Vers le cœur de l'Amérique

Charles Wagner · Chapitre 21 sur 22

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Vers le cœur de l'Amérique

Vision de Fleuves

Le train de nuit suivait sa route ardente, entre Chicago et Minneapolis.

Déjà, dans chaque sleeping-car, les nègres diligents avaient installé les lits. Les voyageurs étaient couchés. D’aucuns accordaient la basse de leur ronflement au chant des roues sur les rubans vibrants des rails.

La tête appuyée sur l’oreiller et tournée vers la vitre, je voyais fuir, en un pâle rayon lunaire, les plaines immenses où l’argent des lacs sans nombre alternait avec la silhouette brune des terres et les lignes sombres des bois. Façon commode de voyager et de considérer les paysages! Des sites à peine entrevus à travers le blanc voile des vapeurs, la pensée insensiblement glisse vers le souvenir ou le rêve…

Une vision immense passa dans mon esprit. La vue récente des chutes du Niagara en formait le début. Avec un fracas de tonnerre, la cataracte glauque et blanche précipitait à l’abîme les avalanches de ses vagues sans fin et de ses bouillonnantes écumes. C’était comme une course échevelée, vers le gouffre de myriades de flots dont chacun, au bord du précipice, jetait son cri au moment de prendre son élan.

De l’intarissable chute d’eau, renouvelant sans cesse les merveilles de ses larges nappes et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel, peu à peu je passai à la vision d’une cataracte de blés d’or. Ce changement de décor était dû, sans doute, à une influence locale. Ne roulions-nous pas à travers l’immensité des plaines où germent et mûrissent chaque année des moissons de céréales, pareilles, par leur étendue, à des mers où des épis jaunes promènent leurs houles?

N’allions-nous pas à Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune Mississipi tourne des milliers de meules? Un large fleuve, un fleuve de blés d’or, poussait vers elle ses flots intarissables, charriant dans leurs flancs le pain des hommes.

Après ce symbole de richesse nationale, ma fantaisie moitié somnolente, moitié éveillée, en contempla un autre. Par les champs du Texas lointain, une coulée fantastique de coton neigeux descendait, pareille aux nappes immaculées de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux extrémités de la terre de quoi filer du fil et tisser des tissus, du beau linge pur et blanc qui fait la joie des yeux.

Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut remplacé par un torrent de sang qui allait éclaboussant ses rives. C’était le récent souvenir de l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement elle ne fit que passer.

Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de fumée, d’une ville cyclopéenne assise entre des collines de charbon, je vis jaillir une source d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des grondements d’orage. Des étoiles bleues, vertes et or tourbillonnaient au-dessus de sa marche triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient de longs serpents de feu, dont de noirs cyclopes armés de marteaux assujétissaient au loin les anneaux sur le sol, pour en faire des sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait dans les villes, surgissant en charpentes, en armatures, se jetant en travers des cours d’eau et des bras de mer, pour soutenir les tabliers des ponts, se transformant en machines, en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable créateur de merveilles.

A ce moment—était-ce l’effet de tout cet acier en fusion?—je ressentis une soif brûlante qui me tira de ma rêverie.

Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait heureusement de quoi calmer cette soif. Une provision de belles pommes aux joues rouges étaient là. A mesure que je les réduisais en cidre frais, le sens de la réalité me revenait.

Mais je me rendais d’autant mieux compte que je venais d’avoir une sorte de vision où la richesse prodigieuse de l’Amérique était figurée par des fleuves non mentionnés sur les cartes.

FORTERESSES AMÉRICAINES

Ces forteresses ne contiennent ni canons ni explosifs, et cependant c’est en elles que résident la force et la puissance de l’Amérique, les armes de résistance et de combat qui ont affirmé son influence. Elles ont leurs assises dans le cœur et l’esprit des citoyens; mais, plus que basées sur le roc, elles me paraissent inébranlables.

La première est la foi religieuse, si profondément enracinée dans la mentalité américaine, qu’elle en détermine en quelque sorte la physionomie. Elle la marque d’une empreinte que le souffle matérialiste et irréligieux ne saurait effacer et qui se retrouve encore dans le grand sérieux et l’activité généreuse d’associations qui se tiennent à l’écart de toute croyance religieuse, comme les sociétés de culture éthique. Son influence profonde et calme s’impose jusqu’à cette masse indifférente ou profane, nouvellement débarquée, et dont les racines ne plongent pas dans les traditions du pays. Même les gestes superficiels des êtres de routine et la dévotion intéressée des hypocrites ne sont point capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature si accusée, se vérifie si souvent dans le contact social ou familial, que sa réalité ne saurait être révoquée en doute. L’Amérique est doublement religieuse, et par atavisme et par conviction. Elle porte en elle les forces concentrées et unifiées de la fidélité pieuse aux traditions et de la libre et personnelle communion avec la réserve permanente des vérités.

Aussi, quand les grandes occasions de la vie nationale sont consacrées par un culte, ou que les hommes d’État invoquent des sentiments religieux, ce n’est point de la convention, mais l’expression d’une pensée vive; et quand les citoyens et les enfants de la grande République chantent le chant national, il est une strophe que l’on sent vibrer avec une émotion plus sainte encore que toutes les autres, c’est celle où il est dit: O God our King!

La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique juste, tolérante, respectueuse de la foi des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un souvenir et une formule, elle devient cassante, exclusive, dure aux convictions d’autrui, méprisante des croyances non officielles.

L’anathème est le bâton menaçant, aux mains des vieilles doctrines décrépites.

La deuxième forteresse américaine est la Foi à la Liberté. Oh! il ne l’ont pas bâtie en un seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent le drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement acceptée, mais proclamée comme une loi de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps et de la peine à la construire. Mais désormais elle est fondée, et personne n’y touchera. Notre vieille Europe nous montre des États dont toute la politique consiste à empêcher le développement normal des hommes et des institutions. La loi y prend la forme d’une prohibition systématique, l’initiative y est taxée d’indiscipline; l’indépendance d’esprit, de crime de lèse-tradition. L’administration publique y passe le temps à veiller à ce qu’il ne se passe rien de neuf. La peur de la liberté y est non seulement le commencement, mais la somme de la sagesse.

L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme elle croit en Dieu. Mais de même qu’elle croit au Dieu des autres, au droit sacré que possède chacun de l’adorer et de le concevoir à sa façon, elle croit à la liberté des autres. Et sa foi robuste sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne pas le culte de la Liberté, parce que des abus odieux ont démontré les inconvénients d’une trop large indépendance. Elle ne musèle pas les honnêtes gens, parce que les criminels et les enragés mordent leur prochain. Elle ne masque pas le soleil, parce qu’il produit des ombres.

En politique, en religion, grand air, liberté, franchise pour tous.

Champ illimité à l’initiative individuelle. Dès l’enfance et dès l’école, le caractère est encouragé. Chacun y est provoqué à donner sa mesure totale, à oser être, à s’affirmer dans la plénitude de son originalité. On ne lui demande qu’une chose: respecter le droit du voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité implacable. L’Amérique ne pardonne point les péchés contre la liberté. Si grands et puissants que puissent être ceux qui accaparent à leur profit la part et la liberté de tous, leur sort est fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous les coups répétés tirés de la forteresse de la Liberté, leurs bastions sont réduits en poudre.

La troisième forteresse est la bonne foi. Ne me faites pas dire qu’il n’y a pas de coquins en Amérique. Dans un concours international, elle battrait peut-être le record par un choix de coquineries inédites. Mais il suffit d’échanger un certain nombre de lettres, d’avoir des relations un peu variées, de causer ou collaborer avec la population courante, pour être immédiatement frappé de son respect pour la parole donnée. Ils ont de la conscience, et une conscience si loyale qu’elle se fait jour à travers les plus étranges manœuvres de la corruption. Ce que plusieurs, et parmi les meilleurs éléments, peut-être, dans certains pays considèrent comme une formule de politesse, une promesse en l’air, serait là-bas un manque de sincérité. Ils trouvent plus humain de refuser carrément que de donner, par fausse pitié, des promesses vaines.

Pas de compliments, de circonlocutions, de démonstrations superflues!

Les affaires les plus graves se traitent souvent en quelques mots, Cette bonne foi a quelque chose de rassurant et de communicatif. C’est un appel perpétuel à votre propre sérieux. Elle éveille la confiance et en même temps engage la responsabilité.

Certains mots très souvent répétés m’ont toujours paru comme une sorte de monnaie courante de la mentalité d’un peuple. Il est un mot que vous entendez très souvent prononcer aux États-Unis, quand vous racontez une histoire, fournissez un renseignement ou exposez une opinion. Ce mot est: «_is that so?_» Il est dit sur un ton de confiance et de bienveillance, et en même temps, il est si sincèrement interrogatif, qu’il est certainement le plus simple et vigoureux appel possible à la loyauté.

*

La quatrième forteresse est le respect de la femme; non cette exagération, heureusement exceptionnelle, où tombent certains Américains, qui traitent leur femme comme une poupée de grand prix, mais ce sentiment de déférence et d’égards, qui met au cœur des jeunes gens et des hommes un culte chevaleresque pour la femme, et que je considère comme un des éléments les plus solides dans le bagage moral d’une société.

A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes filles circulent librement, d’un bout du territoire à l’autre. La conscience publique est leur meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque de respect. Ainsi leur indépendance et leur personnalité sont mieux à même de se développer.

Une part de l’esclavage de la femme provient de cette servitude où la tiennent chez nous les usages reçus. Quelle sujétion pour nos jeunes filles de ne pouvoir sortir seules, quel témoignage de méfiance envers l’élément masculin de la population ou envers elles-mêmes! Et quelle plaie publique! Un virus corrupteur en émane, dont les effets néfastes se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature, au foyer familial.

Rien ne réconforte comme de voir la puissance que fait rayonner à travers un peuple l’existence de certains principes, traduits en actes journaliers, devenus des habitudes stables. Le meilleur travail que nous puissions faire est de contribuer à créer dans l’esprit public un certain nombre de ces convictions fondamentales auxquelles s’appuie la mentalité de la foule. Que les forteresses tiennent bon, où se conservent l’énergie vitale, la bonne volonté, l’intégrité, la foi!

UN DINER DE HÉROS

L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible embryon d’armée permanente, on peut bien dire qu’en temps de paix, sa force militaire est invisible.

Rien ne l’annonce. On ne voit ni soldats ni officiers nulle part.

Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir rencontré une occasion d’assister à une réunion exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième assemblée annuelle de la médaille de la Légion d’honneur. Le lieu de rendez-vous était Atlantic City. M. John Wanamaker, ayant à porter le toast du Président de la République, au banquet final, me proposa de l’accompagner, ne serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan, cette ville composée d’hôtels et de villas, bâtie de toutes pièces en peu d’années.

J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le major général O. O.

Howard, commandeur pour 1903-1904.

Les armées de terre et de mer étaient représentées. Pas moins de sept généraux et deux cents officiers et soldats prirent place autour de la table.

Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur, dont la médaille n’est accordée que sur un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est nécessaire d’avoir accompli un acte d’héroïsme personnel. Voici à ce sujet une petite citation empruntée au toast porté par le général L.-G. Estes.

«Dans le fracas des charges de cavalerie, dans le tonnerre des duels d’artillerie, dans les assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les possibilités des forces humaines. Soutenus par la force morale du nombre, se touchant les coudes avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent des actions qui leur valurent l’admiration du monde. Pourtant, les missions des hommes de la Légion d’honneur se sont généralement accomplies dans des conditions tout à fait différentes. Volontairement, ils marchèrent à leur but, souvent seuls, toujours en face du danger imminent et de la mort. Autre chose est de faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel on ne saurait échapper, ou de courir volontairement des risques supplémentaires, dans un esprit de sacrifice patriotique…» L’attitude et les conversations des convives avaient quelque chose d’imposant par sa simplicité même. Pas d’uniformes. Toutes les conversations roulaient sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs ressuscités entre anciens compagnons qui se revoyaient après une longue séparation, pieuse mention faite des morts et amis, propos humoristiques et anecdotes gaies. Les toasts avaient le même cachet à la fois grave et de belle humeur. En général, ces messieurs entraient en matière par une petite remarque joviale ou une histoire destinée à faire rire les convives.

General Horatio C. King, ayant à porter le toast de l’armée des États-Unis et des «Sociétés militaires», commença ainsi: Surtout, ne vous figurez pas qu’ayant deux toasts à porter, je vais réclamer un temps double. Je ne vous attendrirai pas sur le sort du brave, sur la tombe de qui se trouvait cette inscription: «Ci-gît Jonathan Porter qui fut tué d’un coup de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle serviteur!» D’ailleurs, je ne suis pas très en train, ce soir. Ma fatigue est extrême, et cela n’est pas surprenant: je n’ai à peu près rien fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur le quai dans une de vos chaises roulantes, l’aimable lady, assise en face de moi.

Néanmoins, j’ai l’espérance de ne pas me montrer aussi stupide que le jeune homme à qui son patron fit le compliment suivant: «Je vous tiens pour le plus stupide compagnon de tout New-York; je suis sûr que vous ne savez même pas que Mathusalem est mort!»—«Mort! balbutia le jeune homme, mort! Je ne savais même pas qu’il fût malade!»

Il est fort naturel que la fibre patriotique soit une des plus vibrantes de toutes celles que remue une pareille séance. Mais le patriotisme américain, même celui des hommes de guerre, n’a rien de provoquant ni d’agressif. Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et il y a de quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, chargé du toast «_Our Country_».

«J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur qui tomba dans une crevasse profonde. Ses compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent: «Johnny, êtes-vous tué?» Une voix répondit de l’abîme: «Non, je ne suis pas tué, mais le choc m’a rendu muet!»

Lorsque je contemple la grandeur du sujet que je suis appelé à traiter, je suis comme ce malheureux mineur: j’en demeure muet.

Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, je me rappelle une scène de mon adolescence. Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à bord d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour, et nous eûmes sur cette côte-ci une accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il n’y avait à la place où nous sommes, qu’un phare. Maintenant, une grande cité s’est élevée, avec des édifices splendides, une population nombreuse. Cette ville du bord de l’Océan est le type du merveilleux développement de notre pays en tout sens.

Au temps de la Révolution, nous étions treize petits États, le long de l’Atlantique, et trois millions d’habitants. Quand je me baignai par ici, en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq millions d’habitants. A l’époque de la guerre de sécession, le pays comptait trente-deux États et trente-deux millions d’habitants, dont quatre millions d’esclaves. Maintenant, nous avons quarante-cinq États, plus de quatre-vingts millions d’habitants, et pas un esclave dans le pays. Ah!

nous ne devons pas seulement aimer notre patrie, mais en être fiers.

L’Amérique, une nation sans armée permanente est cependant si forte, qu’elle commande le respect à tous les autres peuples. Il semble que le Tout-Puissant ait appelé notre pays à l’existence pour révolutionner la terre et prouver à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement est celle qui dérive du consentement des gouvernés. Il y a des hommes parmi nous qui regardent l’avenir avec de sombres pressentiments et tremblent pour nos libres institutions. Il est vrai que nos municipalités sont loin d’être ce qu’elles devraient, et les histoires de corruption jusque dans des situations élevées, ne sont, hélas! que trop vraies. Les pessimistes prévoient des calamités… Mais, malgré cela, ceux qui aiment ce pays ont foi en l’avenir. La corruption de quelques municipalités leur apparaît comme certaines taches sur le soleil de nos libres institutions. Nous pouvons être tranquilles: par la vertu de la grande majorité du peuple, nous verrons ces taches effacées.»

Accentuant la note pacifique qui caractérise le patriotisme américain, l’amiral Geo. W. Melville déclare: «Il nous faut une marine, non pour faire la guerre, mais pour garantir la paix. De nos jours, si l’on veut maintenir la paix, il faut, à toute heure, être prêt à la guerre. C’est une sorte d’assurance que nous payons, et cela coûte moins d’argent et d’hommes que de faire la guerre.»

Le général Théo S. Peck, portant le toast des dames, dit: «En temps de guerre, les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont toujours appuyés sur les femmes. Dans toutes les guerres où les hommes de ce pays ont bataillé pour l’existence et le foyer, les nobles et aimantes femmes, non seulement ont donné tout ce qu’elles avaient (pères, maris, frères, fils, fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur sacrifice de tout confort. Elles ont armé les hommes pour la lutte, si bien qu’aucune souffrance ni aucune misère ne leur ont semblé trop dures.

Les femmes des États-Unis, dans la paix comme dans la guerre, marchent pour tout ce qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à faire demain des sacrifices à la nation et à son glorieux drapeau, qu’elles l’ont été dans le passé!»

Dans le toast au Président, M. John Wanamaker dit, en rappelant l’assassinat de Mac-Kinley à Buffalo: «D’une mer à l’autre, tout le pays eut un frisson d’horreur devant ce martyr immolé sur l’autel de la liberté, et tous les yeux se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley[10]. Dans la solennité d’une redoutable crise, conscient de sa responsabilité écrasante, avec une grande dignité, entouré des anciens conseillers de Mac-Kinley, cet homme ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et dans son âme, l’amour pour tout le peuple, offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd qu’il fût. Les années consacrées à l’étude et à la solitude des montagnes, lui donnaient un esprit sûr, une santé robuste; et l’héroïque soldat de San-Juan fut désigné par la confiance publique pour être l’exécuteur des intentions du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le dépositaire de la volonté des États-Unis».

[10] Théodore Roosevelt.

A tous les échos virils que cette soirée me laissa, et qui permettent de juger ce qu’il y a de sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la fois pacifique et combatif ennemi de tout militarisme et cependant foncièrement martial, j’ajouterai quelques lignes, afin d’en marquer le côté religieux. La note religieuse ne fut absente d’aucun des discours prononcés, dans la soirée, par des hommes appartenant à toutes les dénominations. A dessein, je cite un passage du Général L.-G. Estes relatif à la vertu militaire: «La valeur, le patriotisme, l’honneur, la virilité, ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le bruit du canon et ne s’écoulent point avec le sang, quand la vie s’échappe sur les champs de bataille; ils ne sont point déposés avec le corps et rendus, poussière à la poussière, cendre à la cendre. Ils ne sont point d’essence terrestre. Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit.

Et l’Esprit divin, c’est le souffle de Dieu; il porte l’emblème de l’Éternité et, comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance, patriotisme, honneur, vertu virile, sont éternels.»

Quand nous quittâmes la salle du banquet, l’Océan chantait au dehors sa vieille et mâle chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles fermes tombées de la bouche des vaillants défenseurs d’une République sans casernes ni citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi les compagnons de Grant et de Lincoln, me produisait l’effet d’un bain d’acier. Un peu de leur âme avait passé dans la mienne. Comme ils avaient raison de dire, en parlant de leur patrie: «Notre pays est destiné à être un rayonnant exemple de haute civilisation, de réconfort et d’amélioration, non seulement pour ses propres enfants, mais pour toute la famille humaine![11]»

[11] Allocution du général S. A. Mulholland.

SIMPLICITÉ AMÉRICAINE

Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision de l’Amérique gigantesque, personnifiée dans ses bâtisses monstres, ses entreprises commerciales, sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques, le luxe de certaines classes et leurs somptueuses excentricités, j’eus le sentiment d’un contraste violent, douloureux. Décidément, je portais en moi un autre monde que celui qui se révélait par cette civilisation surchauffée, étincelante de fortune ou souillée de sordide misère, et semblant se ruer de tout son effort vers la conquête des biens matériels. Certains soirs, devant des auditoires choisis où brillaient des toilettes recherchées, constellées de pierreries, une intime tristesse traversait mon âme, à l’idée que ce qui faisait la substance même et la moëlle de ma pensée pouvait servir un moment de distraction à des curiosités blasées.

*

Mais, à aller au fond même des choses, mes impressions pessimistes ne purent pas subsister devant des expériences plus réconfortantes. Parmi les épaves de Bovery mission, comme parmi la fine fleur de la société américaine, d’après une méthode qui m’est devenue une seconde nature, je suis allé partout, droit au centre humain. Le luxe et la misère sont des accidents semblables: au fond demeure l’homme. De la surface, il faut se hâter vers la substance. La substance fondamentale de «la meilleure Amérique» c’est la simplicité.

Je vois dans certains journaux anglais, allemands, français, que le signe distinctif de la vie américaine est l’artificialité. C’est juger du cœur des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs idées par la forme de leurs perruques. Des critiques ont soutenu que l’intérêt pris par le public américain à l’idée et au livre de la vie simple était du snobisme pur, du jeu de fantaisie, sans sérieux et sans sincérité. Tout cela est du jugement fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est pas un organe, une verrue n’est pas une figure.

Une artificialité très visible et à plusieurs points de vue choquante, flotte il est vrai, comme une écume à la surface de la vie américaine.

Mais l’écume n’est pas l’océan. La vie artificielle et compliquée qui sévit en Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans le caractère américain. C’est un accident. Toutefois cet accident constitue un danger, et l’un des plus grands que ce pays puisse courir. En se laissant entraîner dans la vie superficielle, cette vie, oublieuse de l’âme, dédaigneuse de la simplicité, l’Amérique est peut-être, plus que d’autres contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet la source où réside le secret de sa puissance, de sa raison d’être dans le monde, le nerf et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui m’a frappé en ma qualité d’ami. Et voyant ce danger, c’est avec une angoisse fraternelle que j’ai recueilli tous les bons symptômes capables de faire espérer que le danger sera écarté. Un mal reconnu est à moitié vaincu.

Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme se rend compte qu’il court risque de perdre le fruit de la vie par la façon anormale de l’organiser, il est bien près de changer sa méthode. Les vaisseaux suivent leurs pilotes, et les pilotes leur boussole; les nations ont pour boussole leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain est la réalisation d’une belle vie, inspirée par le souci du mieux, large et humaine, énergique et bienveillante. Sous l’agitation qui a gagné cet immense territoire, une secrète angoisse est nettement perceptible. Elle ne l’est sans doute pas chez tous également, ni surtout chez ces masses encore nouvelles et insuffisamment assimilées qui entrent comme un gros facteur troublant dans la population générale. Mais partout où l’on prend contact avec les hommes en qui se résume l’amour du pays, le souci du bien public, cette angoisse se fait jour. Elle n’a rien des inquiétudes séniles qu’inspirent aux gens établis leur égoïsme de classe et la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable et salutaire crainte de démériter qui anime la jeunesse généreuse, et perce même à travers ses fougues.

Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait qu’un pays ne vit ni par son or, ni par sa puissance militaire, ni par sa prospérité industrielle, mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont de bon, se ramènent à quelques vertus fondamentales dont l’humanité ne pourra jamais se passer. Si la source de ces vertus tarit, toute la splendeur extérieure d’une civilisation n’est bientôt plus qu’un fruit plantureux exposé à pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain en a le sentiment vif, douloureux. Cette élite, heureusement, n’est pas une exquise minorité isolée, perdue dans une masse en décadence, qui n’aurait plus pour agents actifs que les ferments de sa décomposition.

C’est une phalange, innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants et décidés, sensibles et courageux, ayant en un mot toutes les qualités d’un ferment virulent capable de pénétrer la pâte.

Ces éléments de santé publique tiennent directement à la vieille et solide tradition démocratique américaine, où se mêlent, en un si heureux dosage, le respect du passé, le conservatisme normal, et l’élan courageux vers l’avenir.

Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que lorsque je franchis le seuil d’Independence-Hall, à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire national. Bâtie au siège même du berceau des libertés américaines, datant de l’époque héroïque, elle a vu les assemblées où s’est décidé, au milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir de la nation. Parmi ces menus objets devenus des reliques populaires, dans le cadre de ces murs qui autrefois ont écouté la parole des ancêtres et maintenant la murmurent aux oreilles des petits-fils, devant les portraits de ces hommes qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus intense des émotions religieuses. Il me semblait marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient élaborés là, au creuset des grandes luttes, dans la fournaise des situations où les hommes et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce qui m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale, d’une héroïque simplicité. Des éléments condensés là, en un foyer, est fait le cœur de l’Amérique.

Une fois que l’on tient ce fil, on peut le suivre partout à travers la trame de la vie nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir pieux, sorte de relique morte, destinée à sortir de sa châsse, dans les grandes occasions seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à toutes les préoccupations de l’existence. C’est un Leitmotiv qui, à chaque instant, reparaît dans la vaste symphonie où se manifeste l’âme populaire.

Si cette âme réagit comme elle le peut et comme elle le fait déjà, largement, contre le crédit excessif que donne l’argent, et contre cette usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit être, tend à faire de lui un Roi. Si elle profite de toutes les occasions pour réhabiliter et honorer les petites gens qui savent être heureux et indépendants en limitant leurs désirs. Si la conviction se répand que le faste est un esclavage, le luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de doute que l’avenir n’appartienne à la meilleure Amérique.

Pour elle, le message de simplicité n’est pas un cri de réaction; personne de ceux qui ont pris la peine d’en apprécier le contenu ne s’y est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance et à la vigilance, un appel à l’hygiène élémentaire qui convient à la créature humaine.

Peu importe le pays que nous habitons, la langue que nous parlons, la foi religieuse ou sociale que nous professons, nous avons tous besoin de nous convertir à la simplicité. Nous risquons tous de perdre la vie, par la façon absurde de l’organiser. Quand l’accessoire marche avant l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel avant le positif, tout l’éclat extérieur dont s’entoure la vie n’est plus que le cadre magnifique du néant.

Les institutions politiques, religieuses, sociales; la science, l’industrie et l’éducation, tout l’ensemble de l’effort et du travail humain doivent contribuer à rendre l’homme plus largement homme. Mais, si nous n’y prenons garde, tout cela, au lieu d’être un instrument pour réaliser plus de justice, organiser plus d’ordre et de bonheur dans la fraternité, devient une entrave et un esclavage. L’homme succombe, écrasé sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses forces mal dirigées, ses instincts tournés en vices, son savoir en puissance de mort, sa foi transformée en fanatisme, toute fonction privée ou publique déviée de son but.

On affecte souvent de nous dire que l’homme descend du singe. Cela fait à quelques-uns un plaisir choquant; d’autres s’en affectent outre mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là matière ni à s’enorgueillir ni à se troubler. J’ai dit quelque part que je consentirais volontiers à être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu. Les chemins de l’Éternel vont de la poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse; de nombreuses et d’humbles étapes sont nécessaires. A cela, quoi d’étonnant? Peu m’importe donc le sentier par lequel je dois passer, pourvu qu’il monte.

Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe du commencement, ancêtre, au surplus problématique, mais c’est celui de la fin, produit hideux qui sortirait à la longue de la sélection de nos tares. Descendre du singe et devenir des hommes, c’est un progrès, et quel progrès! Mais être l’humanité, avoir donné naissance à Moïse, à Platon, au Christ, avoir dompté les éléments, attelé la foudre à son char, fait de l’éclair son messager, et redevenir des brutes par la férocité des sentiments, la bassesse des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence, quelle chute dans les ténèbres! Cela ne saurait être. Élevons nos résolutions à la hauteur d’une autre destinée. L’humanité parfois s’égare, mais sa soif la ramène aux sources, aux sources pures de la vie authentique et simple.