Vers le cœur de l'Amérique

Charles Wagner · Chapitre 3 sur 22

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Vers le cœur de l'Amérique

En Mer

Dès le premier jour, je rencontrai à bord Mr L. P. Morton, ancien ambassadeur des États-Unis à Paris, et sa famille. Nous nous connaissions depuis un certain temps déjà, et nous pûmes tout à l’aise, en de longues causeries, nous entretenir du pays où j’allais pour la première fois.

Nos modernes transatlantiques sont des merveilles du génie humain. Parmi tous ceux qui se font une ardente concurrence, les moins rapides et les moins confortables eussent paru à nos pères des chefs-d’œuvre de confort. Ce qui me frappa le plus, c’est ce fait qu’un semblable bateau part, ayant en somme embarqué dans ses flancs toutes les questions sociales et même toutes les questions humaines.

D’abord, il promène par l’Océan, nos divisions de classes. Elles sont admirablement caractérisées par les cabines de luxe, les cabines de première avec leur pont séparé par une barrière des cabines de deuxième; puis les cabines basses où sont logés les passagers de troisième classe désignés sous le nom d’émigrants. Les officiers et les matelots du bord représentent l’armée en ses couches diverses. Le personnel de service masculin et féminin, ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers, boulangers, sont comme les spécimens de la grande armée des travailleurs.

J’eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter surtout parmi ce peuple nombreux d’émigrants, apprendre leur histoire, les causes de leur départ de la patrie, leurs espérances. Sept grands jours en mer, sans autre occupation que celle d’aller et de venir. Quelle moisson de renseignements à faire en causant familièrement avec les femmes, les hommes, avec tous! Pourquoi ne l’ai-je pas fait? C’est bien simple. Mon estomac ne s’est pas trouvé en cette circonstance à la hauteur de mon cœur. Dès l’instant où ce phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma personne, toute velléité de faire des visites et de fraterniser disparut. Un vague malaise de couleur grisâtre et verdâtre m’envahit dès le deuxième jour et ne se mit à diminuer qu’au quatrième. Pendant un moment de lucidité, je fis une découverte horrifique: j’avais oublié mon anglais. C’est à peine si je trouvais mes mots pour m’expliquer en ma langue coutumière. Quelques termes allemands, semblables à celui de Katzenjammer, flottaient dans le vide de ma mémoire comme des cadres oubliés en un appartement déménagé. D’anglais, plus trace!

Le sixième jour, heureusement, les vents se calment, les nuages se déchirent, un chaud soleil inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes les figures s’éclairent à bord. Tout le long du jour, des voix chantent à l’entrepont. Ce sont des Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui mêlent leurs voix graves et claires. Je les écoute avec charme. Ces mélodies sont toute une tradition de soleil et de patrie, de poésie et de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les montagnes violettes, les palmiers, les oliviers, les orangers et les lauriers. Il y a une âme dans ce chant.

Les passagers de première ont un orchestre à leur disposition; mais eux-mêmes ne chantent pas sur le pont, et surtout l’idée ne leur viendrait pas de chanter ensemble. Pourquoi?…

*

Battant et perforant sans relâche le flot amer de son hélice puissante, le navire nous emporte, nous, nos âmes et nos destinées, nos vices et nos vertus. Nous sommes momentanément groupés; mais nous restons séparés. Au fond, nous ne sommes pas du même bateau. Il y a de la mélancolie à penser que tous ces hommes peuvent respirer le même air, qu’une étroite solidarité matérielle les joint pour quelques jours, que le même naufrage soudain mettrait leurs corps dans le linceul des mêmes flots, et qu’ils ne se sentent pas davantage frères. Un magnifique bâtiment comme un transatlantique est un témoin de notre grandeur mécanique, de notre progrès scientifique. Mais certes on y peut voir des preuves saisissantes de notre pauvreté morale et de notre marasme social. Il y a encore bien des traversées à faire avant d’entrer au port de la Cité fraternelle.

*

La nuit venue, je m’en fus tout seul à l’avant du bateau, sous les étoiles. Là, on se sent marcher. Il semble qu’un grand aigle vous a pris sur ses ailes et vous emporte à travers les champs de l’air. Tout votre corps est mouvement; toute votre âme, aspiration.

Derrière le voile de ces ténèbres occidentales, que se cache-t-il pour nous? Demain blanchiront à l’horizon les rives américaines. Quels hommes y verrons-nous? quelles rencontres, quelles expériences ferons-nous?

Et, pareil à un homme qui va vers un peuple, je respire déjà leur air, je les pressens, je tends mes bras vers des amis inconnus.

Mais, tout à coup, en pleine joie d’aborder bientôt, une angoisse affreuse m’étreint le cœur: je songe à mon anglais, et j’entends une voix moqueuse me dire: «Lorsque tu ouvriras la bouche devant ce peuple qui demeure là-bas, ils se regarderont les uns les autres et se demanderont: «Quelle langue parle cet homme?»