Vers le cœur de l'Amérique

Charles Wagner · Chapitre 16 sur 22

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Vers le cœur de l'Amérique

Mount Holyoke-College

Tel est le nom de la première université de femmes, fondée aux États-Unis et dans le monde, aux environs de 1837. Collège, en Amérique, veut toujours dire Université. L’Université du «Chêne sacré» est située dans une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon la Montagne du Chêne sacré et faisant partie de l’État de Massachusetts. On y arrive par un tramway de route, en une demi-heure, depuis le chemin de fer. Un petit village est situé dans le voisinage. Autrement, solitude complète et grand air.

L’ancienne Université tenait en un seul et colossal bâtiment qui a complètement brûlé en 1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école sembla un moment anéantie dans son principe même. Mais les affections des anciens élèves lui avaient, à travers la République, créé de trop solides appuis, pour qu’elle pût rester ensevelie sous la cendre. On releva donc ces murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices divers remplacèrent l’ancien massif de constructions. Maintenant Holyoke College vous salue de loin, du sourire de ses maisons couvertes de lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de sculpture et de peinture, là encore la gymnastique et les bains. Plus loin, la magnifique église, capable de contenir les deux mille habitants de l’Université; les serres, l’infirmerie, les laboratoires, les salles de cours, les maisons d’habitation, l’observatoire d’astronomie. Ce dernier me fut expliqué par un astronome féminin qui y passe tout son temps et y fait des cours à certaines heures, tant de jour que de nuit. Quelques bâtiments isolés, très gracieux, servent de logement à ceux des professeurs qui préfèrent la solitude. Il n’y a que des femmes.

J’assistai à une leçon de chimie et à la manipulation, par une vingtaine d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure de bière. Toutes étaient engoncées dans des tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux, avec lequel elles regardaient leurs tubes et notaient leurs proportions, leur donnait un air d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale.

La chimie est là-bas une carrière fort agréable et lucrative pour les femmes, qui se placent couramment dans certaines industries. A la serre, je vis plusieurs jeunes personnes occupées à étudier les fleurs, pendant que d’autres les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves faisaient du dessin, de la peinture à l’huile, de la sculpture, des travaux relatifs à l’architecture et la décoration des maisons.

Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour écouter ma conférence française. J’eus le plaisir de constater qu’elles comprenaient fort bien notre langue. Leur professeur principal est une jeune personne très distinguée, qui a passé plusieurs années à Paris, et suivi avec assiduité, les cours de Mr Gaston Paris, dont le portrait orne sa chambre. Dans ma conférence anglaise du soir, j’eus devant moi la population de Holyoke tout entière, public gracieux, intelligent, à qui c’est un régal de parler et qui vous soutient et vous inspire par sa bonne sympathie.

Au dîner, j’avais été invité dans la maison de la directrice. Elle y demeure au milieu d’une centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes. C’était absolument charmant. J’appris, en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes personnes s’entraînaient aux travaux pratiques, et qu’une très importante partie du travail de la maison était fait par les étudiantes.

Le personnel de service se trouve ainsi réduit à un minimum. Les études n’y perdent rien. Un peu de travail physique est un délassement et rétablit l’équilibre mental. La bourse y gagne. La pension coûte moins cher, en raison même de cette organisation très pratique. J’eus ainsi le plaisir de voir les corridors de la maison balayés par des jeunes filles fort distinguées et qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un peu plus jolies.

La veille, on m’avait raconté qu’une certaine quantité de courageuses jeunes personnes qui faisaient là leurs études, avaient gagné, comme dames de compagnie, femmes de chambre ou dans d’autres emplois lucratifs, l’argent nécessaire à leurs études. Plusieurs sont actuellement professeurs, qui ont amassé par des leçons particulières le nécessaire pour demeurer à l’Université et y acquérir leurs grades.

Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où le Président Roosevelt fut réélu. L’Université, calme à la surface, était en ébullition intérieure.

Dans ma conférence, je fis une allusion au fait passionnant du jour. Le résultat de l’élection était encore inconnu; je l’envisageai comme certain. Ce fut une explosion de joie dans la salle, mille mouchoirs s’agitèrent avec frénésie, et des trépignements généreux se firent entendre à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à la première heure, le résultat une fois acquis, l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant deux heures, on entendit des chants patriotiques, des sérénades, des cris spéciaux qui servent là-bas aux étudiants des deux sexes à manifester leur contentement. Ces cris, où les femmes rendent souvent des points aux hommes, ont une énergie que je qualifierai de sauvage, et je me suis assuré qu’ils venaient bien des anciens Peaux-rouges.

Les femmes ne votent pas aux États-Unis. Pour se dédommager de cette lacune dans la loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé qu’elles feraient une élection privée, le jour avant l’élection publique. Elles observèrent minutieusement les usages; firent une campagne électorale avec articles dans le journal de l’Université, meetings et affiches. Au jour dit, le vote fut soumis aux plus strictes formalités et même, pour copier fidèlement les mœurs ambiantes, ces demoiselles désignèrent quelques policemen, ou plus exactement police women «_for hindering bribery_.» Le résultat de l’élection fut une formidable majorité en faveur de Roosevelt. Quelques jours plus tard, à la Maison Blanche, je racontai ces incidents amusants au Président, qui en rit de bon cœur.

Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose de la première pierre d’un nouvel et important édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient déjà considérablement. Par les chemins qui circulent entre les beaux platanes et les bandes de gazon, je vis s’avancer vers l’église où se célébrait la cérémonie, une longue théorie, toute l’Université et ses hôtes, en costume des grands jours: hermines, toques, robes de docteur.

Un chœur, composé de deux cents jeunes filles en surplis blanc, précédait le cortège. La Présidente, assistée de quelques hauts membres d’Universités voisines, fit un speech, et des chœurs merveilleux furent chantés. Le reste du jour fut consacré aux réjouissances générales. Des réjouissances, il y en a souvent. Elles font partie du programme. Les jeux en plein air, l’exercice journalier, une bonne hygiène, une vie normale et pas trop de tracas d’examens, font à ces jeunes et studieuses personnes une vie, en somme, très heureuse.