Vers le cœur de l'Amérique

Charles Wagner · Chapitre 22 sur 22

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Vers le cœur de l'Amérique

Adieux A Washington

La date du 22 novembre avait été fixée d’avance pour mon retour à Washington. L’Union chrétienne de jeunes gens de cette ville organisa la conférence publique qui m’avait été demandée, et choisit comme local le théâtre de Lafayette square, situé près de la Maison Blanche. La conférence fut annoncée pour quatre heures de l’après-midi. Le soir du même jour devait avoir lieu ma conférence française, dans les salons de la Maison Blanche.

J’arrivai à Washington vers onze heures du matin. L’ambassadeur de France et Mme Jusserant avaient organisé un déjeuner familial, pour nous faire rencontrer avec quelques amis. Il me fut particulièrement doux de franchir le seuil du petit hôtel de l’ambassade et de me trouver dans une maison où les tableaux, les tapisseries et une grande partie des objets meublants, rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse de mes hôtes s’ajoutait à ce charme de la patrie lointaine.

Le Président avait dit en septembre: «Je vous présenterai moi-même à vos auditeurs». Mais je n’osais compter sur un tel honneur, tant il dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis lors aucune allusion n’avait été faite, de ma part, à cette haute parole. J’allais donc à Lafayette square en songeant à toutes les bonnes raisons qui sans doute empêcheraient le Président de s’y trouver. En approchant du théâtre, je vis la place entourée d’une série de policemen de taille colossale, de ces policemen américains, véritables tourelles dont le seul poids est un élément d’ordre, et qui émergent des foules, comme les rochers des flots. Ce n’est pas pour moi que les géants sont venus, pensai-je. Au foyer du théâtre, je rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la réunion. «Le Président vient de téléphoner qu’il sera ici dans dix minutes», me dirent-ils. Effectivement, au bout de quelques instants, il arriva en disant: «J’avais dit que je viendrais, me voici!»

Je ne décrirai pas ce que j’éprouvai, pendant que, silencieux, j’écoutais la parole de celui que, peu de jours auparavant, l’Amérique avait maintenu à son poste par une majorité formidable, inconnue jusqu’alors dans les annales du monde.

Le Président parle comme un chef de famille entouré des siens. Sa parole simple, précise, faisait naître cette clarté qui vient des vérités élémentaires interprétées par un esprit droit.

Beaucoup d’orateurs américains ne gesticulent pas en parlant. Ils observent une attitude immobile qui ne laisse pas d’avoir un côté impressionnant, quoiqu’elle tranche singulièrement sur nos habitudes françaises. Le Président, lui, s’anime en parlant, et son geste parfois devient d’une singulière véhémence.

On sent que ce chef d’État est porté par un idéal à la fois élevé et pratique dont il essaie à toute occasion de mettre en relief quelque trait saillant. Il possède à un éminent degré la faculté de traduire les sentiments, les idées, les lois de la vie en langage universel. Chacune de ses phrases, chaque exemple cité sont frappés au coin de l’humanité supérieure, de celle qui, sans étiquette ni acception de races, de nations ou de classes, est la substance essentielle en chacun de nous.

Et cependant, rien de vague ni d’indéterminé dans cette pensée dont la simplicité lumineuse rend la parole limpide. Tout cela est pratique, actuel, riche en couleur locale. Mais toujours l’idéal humain perce sous l’idéal national.

J’aurais voulu reproduire ici, en entier, les paroles du Président, publiées, le lendemain, dans tous les journaux américains. Mais je dois y renoncer, en raison même des termes dans lesquels était conçu ce haut témoignage de sympathie. J’en conserve au cœur le souvenir ému et reconnaissant et il constitue l’une des plus belles récompenses de ma vie.

CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE

Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une bonne demi-heure avant la conférence, et fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée où ne tardèrent pas à descendre, d’abord Mme Roosevelt, ensuite le Président.

Au courant de la conversation, le Président raconta que Mme Théodore Roosevelt et lui-même, avaient du sang français dans les veines et descendaient de Huguenots, expulsés de leur mère-patrie par les rigueurs de la persécution religieuse.

Déjà les invités de la Maison Blanche, au nombre d’une centaine, étaient réunis dans le salon voisin.

Je fus introduit le dernier. De tout ce que je pouvais éprouver à cette heure, c’est l’émotion patriotique qui l’emportait.

Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler de mon pays devant un auditoire si choisi, constituait une douce et suprême satisfaction.

Je me rappelais, en commençant ma conférence, la bonne parole prononcée par le Président: «_Jamais vous ne nous direz assez de bien de la France_».

Il existe un très vieux classement des nations, comme il existe une zoologie à l’usage des petits enfants où chaque animal est sommairement qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce, l’âne bête, le chien fidèle et le chat faux. Pour ceux qui aiment et connaissent les animaux, il y a bien à redire sur cette science brève. Mais déplacer les préjugés est quelquefois plus difficile que de transporter les montagnes.

L’ethnographie, telle que la pratique la foule, a statué que certains peuples étaient hypocrites, d’autres lourds d’esprit, d’autres adorateurs de l’argent. Les Français sont légers et, en outre, aiment à se disputer entre eux. Notre littérature d’exportation et notre politique intérieure semblent bien un peu donner raison à cette opinion.

Mais elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il faut s’attacher à montrer. Comme tous les peuples, nous avons, nous aussi, des qualités par lesquelles nous gagnons à être connus des gens intelligents et bienveillants de toutes les nations. Signaler ces qualités n’est pas un effet de vanité nationale: mais c’est un service rendu au bien général.

Il est contraire à l’intérêt international et à la bonne entente, que les peuples se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. En se connaissant un peu plus par leurs bonnes qualités, ils auraient plus de motifs de confiance mutuelle. Il faudrait constituer un ordre de courtiers de la bienveillance entre les peuples, dont la méthode consisterait à raconter sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en dire.

Un peu de réflexion et d’expérience nous enseigne que l’homme ne vit pas de ses maladies, mais des parties restées saines dans sa constitution.

Les peuples ne peuvent pas vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus qu’ils subsistent. La France non seulement existe, mais elle exerce dans le monde une action permanente. Son génie, son travail, ses idées, son goût entrent comme un facteur essentiel dans la collaboration universelle des nations. Il est évident que la place que nous tenons n’est pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir autre chose. C’est ce qu’il s’agit de chercher et de mettre en relief.

Derrière le pays superficiel et bruyant, tel qu’il s’aperçoit de loin ou se reflète dans les livres et les feuilles publiques potinières, il y a un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, une France inconnue

qui rachète largement les défauts criards de celle, hélas! trop connue.

Comme un hôte assis le soir près d’un foyer ami, j’ai voulu, au foyer de la nation américaine, parler de cette France.

J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre peuple économe et travailleur, les vaillants petits ménages dans les grandes cités, tels que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait les connaître, mais qu’il m’a été donné de voir en si grand nombre. J’ai parlé des paysans, des ouvriers; fait un parallèle, par exemple, entre le Paris matinal, que les Français eux-mêmes connaissent si peu, et le Paris noctambule que l’étranger ne connaît que trop.

Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du regretté M. Duclaux et de beaucoup d’autres chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit leur existence réservée, hostile à toute réclame tapageuse, laissant pénétrer un regard aussi vers les chambres de nos étudiants studieux, greniers aimés, comme en contient tant ce grand Paris, où sommeille le capital scientifique de demain.

Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser tout le grand labeur d’éducation entrepris par la troisième République, aux divers degrés de l’enseignement national, au milieu d’obstacles sans nombre, avec une abnégation admirable. En passant, j’ai encadré dans ce tableau la figure d’un des meilleurs pédagogues de tous les temps: Félix Pécaut, à qui des hommages publics ont été rendus à la tribune nationale, mais dont le plus bel éloge est l’empreinte sérieuse et forte laissée au cœur de ses disciples.

M’étant longuement entouré de documents sur les œuvres sociales de France, j’ai indiqué ce que l’initiative privée est parvenue à faire dans ce domaine.

Un autre mouvement méritait d’être mentionné: celui de la pénétration sociale entreprise, depuis une vingtaine d’années, dans une série de mutualités, d’entreprises de collaboration des bonnes volontés entre classes différentes, de rencontres entre les travailleurs de l’esprit et les travailleurs manuels. Parmi les pionniers de la première heure de cette belle œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de mourir, et tracé le profil de ce fils robuste du Ban-de-la-Roche, en qui semblait refleurir de nos jours l’esprit du grand Oberlin.

Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une tentative unique en son genre et qui est parvenue à établir, au sein de notre époque troublée et divisée, un rendez-vous courtois de discussion et de mutuel renseignement entre les hommes de bonne volonté venus de tous les horizons de la pensée. J’ai nommé l’Union pour l’action morale, œuvre large et compréhensive, qui serait capable, en se répandant, de fournir une puissante contribution à l’avenir moral de la France.

Enfin, pendant une longue heure, il m’a été donné de parler d’une France profonde, besognant sous les dehors agités de notre vie publique, d’une France recueillie, assoiffée de bonne entente entre concitoyens, recherchant l’unité des intentions à travers la diversité des origines et des groupements, bâtissant la cité, dans un effort constant vers la justice et la bienveillance…

Une réception toute cordiale suivit la conférence.

Belle journée et beau soir… Sur cette impression, il convient de clore ces souvenirs.

*

Le 1er décembre, je m’embarquai sur la Savoie, entouré d’une multitude d’amis qui venaient me souhaiter bon voyage.

Le dernier à quitter le bord, au moment où déjà tombaient les amarres, fut John Wanamaker.

Des nuées de goëlands, symboles des souhaits et des souvenirs qui accompagnent le voyageur, déployaient leurs grandes ailes au-dessus du sillage bouillonnant.

Je partais avec le sentiment d’avoir visité l’un des pays où se trouvent amassées les plus substantielles réserves de l’Humanité…

*

Maintenant nous tournions le cap vers le soleil levant. A mesure que nous voguions plus avant, de chères figures émergeaient de l’ombre, les pensées de revoir se précisaient.

Mais surtout grandissait et s’imposait, d’heure en heure, avec plus de puissance, l’image de la Patrie.

La France a jadis contribué à fonder les États-Unis. Avec combien d’obscurités et d’obstacles son bel idéal démocratique, victorieux au delà des mers, n’a-t-il pas encore à lutter à son propre foyer! Si du secours moral, des exemples réconfortants peuvent lui venir des contrées que jadis fertilisa son génie, c’est justice.

Quand blanchissent les moissons, le moment est venu de se rappeler, et de saluer le semeur.

Dans les lueurs de tes phares, trouant au loin la nuit océanique, je te saluais, France aimée, semeuse infatigable, à qui nulle inclémence du ciel, nulle rudesse des saisons ne fut épargnée, mais qui marches toujours parmi les pionniers d’un avenir meilleur, la main sur la charrue et l’espérance au front.

TABLE DES MATIÈRES

Pages Préface VII Premiers traits d’union 1

Obstacles 5

Où John Wanamaker intervient 14

En mer 17

Le salut des feux 23

Réveil dans le port 27

Dans les docks 31

Premier coup d’œil dans New-York 35

Échappée sur la campagne 43

Le cimetière de Sleepy hollow 46

Premier speech anglais 50

Lindenhurst 53

Flâneries 56

Une sieste et ses suites 66

Séjour à la Maison Blanche. Le Président 71

Menus souvenirs de la Maison Blanche 85

«Drive» à Cornwall-on-Hudson 91

Un jour à Bethany-Church 99

Vie religieuse 118

La Bible aux États-Unis 136

Chez les Quakers 148

Hôte d’Israël 158

Frères noirs 171

Travail, Argent, Affaires 192

Repos 205

Écoles 212

High Schools 222

Universités 230

Mount Holyoke-College 239

Doctorat honoris causa 247

Un pénitencier quaker 254

Bovery-Mission 264

La propreté de la rue aux États-Unis 271

Conférences et auditoires 276

Une leçon rapportée des aveugles aux clairvoyants 285

Homes.—Hospitalité 295

Tempérament américain 312

Sympathies françaises 323

Un plaisant quiproquo 332

On ne fait pas toujours ce qu’on veut 336

Dean my Keeper 342

Vision de fleuves 347

Forteresses américaines 352

Un dîner de héros 361

Simplicité américaine 373

Adieux à Washington 384

Conférence à la Maison Blanche 389

IMPR. ALSACIENNE ANCt G. FISCHBACH, STRASBOURG.—1898

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