Vampireville

Ellen Schreiber · Chapitre 2 sur 17

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Vampireville

La (presque) grande évasion

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La (presque) grande évasion

 

Il était temps de changer la pancarte de bienvenue officielle de ma ville pour : « Vampireville : vous serez mordus et vous nous aimerez pour l’éternité ! »

Dullsville, la ville dans laquelle j’étais née et où j’avais grandi, n’avait plus rien de terne. Non seulement je sortais avec un vampire mais, depuis peu, deux jeunes Nosferatu nous avaient rejoints en ville. Et dire que les Dullsvilliens ne pensaient qu’à acheter au meilleur prix le dernier sac Prada ou des clubs de golf Big Bertha.

J’étais la seule mortelle à connaître le secret des nouveaux habitants suceurs de sang de la ville, et je mourais d’envie de tout déballer à Dullsville Matin, qui titrerait en une : « UNE JEUNE GOTHIQUE DÉCOUVRE LE POT AUX ROSES ! Raven Madison obtient le prix Nobel de la paix pour sa découverte des non-morts. » En dessous, une photo en couleurs me représentant aux côtés de Luna, Jagger et Alexander. Sauf qu’une seule personne figurerait sur le cliché : moi.

Ce serait le début de la célébrité. Un corbillard avec chauffeur viendrait me chercher chez moi, et mon agent m’accompagnerait à bord d’un jet privé pour ma tournée des médias nationaux. Je serais invitée sur CNN, dans le talk-show d’Oprah Winfrey et sur MTV pour faire la promotion de mes mémoires, Vampire Vixen. Mon assistant personnel ferait en sorte qu’il y ait toujours des bonbons chauves-souris dans ma loge et que les lumières y soient éteintes. Mon styliste me suivrait partout pour m’appliquer de nouveaux tatouages temporaires et autres extensions capillaires bleues, ou m’aider à enfiler les dernières robes de chez Drac Blac.

Toutefois, au lieu de raconter mes découvertes au monde entier, je devrais garder pour moi l’effrayant secret de Jagger et Luna, à savoir que les jumeaux étaient de véritables vampires.

Il n’en avait certes pas toujours été ainsi. Alexander m’avait en effet expliqué qu’à la naissance des jumeaux les Maxwell avaient rapidement découvert que Luna n’était pas un vampire comme le reste de sa famille, héritage laissé par une arrière-arrière-grand-mère mortelle. Les Sterling et les Maxwell s’étaient donc mis d’accord pour que, le jour des dix-huit ans de la jeune fille, Alexander morde Luna sur une terre sacrée pendant la cérémonie de vœux afin de la transformer en vampire, s’unissant à elle pour l’éternité. Le moment venu, cependant, Alexander, dans sa grande bonté, avait décidé de l’avenir de la jeune fille : Luna et lui passeraient l’éternité avec une personne qu’ils aimeraient vraiment. Comme Alexander avait brisé la promesse qui liait les deux familles, les Maxwell avaient envoyé Jagger à sa recherche, pour se venger. Entre-temps, Luna s’était laissé mordre par un autre vampire, mais, comme l’événement n’avait pas eu lieu sur une terre sacrée, elle n’était encore liée à personne. Et puis elle avait rejoint Jagger à Dullsville où elle comptait bien, avec l’aide de son frère, choisir un mortel pour en faire son compagnon éternel.

Je savais qu’en révélant la véritable identité des jumeaux je risquais de compromettre la sécurité d’Alexander et de le perdre pour toujours. Alors je renonçai à faire la couverture de Gothic Girl et décidai de rester discrète.

L’ironie de l’histoire, c’était que je devais convaincre Trevor, c’est-à-dire celui qui avait laissé courir la rumeur que les Sterling étaient des vampires, qu’il ne s’était pas trompé et qu’il figurait en première place sur la liste des futures victimes du dangereux duo formé par Jagger et Luna. Si personne ne me répugnait plus que Trevor, je ressentais néanmoins le besoin impérieux de le mettre en garde contre le danger qu’il courait. Pire encore, si quelqu’un d’aussi mauvais que Trevor devenait un vampire, alors Dullsville tout entière serait menacée chaque nuit.

Au drive-in, Alexander et moi avions mis à profit la projection de Cercueil Blues pour faire croire à Jagger que j’avais été mordue et que j’étais devenue un vampire. Quelques jours plus tard, à la fête foraine, quand Alexander et moi nous étions retrouvés nez à nez avec Luna, j’avais été la seule à me refléter dans les miroirs du palais du rire. Jagger croirait-il sa sœur ou préférerait-il se fier à ses propres yeux ?

— Je ne suis pas inquiet, m’avait dit Alexander pour me rassurer, en me ramenant chez moi avec la Mercedes de Jameson, son majordome. Jagger va vouloir se venger de nous en utilisant Trevor. En plus, l’incident du palais du rire est facilement explicable, et Jagger a un ego tellement démesuré qu’il n’admettra jamais avoir été berné.

— Tu penses qu’il vaut mieux continuer à faire comme si j’étais vraiment un vampire ? Ce serait plus facile si on allait au cimetière et que tu me mordes pour de vrai.

Alexander coupa le contact.

Je savais qu’il rêvait de vivre dans mon monde autant que je rêvais d’appartenir au sien. Lorsqu’il se tourna vers moi, je vis dans ses yeux sombres le reflet de la solitude qui le rongeait à force de vivre dans un monde mystérieux, un monde de ténèbres et de désolation.

Je plongeai mon regard dans le sien et je me demandai si je voulais réellement intégrer un monde qu’Alexander rêvait de fuir. Ou bien étais-je juste en train de traverser une mauvaise passe ? Pour le moment, cependant, la question ne se posait pas, car la voiture était garée devant chez moi, en terre profane, et Alexander avait décidé pour moi.

— Je commencerai par ne plus aller au lycée, réfléchis-je tout haut. Puis je remplacerai mon lit par un cercueil et je dormirai toute la journée avec des lunettes de soleil sur le nez. Je ne me réveillerai qu’à l’heure du dîner. On mangera des steaks bien saignants et on fera la fête au milieu des tombes. Je vais adorer être un vampire !

Il me regarda et posa la main sur mon genou.

— J’ai déjà causé suffisamment de dégâts dans ta vie, dit-il doucement. D’abord il y a eu Jagger, et maintenant il y a Luna. Il est hors de question que je te laisse chambouler ta vie de famille et tes études.

Frustré, il coinça ses cheveux derrière son oreille, et sa boucle scintilla dans le clair de lune.

— Ne dis pas ça. En entrant dans mon existence, tu m’as apporté la vie. L’aventure. La complicité. L’amour.

Son regard triste s’alluma.

— Peut-être, mais si tu ne te comportes pas normalement, tes parents, tes amis et toute la ville se poseront des questions.

Je rongeai mes ongles noirs.

— C’est déjà le cas, rétorquai-je.

Un sourire charmant éclaira son visage. Puis il fronça les sourcils.

— Par ailleurs, poursuivit-il, tu as la chance de pouvoir aller au lycée, contrairement à moi. À moins qu’il ne soit déjà trop tard, c’est là que tu trouveras Trevor. Tu auras l’occasion d’essayer de le convaincre de se tenir à l’écart de Luna.

Une bouffée de fierté me réchauffa le cœur.

— Tu veux dire que tu me confies une mission secrète ?

— Oui, tu seras une drôle de dame gothique.

— Et si Jagger apprend que je continue d’aller au lycée ? Il va trouver ça bizarre que je sorte en plein jour, forcément. Je n’ai encore jamais vu de vampire au lycée de Dullsville.

— C’est justement pour ça que Jagger et Luna n’en sauront jamais rien. Puisqu’ils se cacheront du soleil, ils ne te verront jamais sur les pelouses du lycée, me rassura-t-il.

— Oui, mais Trevor et ses copains de l’équipe de foot risquent de le leur dire.

— Ils n’auront aucune preuve, et Jagger ne croit que ce qu’il voit. Il m’a bel et bien vu te mordre au drive-in. Ou faire semblant de te mordre… (Alexander me raccompagna jusqu’à la porte. Il se pencha sur moi et m’embrassa longuement.) Pendant que tu seras en cours, je dormirai et je rêverai de toi.

Il me souffla un baiser, remonta dans la voiture et démarra. Quand je me retournai une dernière fois pour lui faire un signe de la main, il avait déjà disparu.

Cette nuit-là, dans mon lit, je tâchai de calmer mes nerfs à vif. Je fermai les yeux et imaginai Alexander seul dans sa petite chambre, nous peignant tous les deux le soir de la fête foraine avec Korn super fort en musique de fond.

Je me demandai comment il faisait pour garder son calme, sachant que Luna et Jagger étaient en ville. Je ne pourrais pas revoir mon amour de vampire avant le prochain coucher de soleil. Pendant qu’il dormirait, je retournerais au lycée et je retrouverais Trevor.

Le matin venu, les rayons puissants et brûlants du soleil se faufilèrent entre mes rideaux et me réveillèrent. Je refermai correctement ces derniers, remontai ma couette au-dessus de ma tête et essayai de me rendormir. En vain. Ma mission m’obsédait : protéger ma Némésis contre le vampire qui voulait lui sucer le sang.

J’étais en train de fouiller dans mon placard à la recherche de vêtements à mettre pour le lycée lorsque j’entendis un Klaxon.

— Becky est là ! lança maman depuis la cuisine.

— Elle a toujours dix minutes d’avance ! me plaignis-je en enfilant un collant rayé blanc et noir.

Ma meilleure amie avait l’habitude de se lever avec le soleil mais, depuis qu’elle sortait avec Matt, l’ancienne ombre silencieuse de Trevor, elle voulait arriver encore plus tôt au lycée.

Un autre coup de Klaxon.

— Tu vas passer les six prochaines heures avec lui ! grommelai-je.

— Raven ! appela encore maman. Je ne peux pas t’accompagner, aujourd’hui, j’ai une réunion.

— Je sais ! Je descends dans une minute !

En vérité, si Alexander m’avait attendue tous les matins devant les gradins du terrain de foot du lycée, j’aurais moi aussi fait sonner mon réveil à cinq heures trente. Tandis que j’enfilais une minijupe noire et un tee-shirt déchiré « Donnie Darko », je ne pouvais penser qu’à mon bel Alexander dormant dans sa chambre plongée dans l’obscurité. Cette journée ensoleillée, je la passerais sans lui.

Becky klaxonna de nouveau pendant que je maquillais mes yeux fatigués et cernés avec du fard et de l’eye-liner anthracite. J’attrapai enfin mon sac à dos, fis « au revoir » à maman et montai à bord du pick-up de ma copine.

— Je vais débrancher ce Klaxon illico presto ! bougonnai-je en prenant place à côté d’elle.

— Je suis désolée, c’est juste que…

— Je sais, je sais. « J’ai rendez-vous avec Matt devant les gradins avant le début des cours… »

— Je deviens embêtante ?

— Je serais comme toi si Alexander m’attendait au lycée au lieu de Trevor Mitchell.

— Merci d’être si compréhensive.

Becky doubla un car de ramassage scolaire jaune rempli de préadolescents en route pour le collège. Plusieurs élèves s’agglutinèrent derrière les vitres. Certains me dévoraient des yeux, tandis que les autres me pointaient du doigt et se moquaient de moi. Le contraire m’aurait étonnée et perturbée ; cette scène se répétait tous les jours.

— À propos de Trevor… J’ai des infos croustillantes sur lui.

— Combien, sur l’échelle des ragots ?

— Je dirais neuf et demi sur dix.

— Je t’écoute, dis-je en vérifiant mon maquillage de goule dans le miroir cassé du pare-soleil.

— Il a une petite amie.

— Tu parles de Luna ? demandai-je en repliant le pare-soleil.

— Luna ? répéta-t-elle, sans comprendre.

— Euh… je veux dire… lunatique. Elle doit être complètement lunatique pour sortir avec lui. Enfin, peu importe. Qui te l’a dit ?

— Matt. Apparemment, Trevor aurait été vu avec une gothique à la fête foraine. J’ai cru qu’il parlait de toi, jusqu’à ce qu’il précise qu’elle avait les cheveux tout blancs.

— Une gothique ? C’est ce que disent les gens ?

Elle hocha la tête.

— Oui. Ils disent aussi qu’elle est canon. Ce n’est pas ce que dit Matt, bien sûr, mais c’est ce que pensent tous ses potes de l’équipe de foot. Tu connais les garçons ; dès qu’il y a une nouvelle…

— C’est bizarre. Normalement, Trevor méprise les filles qui ne portent pas les couleurs du lycée.

— Ouais, mais celle-ci est à ses pieds. Elle est persuadée d’avoir trouvé son prince charmant. Elle et son frère le vénèrent. On dirait qu’en plus d’être le capitaine de l’équipe de foot Trevor est devenu celui des gothiques. Il a tellement la grosse tête qu’elle risque d’éclater. Elle doit lui plaire, continua-t-elle, mais c’est toi qu’il aime vraiment. Il est amoureux de toi depuis notre enfance, tout le monde le sait. Comme il ne peut pas t’avoir, il se contente de la deuxième plus belle.

Je levai les yeux au ciel et fis mine de suffoquer.

— Merci pour le compliment, dis-je, sarcastique.

— La bonne nouvelle, c’est que Trevor va peut-être arrêter de te harceler.

Si Trevor devenait un vampire, sa morsure serait encore pire que ses aboiements.

— Elle a assisté à l’entraînement de l’équipe de foot, hier soir. Elle était là pour encourager Trevor, évidemment, expliqua Becky.

— Ah bon ? C’est ce que je craignais, justement.

— Ce que tu craignais ?

— Euh…, bredouillai-je. Je craignais que Trevor redevienne populaire. On s’est quand même donné beaucoup de mal pour révéler au monde sa vraie nature.

— Sans Matt à ses côtés, plus personne ne s’intéresse à ce qu’il dit ni à ce qu’il fait.

— Mais qui sait ce que… ?

— On a notre propre vie, maintenant, affirma fièrement Becky. On se fiche complètement de la sienne !

Je regardai par la vitre et réfléchis à la rivalité qui m’opposait à Trevor depuis l’école maternelle. Au fond de moi, je savais que Becky avait raison, mais j’étais partagée. Même si je détestais Trevor, même si j’étais amoureuse d’Alexander, une petite part compétitrice de moi-même ne voulait pas que Trevor soit populaire ni qu’il ait une petite amie. Vampire ou non.

Becky et moi arrivâmes en retard au stade. Matt était en train de descendre des gradins, les écouteurs de son iPod collés dans les oreilles. Becky courut à sa rencontre comme s’il débarquait d’un navire de guerre.

Je rejoignis le couple baveux.

— Hum ! toussai-je en tapotant sur l’épaule de Becky.

Ils interrompirent leur étreinte digne d’une pub pour la Super Glue.

— Becky m’a appris que Trevor avait une petite amie, commençai-je.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, protesta Matt en regardant bizarrement sa petite amie.

— Becky m’a aussi dit que cette petite amie avait assisté à l’entraînement, hier soir.

— Ouais. Mais je croyais que, lui et toi, c’était terminé.

— Ça l’est, mais j’aime bien les ragots. Ils sont repartis ensemble ? demandai-je.

— Elle était avec un type bizarre qui portait un bonnet en laine noire. Il t’aurait plu. Tout pâle avec plein de tatouages. Quand on est sortis des vestiaires, ils étaient déjà partis.

Matt ajusta son sac à dos, prit Becky par la main et se dirigea vers le lycée.

— Eh ! tu as trouvé Trevor changé ? insistai-je.

— En tout cas, il n’avait aucun tatouage, répondit Matt en riant.

— Non, je veux dire : tu ne l’as pas trouvé plus pâle que d’habitude ? assoiffé ? les yeux rouges ?

Il réfléchit pendant quelques secondes.

— Il a dit qu’il ne se sentait pas très bien, se rappela-t-il. Pourquoi t’intéresses-tu tant à Trevor ?

Le couple amoureux me regarda d’un air intrigué, attendant ma réponse.

Soudain, la sonnerie retentit.

— J’adorerais rester avec vous pour bavarder, mais vous savez comme j’aime la ponctualité, mentis-je avant de prendre mes jambes à mon cou.

Pendant les trois premiers cours, comme j’étais préoccupée par ma nécessaire rencontre avec Trevor, j’essayai de me distraire en rêvant à Alexander. J’écrivis nos noms dans mon journal : « Raven Madison + Alexander Sterling = amour éternel ». Et j’entourai le tout de roses noires.

Quand arriva l’heure du déjeuner, au lieu de retrouver Becky et Matt sur les gradins, je passai le campus au peigne fin à la recherche de Trevor.

Ma Némésis n’était ni sur le terrain de foot, ni dans la salle de gym, ni sur les gradins où ses copains footeux mangeaient leurs sandwichs au filet mignon.

— Où est Trevor ? demandai-je à une pom-pom girl occupée à refaire ses lacets.

Elle détailla ma tenue avec un mépris non dissimulé, me toisa comme si elle était la reine et moi un vulgaire serf venu souiller son château. Elle ramassa ses pompons rouge et blanc et tourna les talons comme si elle avait déjà perdu suffisamment de temps.

— Tu n’as pas vu Trevor ? insistai-je.

— Il est chez lui ! aboya-t-elle.

— Tu veux dire que j’aurais pu rester chez moi aussi ?

Si je m’étais levée ce matin-là, c’était uniquement pour le rencontrer.

Elle me considéra longuement avant de lever les yeux au ciel.

Je lui lançai un regard noir et m’imaginai un instant en véritable vampire. Je me transformerais en une chauve-souris terrifiante, tourbillonnerais autour d’elle pendant qu’elle crierait à pleins poumons, puis je m’emmêlerais dans ses cheveux blonds soigneusement coiffés.

— Ouais, il est malade, expliqua-t-elle en m’examinant comme si j’étais moi aussi contagieuse.

Malade ? Matt avait dit que, la veille, Trevor était un peu pâle, qu’il ne se sentait pas très bien. Mon cerveau fonctionna à plein régime. Malade comment ? À cause de la lumière du jour ? d’une gousse d’ail ? Jagger et Luna avaient peut-être déjà réussi à le convaincre de les suivre dans le cimetière de la ville. À l’heure qu’il était, Trevor dormait sans doute dans un cercueil rouge et blanc.

Il fallait agir vite.

J’avais passé la majeure partie de ma vie à m’introduire en cachette dans divers endroits et à en sortir : ma maison, le manoir, l’école primaire, le collège. Mais j’étais toujours une simple mortelle et je n’avais pas le pouvoir de me transformer en chauve-souris ; je n’avais donc d’autres choix que de marcher, escalader ou percer un tunnel.

Le principal Reed louait les services de vigiles pour surveiller les deux entrées du campus et empêcher les gamins de sortir à l’heure du déjeuner pour sécher les cours de l’après-midi. Le lycée de Dullsville était devenu un second Alcatraz. Bientôt, le conseil d’administration voterait des crédits pour creuser des douves et les remplir d’eau glaciale et de requins mangeurs d’hommes.

Au lieu d’essayer de m’éclipser sans me faire voir, je devais trouver un moyen de sortir au vu et au su de tout le monde.

J’ouvris la porte du cabinet de Mme William, l’infirmière, où je trouvai trois jeunes gens en train de tousser, de renifler et d’éternuer. Ils me regardèrent tous comme si c’était moi la malade.

Je compris que cela risquait de prendre plus de temps que prévu. Autant attendre la fin des cours…

J’étais en train de coucher quelques notes dans mon journal « Olivia Outcast » lorsque Mme William, l’archétype de l’infirmière des posters accrochés sur les murs des dispensaires, déboula dans la salle d’attente. Exposée aux rhumes saisonniers, aux allergies et aux explications vaseuses, l’infirmière William était peu sensible aux nez humides. Avec son physique de déménageuse, elle aurait pu déchirer son tensiomètre en contractant le biceps.

— Teddy Lerner, lut-elle sur sa liste. C’est ton tour, ajouta-t-elle avec un sourire Colgate.

— J’ai besoin de vous voir le plus vite possible, intervins-je en me levant et en me tenant l’estomac. Je ne pourrai pas attendre beaucoup plus longtemps…

Teddy me regarda fixement, le nez aussi rouge que celui de Rudolph. Puis il éternua. Je me sentis presque mal pour lui, mais je savais qu’il avait juste besoin de Kleenex et d’un bol de bouillon de poule. Si je ne retrouvais pas Trevor Mitchell très rapidement, il n’y aurait bientôt plus de sang à sucer dans le corps des habitants de cette ville.

— D’accord, Raven.

L’infirmière, tout comme M. Reed, le principal, m’appelait par mon prénom, car elle m’avait reçue dans son cabinet à de très nombreuses reprises.

Je la suivis dans son bureau, petite pièce stérile où l’on trouvait les habituels pots emplis de bâtonnets en bois, rouleaux de pansements, Cotons-Tiges extra-longs et lit de camp bleu.

Je m’assis sur une chaise métallique devant le bureau de l’infirmière.

— J’ai des frissons partout depuis que je me suis levée ce matin, geignis-je.

Elle examina mes yeux avec une lampe torche de poche.

— Oui… (Elle mit son stéthoscope dans ses oreilles.) Inspire profondément, me dit-elle en posant son instrument sur ma poitrine.

Je respirai doucement, puis fis semblant d’éternuer et toussai si fort que je faillis m’arracher les poumons.

Elle écarta précipitamment son stéthoscope de mon torse.

— Intéressant…

Mme William ouvrit son armoire vitrée et produisit un thermomètre auriculaire ainsi qu’un embout jetable afin de me prendre la température.

Une minute plus tard, elle m’annonça le résultat :

— C’est bien ce que je pensais.

— Je suis malade ?

— Je crois que tu souffres de « contrôlite aiguë » ou peut-être du syndrome « je-n’ai-pas-fait-mes-devoirs ». Ce sont des maladies très fréquentes au printemps.

— Je me sens super mal !

— Tu as besoin d’une bonne nuit de sommeil, c’est tout.

— Je crois que j’ai besoin de rentrer chez moi, rétorquai-je en toussotant. Vous voulez me garder ici contre ma volonté, alors que j’ai mal au ventre, à la tête et à la gorge, affirmai-je en parlant du nez.

— Je ne peux pas te laisser partir parce que tu n’as pas de fièvre, assena-t-elle en rangeant son thermomètre dans son armoire.

— Et la médecine préventive, alors, ça ne vous dit rien ?

— Il est vrai que tu m’as l’air fatiguée ; tu n’as pas dû beaucoup dormir. Bon, il faut que je demande l’autorisation au principal, ajouta-t-elle avec un soupir d’épuisement.

Génial. J’adorais briser de nouvelles règles.

J’allai porter à M. Reed le mot écrit par l’infirmière.

J’éternuai et toussai bruyamment.

— Raven, tu as explosé ton quota d’absences pour cause de maladie, commença-t-il en compulsant mon dossier. Sur cent quarante jours de classe, tu as déjà demandé à t’absenter cent trente fois.

— La cent trente et unième fois pourrait être la dernière.

— Force m’est d’avouer que tu n’as pas très bonne mine, finit-il par dire en signant mon autorisation de sortie.

— Merci…, répondis-je, sarcastique.

Je ne pensais pas être si convaincante…

— Je suis vraiment désolée, Raven, s’excusa maman en garant le 4 X 4 dans l’allée. Ça m’embête beaucoup de te laisser toute seule à la maison, mais cette réunion est prévue depuis des mois.

Elle m’accompagna jusqu’à la porte et me serra furtivement dans ses bras avant que je rentre à l’intérieur.

— C’est marrant, dis-je, je me sens déjà mieux.

Je refermai la porte, attendis que la voiture de maman s’engage sur la chaussée et entrepris aussitôt de rassembler mes détecteurs de vampire : de l’ail déshydraté et le miroir de poche de Ruby White, l’employée d’Armstrong Voyages. Puis je fonçai chez Trevor.

Rien d’étonnant à ce que les vampires ne supportent pas la lumière du jour. Je recherchais moi aussi l’ombre bienfaitrice des arbres et des quelques nuages qui défilaient au-dessus de ma tête, et j’avais hâte que les chaudes ténèbres de la nuit m’enveloppent. Ma peau pâle cuisait littéralement sous le soleil brûlant lorsque j’arrivai en pédalant devant la demeure des Mitchell, passant derrière une camionnette « Ferguson & Fils, Peinture » garée devant le garage à quatre portes. Je posai mon vélo contre la véranda et appuyai sur la sonnette. Le chien se mit à aboyer dans le jardin.

Comme personne ne venait ouvrir, je sonnai de nouveau.

Soudain, un petit homme aux cheveux blancs sortit du garage en portant une échelle.

— Monsieur Ferguson ! Bonjour ! Vous savez si Trevor est chez lui ?

Le vieil artisan me regarda bizarrement.

— C’est moi, Raven, dis-je en retirant mes lunettes de soleil.

— Ah ! Raven. Tu ne devrais pas être au lycée ? demanda-t-il.

— C’est la pause-déjeuner.

— Je croyais qu’ils ne vous laissaient plus sortir à l’heure du déjeuner. De mon temps, il n’y avait pas de pause et…

— C’est vrai ? J’aimerais beaucoup que vous me parliez de cette époque, mais je n’ai pas trop le temps…

— C’est dommage, je viens de déposer mes fils pour leur pause, justement. Si j’avais su que tu venais…

— C’est très gentil à vous, mais c’est à Trevor que je veux parler.

— Tu as mal choisi ton jour ; il n’a pas bougé de sa chambre depuis le lever du jour.

Depuis le lever du jour ?

— Oh ! ça prendra juste une minute ! lançai-je en me dirigeant vers le garage.

M. Ferguson posa son échelle.

— Raven, je ne peux pas te laisser entrer.

— Mais pourquoi ? Ce n’est que moi…, geignis-je.

Ignorait-il que j’étais en mission spéciale pour sauver Dullsville ?

— Non, Raven. Je suis venu ici pour travailler, et je n’ai pas envie de perdre un client.

Une règle de plus à briser.

Je pris un air de chien battu, ce même air que je prenais quand je voulais convaincre papa de me laisser sortir tard le soir, mais le vieil homme était intransigeant.

— Les Mitchell devraient rentrer vers 17 heures.

— Alors je reviendrai plus tard, répondis-je. Heureuse d’avoir pu vous parler.

Je retournai à mon vélo pendant que M. Ferguson portait maladroitement son échelle jusqu’à sa camionnette. Il me tournait le dos ; je n’aurais que quelques secondes pour agir. Je me faufilai dans le garage, passai derrière une vieille Bentley et ouvris la porte de la buanderie. L’atmosphère de la maison était saturée d’une odeur de peinture. Le sol de la cuisine fraîchement peinte en jaune tournesol était bâché. Si je n’avais craint de me trahir, j’aurais bien félicité M. Ferguson pour son travail soigné.

Je courus vers le vestibule.

Je n’étais venue chez Trevor qu’une seule fois, pour fêter son cinquième anniversaire, et ce uniquement parce que toute la classe avait été invitée. Mes parents répétaient souvent que les maisons de leur enfance leur paraissaient beaucoup plus petites aujourd’hui. En effet, je n’avais plus l’impression d’être dans un château… Juste dans un simple manoir. C’était la différence entre une élève de maternelle et une lycéenne. M. Mitchell possédait la moitié de Dullsville, et Mme Mitchell passait ses journées à faire du shopping.

L’entrée était haute comme un immeuble de trois étages. Le balcon en marbre était flanqué de deux majestueux escaliers en bois qui formaient un demi-cercle autour d’une fontaine. Sur la gauche s’ouvrait une vaste salle à manger surplombée d’un lustre aux innombrables cristaux et accueillant une table de verre et douze chaises tapissées de beige. Le style était semblable à celui de la salle à manger du manoir des Sterling, mais sans les toiles d’araignées. Sur la droite, le salon, plus grand que ma maison tout entière, ressemblait à une galerie d’art africain et contenait assez de statuettes de fertilité pour repeupler tout le pays.

Je me rappelai m’être tenue à cet endroit exact quand j’avais cinq ans, le jour de cette fameuse fête d’anniversaire. Pendant ce qui m’avait paru des heures, mes camarades de classe avaient couru dans tous les sens en gloussant et en faisant comme si je n’étais pas là.

Ensuite, on nous avait fait sortir dans un jardin grand comme un terrain de football, où nous attendaient un clown, un manège et un poney. Pendant que mes camarades dansaient, chantaient, se promenaient à dos de poney, j’étais restée seule dans le patio jusqu’à ce que Trevor ouvre un à un ses cadeaux soigneusement empaquetés et déballe ses voitures Hot Wheels, ses Lego et ses ballons de football en mousse. Alors Mme Mitchell lui avait tendu un paquet noir orné d’un nœud tout aussi noir préparé par mes soins.

Trevor avait éventré la boîte pour en sortir une figurine de Dracula toute neuve. Son regard s’était éclairé et il s’était exclamé :

— Waouh !

Sa mère l’avait encouragé à faire passer son cadeau pour le montrer. Les yeux écarquillés, fier, il l’avait confié à sa voisine affublée de couettes.

— On dirait Raven ! avait crié cette dernière.

— Beurk ! je suis sûr qu’il a des poux ! s’était exclamé un autre camarade avant de lui rendre la figurine.

Le joli sourire de Trevor avait cédé la place à une affreuse grimace. Il m’avait fait les gros yeux, avant de jeter le jouet dans sa boîte.

J’avais passé le restant de la journée seule, assise dans le patio, pendant que les autres mangeaient des gâteaux et des glaces.

Le souvenir de cette journée me donna la nausée. Je m’arrêtai un instant et me demandai si, au lieu de monter dans la chambre de Trevor pour le prévenir des intentions de Luna, je ne ferais pas mieux de repartir d’où j’étais venue.

J’entendis quelqu’un tourner la poignée de la porte de la buanderie.

Je montai quatre à quatre les marches de l’escalier grandiose et dépassai plus de portes qu’il n’y en avait dans le plus grand palace de Las Vegas. Après avoir jeté un coup d’œil dans un million de chambres et de salles de bains dans un couloir long comme une piste de stade olympique, je me retrouvai devant une dernière porte.

J’ignorais ce qu’elle dissimulait. Trevor dormait depuis le lever du soleil. Selon des sources concordantes, il était malade et pâlichon. S’il avait été mordu, je courais un risque non négligeable.

Mais je n’avais pas le choix. Je vérifiai que l’ail était bien dans mon sac.

Je frappai doucement à la porte.

Comme personne ne répondait, je tournai lentement la poignée et ouvris. Je retirai mes lunettes de soleil et ma capuche, puis je me glissai à l’intérieur.

La lumière du couloir éclaira la chambre. Les rideaux sombres étaient soigneusement tirés, ce qui pouvait confirmer l’hypothèse de la transformation de Trevor.

Mon cher footballeur devait avoir son décorateur d’intérieur personnel ; sa chambre aurait pu figurer en première page de Jeune architecte magazine.

Près des rideaux, un ordinateur au moniteur géant trônait sur un bureau blanc modulable. D’un côté de la pièce, un gigantesque écran plasma occupait le mur tout entier. En dessous, un salon de rêve pour ado : un futon rouge, un flipper orné de footballeurs et un baby-foot.

Enfin, vision d’horreur, j’avisai un lit king size bleu nuit avec une cage de football pour tête.

C’était à vomir.

La tignasse blonde de Trevor dépassait de sous sa couette.

J’aurais bien aimé refaire son lit en portefeuille ou lui plonger la main dans de l’eau chaude, mais je préférai fouiller dans son bureau. Je n’y trouvai cependant que des crayons non taillés, un cadenas et quelques piles déchargées.

J’ouvris deux portes et me retrouvai devant une boutique de sport plutôt que devant un placard d’adolescent. Tout près de là, d’innombrables médailles et coupes de football trônaient sur une étagère en verre, tandis que des rubans, joueurs de football encadrés et autres articles tirés du Journal du lycée de Dullsville étaient accrochés au mur. Je passai le doigt sur une coupe dorée immaculée et remarquai un objet poussiéreux caché derrière : une figurine de Dracula vieille de plus d’une décennie.

Pendant quelques secondes, une douce chaleur envahit mes veines glacées. Jusqu’à ce que Trevor s’agite derrière moi.

Je me rapprochai de lui sur la pointe des pieds et m’immobilisai. Le sportif au teint normalement hâlé ressemblait à un déterré. Toutefois, même malade, Trevor restait beau. Parce qu’il avait ce physique, parce qu’il avait une bonne frappe de balle, sa vie était plus facile que celle de ses camarades, et cela me donnait la nausée.

Je ne m’expliquais pas qu’un sportif snobinard comme lui soit attiré par une gothique telle que Luna. Était-ce parce qu’elle lui courait après ? ou pour se rapprocher de moi ? Ou alors ma Némésis avait-elle trouvé le grand amour ? Force m’était d’admettre que cela m’intéressait, ce qui ne laissait pas de m’intriguer.

J’ouvris mon sac, en sortis le miroir de Ruby et, les doigts tremblants, je le dirigeai vers Trevor. Soudain, celui-ci se retourna et le petit boîtier me tomba des mains. Je me ruai aussitôt par terre pour le ramasser.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il, la voix tout enrouée.

Je m’allongeai par terre le long de son lit et respirai le plus doucement possible.

— Jasper ? C’est toi ?

Je soulevai sa couette bleue pour me glisser sous le lit, mais, au lieu de trouver un vaste espace vide, je butai contre un énorme tiroir. Comme s’il n’avait pas assez de place dans son placard…

Je n’avais nulle part où me cacher. Il ne me restait plus qu’à passer au plan B.

— Salut Trevor, dis-je en me relevant.

Il sursauta et lâcha un cri inarticulé.

— Eh ! qu’est-ce que tu fiches là ? s’écria-t-il en se redressant.

— Je voulais juste…, bafouillai-je en ramassant le miroir et en le fourrant dans mon sac.

— Comment es-tu entrée ?

— C’est ta nounou qui m’a ouvert la porte, le taquinai-je. Franchement, une nounou, à ton âge…

— Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ? insista-t-il en passant sa main dans sa tignasse blonde ébouriffée.

— On m’a dit que tu étais malade.

— Et alors ?

— Je voulais voir si tu avais besoin de quelque chose.

— Tu es folle, ma parole !

— On est censés venir en aide à un malade dans le cadre de notre cours d’initiation à la médecine.

— Merci, mais je n’ai besoin de rien, et surtout pas de ton aide.

— Ce n’est pas à toi d’en juger. Pour commencer, je crois que tu as besoin de prendre un peu le soleil, expliquai-je comme une Mary Poppins gothique. Ce n’est pas forcément pour me déplaire, mais je trouve qu’il fait quand même très sombre, ici.

Je me dirigeai vers sa fenêtre et entrepris de tirer les lourds rideaux.

— Arrête ! se plaignit-il en se protégeant les yeux.

Je continuai et tirai les rideaux jusqu’au bout.

— Fiche le camp de ma chambre, espèce de malade ! cria-t-il en plissant les yeux.

J’attendis de voir comment il allait réagir. Allait-il se recroqueviller ou se mettre à fondre sous mes yeux ?

Trevor réagit bel et bien, mais pas comme je m’y attendais. Il se leva, et son visage n’était plus pâle, mais rouge de colère.

— Dégage ! Retourne dans la grotte qui te sert de maison ! Tu as souillé ma chambre par ta présence.

J’attrapai le pot d’ail dans mon sac et le lui tendis.

— Qu’est-ce que c’est ?

— De l’ail. Ça aide à nettoyer le système. Respires-en une bouffée, ajoutai-je en me rapprochant de lui.

— Fous le camp avec ton truc, espèce de monstre !

Trevor n’eut pas le mouvement de recul que j’avais pu observer chez Alexander lorsque je l’avais exposé à de l’ail déshydraté par mégarde. En revanche, il était encore plus en colère.

Je pris un stylo et une page dans un bloc « Hello Batty ».

— Bien…, commençai-je comme une infirmière complétant le dossier d’un patient. As-tu embrassé quelqu’un ces quarante-huit dernières heures ?

— De quoi je me mêle ?

— Je dois remplir ce questionnaire pour savoir si ta maladie est contagieuse. Tu n’as pas envie de contaminer ta petite amie Luna, n’est-ce pas ?

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu es jalouse ?

— Bien sûr que non, répondis-je dans un éclat de rire.

— Je comprends tout, maintenant, dit-il d’un ton qui se fit soudain plus cajoleur. Voilà pourquoi tu es venue chez moi, dans ma chambre…

Il fit un pas dans ma direction.

— Tu rêves, mon pote.

— Tu ne supportais pas de me voir en compagnie de Luna, poursuivit-il dans un sourire.

— En toute honnêteté, je ne supporte pas de te voir tout court.

— Je le savais ! Je l’ai vu dans tes yeux à la fête foraine.

Il se rapprocha davantage.

— Oh ! non. Ce n’est pas du tout ce que tu as vu dans mes yeux.

J’essayai d’examiner rapidement les deux côtés de son cou, mais il se méprit sur mes intentions, vint tout contre moi et se pencha pour m’embrasser.

Je le maintins à distance avec mon carnet « Hello Batty ».

— Eh ! lâche-moi !

— Mais, je croyais que tu étais venue pour…

Je levai les yeux au ciel.

— J’ai besoin de savoir si tu as été mordu par quelqu’un ou quelque chose !

— Bien sûr que non. Écoute, personne ne saura jamais rien de ce qui s’est passé dans cette chambre…, chuchota-t-il d’un ton plein de sous-entendus.

— Bien, alors mon travail est terminé, dis-je en me précipitant vers la porte. Prends deux biscuits pour chien et, surtout, ne me rappelle pas.

Immobile, Trevor me considéra avec lassitude et incompréhension.

— Ah ! oui, repris-je en ouvrant la porte. Surtout, reste éloigné du cimetière.

— Je suis malade, pas encore mort.

J’enfourchai mon vélo et je filai chez moi. J’étais soulagée que Trevor ne soit pas un vampire. C’était une bonne nouvelle pour la ville et pour moi.

Le soir venu, j’étais couchée dans mon lit, sous les couvertures.

— Ça m’embête vraiment de te laisser encore toute seule, se plaignit maman, mais il y a une fête en l’honneur de ton père au country club. Avec la journée que j’ai eue, j’ai vraiment l’impression de t’avoir négligée.

— J’ai un peu dormi et je me sens beaucoup mieux.

— Billy est chez Henry. On passera le chercher après la cérémonie.

Dès que j’entendis la BMW de papa s’éloigner de la maison, je sautai de mon lit tout habillée et fonçai vers le manoir.

Alexander était dans sa chambre où, pensif, il regardait par la fenêtre. Lorsque je frappai à sa porte, son humeur changea du tout au tout. Il m’accueillit avec un long baiser et, pendant un instant, j’oubliai complètement la Némésis de mon enfance et cette Luna, pourtant si dangereuse.

— Il faut qu’on fasse quelque chose, dit soudain Alexander, m’arrachant brusquement au nuage sur lequel je flottais pour me faire retomber dans un monde de ténèbres.

— J’aurais bien deux-trois choses à te suggérer à ce sujet. On reste chez toi ? proposai-je, taquine. À moins que tu ne préfères faire la fête dans le kiosque ?

Mais Alexander ne souriait pas.

— Je te parle sérieusement.

Alexander me manquait tellement durant la journée que j’étais folle de joie de l’avoir retrouvé. J’étais excitée par les nouvelles aventures de la ville que j’appelais désormais « Vampireville », mais je regrettais aussi que Jagger et Luna nous empêchent, Alexander et moi, de passer des moments romantiques ensemble.

— Maintenant que nous sommes ensemble, j’ai du mal à penser à autre chose qu’à toi. Toute la journée, j’ai attendu ce moment avec impatience.

— Je sais, moi aussi, dit-il dans un soupir, mais tant que Jagger et Luna seront dans les parages nous n’aurons pas de répit. Tu as vu Trevor ?

— Oui, répondis-je en m’affalant dans son fauteuil usé. Il est resté chez lui parce qu’il était malade.

— Malade ? répéta-t-il, méfiant. Il est déjà trop tard ?

— Non. Heureusement, Luna n’a pas encore eu l’occasion de plonger ses canines dans son cou. Il est grippé, c’est tout.

— Super ! s’exclama-t-il, soulagé. (Il se pencha sur l’accoudoir du fauteuil et redevint grave.) S’il était chez lui, malade, comment as-tu pu le voir ?

— Euh…, hésitai-je en me détournant.

— Tu n’as quand même pas… ?

— Eh bien…

— Tu es allée chez lui ? toute seule ? insista-t-il en me regardant durement.

— Non, il y avait un ouvrier chez lui, expliquai-je en jouant avec les fils défaits du fauteuil.

Alexander se mit à genoux et me prit par la main.

— Raven… je ne veux pas que tu te retrouves toute seule avec lui. S’il n’est pas un vampire, Trevor reste un vautour.

— Je sais. Tu as raison, répondis-je en fondant sous son regard noir.

Quand mes parents se montraient trop protecteurs avec moi, cela m’ennuyait. Avec Alexander, c’était différent ; je trouvais cela sexy.

— Promets-moi…

— Je te le promets.

— Bien. à mon avis, ils doivent attendre le bon moment pour s’occuper de lui.

— Ce serait quand même ironique. Trevor, qui déteste tout ce qui est gothique, deviendrait un vampire, et moi, qui en rêve depuis toujours, je resterais humaine.

— L’important c’est d’être qui tu es pour les bonnes raisons, dit-il en me caressant la main avec douceur.

— Certes…

— En plus, poursuivit-il en se levant et en se dirigeant vers la lucarne, Trevor n’a pas la moindre idée de ce que Luna lui réserve.

Je le rejoignis et me blottis contre lui sur le rebord poussiéreux de la fenêtre.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je.

— Il faut trouver un moyen de les renvoyer tous les deux en Roumanie.

— Avec un pieu en fer ? une torche ?

Alexander secoua la tête, pensif.

— Je pourrais leur obtenir un tarif préférentiel chez Armstrong Voyages ? suggérai-je en tripotant une déchirure sur ma botte en cuir. On pourrait expliquer à Jagger et Luna que leurs parents se languissent d’eux, qu’ils exigent leur retour immédiat.

— Pour le moment, on ne sait même pas où ils sont, rétorqua-t-il, frustré. Ils se cachent quelque part dans les ténèbres.

— Alors éclairons les ténèbres : leurs défenses n’existeront plus, proposai-je.

— Bonne idée.

— Ah bon ? (Étais-je soudain devenue un génie ?) Mais comment ?

— Il ne s’agira pas d’éclairer les ténèbres…, reprit-il en se glissant plus près de moi. Mais de priver Jagger de la chose qui garantit sa sécurité où qu’il soit.

Je le regardai sans comprendre.

— La chose qui le protège des humains, des autres vampires et du soleil…

— Oui ? l’encourageai-je.

— On doit trouver son cercueil.

— Waouh ! ce serait parfait ! Il n’aurait plus nulle part où se cacher.

Alexander sourit, enthousiasmé par son plan.

— Attends, repris-je, Jagger ne peut-il pas dormir dans un lit, comme toi, avec les rideaux tirés ? ou se cacher dans une grange ? Toi tu ne dors pas dans un cercueil.

Alexander me lança un regard désolé et presque honteux.

Il se leva et poussa son vieux fauteuil, révélant une toute petite porte. Il fouilla dans sa poche arrière et produisit une clé toute simple.

— Eh bien, si, justement, murmura-t-il.

Il tourna la clé, ouvrit lentement la porte, puis entra dans un passage sombre et poussiéreux.

Là, posé dans l’ombre, se trouvait le secret d’Alexander : un simple cercueil noir entouré de quelques poignées de terre. À côté trônait une petite table en bois avec une bougie à moitié brûlée et un portrait de moi aux couleurs douces.

— Je ne savais pas que…, lâchai-je, le souffle court.

— C’était le but.

— Mais, et le lit ?… Il est toujours défait.

— C’est là que je me repose et que je rêve de ce que serait ma vie si j’étais comme toi.

Je lui pris la main et la tins tout contre moi.

— Tu n’as pas besoin de cacher quoi que ce soit, poursuivis-je en plongeant mon regard dans ses yeux solitaires.

— Je sais. Je me le cachais à moi-même.

Alexander referma à clé la petite porte, dissimulant encore une fois sa personnalité torturée.