Vers le cœur de l'Amérique

Charles Wagner · Chapitre 13 sur 22

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Vers le cœur de l'Amérique

Repos

A certains moments de labeur intense, lorsque toutes les cordes de l’activité sont tendues, il se mêle à l’impression d’énergie et de puissance qui se dégage des cités cyclopéennes, une secrète angoisse, comparable à celle qui s’empare involontairement de nous, quand le train roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents, de catastrophes possibles se présente à l’esprit. On se demande, au point où en sont arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, et pendant combien de temps, et ce que, dans une pareille fournaise, pourrait devenir la société. Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient anormale, et l’organisme humain se détraque.

Les bonnes machines sont pourvues de sifflets d’alarme qui avertissent leurs conducteurs que le danger approche, ou de manomètres qui signalent les pressions exagérées. Ces sortes de signaux existent aussi dans le mécanisme social. Pour ceux qui ont des oreilles pour entendre et des yeux pour voir, ils fonctionnent avec insistance. Les citoyens clairvoyants s’en aperçoivent fort bien et poussent leur cri d’alarme.

Le déséquilibrement mental, la neurasthénie et l’incapacité de travail, résultat des surmenages et des trop constantes surexcitations, la fièvre de vitesse qui gagne les gens, à mesure que leur marche s’accélère, l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, les préoccupations où vous plonge l’ardente et inlassable concurrence, le vertige des situations gigantesques trop rapidement acquises, tout cela trouble sérieusement la santé mentale et physique, et arrive à se traduire par une série de ruines ou d’excentricités. On sent que, sans la présence d’une masse formidable de lest, le bateau verrait sa marche compromise par les saccades d’une navigation précipitée et hasardeuse. Heureusement ce lest existe.

Il consiste d’abord dans un capital énorme de bon sens, capable de remettre sans cesse les choses au point; ensuite dans une grande sincérité à reconnaître les lacunes de la vie sociale et à les combler.

Au secours de ces forces de premier ordre, vient un certain calme, dont on voit se maintenir le régime salutaire au milieu des plus violentes bourrasques. On est rempli d’admiration, lorsqu’on voit la tranquillité d’âme avec laquelle une foule d’hommes se maintiennent au milieu des coups de feu du labeur le plus déconcertant par sa variété et sa quantité.

A ces qualités de fond s’ajoute une bonne hygiène. Le soin que les Américains prennent de leur santé physique les fortifie merveilleusement pour la lutte, et sauvegarde leur énergie cérébrale. Il n’y a aucune comparaison entre eux et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont les jeux en plein air, les sports universellement pratiqués à tous les âges et par tous les sexes, mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce rapport, ce qui, chez nous, est le luxe des riches est là-bas le pain quotidien de tous.

L’Amérique se lave et se douche abondamment, et par l’effet d’un besoin national et d’une habitude devenue une seconde nature. Elle mange ferme le matin et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle combat de son mieux l’alcool, la vie noctambule, l’air renfermé. Ce n’est pas à dire que ces trois pestes, qui se développent surtout dans les villes monstres, n’y soient connues comme chez nous. Mais elles sont tenues en échec par une lutte persévérante et l’opposition décidée des éléments sains de la nation, unis comme un rempart en face de ces ennemis du genre humain.

A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser le repos et lui maintenir des retraites inviolables. Il y a d’abord le repos de tous les jours, quand les bureaux se ferment et que l’existence familiale et confortable reprend ses droits. On se nettoie du souci des affaires, et à la maison il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre monde capable de vous délasser. Pour une foule d’Américains qui se couchent de bonne heure, le soir, la famille, avec sa douceur calmante, corrige et répare les fatigues de la journée.

Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche est, nous commençons à nous en apercevoir, une des institutions humanitaires les plus précieuses et dont il faut relever les ruines, partout où l’incurie et l’ineptie publiques l’ont laissé s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du souvenir pieux, de l’idéal, de la réflexion calme, le jour où l’homme se rappelle qu’il n’est pas une bête de somme et que sa destinée ne se confine pas dans le chemin tournant d’un manège.

Une foule de citoyens américains s’associent, ce jour-là, à l’éducation religieuse et morale de la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une vie animée règne par les églises et se traduit en chants, prières, et toutes les formes d’une sociabilité fraternelle. L’homme couvert des poussières de la semaine, se retrempe et se réconforte aux sources pures d’une pensée sanctifiante et d’une espérance qui aide à supporter les peines et les fatigues. Et ses forces se renouvellent. Avec les éléments de sagesse, de patience, de considération qu’elle peut puiser dans son dimanche respecté, vivifié, rendu plus riche et plus secourable par tout ce que la piété de chaque génération y apporte de nouveau et de rafraîchissant, l’Amérique de la vie intérieure, de celle qui met la paix de l’âme et le contentement d’esprit au-dessus de tout, aura raison de son moi inférieur dévoré par la fièvre ardente des concurrences et par cette soif des richesses que toute nouvelle acquisition ne fait que rendre plus insatiable.