à au moins soixante mètres de l’endroit où nous nous trouvions, une cabane en forme de A, perchée dans un arbre.

— Mais c’est parfait ! m’exclamai-je.

— Je passais beaucoup de temps là-bas avant que papa me fasse construire un labo au sous-sol. Je suis tout le temps en bas, maintenant. Il vient de m’acheter un télescope pour m’attirer dehors et me donner envie de retourner dans la cabane, mais je ne l’ai pas encore sorti de sa boîte.

— Ouais, ça fait une éternité qu’on n’est pas montés là-haut, acquiesça Billy Boy.

— Et ça, qu’est-ce que c’est ? demandai-je en désignant du doigt une corde et une poulie rouillée pendillant à une branche épaisse.

— Ça fonctionne selon un principe similaire à celui utilisé en Europe dans les cités lacustres, exposa Henry. Je l’ai fait installer pour hisser des meubles là-haut.

Ou des cercueils, pensai-je.

— Tu veux y jeter un coup d’œil ? me proposa fièrement Henry.

Je bénéficiais de la protection des rayons du soleil, et j’étais plus curieuse qu’un chat. Si je retournais au manoir pour attendre qu’Alexander se réveille, alors Jagger et Luna se réveilleraient eux aussi. J’avais bien en tête le compte à rebours des minutes jusqu’à ce que la lune se lève. Mon cœur battait la chamade. Pour commencer, je devais m’assurer qu’Henry et Billy Boy étaient en sécurité, loin de la cabane.

— Et si on montait ton nouveau télescope ? proposai-je.

Le visage d’Henry s’éclaira comme si je venais de l’inviter à une projection privée du Seigneur des Anneaux.

— Je ne savais pas que tu aimais l’astronomie !

Billy Boy me regarda d’un air sceptique.

— À mon avis, elle veut juste espionner ce qui se passe chez tes voisins.

Je lançai un regard noir à mon frère.

— Nous aurons besoin de cartes du ciel et des constellations, ajoutai-je. De graphiques, de diagrammes et tout ça.

— On peut voir quelques constellations en plein jour, remarqua-t-il.

— Ce sera encore mieux quand le soleil se couchera, alors prends ton temps. Pas la peine de descendre avant d’être fin prêt. Moi, je vous attends ici.

Dès que les deux nerds eurent atteint le patio, j’entrepris d’escalader l’échelle en bois, les planches grinçant sous mes rangers.

Je grimpai sur le plancher irrégulier de la cabane.

La porte en bois s’ouvrit lentement en couinant.

Si Jagger et Luna se cachaient réellement là, je comprenais pourquoi le jumeau avait abandonné la télécommande à la fabrique. Les projecteurs étaient si puissants qu’ils auraient représenté un danger pour la sécurité des deux vampires.

Je poussai la porte en m’attendant à trouver les cercueils que je cherchais.

Au lieu de quoi je découvris une version 3D et en piteux état du « laboratoire de Dexter ». Sur une table pliante trônaient des béchers poussiéreux, des boîtes de Petri et un microscope. Un tableau périodique des éléments et une explication de la photosynthèse étaient collés aux murs penchés.

Un rideau noir séparait l’intérieur de la cabane en deux parties. Je le tirai lentement.

Le spectacle qui s’offrit alors à moi me coupa le souffle. Caché dans l’ombre des parois en bois penchées, il y avait un cercueil noir orné d’autocollants de groupes gothiques et entouré d’un peu de terre. Et juste à côté, un autre cercueil, rose pâle !

Toute ma vie d’obsédée des vampires j’avais rêvé d’un moment comme celui-ci, sans oser espérer qu’il se produirait un jour. J’avais donc l’occasion d’observer de près un Nosferatu des temps modernes dans son habitat naturel. Cette découverte était encore plus intéressante du fait de la présence de Luna, qui avait été humaine. J’allais enfin voir de près le monde dont j’avais toujours voulu faire partie.

Je m’approchai avec circonspection du cercueil rose, espérant jeter un coup d’œil à l’intérieur. L’objet était aussi glamour que terrifiant. L’ancienne mortelle Luna vivait à présent dans le monde des ténèbres avec son frère jumeau. Je me demandai si elle regrettait sa décision.

J’avançai sur la pointe des pieds jusqu’au cercueil de Jagger. J’effleurai du bout des doigts le couvercle en bois, retins ma respiration et collai mon oreille à la boîte. Je distinguai clairement la respiration lourde d’une personne profondément endormie. Puis j’entendis cette personne s’agiter.

— Raven ! cria Billy Boy.

Je sursautai.

— Tu es où ?

Je sortis aussitôt de la pièce et refermai le rideau.

Des cartes roulées sous le bras, Billy Boy était en train de s’amuser avec le microscope.

— Si tu trouves cet endroit cool, tu devrais voir son sous-sol !

— J’ai vu assez de boîtes de Petri pour toute une vie, rétorquai-je. Allons-y.

J’attrapai mon frère par la manche de son tee-shirt rayé « Izod » et l’entraînai hors de la cabane.

Même si je me savais protégée par la lumière du soleil, je ne pus m’empêcher de regarder par-dessus mon épaule, craignant que Luna et Jagger ne me suivent.

Nous dévalâmes l’échelle aux planches grinçantes et nous retrouvâmes face à Henry, qui portait son télescope.

— Allons plutôt chez toi, dis-je en attrapant l’instrument. Cette cabane n’est pas assez confortable.

— Mais mon père…

— En parlant de ton père, je pense que tu ferais mieux de venir chez nous cette semaine.

Mon frère et son copain échangèrent un regard étonné.

— Je suis sérieuse. Tu ne devrais pas rester tout seul dans une si grande maison. Et puis, je suis sûre que Nina ne serait pas contre l’idée de prendre quelques jours de congé.

— Ce serait génial ! Tes parents seront d’accord ? demanda poliment Henry.

— Allez, fais ta valise et tais-toi ! lui ordonnai-je comme nous retournions vers sa maison.