Vampireville
Hatsy’s se trouvait un pâté de maisons…
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Chez Hatsy’s
Hatsy’s se trouvait un pâté de maisons au nord de la place centrale de Dullsville. Hatsy’s : restaurant au charme désuet et à la décoration très années cinquante, avec ses banquettes bleu lagon, son carrelage à damier noir et blanc, ses enseignes « Coca-Cola », sa carte composée uniquement de cheeseburgers, de frites au fromage à la sauce piquante et, surtout, de milk-shakes au chocolat. Les plus épais de toute la ville ! Les serveuses portaient un uniforme rouge, tandis que les serveurs étaient habillés comme des barmans de l’ancien temps. Il nous arrivait, à Becky et à moi, de fréquenter l’établissement après le lycée, quand on avait réuni assez de sous pour commander des oignons frits et laisser un pourboire correct.
Alexander et moi entrâmes dans le restaurant. Quelques familles et jeunes couples étaient assis çà et là. Les footballeurs étaient déjà occupés à vider des chopes de bière et à bâfrer des frites à deux grandes tables. Tous les regards se portèrent sur nous lorsque, vêtus à notre manière habituelle, nous fîmes notre apparition dans cet endroit si propre, net et lumineux.
Une vague d’excitation déferla en moi. J’avais l’impression d’être une princesse gothique au bras de son prince charmant, même si je savais que tous ces gens nous trouvaient plus ridicules qu’autre chose.
Alexander étudiait les vinyles encadrés de Bobby Darin, Ricky Nelson et Sandra Dee. Il était trop fasciné par ce nouveau décor pour remarquer les autres clients.
Matt et Becky étaient assis à une table du fond.
— Hé ! on est là, appela Becky.
Alexander et moi prîmes place l’un contre l’autre sur la banquette.
— Je pensais que vous seriez attablés avec le reste de l’équipe, remarquai-je comme nous prenions chacun une carte posée derrière le porte-serviettes chromé.
— On s’est dit que ce serait plus intime comme ça.
Une grande serveuse à la silhouette en forme de sablier, coiffée d’une choucroute brune et portant des lunettes à la monture épaisse arriva en mâchant ostensiblement un gros chewing-gum rose.
— Salut, moi c’est Dixie, commença-t-elle en faisant claquer une bulle dans sa bouche et en sortant un bloc-notes de la poche de son tablier blanc. Qu’est-ce que je vous sers ?
— Deux milk-shakes à la vanille et des frites au fromage, répondit Matt.
— Pareil pour nous, mais avec des milk-shakes au chocolat, dit Alexander.
Dixie gonfla une énorme bulle et la fit éclater entre ses dents.
Puis elle s’en fut avec nonchalance vers la cuisine. Tous les garçons la suivirent du regard. Même Matt et Alexander.
— Quand je serai grande, je veux ressembler à ça, chuchotai-je à mon petit ami.
— Tu lui ressembles déjà, rétorqua-t-il en me prenant par la taille. (Le regard d’Alexander s’éclaira lorsqu’il repéra notre juke-box de table.) Incroyable ! s’exclama-t-il en compulsant la liste de tubes des années cinquante. Je croyais que ça n’existait plus que dans les films.
J’avais oublié que mon petit ami passait le plus clair de son temps caché dans sa chambrette, loin des mortels et de leurs préoccupations futiles. Le voir ainsi fasciné par tout ce qui l’entourait, par la liste de titres et d’artistes me donna la chair de poule.
— Elvis est génial ! s’enthousiasma-t-il.
Je sortis une pièce de 25 cents de mon sac et la glissai dans le juke-box.
Quelques secondes plus tard, Love me Tender retentit par les haut-parleurs.
Alexander eut un sourire doux et me prit par la main. Sa cuisse touchait la mienne, et je sentais qu’il tapait de son pied botté sous la table.
— Alors, qu’est-ce que vous avez fait ces derniers temps ? nous demanda Matt.
— On a chassé le cercueil, répondit Alexander.
Becky et Matt nous regardèrent bizarrement.
— La routine, quoi, ajoutai-je dans un sourire.
Nos amis éclatèrent de rire.
— Alors, comment s’est passé le match ? voulut savoir Alexander en dépliant une serviette sur ses genoux.
— On a assuré. Mais uniquement parce que Trevor était sur le terrain.
— Non, le défendit Becky. Toi aussi, tu as marqué.
— Je croyais qu’il était malade, glissai-je.
— Eh bien, il est venu quand même et a marqué quelques buts. Ça me fait mal de le dire mais, sans lui, on n’est pas aussi bons.
— Il est rentré chez lui ? demandai-je.
— Non, il est là, répondit Matt en désignant quelqu’un par-dessus mon épaule.
Je me retournai. Trevor était à l’autre bout de la salle, où il jouait au flipper.
— Il devrait rentrer se coucher, déclarai-je au grand étonnement de Becky. Je me sers de lui comme sujet pour un devoir de biologie. L’air frais de la nuit n’est pas indiqué dans son cas. Excusez-moi, je reviens dans une minute, ajoutai-je en m’extirpant de la table.
Je sentis les regards des clients rivés sur mon dos comme je traversais la salle, mais je savais que je ne leur faisais pas le même effet que Dixie.
Je tapotai sur l’épaule de Trevor.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Ma Némésis se retourna et leva les yeux au ciel.
— On dirait que je suis en train de jouer au flipper.
— Tu es malade. Tu n’aurais jamais dû venir ici ; tu vas attraper d’autres microbes.
— Rien qu’en t’approchant de moi, tu m’en as refilé quelques-uns, dit-il en appuyant sur les boutons avec vigueur.
— Tu devrais rentrer chez toi.
La boule heurta un bumper, et les lumières du fronton s’embrasèrent.
— Tu as abandonné ton copain le monstre pour venir me parler ? Et tu es venue chez moi deux fois. Je commence à penser que…
— Ne pense pas, tu n’es pas fait pour ça. Tu as pris ton ail ?
— J’avais un match, pas un rencard, répondit-il en faisant tilter la machine.
— Tu as besoin de repos.
— On croirait entendre ma mère, remarqua-t-il en cognant sur les boutons de plus belle.
— Peut-être que tu devrais l’écouter davantage.
— Pourquoi ? Pour qu’elle me répète de ne plus voir Luna ? Ma mère t’a-t-elle parlé ?
— Elle n’approuve pas votre relation ? demandai-je, curieuse.
— À ton avis ?
— Ta mère a raison, pour une fois. Luna n’est pas ton genre. Il te faut une fille avec un diadème plutôt qu’avec un tatouage.
— Tu crois ? Note que Luna s’habille comme toi, et que tu as passé ta vie à essayer de me convaincre que tu n’étais pas une mutante. Tu ne t’es jamais dit que tes vêtements n’étaient pour rien dans le fait que les gens te prenaient pour un monstre de foire ?
— Qu’est-ce que tu lui trouves ?
— Elle est nouvelle en ville, jolie et mystérieuse. Un peu comme Alexander, mais en fille.
— Ça n’a rien à voir. J’aime Alexander parce que je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme lui et que nous nous ressemblons. Luna n’est pas du tout comme toi. Elle est beaucoup trop gothique.
— Tiens, ça me rappelle quelqu’un…
— Tu mettrais en péril ta popularité pour elle ? chuchotai-je en ressentant une pointe de jalousie.
Je refusais de l’admettre, mais, quelque part au fond de moi, je me demandais ce que Luna avait de plus que moi.
— Tu rigoles ? Je deviendrais encore plus populaire parce que je sortirais avec la nouvelle gothique plutôt qu’avec l’ancienne.
Ce fut comme un pieu enfoncé dans mon cœur.
— Jagger, elle et moi sommes tout le temps ensemble, maintenant, poursuivit-il sans me laisser de répit. Ils assistent aux entraînements et aux matchs. Je suis plus populaire que jamais. Je suis le roi des gens populaires… et des autres.
— Je te le répète, ta mère a raison pour une fois.
— Ma mère avait-elle raison pour Alexander et sa famille ? demanda-t-il en faisant référence aux rumeurs propagées dans toute la ville selon lesquelles les Sterling auraient été des vampires. Elle les trouvait bizarres juste parce qu’ils étaient différents.
— Toi aussi, je te le rappelle.
— Elle disait que c’étaient des vampires, poursuivit-il en frappant la balle. Elle a fait en sorte que la ville tout entière le pense. Surtout toi, d’ailleurs.
— C’est toi qui as inventé cette histoire et qui l’as propagée. Mais cette fois, tu devrais peut-être y croire…
— Tu veux dire que je devrais croire que Luna est un vampire ?
Je ne dis rien.
Le silence se fit dans le restaurant.
La boule rebondit sur un bumper et tomba entre les deux taquets.
Soudain, je sentis une présence derrière moi. Je me retournai.
Jagger, vêtu d’un tee-shirt blanc « Bauhaus » et d’un jean noir, et Luna, habillée d’une minirobe rose et noir et d’un collant résille rose, se tenaient devant moi et me regardaient fixement. Luna était sublime. Elle ressemblait à une petite fée malfaisante avec ses bras maigres et blancs, ses multiples bracelets en caoutchouc noir, ses longs cheveux blanc coton tombant sur ses épaules et ses yeux bleus scintillants. Les jumeaux me considéraient comme s’ils s’apprêtaient à me sortir de force du restaurant.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle d’un ton agressif.
Soudain, tel un Superman gothique, Alexander apparut à mes côtés. Lorsque Luna fit mine de me menacer, il se mit courageusement en travers de sa route.
— Au revoir, la monstresse, me dit Trevor en prenant Luna par la main. Allez, Jagger, on se tire.
Jagger lança à Alexander un regard assassin avant de suivre le couple improbable vers les tables occupées par les footballeurs.
Je m’adossai au flipper tandis que Trevor s’installait au bout de sa table, flanqué des jumeaux roumains. Les footballeurs eurent un mouvement de recul à peine perceptible, comme si Jagger et sa sœur avaient la rage. Ils évitèrent de croiser leur regard et continuèrent à discuter entre eux.
— Il faut qu’on aille à la cabane pendant que Jagger et Luna sont ici, chuchota Alexander.
Lui et moi retournâmes vite à notre table, où nous découvrîmes que notre commande était arrivée.
— Que s’est-il passé ? s’inquiéta Matt.
— On doit vous quitter, dis-je en attrapant mon sac.
— Mais on vient d’être servis ! protesta ma meilleure amie.
— On ne va pas pouvoir avaler quatre milk-shakes à nous deux, ajouta Matt.
Je me tournai furtivement vers Trevor. La star de l’équipe brillait plus que jamais, car elle avait vaincu la maladie pour sauver ses camarades. Une fille d’un côté, un nouvel ami de l’autre. C’était dégoûtant.
— On doit vraiment y aller…, répétai-je.
— Juste parce que Trevor et les autres sont là ? voulut savoir Becky.
— Oui. Mais pas pour les raisons que tu crois. Je t’expliquerai plus tard. Fais-moi confiance.
Alexander posa un billet de vingt et un autre de dix sur la table.
— C’est pour moi.
— On en a de la chance… C’est le moment de commander des cheeseburgers ! plaisanta Becky.
Je ris et serrai rapidement ma meilleure amie dans mes bras.
Pendant que tous les regards étaient rivés sur Dixie, occupée à prendre la commande de Jagger et Luna, Alexander et moi sortîmes du restaurant, passâmes devant le corbillard et montâmes à bord de la Mercedes.
— On ferait bien de se dépêcher, dis-je en traversant le jardin d’Henry au pas de course.
Nous ne savions pas combien de temps nous avions devant nous avant que les jumeaux rappliquent.
Je précédai Alexander sur l’échelle et grimpai dans la cabane. Je tirai le rideau noir ; les cercueils étaient toujours là et rien n’avait bougé.
Alexander se précipita sur celui de Jagger et le poussa de toutes ses forces. Toutefois, l’objet ne bougea pas d’un millimètre.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
— On dirait qu’il est collé.
— Il y a peut-être quelque chose dedans. Un cadavre ?
— Plusieurs cadavres, alors. Ce machin pèse une tonne.
Il souleva le couvercle. À l’intérieur, il n’y avait rien d’autre qu’une couverture noire froissée et un oreiller blanc.
Il le referma et réessaya de pousser.
— Il doit être coincé, décidai-je.
J’attrapai l’autre extrémité du cercueil et, ensemble, nous poussâmes et tirâmes aussi fort que nous le pouvions.
Le cercueil refusa de bouger.
— Essayons celui de Luna, proposa Alexander en écartant ses mèches noires de son visage.
Nous agrippâmes chacun une extrémité du parallélépipède blanc et rose et tentâmes de le soulever. En vain.
Alors nous fouillâmes la cabane à la recherche d’un levier de fortune.
— Eh ! regarde ça, lançai-je en avisant quelques clous à côté du sac de voyage de Jagger.
— Nous avions pensé à tout, mais Jagger aussi ! pesta Alexander, frustré.
— Je n’ai aucun outil sur moi.
— Jagger l’avait prévu, ajouta Alexander en m’effleurant l’épaule.
Soudain, une voiture arriva dans la rue.
Nous descendîmes rapidement de l’arbre tandis que les phares du corbillard éclairaient l’allée de la maison.
— Je savais qu’on clouait le couvercle des cercueils, pas les cercueils tout entiers, me plaignis-je en prenant la fuite.