Vampireville
La fabrique de la peur
•4•
La fabrique de la peur
— J'ai de bonnes nouvelles, m’exclamai-je le soir suivant, comme Alexander m’ouvrait la porte du manoir.
Il était vêtu d’un tee-shirt noir « Alice Cooper » et d’un pantalon très ample orné d’innombrables épingles de nourrice. Ses yeux noirs semblaient fatigués.
— Qu’est-ce qu’il y a, mon amour ? lui demandai-je.
— Je les ai cherchés toute la nuit, jusqu’à ce que les rayons du soleil levant apparaissent à l’horizon, expliqua-t-il en s’asseyant sur le tapis rouge de l’escalier d’honneur. J’ai visité une église ainsi que la ferme abandonnée où nous avons trouvé Cauchemar. J’ai même trouvé un puits asséché, mais il n’y avait qu’un seau cassé dedans. Depuis, je n’ai pas cessé de réfléchir et je n’ai pas dormi de la journée… Et ces bonnes nouvelles, alors ?
— Trevor est malade et manquera l’école toute la semaine. Ça veut dire aussi qu’il n’ira pas à l’entraînement et qu’il ratera le prochain match. Jagger et Luna vont avoir beaucoup de mal à le traîner jusqu’au cimetière.
Le visage las d’Alexander s’éclaira.
— C’est super ! Ça nous laisse un peu plus de temps pour trouver les Maxwell. Toutefois, plus longtemps Jagger et Luna attendront Trevor, plus ils seront affamés. Vraiment affamés.
— J’ai passé le cours de maths à dresser une liste des endroits où ils seraient susceptibles de se cacher. Ça n’a pas été facile. Il faut vraiment se creuser les méninges pour trouver des lieux flippants dans une ville rose bonbon. Finalement, j’en ai compté dix, la classe de maths comprise.
— Où est cette liste ? s’enthousiasma-t-il.
— Eh bien, M. Miller me l’a confisquée quand il m’a surprise en train de griffonner dans un calepin plutôt que de chercher à quoi équivalaient x plus y.
— Tant pis. De toute façon, j’ai déjà prévu de visiter un endroit, mais tu dois me promettre de…
— De t’aimer pour toujours ? Facile ! répondis-je en jouant avec une des épingles de nourrice de son pantalon.
— Non, tu dois me promettre de ne pas t’attirer d’ennuis.
— Ah ! ce sera plus difficile.
— Dans ce cas, dit-il en se penchant en arrière, tu devras rester ici.
— Bon d’accord, je te promets de ne pas me mettre en danger.
— Nous n’irons pas sur une terre sacrée, donc tu seras en sécurité, mais il ne faudra pas t’éloigner.
— Bien sûr, acquiesçai-je. Où m’emmènes-tu ?
— Dans une usine abandonnée, à la limite de la ville.
— La Fabrique Sinclair ? C’est suffisamment isolé, grand et sombre pour abriter un cimetière rempli de cercueils.
Alexander emprunta la Mercedes de Jameson, son majordome, et nous embarquâmes pour notre Magical Mystery Tour !
Nous laissâmes derrière nous les rues sinueuses de Benson Hill, fonçâmes vers le lycée, puis le centre-ville, avant de traverser la voie ferrée pour nous aventurer du « mauvais côté » de la ville, comme aimaient à l’appeler les membres du country club.
— C’est de ce côté-ci, lui rappelai-je en désignant un pont couvert.
Nous traversâmes le pont tremblant, longeâmes une route en lacets, non éclairée et brumeuse, jusqu’à ce que les faisceaux des phares de la Mercedes éclairent un panneau « ACCÈS INTERDIT » planté sur le bas-côté d’un chemin de terre conduisant à une usine désaffectée.
Bâtie sur un terrain d’une dizaine d’hectares, la Fabrique Sinclair était entourée d’arbres, de buissons touffus et de mauvaises herbes. À l’ouest, il y avait un modeste ruisseau asséché et trouble, qui ne revenait à la vie qu’à l’occasion d’averses trop rares. Malgré le parfum des fleurs sauvages, la puanteur qui s’en dégageait était difficile à supporter.
La fabrique était florissante dans les années quarante ; des centaines de Dullsvilliens y confectionnaient des uniformes pour la guerre. La grande cheminée ornée d’un S en briques rouges avait cessé de fumer depuis longtemps. Après la guerre, la société avait été rachetée par une compagnie spécialisée dans le linge de maison, mais, la concurrence faisant rage, l’usine avait fait faillite.
Désormais, la Fabrique Sinclair dominait la ville tel un monstre apathique. La moitié des fenêtres étaient cassées, et les autres avaient besoin d’un million de litres d’Ajax vitres. La police patrouillait régulièrement dans les parages pour dissuader les artistes de rue de repeindre ses milliers de mètres carrés de murs sales.
Alexander gara la Mercedes à côté de poubelles rouillées. Nous sortîmes de la voiture et entendîmes aussitôt un chien aboyer au loin. Nous nous figeâmes et regardâmes autour de nous. Peut-être était-ce Jagger. Ou alors la présence de mon petit ami dérangeait les chiens.
On racontait qu’à l’époque de l’ouverture de l’usine un ascenseur s’était décroché, s’écrasant sur le ciment et tuant plusieurs employés. Une rumeur s’était alors propagée selon laquelle, les soirs de pleine lune, on pouvait entendre les cris effroyables des travailleurs sur le point de mourir.
Toutefois, les seuls fantômes que j’avais jamais entendus hurler dans l’enceinte de l’usine étaient des comédiens recouverts de draps blancs. Enfant, j’avais visité avec mes parents le bâtiment transformé en maison hantée par des artistes.
— L’entrée de la maison hantée se trouvait là, me rappelai-je en me dirigeant vers une porte en métal rouillée.
La phrase « FUYEZ TANT QU’IL EST ENCORE TEMPS ! » y avait été peinte à la bombe à l’occasion d’un Halloween lointain.
Alexander alluma sa lampe torche et ouvrit la lourde porte. Nous entrâmes à l’intérieur.
Quelques graffitis et autres épitaphes humoristiques étaient toujours lisibles sur les murs en béton.
Nous marchâmes avec précaution sur des cartons abandonnés et nous dirigeâmes vers la partie principale de l’usine. Les deux mille trois cents mètres carrés du hangar ne contenaient plus que de la poussière. Des ronds décolorés marquaient les emplacements des machines autrefois fixées au plancher en bois. La moitié des vitres avaient été cassées par des décennies de vandalisme, de parties de baseball sauvages et d’oiseaux tête en l’air.
— Cette salle est trop éclairée, remarqua Alexander en regardant les fenêtres brisées. Allons voir ailleurs.
Il me tendit la main comme un gentleman de l’Angleterre victorienne et, armé de sa lampe torche, m’entraîna dans une cage d’escalier plongée dans les ténèbres.
Nous traversâmes ce qui avait dû être un vestiaire. La pièce dépourvue de fenêtres aurait été l’endroit idéal pour accueillir un vampire. Il y avait encore plusieurs placards en métal contre le mur et des bancs en bois au milieu du plancher. Malheureusement, elle avait aussi des allures de décharge publique, car le sol était jonché de canettes vides, de sacs et même de quelques roues de vélo. Et il n’y avait pas de cercueil en vue.
Le sous-sol était vaste, froid et humide. Au centre trônaient plusieurs chaudières de la taille de mammouths. Je parvenais presque à entendre les grondements assourdissants de ces monstres endormis depuis une éternité. Les portes en métal étaient rouillées, dégondées. Quelques-unes étaient même posées contre les murs en béton.
— Waouh ! avec quelques toiles d’araignées et deux ou trois fantômes, cet endroit serait parfait, dis-je.
— On pourrait s’installer ici, approuva Alexander en m’attirant contre lui.
— On mettrait ton chevalet là, proposai-je en montrant un coin dégagé. Tu aurais toute la place qu’il faut pour peindre.
— Et là-bas, on accrocherait des étagères pour ta collection de Hello Batty.
— Et on apporterait une énorme télé pour regarder des films d’horreur. Je n’aurais plus besoin d’aller au lycée, et il ferait sombre vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
— Personne ne viendrait nous déranger, pas même des footballeurs ou des vampires vengeurs, ajouta Alexander dans un sourire.
Soudain, nous entendîmes des aboiements.
— Qu’est-ce que c’était ? demandai-je.
Alexander haussa un sourcil et écouta.
— On ferait mieux d’y aller.
Il me prit par la main et nous nous dirigeâmes vers la sortie. Dans une petite alcôve, il repéra une autre cage d’escalier et nous remontâmes au niveau principal.
Pendant qu’Alexander explorait un bureau, je fouillai un couloir encombré de caisses et examinai une fenêtre recouverte d’un morceau de carton, ainsi qu’un monte-charge datant de l’âge de pierre.
Je retirai le carton de la fenêtre, permettant à la faible lumière de l’extérieur d’éclairer la cabine d’ascenseur géante.
Le lourd rideau métallique était partiellement fermé. Je me baissai et me faufilai en dessous pour jeter un coup d’œil. Alors que je venais de faire un pas à l’intérieur de la cabine, j’entendis un grincement horrible. Je pivotai aussitôt sur mes talons et vis le rideau se refermer.
L’obscurité était totale. Je ne voyais pas mes propres mains.
— Alexander ! Fais-moi sortir ! criai-je en donnant des coups de poing dans le rideau en métal rouillé. Alexander ! Je suis dans le monte-charge !
Je tâtai la paroi la plus proche à la recherche d’un bouton sur lequel appuyer, mais ne trouvai rien. J’explorai alors le côté adjacent et découvris ce qui aurait pu être un genre de levier. J’essayai de tirer dessus, mais il refusa de bouger.
Normalement, j’aimais les ténèbres et je trouvais les endroits confinés réconfortants. Sauf que, cette fois, j’étais prisonnière.
Involontairement, je me mis à penser aux pauvres âmes qui avaient rencontré leur destin dans un ascenseur de la Fabrique Sinclair.
J’imaginai les doigts ensanglantés de tous les jeunes vandales qui, au fil des décennies, étaient venus mourir ici, emprisonnés dans des cabines de monte-charge aux parois impossibles à creuser.
J’avais la conviction que mon sort était scellé.
Soudain, j’entendis des bruits de câbles, puis des pas lourds au-dessus de ma tête.
— Alexander ! Sors-moi d’ici ! Vite !
Je me demandai si les câbles étaient toujours en bon état. Dans le cas contraire, la cabine risquait à tout moment de se décrocher et de s’écraser au sous-sol.
Je crus même entendre les cris des fantômes, avant de me rendre compte qu’ils sortaient de ma propre bouche.
Alors la porte s’ouvrit. Je distinguai à peine le pantalon ample et les rangers qui se dressaient devant moi. Je plissai les yeux, essayant de les habituer au clair de lune qui se déversait dans le couloir par la fenêtre que je venais de désobstruer.
Je me tenais au milieu d’un ovale de terre dans lequel on semblait avoir traîné un objet très lourd.
Alexander me tira à l’extérieur avant que le rideau retombe.
Je le serrai dans mes bras avec le peu de force qu’il me restait.
— Tu m’as sauvé la vie.
— N’exagérons rien. Mais je crois que tu as trouvé quelque chose.
Nous nous éloignâmes de la cabine pour en examiner le contenu en toute sécurité. Les parois étaient couvertes de gravures représentant des pierres tombales. Dans un coin, j’avisai un antique chandelier et une coupe en étain.
— Jagger avait des gravures similaires dans son appartement, au sous-sol du Cercueil Club ! dis-je, tout excitée. Ne manque que le cercueil.
— Il a dû partir précipitamment.
— Mais pourquoi ? Jagger aurait pu rester ici jusqu’à la fin des temps sans qu’on le trouve. Et ce monte-charge pourrait facilement abriter deux cercueils.
— Il devait se sentir menacé.
— L’histoire de l’accident d’ascenseur lui a fait peur ?
— Non, cette vieille cabine complètement rouillée ne risque pas de bouger.
— Mais alors pourquoi ? insistai-je.
Pendant qu’Alexander continuait à examiner la cabine, je m’efforçai de reprendre mon souffle et de passer le couloir au peigne fin à la recherche d’indices. Près des caisses, un objet métallique scintilla dans le clair de lune et attira mon attention.
— Que fait ce truc ici ? demandai-je en ramassant une télécommande de porte de garage.
Alexander me rejoignit et regarda ma trouvaille de plus près.
À ce moment-là, une silhouette fantomatique se découpa dans l’encadrement de la fenêtre, juste derrière lui. Il s’agissait d’un jeune homme séduisant aux cheveux blancs teintés de rouge sang à la pointe. Ses yeux vairons me transpercèrent.
— Jagger ! chuchotai-je.
— Oui, je sais, acquiesça Alexander en appuyant encore et encore sur le bouton de la télécommande. Il était bien là.
— Non, il est toujours ici ! Juste là, dehors ! lançai-je en désignant la fenêtre du doigt.
Jagger eut un sourire vicieux, découvrant ses canines luisantes.
Alexander se retourna aussitôt, mais l’autre avait disparu.
— Il était juste là ! criai-je, le bras tendu.
Mon petit ami se lança à sa poursuite, traversa toute l’usine, se faufilant entre les accessoires d’Halloween abandonnés jusqu’à la sortie.
Une fois dehors sur l’allée gravillonneuse, Alexander s’arrêta soudain près de la Mercedes.
Il me mit les clés de la voiture dans la main et me confia la lampe torche.
— Retourne au manoir. Je te retrouve là-bas dans une demi-heure.
— Mais…
— S’il te plaît, insista-t-il en m’ouvrant la portière.
— D’accord…
Je me mis au volant à contrecœur.
Alexander referma la portière. Je me retournai pour lui dire au revoir, mais il avait déjà disparu.
Je verrouillai la portière et enfonçai la clé dans le démarreur. Les grillons chantaient, Alexander continuait sa traque, et moi, j’étais de plus en plus inquiète. Et s’il lui arrivait quelque chose ? Je ne pourrais pas entendre ses appels à l’aide si je me trouvais à des kilomètres de là, au sommet de Benson Hill. Je vérifiai que mon pot d’ail déshydraté se trouvait bien dans mon sac. Je sortis de la voiture et fourrai les clés dans ma poche. Armée de ma lampe torche, je courus vers le côté est de la fabrique.
Il régnait dans le périmètre de l’usine un calme étrange et inquiétant. J’avais l’impression d’être observée. Je levai les yeux au ciel. Suspendu à un fil électrique juste au-dessus de moi, j’aperçus ce qui ressemblait à une chauve-souris. Je braquai le faisceau de ma torche dessus, mais pas assez vite.
Je contournai l’usine et retrouvai Alexander en train d’examiner la fenêtre qui donnait sur le couloir où nous nous trouvions quelques minutes plus tôt.
— Il était juste là, lui expliquai-je.
— J’aurais dû m’en douter…, murmura Alexander.
— Que je ne resterais pas dans la voiture ?
Alexander secoua la tête et désigna du doigt la cheminée. Cinq mètres devant nous, énorme et difficile à rater, je vis l’objet de toutes les craintes de Jagger : une boule de démolition.