Vers le cœur de l'Amérique

Charles Wagner · Chapitre 10 sur 22

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Vers le cœur de l'Amérique

Un Jour A Bethany-Church

Bethany-Church, à Philadelphie, a été pour moi la première révélation d’une vie religieuse manifestée en des formes que je n’avais pas rencontrées encore et dont, par la suite, l’Amérique devait me fournir un grand nombre d’exemples. Je désire consacrer par un signe spécial de reconnaissance, le jour, pour moi à jamais inoubliable, que j’y vécus, le 25 septembre 1904. La veille, j’avais dit à mon cher ami, M. John Wanamaker: Demain, je veux partager votre dimanche en entier. Dès huit heures et demie, par un radieux soleil, nous roulions de Lindenhurst à Philadelphie. La belle lumière du matin revêtait tous les objets de cet éclat béni qui vient en somme de nos âmes croyantes et fait paraître le dimanche plus beau que les autres jours. Je me réjouissais de voir cette douce lumière de dimanche, heureux d’avoir reçu dans ma jeunesse une éducation qui me rendait capable de la discerner, heureux d’être dans un pays où l’on sait ce que ces mots veulent dire: le jour que Dieu a fait.

En face de moi, John Wanamaker, oubliant le fardeau de ses prodigieuses affaires, relisait dans la Bible des passages qui devaient être médités ce jour-là. Je remarquai dans son chapeau haute forme une poignée de fleurs. Ce sont les fleurs qu’il emporte tous les dimanches matins, pour les offrir à des malades, le long de la journée.

A neuf heures, nous atteignons Bethany-Church, large bâtiment qui renferme une église, une immense salle pour l’école du dimanche, des locaux variés pour les classes bibliques, les associations de jeunesse, et la Brotherhood, association d’hommes ayant comme but de s’encourager mutuellement à la bonne vie, et qui puise la meilleure partie de ses inspirations dans des passages de l’Ancien et du Nouveau-Testament. Nous fûmes reçus à la porte par quelques membres de la Brotherhood qui nous conduisirent d’abord dans une pièce étroite où se tenaient une cinquantaine d’hommes, chefs et membres de la grande société fraternelle. Salutations, présentations, puis brève discussion sur des sujets de vie religieuse pratique. Personne ne disait un mot inutile. Une sérieuse simplicité pénétrait les paroles, imprégnait les physionomies. On se sentait en compagnie d’hommes de valeur, pour qui le désir de bien employer la vie est le grand but.

Ce n’était là que le prélude d’une réunion plus grande, dans la vaste salle du sous-sol, contenant de huit à neuf cents personnes et qui se remplissait de moment en moment. Lorsque nous y descendîmes, un chant d’hommes nous accueillit à voix bien jointes en un hymne vibrant. Une onde magnétique m’enveloppa et fit tressaillir à travers mon être, je ne sais quelle force supérieure de sympathie. Je me sentais accueilli au sanctuaire de la bonne volonté, de la tendresse humaine. Un appel de la patrie supérieure arrivait jusqu’à moi sur les ailes de ce chant et, pareille à la harpe que touche un souffle de l’esprit, mon âme se mit à chanter en moi. J’adressai quelques paroles du cœur à tous ces nouveaux frères qui m’ouvraient visiblement leurs bras. Leur dessein ferme de se soutenir mutuellement dans la vie me faisait aimer leur contact. Une bonne force rayonnait de leur milieu. Une telle réunion d’hommes est une puissance dans la cité. La volonté de marcher d’accord pour purifier nos cœurs et nos habitudes, pour nous soutenir dans les jours difficiles, n’est-ce pas le plus fort de tous les remparts?

Mais la réunion était finie, et l’heure venue de nous rendre au grand culte du matin dans la salle supérieure.

Là, m’attendait un spectacle saisissant. Aux deux bouts du large temple, sur des estrades, étaient assis deux chœurs de jeunes filles tout en blanc. La nef, les galeries étaient garnies d’un peuple compact, plein du désir de s’édifier. Toutes les figures disaient: sympathie et attente. Et lorsque les chœurs eurent chanté et que dans un grand silence où j’entendais battre mon cœur, je commençai mon premier sermon anglais, une bonté vraie rayonnant de tout l’auditoire, vint au secours de l’hôte qui parlait une langue, pour lui encore presque étrangère.

Cette bonté me portait et me rendait capable de donner, de donner avec joie, tout ce que Dieu dans sa paternelle tendresse m’avait mis dans l’âme pour ces frères. Autour de moi étaient assis les pasteurs de Bethany, le cher Dr Decay, douce et intelligente figure d’un homme qui a beaucoup souffert et qui sait aimer, le Dr Patesson revenant au milieu des siens, après une longue maladie et une douloureuse absence. D’autres membres de l’église se tenaient près d’eux: il me semblait que leurs volontés renforçaient la mienne. Je n’avais jamais senti autant le secours que l’homme peut donner à l’homme. Et pourtant je les voyais presque tous pour la première fois. Comme la vieille parole me paraissait empreinte d’une vérité nouvelle, ce matin-là: «Où deux ou trois s’unissent en mon nom, je suis au milieu d’eux.»

J’avais pris pour texte la parole de l’Évangile selon saint Jean: «Montrenous le Père,» et la réponse de Jésus: «Celui qui m’a vu a vu le Père.» Parole immense, renfermant la vérité centrale de l’Évangile qui est celle-ci: «L’endroit du monde où Dieu est le plus près de nous, c’est une conscience d’homme par laquelle il nous parle.» Plus que dans les merveilles de la création, plus que dans les splendeurs du matin, plus que dans le mystère souriant de la voûte étoilée, le Père invisible nous a regardés par les yeux de Jésus. Ces yeux sont deux jours ouverts sur la vie infinie. En regardant dans l’abîme de leur douceur, nous voyons ce qui se passe dans le cœur de Dieu même. Mais une autre vérité découle de celle-là. Non seulement Dieu s’est traduit en humanité dans la personne de Christ, une fois et d’une mémorable façon; mais il veut toujours se révéler ainsi. Jésus, dans le même passage, dit: «Vous ferez les œuvres que je fais.» Comme lui, chacun de ses vrais disciples montre le Père. Chaque homme est un témoin, un messager. Hélas! il y a deux sortes de messagers: ceux qui annoncent la nuit et la propagent, par leur cœur froid, leur méchanceté. Ceux-là voilent la face du Père et remplissent le monde de ténèbres. Soyons de la série des messagers du jour, de ceux dont la vie et les paroles annoncent un monde plus beau, augmentent l’espérance et soutiennent la foi. Montrons le Père!

Je fus très édifié par les beaux cantiques que chantèrent ensuite les chœurs.

Après ce radieux matin, plein de bénédictions, je pris quelque repos.

Puis vers les deux heures, nous vînmes assister à une séance de Bible-Union. M. John Wanamaker, d’autres et moi-même, nous prîmes la parole pour expliquer des passages de saint Paul, exprimer des expériences personnelles en rapport avec les textes. La Bible, on le comprend de suite, est pour ces hommes une mine d’où s’extrait une provision de force pratique. Ils s’occupent moins de dogmatique d’église ou d’exégèse scientifique, que d’exploitation vivante et intéressée des trésors d’âme cachés dans le Livre. Ces pages qui viennent de si loin et ont inspiré tant de générations de lecteurs, les pénètrent d’un profond respect.

De la chambre haute où se tenait la classe biblique, nous fûmes dans la grande salle de culte où se pressait un public très nombreux, parmi lequel beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles. Les pasteurs firent de brèves allocutions, et de beaux chœurs furent chantés. Ces chants me remplissaient de bonheur, et je répétais en moi-même certains refrains qui, à eux seuls, sont des prières pleines d’âme et de puissance: nearer to thee! Tout l’ensemble de ces cultes me frappait par les éléments de vie qui s’y manifestaient partout. L’élément liturgique, traditionnel, y a sa large place; mais il se renouvelle tous les jours au contact de la piété actuelle. Le culte du souvenir s’y mêle à la réalité présente, en une heureuse proportion.

Dans l’intervalle de deux chants, il se fit un silence. Absorbé dans les pensées que me suggérait cette musique, j’ignore pourquoi, juste à ce moment, j’eus le sentiment qu’il ferait bon entendre un solo. Comme une réponse immédiate au désir secret de mon cœur, je vis s’avancer près de moi, sur la plate-forme, une dame vêtue de blanc, et pour moi une inconnue. D’une voix d’alto magnifique, mais toute pénétrée de cette intensité de vie religieuse que le plus bel art seul ne peut jamais atteindre, elle chanta: Si j’étais une voix! Depuis que j’avais entendu à Kœnigsfeld, à l’église des frères moraves: Herr wie du willst, chanté par une sœur inconnue, je n’avais plus entendu avec pareille force ce son direct de l’âme. Il me prit, il m’emporta sur les hauteurs de l’Évangile éternel où les morts sont vivants, où les aveugles ouvrent leurs yeux, où les langueurs sont guéries, le péché vaincu, l’espérance des saints accomplie. Cette voix me donnait en cette minute un don royal de bonheur supérieur, de pur et divin pressentiment de la vraie vie à travers nos terrestres obscurités. Les vers de Schiller chantaient dans ma mémoire:

Wie wenn, nach hoffnungslosem Sehnen[5]

Nach langer Trennung bittrem Schmerz, Ein Kind, mit heissen Reuethraenen

Sich stürtzt an seiner Mutter Herz;

So führt zu seiner Heimath Hütten,

Zu seiner Jugend erstem Glück,

Vom fernen Ausland fremder Sitten,

Den Wandrer der Gesang zurück.

La belle voix qui réveillait ainsi en moi, en une heure bénie, un monde de pensées et d’harmonie, était celle de Mme Sarah Macdonald Sheridan.

J’ai appris depuis, que cette voix se faisait entendre souvent dans toutes sortes de milieux parmi lesquels il en est de très déshérités.

Puisse-t-elle faire aux âmes de nombreux frères le bien qu’elle m’a fait ce jour-là!

[5] Comme après une attente sans espérance, Après l’amère douleur d’une longue séparation, Un enfant se jette dans les bras de sa mère Avec d’ardentes larmes de repentir;

Ainsi vers les toits de sa patrie,

Vers le bonheur premier de sa jeunesse, Du lointain exil des conventions étrangères Le chant ramène le pèlerin.

Un chant semblable serait capable, je pense, de toucher des cœurs que la parole ordinaire laisse froids, et de porter la bonne nouvelle d’une vie plus humaine, plus haute, plus pure, à des cœurs fermés à nos moyens usuels.

Dans un local voisin de celui où nous étions, l’école du dimanche s’était, en attendant, réunie. M. John Wanamaker en est le surintendant.

Il remplit ces fonctions et celles de membre de la Brotherhood, avec un zèle constant. A moins d’être en Europe, il ne manque pour ainsi dire jamais à son poste. Il s’y rend délibérément, toutes autres affaires cessantes. Une telle régularité est un exemple d’un bel effet donné aux milliers d’enfants qui suivent cette école. C’est un encouragement pour les moniteurs et un soutien moral extraordinaire pour les pasteurs.

Surtout si le laïque ne se pique pas d’être un théologien, s’il est simplement un homme que la vie, tous les jours, instruit par elle-même, et qui cherche avant tout à mettre l’esprit du Christ dans les relations ordinaires, ce concours est précieux. Il apporte à l’église cet appoint de l’expérience vivante et fraîche, qui corrige heureusement les vétustés des formules et la sécheresse des catéchismes. Les laïques américains sont un des trésors des Églises. Et parmi ces laïques qui savent joindre la parfaite simplicité de cœur au poids que leur confère une situation exceptionnelle, je donne une place toute spéciale à M.

John Wanamaker. Puissent les générations nouvelles nous donner des hommes semblables, afin de continuer leur salutaire tradition de largeur d’esprit et de piété agissante.

Quand je regardai l’école du dimanche de Bethany-Church, il me sembla voir devant moi un jardin de Dieu. Plusieurs milliers d’enfants s’y pressaient, frais, vêtus de couleurs claires, depuis les petites filles et les petits garçons de six à sept ans, jusqu’à la jeunesse adulte de dix-huit à vingt ans.

La disposition de cette salle superbe permet de la diviser à volonté, pour isoler les groupes, et donner à chaque catégorie l’enseignement que comporte son âge. Je fus séduit par les tout petits, réunis en très grand nombre autour d’une dame qui les intéressait par de grandes images, des chants simples et alertes, des explications à la hauteur de leur compréhension.

Ces gentils bébés me chantèrent avec beaucoup de conviction une bienvenue où je distinguai le refrain: Good morning to you!

Lorsque vient le moment de la leçon générale, tous les enfants sont réunis par la suppression des cloisons. Cette manœuvre se fait avec rapidité et sans bruit. Dans certaines églises américaines, il suffit de presser un bouton ou de faire mouvoir un levier, pour établir ou supprimer les cloisons. A Bethany, aussitôt que tous les locaux particuliers sont mis en communication, on est frappé du bel ensemble que présente la salle.

Un jet d’eau jaillit au centre, environné de bouquets de verdure. On a devant soi l’image gracieuse d’une jeune génération qui reçoit les enseignements de la tradition évangélique, dans le cadre le plus souriant.

Cette journée dont la paisible et caressante lumière me rappelait le vieux Psaume: «Un jour dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs», devait se terminer le soir par la communion. Vers les huit heures, nous revînmes à Bethany. Philadelphie s’enveloppait des voiles du couchant; le calme dominical régnait dans les rues et planait sur les demeures.

Des groupes silencieux se dirigeaient partout vers les sanctuaires. Il y avait dans l’atmosphère un souffle d’adoration.

C’était l’heure crépusculaire où commencent à éclore, aux vastes et sombres champs de l’azur, ces fleurs d’éternité que sont les étoiles.

Invinciblement, le regard se lève en haut. Je franchis le seuil du temple, silencieux, l’âme pleine d’un sentiment d’au-delà.

Dans l’intérieur, le peuple s’assemblait sans bruit. Les lumières éclairaient sur la grande table la multitude des vases sacrés. Ici étaient les calices et là le pain. Après un hymne, l’ami John Wanamaker me dit à voix basse: «Vous êtes notre hôte ce soir au repas du Seigneur, parlez-nous comme un frère.»

Je n’ai jamais rompu ce pain que le Maître nous apprit à rompre en souvenir de Lui, sans que mon âme fût consacrée à tous les chers morts et à tous les vivants. La grande question, le mystère de notre vie à tous, d’aimer et de souffrir, plane sur ce repas. Plus claire est la vision de la solidarité de la famille humaine, par dessus les barrières de la vie, et par dessus la barrière du tombeau, lorsque nous rompons le pain de l’esprit avec Celui qui marche d’âge en âge au milieu de nous, dans la sainte communion des épreuves et de l’espérance.

Ce soir-là, je Le sentis présent, tout près. Comme Lui, étaient près de moi de chers êtres que j’ai perdus, et tous les absents aimés, demeurés au home lointain. Et le cercle s’élargissait de cette communion, devenant de plus en plus vaste. N’étais-je pas d’ailleurs à Philadelphie, dans la cité de l’amour fraternel, centre de tant de belles traditions, au milieu des fils de Penn et des descendants des Pilgrim-Fathers? Une invisible nuée de témoins s’amassait dans la pénombre, au-dessus des têtes des vivants.

Au moment donc où je pris la parole, mon inspiration était faite de toutes ces choses-là. Il me fut donné d’interpréter comme je l’éprouvais, la grande solennité de cette heure. Les cœurs se sentirent touchés dans la corde d’or qui vibre sous les sentiments éternels, et nous devînmes vraiment, par un effet sensible de l’Esprit, une seule âme.

C’est au milieu d’un de ces silences où l’on entend passer les ailes des anges consolateurs, que le vénérable pasteur se leva pour prononcer les paroles sacramentelles et bénir le pain et le vin. «Ceci est mon corps, ceci est mon sang.» Comme au fond des calices altérés se ramasse la goutte de rosée, ces paroles tombaient rafraîchissantes, vivifiantes, sur la soif des âmes. Celui qui veut être tout en tous et qui nous a tous compris et aimés, nous répétait: Je vous nourris de ma substance, je vous abreuve de mon suc. Le fruit de son sacrifice se renouvelait en chacun, et l’on se sentait fortifié par la vertu qui ranime les genoux abattus, éclaire les esprits enténébrés.

La source secrète de la vie supérieure semblait ouverte, et des courants d’eau vive ruisselaient à travers les champs spirituels.

Il est des instants où le voile qui recouvre le grand mystère semble transparent. Nous saisissons la Vie éternelle d’un seul regard, par la foi.

Plus de crainte, ni de doute, ni de discordance, mais une confiance complète, la certitude tranquille, la plénitude de l’harmonie.

Les vallées sont comblées, les montagnes abaissées, les orages apaisés, les distances franchies. Ce qui paraissait loin est tout près, ce qui paraissait perdu est retrouvé.

Ces moments-là sont d’une richesse infinie. Des siècles s’y condensent.

On y fait provision de clarté pour les périodes sombres.

Je venais de vivre à Bethany un de ces instants éternels.

Oh! le cher souvenir que j’en garde et garderai toujours!

Comme je bénis le Père qui me l’accorda, les frères qui m’en fournirent l’occasion!

Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel, je me dis en quittant cette chère maison de prière:

Certainement l’Éternel est en ce lieu, C’est ici la maison de Dieu, la porte des cieux.