Vers le cœur de l'Amérique
Une Sieste et Ses Suites
Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement, ce qui est toujours désagréable, il faut, après s’être éloigné suffisamment du point où l’on désire revenir, prendre comme règle de tourner à chaque nouveau chemin, toujours à droite ou toujours à gauche. Mon vieux système, ce jour-là, me ramena, au bout de plusieurs heures, dans les jardins de Lindenhurst. On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait, et même les herbes du chemin. Il m’était agréable de fouler, le long des sentiers du nouveau monde, les petits trèfles et les plantins qui bordent les chaussées européennes. Ils souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.
Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils invitent à s’asseoir.
Pourquoi pas? L’air est doux, et la course fut longue. Et bientôt je m’endormis, ayant comme dernières impressions, une brise caressante, soulevant de larges feuilles aux berceaux des vignes chargées de grappes noires, et balançant des poires d’or aux rameaux inclinés des arbres.
A mon réveil, une petite table de jardin était devant moi, toute dressée. Pour assiettes, des feuilles; pour mets, des fruits. A ce service se reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces petites mains de bonnes fées qui avaient discrètement apporté leurs dons, où donc étaient-elles? Ma surprise avait des témoins, et des témoins incapables de cacher leurs sentiments. Des rires étouffés partirent de derrière un buisson, et je vis venir à moi une petite fille brune, de sept ou huit ans, pouvant bien être la fille d’un jardinier, et une blonde du même âge, avec de larges yeux bleus et des boucles d’or dévalant sur ses épaules. Celle-là, visiblement, était de la grande maison.
Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. Je croquais des poires savoureuses et des raisins au goût de muscat. Et je me délectais à entendre ces voix fraîches parler anglais. Je leur racontai une histoire; elles dirent: «encore une», et cela devint une série.
—Voulez-vous venir prendre le thé dans ma maison? dit alors celle qui avait les yeux bleus.
—Très volontiers, et à quelle heure?
—A cinq heures.
A l’heure indiquée, Mary vint me prendre par la main et me conduire à sa demeure. Car elle avait une maison sous bois, une maison de poupée; mais dans laquelle on pouvait entrer. Avec un peu de bonne volonté, je parvins à m’introduire par la porte. Et le charme de l’enfance envahit ma pensée. Grâce à une suffisante diplomatie, mes jambes furent casées sous la jolie petite table verte, et en avant la causerie! Par la fenêtre, on voyait la forêt où couraient quelques chevreuils, sans crainte. Le soleil envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient parmi les ombres des feuilles, sur la nappe blanche. Dans la chambre proprette, il y avait un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs poupées des mieux élevées nous tenaient société. Nous causions comme deux grandes personnes ou comme deux enfants, comme vous préférerez. Les enfants sont, dans le monde, les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous autres, toujours quelque chose nous trouble à l’arrière-plan. L’enfant vit pleinement sa vie et la prend absolument au sérieux. Le mieux que les grands puissent faire, c’est de rester enfants ou de le redevenir.
Une des joies de mon voyage a été ce five o’ clock tea chez Mary.
Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de lui raconter encore une histoire! Non. Je lui racontai donc une histoire de plus, et ce fut un moment de contentement paisible, exquis. Certainement, le plaisir de l’enfant à entendre raconter, ne pouvait pas dépasser celui que j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son âme entière, comme les bois écoutent les sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.
SÉJOUR A LA MAISON BLANCHE
LE PRÉSIDENT.
Dès la fin de juillet, le Président m’avait invité à venir à la Maison Blanche pour le 26 septembre «_To dine and spend the night_.»
J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre. Et je me trouvais à la veille. J’allais donc voir l’homme dont la personne s’est conquis dans le monde entier une si vive sympathie et une admiration si sincère. Et la proximité de l’entrevue me donnait à la fois de la joie et de l’angoisse. Quelle impression me produirait le contact personnel? Et lui, qu’éprouvera-t-il à voir de tout près celui qu’il avait bien voulu honorer de loin, pour son œuvre de semeur et ses idées.
Je relus certains passages de ses livres, me rappelai ses actes, me répétai ses bonnes lettres dont chacune avait été pour moi un événement du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la figure de celui chez qui j’allais.
Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison Blanche, le 26 septembre, vers la fin de l’après-midi.
La demeure présidentielle est un bâtiment de style grec aux lignes simples, tout blanc et situé au milieu de jardins immenses. Au delà de ces jardins se trouve le monument de George Washington. Il affecte la forme d’un obélisque colossal dont le jet droit monte comme le symbole d’une grande idée. On entre à la Maison Blanche ainsi que dans une maison privée. Point de garde militaire. L’impression dominante est celle de simplicité. Pour ma part, cette absence complète de faste me produisit plus d’effet que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en fait d’exhibition de force et d’autorité autour de la demeure des souverains.
Comme habitation, cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les familles des Présidents ont eu à se plaindre du manque de confort. Mais la Maison Blanche est maintenant un monument historique. Aucune demeure splendide, aucun palais, quelque riche et beau qu’il soit, ne pourra jamais la remplacer.
Un domestique me conduisit dans ma chambre. Vers les huit heures, je fus averti que le Président me faisait demander.
Je le trouvai avec Mme Roosevelt dans les salons du rez-de-chaussée où sont les portraits des anciens présidents. Il vint à moi les bras tendus. Un instant après, nous étions à table, au nombre de quatre: le Président, Mme Th. Roosevelt et Mme Roosevelt-West, de New-York. C’était le dîner intime.
—Où sont les boys? dit le Président.
—Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit quelqu’un.
—Qu’ils viennent tout de même dire bonjour à M. Wagner.
Et je vis venir deux jeunes garçons de neuf à onze ans, visiblement fatigués d’une longue course, et dont les yeux présageaient qu’ils dormiraient bientôt.
—J’ai une très importante question à vous poser, dis-je à l’un d’eux: Quand vous dormez, est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés?
—Je ne sais pas, répondit-il, après un moment, puisque je dors.
Le Président rit de bon cœur de cette réponse, la seule qui fût bonne à donner, et les jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit.
—Nous eussions été plus satisfaits, dit le Président, de vous recevoir à Oysterbay, notre home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je vous eusse proposé, et vous auriez été homme à accepter, de passer une nuit au dehors à dormir sous les grands arbres. Vous auriez vu trois familles de nos cousins, vivant dans notre voisinage, et leurs enfants et les nôtres au complet, en tout une troupe de dix-sept.
J’exprimai mon regret au Président de n’avoir pu profiter d’une si charmante occasion de connaître tous les chers siens, et l’espoir qu’un jour ou l’autre cette occasion se représenterait.
J’avais, dès les premières salutations, transmis au Président des États-Unis les compliments personnels dont notre Président, M. Émile Loubet, avait bien voulu gracieusement me charger, lorsque je fus lui présenter mes hommages avant mon départ.
Maintenant la conversation s’engageait sur la multitude des sujets qui nous intéressaient: questions d’éducation familiale et culture de l’esprit public; rapports sociaux; relations internationales et bonne volonté internationale; questions religieuses.
Nous parlions tour à tour français, allemand, anglais. A un moment donné, mettant en commun des réminiscences du répertoire de poésie allemande, nous fîmes des citations de divers «Lieder» et en particulier de Vater ich rufe dich!
Sur le terrain des sentiments de famille, je trouvai le Président inépuisable de tendresse et de filial respect. C’est avec émotion et presque les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui touche au sanctuaire du foyer. Il l’appelle la pierre angulaire de l’humanité. En cela, je le reconnus immédiatement comme un homme de cœur en qui la fibre humaine essentielle est d’une sensibilité et d’une puissance saisissantes. Parlant de ses sentiments religieux, il dit: «Je suis très attaché à ma vieille Dutch Reform-church, et je suis en même temps de l’Église universelle.»
Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce qui peut contribuer à renforcer la bienveillance mutuelle et la cohésion des citoyens ne le laisse indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui toutes les finesses de la pensée sont familières, il s’intéresse cependant avant tout aux idées pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles de devenir une nourriture largement répandue. Il aime répéter que ce qui importe à la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup moins l’existence de quelques caractères isolés, d’une extraordinaire hauteur, qu’une bonne moyenne générale dans l’esprit public. Le nerf, l’énergie individuelle, le sentiment de la responsabilité sociale, une décision primordiale de marcher droit et de ne pas se laisser détourner, voilà ce qu’il apprécie avant tout, en y joignant une large disposition sociable qui consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit, par égard pour le prochain.
On ne saurait s’exprimer d’une façon plus sympathique à l’égard d’un peuple, que le Président, à bien des reprises, ne s’exprima à l’égard du nôtre. Il estime qu’avec un peu plus de clairvoyance, les nations civilisées de ce temps auraient de grandes chances d’éviter les guerres et d’établir leurs affaires sur ce principe, que les intérêts profonds des peuples sont identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes, arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir entre elles le régime de l’entente amiable, elles pourront même empêcher les autres de troubler la paix universelle.
Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie du Président, telle que je l’ai vue. Sa figure, d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la photographie ou à la peinture. Tous ses portraits le trahissent en le figeant dans l’immobilité. Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut s’en faire une idée. Chacune de ses paroles s’accompagne d’une expression particulière du visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent, avec un jeu de physionomie typique, c’est le mot: exactly. C’est un vivant
qui se met simplement et entièrement dans chacune de ses manifestations.
L’abord est bienveillant et sans façon. Point de signes, même légers, annonçant le grand personnage. Ce n’est pas seulement la simplicité démocratique. C’est la large et accueillante simplicité humaine. On sent un homme qui est à toutes les hauteurs: égal aux plus grands, proche des plus humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme à le voir ainsi, car c’est le signe de la vraie grandeur que d’être naturel, dépourvu de prétentions, oublieux des petites précautions de vanité que certains emploient pour donner du relief à leur personne.
Le Président des États-Unis est un homme tout simplement, un des exemplaires qui honorent le plus notre vieille famille. Il donne l’impression d’une force concentrée, d’un ressort tendu. On le sent prêt à faire, sur l’heure, l’effort définitif, à payer de sa personne si la cause le réclame. Au-dessus de sa table de travail, il est représenté à cheval franchissant un obstacle. C’est l’image de son beau tempérament, généreux, vaillant, entreprenant, dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est devant mal faire. Car c’est un scrupuleux autant qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus armé par la Constitution que la plupart des souverains constitutionnels, a la délicatesse de conscience d’un enfant: c’est un honnête homme, pour dire le seul mot juste. Vous ne lui ferez jamais choisir les sentiers tortueux; s’il choisit d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera tout droit.
Avec cela il voit très clair et ne se fait pas d’illusions. Il connaît la vie et les hommes, et les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais il sait que cette victoire doit être le prix de la lutte journalière contre les éléments de décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup réfléchi. Son corps, assoupli et aguerri, capable de toutes les fatigues, habitué aux privations, est à son service comme un bon cheval qui ne peut rien refuser à son maître. Pendant qu’il est assis, tranquille, à deviser avec des amis, il ne fait point l’impression du bourgeois confortable.
Son repos est une préface à l’action. Il sait que le combat est la loi de la vie. Mais il ne combattra jamais que le bon combat. Et c’est pour cela que ce combatif est un pacifique. Ceux qui l’accusent d’impérialisme ne le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien d’agressif ni de menaçant.
S’il veut une Amérique forte, c’est afin de n’être pas à la merci du bon plaisir d’autrui et de pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui. Pacifiques et indomptables, c’est leur caractère.
L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas une maison de souverains parmi les plus vieilles, les plus légitimement affectionnées dans leur pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde et aussi large que la personne et la famille du jeune Président des États-Unis. Tous les âges, toutes les classes sociales le vénèrent. On dirait qu’il est l’ami principal de chaque famille. Sa parole a une autorité inouïe sur tout le territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité bruyante et superficielle, mais par l’effet d’un ascendant tranquille et authentique. Aux dernières élections, tout effort tenté contre lui a tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection triomphale, l’équité de son jugement et son absence de rancune politique convertissent à lui ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il représente la meilleure Amérique. Il a mieux qu’une politique, il a un idéal, et cet idéal est conforme aux plus nobles traditions comme aux plus sérieux intérêts d’avenir de la République. Les destinées du pays sont en bonnes mains.
Je considère comme un extraordinaire privilège d’avoir pu passer de longues heures paisibles sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui s’intéressent aux destinées universelles de la famille humaine, c’est un grand soulagement de cœur que de rencontrer au centre vital d’un grand peuple, d’un peuple dont l’influence se fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère de cette trempe, un cœur de cette bonté, une si belle et si compréhensive intelligence. Dans un de ses discours, le Président avait dit: «We hold that the prosperity of each nation is an aid, not a hindrance for the prosperity of other nations».
Je me rappellerai toujours des paroles comme les suivantes, qui doivent être citées et retenues, et sur lesquelles je termine: «Reading your books makes me feel more clearly than ever, that fundamentally there are just the same needs for us, on this side of the water as for you on the other. We are all alike at bottom, in needing to cherish the same virtues and to war on the same evils. The brotherhood of nations is no empty phrase[4].»
[4] En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que jamais, qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous, de ce côté de l’eau, que pour vous, de l’autre. Nous avons tous le même but, qui est de chérir les mêmes vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité des nations n’est pas une phrase creuse.
MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE
Après le dîner, par une température douce et une nuit de lune claire, dont les rayons, caressant au loin les arbres et les gazons, mettent en évidence le jet blanc du monument de Washington, la causerie se prolongeait sous la galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée vers les jardins. Le Président introduisit un visiteur qui venait d’arriver, et dit ensuite: Voici un collaborateur qui vient s’occuper avec moi de mon élection… «We have some fighting.» Il avait dit déjà, en faisant allusion à la campagne qui battait son plein: «Si je suis élu, je resterai avec satisfaction; si je ne le suis pas, je quitterai mon poste avec le sentiment d’y avoir fait mon devoir.» Après un moment, le Président se retira, ainsi que le nouveau venu.
Dans le salon familial où Mme Théodore Roosevelt nous pria ensuite de monter, le premier mot que dirent ces dames fut celui-ci: Parlons français; nous aimons tant votre langue. En effet, ces dames s’exprimaient avec une aisance parfaite. La conversation roula sur la France, sur plusieurs côtés ignorés et fort intéressants de notre vie nationale, vie de famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu connues à l’étranger; je m’aperçus que mes interlocutrices prenaient de l’intérêt et du plaisir à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis: «Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes ces choses, à la première occasion, une conférence détaillée, pour vous toutes seules».
Oh! non, répliqua la Présidente, à une telle conférence nous inviterons beaucoup de monde; tous nos amis de Washington qui savent goûter une conférence française. Et quel titre donnerez-vous à cette conférence?—Tout simplement celui-ci: «_La France inconnue._»
Et il fut entendu que je donnerais cette conférence lors de ma deuxième visite à Washington, à la fin de ma tournée, en novembre.
Puis la conversation prit un tour entièrement familial. Des questions me furent posées sur la composition de ma famille et l’âge des enfants.
Quand on est loin des siens, on éprouve une grande douceur à en parler.
Il fut parlé ensuite d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis une quantité de photographies artistiques d’après lesquelles il me fut facile d’avoir une idée de la vie charmante de simplicité que l’on mène là-bas.
Le lendemain, au déjeuner, le Président dit: «Je suis au courant de ce que vous avez comploté hier au soir avec ces dames: une conférence à la Maison Blanche sur la «France inconnue». Mais n’aurons-nous pas une conférence publique à Washington?
—Justement, on est en train de l’organiser. C’est l’Union chrétienne des jeunes gens de la ville qui en prend l’initiative.
—Très bien; en ce cas que ces Messieurs veuillent bien choisir un local pouvant servir de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et je viendrai moi-même, vous présenter au public.
Après le déjeûner nous fîmes une promenade à travers les jardins. Je vis les rosiers auxquels Mme Roosevelt donne ses soins elle-même, et la conversation se continua.
Vers les neuf heures, je quittai la Maison Blanche.
Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes fils du Président. J’avais fait un bout de causerie avec eux, le matin, dans le Hall du rez-de-chaussée où ils sculptaient des marrons en forme de figures humaines. Et l’un d’eux m’avait dit: «C’est vous, Monsieur, qui avez écrit des histoires et des farces pour amuser les enfants; nous ne comprenons pas le français, mais maman nous les a traduites.»
Maintenant, tête nue, en simple blouse de coton bleu, avec quelques livres sous le bras, ils se rendaient à l’école publique.
Pour ma part, je partais, le souvenir plein de cette journée et m’en remémorant les détails. Le Dr Radclyffe, pasteur de l’église que fréquentait autrefois le Président Lincoln, me fit faire un tour à travers Washington et les parcs. Quand il me montra son église, je remarquai que tout le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux banc demeurait et semblait ressortir par sa couleur plus sombre: c’était le banc de Lincoln.
Quelques instants après, visitant la magnifique bibliothèque de Washington, nous nous trouvions dans la rotonde centrale d’où partent dans tous les sens les salles remplies de livres, et nous examinions l’ingénieux mécanisme par lequel on reçoit les volumes, quelques minutes après les avoir demandés. Un silence religieux régnait par ces espaces studieux, garnis de lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s’isoler, avaient la tête prise entre les deux mains et se bouchaient les oreilles avec les pouces. Tout à coup, sur un balcon supérieur, j’aperçois un groupe de savants français, retour de St-Louis, parmi lesquels se détachait la barbe noire de mon ami Jean Réville. Le plaisir de voir, à cette heure et d’une façon tellement inattendue, ce bouquet de doctes compatriotes, m’arracha un cri spontané de surprise et de contentement.
Cette bruyante explosion de joie patriotique fit quelque peu scandale parmi les lecteurs absorbés dans leur attention muette. Je fis amende honorable au bibliothécaire, témoin de l’incident, et des sourires indulgents me prouvèrent que ma transgression était pardonnée.
«DRIVE» A CORNWALL-ON-HUDSON
A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman Abbott, directeur de la revue «Outlook». C’est une des figures les mieux connues en Amérique. Non cependant qu’il ait la physionomie typique de l’Américain moyen, soigneusement rasé et vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une tête d’ascète au front lumineux, agrandi par la calvitie du sommet de la tête. La figure, plutôt pensive et douce, est relevée par une couronne de cheveux blancs et une longue barbe. On se le représenterait volontiers dans une cellule. C’est un grand travailleur qui a écrit beaucoup de livres, se tient au courant de la philosophie et de la critique et connaît bien l’Europe où il est venu souvent. Mais ce qui le caractérise particulièrement, c’est dans sa personne, sa parole, la forme de sa pensée, une limpide et bienveillante simplicité. Le calme du sage et sa souriante bonté se reflètent sur sa figure. «Je voudrais vous faire voir, m’avait-il écrit en août, un coin de vie rurale et de vie simple chez nous.» Donc, le 29 septembre, nous partions sur un des grands steamers qui font le service de l’Hudson. A peine sortis du port de New-York, la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis son manteau de brume, et nous naviguions sur une eau grise, entre d’invisibles rivages. Puis la nuit enveloppa le paysage, et c’est par une complète obscurité qu’une voiture nous emporta vers «The Knoll», demeure familiale des Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes dans la blanche lumière d’une gentille maison de bois, où nous reçut la figure souriante de Mrs Abbott, l’exact pendant de son mari, avec ses traits d’aïeule fins et un peu pâlis.
Après une soirée passée en longues causeries, dans une maison qui constitue un véritable centre intellectuel, par les membres de la famille et leurs amis, tous livrés aux travaux de l’esprit, curieux de musique, d’art et de tout ce qui concerne le mouvement de la pensée et de l’action bonne dans le monde, nous prîmes du repos dans de jolies chambres à coucher, claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement de quelques gravures, comme il fait bon d’en regarder, soit qu’on se lève soit qu’on se couche, images pleines de sens et de haute humanité et qui vous communiquent toujours une bonne force. Je me suis souvent, dans la vie, aperçu du fait que les maisons avaient une âme. Celle qui nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.
Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur qui s’était emparé du temps, la veille, se passa. Les collines sortirent fraîches et lumineuses des vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. Et bientôt, emportés par des routes accidentées, ce fut une course idéale, sans poussière ni chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott guidait d’une main exercée.
A son joli arabe noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire pour faciliter la course. Mais il nous fit observer que cet auxiliaire, qui faisait tous les jours autre chose entre d’autres mains, était un cheval de louage quelconque, tandis que son petit cheval noir à lui avait une individualité.
Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine ramassé entre deux longs plis de terrain, et cultivé par une famille amie. Nous pûmes à l’aise en examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie, au-dessus de la place où se suspendent les harnais, on voyait, tracées sur les poutres, de belles inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient des principes d’ordre et de bonne tenue. Nous vîmes la laiterie propre et fraîche. La pièce principale où se conserve le lait n’a pas de plancher, mais une eau pure et froide y court sur de menus cailloux polis. Dans cette eau, les jattes de lait et de crème sont posées.
Le lait est, en général, très bon en Amérique. Il s’en fait une grande consommation. Beaucoup de gens l’emploient comme boisson de table. On vend même dans les gares et les restaurants, du lait baratté dont la légère acidité est fort agréable au goût et qui rafraîchit pendant les chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les tables. Et tout cela est généralement très frais. Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa petite provision de glace.
Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons les jardins. Hélas! quoique nous ne fussions que fin septembre, une nuit de gel rigoureux avait grillé toutes les plantes délicates. C’était lamentable à voir.
Au sortir du jardin, entre les lignes molles des collines boisées, où l’automne mettait son or et sa pourpre, dans la féerie flamboyante des feuillages rouges, un sentiment de grande paix vous gagnait. Quelle différence avec le bruit et la poussière de la cité où nous nous mouvions, la veille, à la même heure!
Une courte visite à la maison d’habitation nous fit voir un intérieur confortable aux pièces vastes, boisées, garnies de livres. Autour du perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient une sorte de garde très champêtre. Pour monter en voiture, comme pour en descendre, une large pierre sert de degré intermédiaire entre la terre et le marchepied plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, qui évite aux voyageurs de faire une trop large et trop pénible enjambée, se retrouve partout et fait partie de ces mille détails qui indiquent le savoir-vivre pratique.
Une demi-heure après, nous étions dans les plantations de pommes du fermier Shaw à Mountainville. Cet homme de bien nous reçut au pas de sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une colline, dans un verger immense. A perte de vue sur le gazon, s’alignaient des pommiers en haut vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, paille enluminée de grenat. Il y en avait à foison. Les branches basses, pareilles à des mains, semblaient les offrir et dire: «goûtez-nous!»
On ne doit jamais négliger une bonne occasion. Comme je mordais dans ses fruits à belles dents, M. Shaw me dit en souriant: vous aimez donc les pommes?—Beaucoup, lui répondis-je, et les vôtres ont un goût exquis…
Or, plusieurs mois après, de retour dans ma maison, je reçus, un jour, une caisse de pommes venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et restèrent jusqu’à Pâques aussi fraîches qu’au premier jour. Et je pensais, en les croquant, aux penchants des collines automnales, aux gros rouge-gorges américains qui ont la taille des grives de France et qui chantaient ce jour-là dans les buissons, et à la bonne figure de M. Lyman Abbott, dont les coursiers noirs, guidés d’une main sûre, nous emportaient par des paysages variés, où de temps en temps miroitait, au tournant d’une colline, la vaste nappe d’argent de Hudson-River.