Vers le cœur de l'Amérique

Charles Wagner · Chapitre 17 sur 22

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Vers le cœur de l'Amérique

Doctorat Honoris Causa

Parmi les marques de bonne amitié dont le souvenir nous demeure précieux, il est impossible d’oublier celle qui nous vint du Temple-College de Philadelphie et du Dr Conwell, son éminent directeur.

Avant de conter comment le doctorat nous fut conféré, présentons M. le Docteur Conwell.

Le Docteur Conwell est de haute stature, maigre, brun, nerveux. Un nez aquilin marque sa figure expressive, où des yeux à la fois bons et pénétrants allument leur flamme sombre. Il a passé une partie de sa vie à voyager autour du monde, exerçant, pendant quelque temps, le périlleux métier de correspondant de guerre en Extrême-Orient. Quand il eut amassé toutes ses expériences, il subit une transformation intérieure d’où son esprit sortit, animé de convictions religieuses ardentes. Il se fit alors prédicateur et professeur, et transporta toute la belle fougue de l’ancien globe-trotter sur le champ de l’action religieuse et sociale.

Armé de connaissances pratiques très étendues et d’une vaste érudition, doué d’un tempérament de fer et en même temps d’une souplesse d’intelligence qui le rend large, tolérant, de relations cordiales, il fit profiter son œuvre de toutes ces qualités éminentes. Après de longues années d’un labeur qui ne cesse jamais, et dont une partie est consacrée à faire des conférences sur tous les points de l’immense territoire des États-Unis, on lui doit: l’érection du plus large temple de Philadelphie, appartenant à la dénomination baptiste; la création d’une université complète ayant un caractère populaire.

Le temple contient plus de trois mille places assises. Mais le Dr Conwell, au courant de tous les moyens de la civilisation, y a fait installer un appareil téléphonique perfectionné qui permet au prédicateur de se faire entendre bien au-delà de la salle où il prêche.

Cette installation eut d’abord un but purement humanitaire. Il s’agissait de rendre possible aux malades d’un hôpital voisin, la participation aux offices, sans aucun dérangement pour eux. Une demi-douzaine de récepteurs suspendus en face de la tribune recueillent et transmettent non seulement la voix du prédicateur, mais la musique de l’orgue, les chants des chœurs et de la communauté. Les malades, de leur lit, peuvent, en se fixant sur la tête un casque téléphonique, suivre tous les incidents du culte public. Une fois l’installation faite, ses services s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout abonné au téléphone peut, à condition de prévenir la veille, se faire mettre en contact avec le Temple pour la durée du service religieux. On voit d’ici le merveilleux usage qu’un arrangement semblable comporte.

La première fois que je vis le Dr Conwell, c’est en chaire, un dimanche vers les dix heures du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne d’un lointain quartier de Philadelphie, pour saluer sa communauté. Son sermon était dirigé contre un certain nombre de crimes sociaux qui consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu dans la personne des hommes. Il énumérait, avec sévérité, des cas où, par suite de bas intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons, en pleine civilisation, à priver des enfants et des hommes de leur droit à la vie, à la liberté, à la clarté intellectuelle, au développement moral. Et à chacun de ces cas il s’écriait avec une passion qui prêtait à sa parole un éclat vengeur: «You rob God!» vous volez Dieu!

Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole devant son immense auditoire. Nous eûmes de longues conversations, et je fus mis au courant de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait là, ainsi que dans l’université bâtie porte à porte et intitulée Temple-College. Cette université a des centaines d’étudiants, un corps de professeurs, hommes et femmes, très remarquable, et son but spécial est de rendre les études accessibles à quiconque a des capacités. Toute une vaste section ne fonctionne que le soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement entraînés par des études personnelles, viennent suivre des cours. Après avoir suivi ces cours pendant de longues années, ils peuvent acquérir des grades universitaires. Temple-College est une ruche immense et bienveillante où le peuple intelligent peut s’initier à la vie intellectuelle. C’est de cette université qu’on voulait me faire docteur, étendant cette même marque de politesse à mon compagnon de voyage. La qualité et le but d’une semblable œuvre, nous faisaient d’autant mieux apprécier une offre qui fut acceptée avec empressement.

La réception fut fixée au 23 novembre. Ce jour-là, entourés de tout le corps de professeurs, nous entrâmes dans la salle bondée d’un public sympathique. Non seulement on désirait nous offrir un témoignage personnel, mais ce témoignage s’adressait à la France elle-même, par dessus notre tête. On nous le fit voir surabondamment. En premier lieu, toute la vaste salle avec ses larges tribunes était littéralement drapée aux couleurs de France mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme premier article du programme de la séance, la Marseillaise fut chantée par un quatuor d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les discours contenaient des allusions à la République sœur. Un de ces discours fut prononcé par le maire de Philadelphie, qui profita, en outre, de l’occasion pour déclarer qu’il était lui-même un ancien étudiant de Temple-College. Sa belle carrière avait été ouverte par cette bonne maison où il était possible de faire ses études, le soir, tout en gagnant sa vie le jour.

Aux applaudissements sans cesse renouvelés d’une foule enthousiaste, chaque allusion à la France se transformait en manifestation générale.

«Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient tour à tour les orateurs qui se succédaient à la tribune, dites à vos concitoyens en quelle vive amitié nous tenons leur pays, et combien nous désirons qu’il soit fort, prospère, animé de l’esprit qui fait les puissantes démocraties.»

Puis on nous remit des insignes, des toques et des parchemins, afin que de cette heure il nous restât un symbole aux écrins du souvenir.

UN PÉNITENCIER QUAKER

Je venais de voir, aux environs de Philadelphie, dans une jolie contrée où les champs et les fermes alternent avec des restes de forêts, une magnifique école coéducationnelle dirigée par les «Amis». Maintenant, me dit frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker dans les meetings quakers, venez, que je vous montre une autre maison, celle-là pour enfants et jeunes gens égarés.

Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins de traverse, et bientôt gagnâmes une sorte de cité, bâtie sur une colline à large dos, et composée d’une vingtaine de maisons. C’était là.

Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une maison de correction, cet établissement manquait complètement de physionomie. D’abord, pas de murs, pas même une palissade, pas même un fil de fer! On entre et on sort comme on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker Elkinton me répondit avec un sourire malicieux: «_c’est pour empêcher les évasions_.» Il paraît que rien n’empêche les gens de s’en aller, comme d’être libres de le faire à toute heure. Cette absence de barrières, de portes, de verrous, de gardiens farouches, me fit beaucoup songer. Et je finis par trouver qu’elle était parfaitement en accord avec les principes de ces «Amis», si humains en toutes choses. En effet, quoiqu’ils soient de vrais croyants, ayant la foi qui transporte les montagnes, ils n’ont pas construit, autour de leur cité spirituelle, de ces murs qui s’appellent des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de rayonner. Et la même raison qui fait qu’ils n’ont pas la fibre ecclésiastique, les arrête devant les mesures coercitives, même quand il s’agit de jeunes mauvais drôles. Ah! que je comprends ces choses, et que cette foi en la liberté me semble belle!

En approchant des maisons, situées sur les deux rangs, le long d’une large avenue avec, au bout, un bâtiment directeur, je remarquai qu’elles étaient toutes tapissées de lierre. Non de lierre comme nous le connaissons ici et qui ne supporte pas les hivers rigoureux de l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses feuilles en automne. Avant de tomber, elles prennent de belles tonalités, variant entre le rose pâle et le pourpre intense. Toutes les maisons en étaient garnies. On eût dit les feux d’un beau couchant, caressant leurs pierres, leurs embrasures de portes et de fenêtres. C’était si gracieux, que ce souriant endroit paraissait un séjour privilégié où l’on récompense la vertu, plutôt qu’un lieu sévère où le vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue des principes classiques de la poigne, eût senti là son mépris s’éveiller.

Joseph Elkinton me montra un bâtiment en construction, où des charpentiers étaient en train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est une nouvelle demeure. Ceux qui la construisent sont les aînés de la maison. Ils travaillent sous la direction de quelques hommes du métier.

Le système, ici, est de faire faire tous les travaux par les intéressés eux-mêmes.

Nous commençâmes la visite à travers une série de constructions; nous vîmes des ateliers et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin, sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi également. Les ateliers ouvrent l’après-midi. Nous regardâmes faire des souliers, des vêtements, des meubles, puis imprimer un journal, laver du linge. Sur une table, des gamins repassaient des chemises avec des fers chauffés à l’électricité. Le même fer, en contact avec un courant, fonctionne indéfiniment: point d’émanations gazeuses; point de taches de charbon.

Toute cette population d’enfants n’avait pas l’air de contrainte que jusqu’ici j’avais toujours remarqué dans les maisons analogues. Nous en vîmes d’autres qui revenaient du labour, marchant en rang comme des soldats, mais leur expression de figure était celle de garçons contents de leur sort. Frère Joseph me dit que le principe fondamental de la maison était de restaurer en chacun le sentiment de la dignité humaine. Jamais on ne leur parle de leur passé. Il est considéré comme oublié et pardonné. On préfère faire vibrer en eux la fibre héroïque, que de les attendrir et les amollir ou de les décourager par le sentiment trop vif et trop persistant de leurs fautes.

Nous visitâmes leurs habitations, propres, visiblement respectées, sans aucune de ces traces de dégradation qui montrent qu’un homme manque de respect à sa propre maison.

Sur la table dressée pour le dîner, verres et vaisselle d’une propreté immaculée, et des serviettes, s’il vous plaît, pliées avec une certaine coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront à ces petites tables de six, sont considérés comme des individualités et non comme de simples numéros.

Pendant que nous parcourions le bâtiment de gymnastique, contenant les piscines de bain, un carillon se mit à sonner dans la tour de l’horloge.—Est-il mécanique? dis-je à Elkinton.—Non, c’est un des jeunes pensionnaires qui le fait sonner. Il est habile musicien, et nous pensons que les mélodies apaisantes ou joyeuses peuvent agir favorablement sur l’esprit des enfants, aux heures surtout où ils se reposent et peuvent écouter tranquillement.

Une fois le tour complet fait, nous pûmes voir, dans le bureau du directeur, les albums nombreux et fort curieux où sont représentées toutes les générations qui ont passé par l’école. Chaque enfant a une courte biographie en deux parties: avant et pendant son entrée à la maison. Au-dessus des détails biographiques sont deux photographies.

L’une représente l’élève tel qu’il est entré. Elle se fait toujours à la première heure et, en général, les figures sont pâles et sournoises, ou contraintes et dissimulées. L’autre photographie montre le même élève, tel qu’il était au jour de la sortie. Entre ces deux images il y a souvent des différences frappantes. Pour une minorité qui semble n’avoir pas profité, il y a un nombre énorme de physionomies accusant une transformation complète.

J’eus un long entretien avec le directeur et plusieurs de ses principaux collaborateurs. Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul enfant quaker parmi ces pauvres jeunes habitants du refuge. Tous m’ont frappé par la foi en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins obstinés à mettre en relief la corruption native des gens qu’à découvrir en chacun quelque vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces enfants, sans avoir vis-à-vis d’eux l’air protecteur des justes qui consentent à toucher aux injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du Maître qui prenait sur lui les péchés des autres. Ils se frappent la poitrine, parce que des enfants sont tombés, victimes souvent de notre état social vicieux. Et ils les aiment à cause de leur malheur. Par l’effet d’une curiosité très naturelle, je demandai s’il n’y avait pas là quelques jeunes Français.

Un garçonnet leva la main.—D’où es-tu?—De Vincennes.—Et moi, lui répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et nous échangeâmes une poignée de mains en signe de bon voisinage.

Ces quakers sont de braves gens; leur mépris austère des formules et des conventions, leur simplicité rude et bienveillante m’a gagné le cœur!

Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, procurés par leur fraternelle compagnie et le spectacle de leur mâle activité, en m’appropriant une jolie inscription fixée au mur dans le cabinet du directeur. Sans autre forme de procès, je la mis dans ma poche.

Et qu’était-ce donc? Un credo dont la lecture m’avait touché jusqu’aux larmes, intitulé: The school teachers creed. Il commence ainsi: «I believe in boys and girls!» «Je crois aux jeunes garçons et aux jeunes filles!» La voilà, la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi s’écroule dans le néant et le pessimisme!

Si vous doutez de l’homme, de son œuvre, du grand labeur sur les sillons de la terre; si vous ne prenez la présente économie que comme une affaire mal engagée, destinée à la banqueroute et dont l’au-delà seul payera le déficit, vous faites une injure au Dieu en qui vous prétendez croire et que vous pensez glorifier, en niant l’homme. Car l’auteur responsable de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur est engagé sur nos têtes. Nous sommes solidaires. Je ne rendrai pas aux chers «Amis» le carton que je leur ai dérobé, et je relirai sans cesse le vaillant, le claironnant schoolteachers creed: «I believe in boys and girls.»