Vers le cœur de l'Amérique

Charles Wagner · Chapitre 12 sur 22

Pages du PDF

Vers le cœur de l'Amérique

Chez les Quakers

Parmi tous les éléments, si divers, de la population américaine, dont l’accueil demeure gravé dans mon souvenir, je dois une mention particulière à la «Société des Amis». C’est surtout à Philadelphie, la ville de Penn, que ses fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris pour le mensonge des conventions et les prescriptions formalistes, les Amis, de longue date, prêchent et cultivent la «Vie Simple». C’est leur idéal. Une vive sympathie les portait donc vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur esprit et leurs aspirations séculaires. De mon côté, voici des années que j’avais le désir de les voir. Il m’était arrivé, le long de ma carrière, de fréquenter quelques personnes pratiquant la religion sous cette forme laïque, large et vraiment humaine, et la droiture de leur conscience, leur bonté sans phrases, m’avaient fait une impression extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme comme l’absence de prétentions, de circonlocutions et de compliments. Les Quakers ont si bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait presque les trouver formalistes par excès de simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on invite quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en aucune façon invité. Et j’eusse été pour toujours privé du plaisir de m’y rendre, si j’avais attendu qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par hasard, quelqu’un qui me persuada que je devais y aller tout bonnement.

Donc, j’y allai, et personne ne parut y prendre garde.

Dans le local, rien que des bancs. Pas d’orgue, pas de chant, pas d’images. Les fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles éclairent la salle très discrètement. Mais on ne peut pas voir ce qui se passe au dehors. Tous les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs. Quand ils se réunissent, chacun prend place en silence, sans s’occuper des voisins. Personne ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout le monde reste dans une apparente indifférence. On dirait que les «Amis» ont pris aux vieux stoïciens leur: nil mirari.

L’assemblée commence par se taire. Ni lecture liturgique, ni chant; on ne dit rien, on pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses et bienveillantes. Un grand calme et une inspiration pacifique domine tout.

Jamais je n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une assemblée qui, tout entière, pense et se recueille. Si personne ne trouve un motif suffisant pour rompre ce silence, l’assemblée se retire comme elle était venue, une fois le temps raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne viendrait à l’esprit d’aucun assistant de regretter qu’on n’ait point parlé. Les Arabes, dit-on, se méfient des gens loquaces et honorent les silencieux. Les Quakers, en ce point, sont Arabes.

Il me parut évident toutefois que pour moi, venir et repartir silencieusement, serait une faute contre les principes des «Amis», qui consistent à faire ce que l’Esprit nous engage à faire. L’Esprit m’incitait à leur parler. Comme j’avais bien des choses à leur dire, je me levai et parlai de mon banc. Un certain nombre d’hommes et de femmes me répondirent brièvement. Après le meeting, un grand nombre de personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant selon leur habitude: «J’ai lu ton livre». «Je suis content de te rencontrer.»

Chez eux, les Amis sont absolument délicieux. Leur calme fait tant de bien aux âmes de ce temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler la bonne figure à la fois virile et pacifiée de quelques-uns d’entre eux. Un certain vieillard surtout me frappa par la profondeur et la beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme un reflet de la paix divine.

Ne rien craindre, ne pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se presser: agir avec bon sens, tranquillité et confiance en Dieu, voilà une grande partie de leurs principes. Un autre, c’est de respecter l’esprit en chaque homme. Personne n’a une semblable vénération pour la conscience, et ne montre plus de délicatesse à respecter son intégrité.

Pas d’autoritarisme, pas de contrainte. Toute individualité est sacrée en son originalité. Jamais nous n’avons à nous substituer à la conscience d’un autre, pour amener des actes par lesquels il n’est que notre instrument.

On ne peut pas juger des «Amis» par leur nombre aujourd’hui assez limité, ni par leur surface et la place qu’ils prennent dans le monde.

Comme ils sont modestes et méprisent la gloire bruyante, ils ne soignent pas la réclame. Il faut donc un certain temps pour se rendre compte de leur valeur comme principe actif dans la société présente.

De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse simplicité, leur esprit de contentement et d’ordre, ils se sont créé, de longue date, une place extraordinaire. Plusieurs des plus grandes affaires du pays sont, de père en fils, entre leurs mains. Ce sont des hommes d’affaires scrupuleux et intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de grandes fortunes, mais ils n’en font point étalage, et leur générosité discrète honore grandement leur caractère.

Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie et des environs sont entre leurs mains. Dans certaines de ces écoles se trouvent exclusivement des enfants d’Amis. Ailleurs, les Quakers sont éducateurs pour le compte du public.

Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle semble être la devise de ces éducateurs. Leur calme est à lui seul une puissance éducative. Rien ne vaut un maître qui ne s’étonne de rien et garde la même humeur tout le long des jours, surtout si cette humeur est invariablement accommodante.

Vous ne verrez pas ce personnel enseignant rivaliser de sourires et de chatteries pour la jeunesse. Pas du tout: ils sont tout simplement bons, d’une bonté égale. Une trop démonstrative bonté est un soleil qui alterne facilement avec les bourrasques. C’est parfois de la nervosité souriante, et des nerfs, en éducation, il n’en faut pas.

Bien souvent, en passant par ces tranquilles retraites de l’éducation, un regret s’éveillait en moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux de partager la vie dont je voyais ici l’organisation, une vie normale, vraiment humaine, et pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum spirituel qui rappelle les senteurs forestières plutôt que l’encens des sacristies. Ces braves gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont partout présente et nulle part affichée. Leur langage est aussi naturel, aussi exempt que possible de toute pieuse formalité.

Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et savent comment les traiter, sans les gâter ni les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le souvenir, et savent les honorer sans empiéter sur les droits de la vie.

Tandis que dans le préau de «Friends select school», à Philadelphie, je voyais filles et garçons jouer et s’amuser, je me promenais dans un terrain voisin, le long d’un vieux mur ensoleillé, garni de buissons, où de petites fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur la tour de l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la statue colossale de Penn semblait veiller sur la cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port toujours en travail de vaisseaux. L’activité de la ville immense battait alentour dans ses vigoureuses artères. Tout à coup, de mon pied, je heurte une pierre de la taille d’une brique. Sur la pierre était un nom, un des grands noms des «Amis d’Amérique». Je regardai plus attentivement, et je vis d’autres pierres et d’autres noms, juste à la hauteur de l’herbe fauchée. C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc là, les os de ces vaillants pionniers, dont plusieurs avaient tant contribué à bâtir l’Amérique. Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout temps, avaient subi des persécutions, parce qu’ils voulaient la paix obstinément. Je pensai à leur esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet héroïsme presque surhumain qui marque certains épisodes de leur vieille histoire, à leur patience invincible qui rendait leur résistance à toute tyrannie semblable à celle de l’irréductible caillou qu’aucun rouleau ne parvient à écraser. Les cris de joie des enfants vibraient dans mes oreilles, et la poussière des morts tressaillait sous mes pas. Je me sentis parcouru par une impression électrisante de belle et large vie où la fraîcheur matinale s’allie à la solidité traditionnelle. Et sur les tombes des chers anciens je priais pour leur postérité aux regards ouverts, aux joues florissantes, pendant que sur les ailes de la brise et les rayons du soleil m’arrivait un salut mystérieux du Père invisible en qui se joignent et se tiennent les générations.

HOTE D’ISRAEL

Pendant la dernière semaine de mon séjour à New-York, je reçus un mot du Rev. Dr Blum, rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un rendez-vous.

Nous nous vîmes le lendemain. C’était un vendredi.—Vous avez beaucoup d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité de ceux qui ont lu vos livres seraient contents de vous voir; viendriez-vous à la synagogue pour les rencontrer?

Je lui répondis que rien ne pourrait me faire un plus grand plaisir. Il courut informer le Dr Silvermann, le distingué rabbin de Tempel Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter à assister aux offices du lendemain, samedi.

Note fut prise du rendez-vous, et une grande joie spirituelle était par moi ressentie à l’idée d’aller célébrer un culte avec les descendants des vieux Prophètes, les fils de la race à qui le monde doit Jésus-Christ et les plus purs trésors de son patrimoine religieux. Je me rappelai tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement une maison qui m’est, entre toutes, près du cœur et où depuis des années, de par la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est plus, j’ai été fraternellement associé aux solennités familiales de la fête de Pâques.

Une telle invitation s’étendant à un infidèle (pour parler en style orthodoxe), n’était, certes, conforme à aucune règle officielle, mais elle partait d’un si bon esprit, était acceptée avec un cœur si chaud, qu’il m’a toujours semblé qu’un peu d’avenir meilleur était en germe dans l’hospitalité exercée autour de cette table pascale où planent de si vieilles et si vénérables traditions. Je n’ai jamais pu oublier que Jésus a institué le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à la table même où il venait de manger le repas de l’ancienne alliance.

—Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de mon départ, ce que font dans le domaine religieux, moral, social, éducationnel, les Juifs américains, et racontez-le-nous en revenant.

Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix de Boston, entendu les discours de rabbins, tels que le Rev. Dr Henry Berkowitz, qui resteront parmi les expressions les plus hautes des sentiments qui se manifestèrent en ces séances mémorables.

J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du jeune rédacteur du «Jewish Criterion», organe des Juifs progressistes, le rabbin Léonard Levy. C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du dimanche, de Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui aussi, son école du dimanche, s’intéressait aux questions traitées. Non seulement il siégea sur l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs des réunions, mais un appel de fonds ayant été fait séance tenante pour certaines écoles du dimanche protestantes dans les campagnes, il donna une généreuse souscription personnelle. Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom, nous tenions un «peace meeting». Sur l’estrade, fraternellement réunis, siégeaient des représentants des divers cultes protestants et catholique. A Chicago, quelques jours plus tard, Sinaï Tempel, la vaste synagogue du rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue. Et nous avions tous senti que si jamais la paix devait habiter ce monde, il faudrait que les religions abdiquassent leurs vieilles querelles et le scandale de leurs exclusions antifraternelles, pour donner aux peuples l’exemple de leur entente cordiale et de leur conversion sincère à un sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités, se crée l’Unité.

Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma mémoire, pendant que j’attendais l’heure d’aller à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion d’une grande Communauté juive libérale. A l’heure du service, le Président, Mr Seligmann, vieillard octogénaire, et plusieurs autres membres du comité se trouvaient réunis dans la sacristie, en présence du Dr Silvermann.

Nous montâmes sur l’estrade, et le service commença par les chants et prières liturgiques, présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que personne ne gardait le chapeau sur la tête, et que la plus grande partie des chants et prières étaient en langue vulgaire.

Le Dr Silvermann fit un sermon sur la «Vie Simple», et la simplicité dans les croyances, comparant une dogmatique trop compliquée à l’armure de Saül, sous laquelle le jeune David étouffait en s’écriant: «Je ne peux pas marcher avec toutes ces choses.» Puis, abrégeant à dessein son allocution, il me présenta à ses auditeurs comme un hôte et me pria, le plus courtoisement du monde, de prendre sa place pour leur parler.

Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et des sentiments d’une sympathie si fraternelle se manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible de ne pas accepter une deuxième invitation, plus longuement préparée, et devant offrir à un plus grand nombre de membres de la Communauté, l’occasion de s’assembler[7].

[7] Une des personnes que je vis ce jour-là, est Mme veuve Simon Borg, enlevée, depuis, à l’affection de ses sept enfants. C’était une femme d’élite, consacrant sa vie à faire le bien. Dans les conversations que j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter les misères de la vie, et tant de foi vaillante unie à une si large compréhension des croyances d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant souvenir.

Hélas! il ne me restait plus de temps libre, et nous dûmes nous donner rendez-vous pour le dernier soir de mon séjour, vers les dix heures. Je faisais, ce soir-là, une conférence pour la branche française de l’Union chrétienne de Jeunes Gens. A l’issue de cette conférence, quand les rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent à la synagogue, une foule de deux mille cinq cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de passer une heure à entendre de la musique, et un rapport sur une «Fraternité, Brotherhood». C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les «mutualités» à base religieuse.

Le public, au premier regard jeté autour de moi, me parut animé d’une sympathie absolue. C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai à tout ce que ce peuple a fait et souffert, une émotion intense s’empara de moi.

L’antiquité prodigieuse de leur vieille tradition frappa ma pensée. Je m’inclinais en esprit devant plus de trois mille ans d’histoire, couronnés à l’horizon lointain par les pics géants du Prophétisme.

Je choisis un texte dans le Prophète Malachie, et pour rendre hommage à la pensée si large qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je jouissais, je prononçai les paroles de ce texte en hébreu. La première était: «N’avons-nous pas tous un même père? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés?» La deuxième était: «Il ramènera le cœur des pères à leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères».

Cette parole est la dernière de l’ancien Testament. Elle pourrait servir de formule à la vie normale dans tous les domaines humains. Les «_Pères_» c’est la tradition; les «_enfants_» ce sont les temps nouveaux. Il ne saurait y avoir ni cohésion historique, ni solidité véritable dans l’édifice national, social ou religieux, sans le concours harmonieux de ces deux forces du Souvenir et de l’_Avenir_. Deux paroles constituent la mentalité supérieure où toutes les énergies salutaires se marient: «Rappelle-toi!» et «En avant!». J’essayai de tirer de cette grande parole quelques-unes des vérités qu’elle contient, et de faire voir en quels termes heureux elle décrit la respectueuse indépendance qui est l’inspiration même de toute liberté féconde. Et puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées que voici: «Nos Pères, les Pères de tout l’Occident religieux, c’est vous, ce sont vos Prophètes, avant-coureurs d’une marche si prodigieuse, que, malgré leur éloignement dans le vénérable passé, ils indiquent encore aujourd’hui les routes de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les enfants. Si jamais le cœur des enfants se détournait des pères, ce serait l’ingratitude et le désastre. Aussi, quiconque sait ce que le monde religieux vous doit, ne prononce qu’avec vénération le nom d’Israël.

Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect, tout filial honneur vous doit être rendu par nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos enfants? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec la famille nouvelle, dont la parole prophétique marqua d’avance les destinées, dans le passage si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est dit: «_Un rejeton sortira de la souche de Jessé_». Jamais je ne l’ai senti avec plus de force que ce soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large et magnanime qui souffle à travers ce beau texte, afin de nous mettre à l’unisson de ses intentions. Alors nous ferons se rencontrer en une collaboration féconde, l’Ancien Testament et le Nouveau. Ils s’appellent et s’éclairent l’un l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés sous la même couverture».

On a toujours raison de cultiver l’idéal et l’espérance, même au sein d’un milieu terre à terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques années auparavant, dans mon livre «_l’Ami_», sous le titre de «Haute Église», j’avais formulé le vœu que les diverses familles religieuses, tout en cultivant chacune sa province de croyances particulières, se rencontrassent sur le terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de maison à maison. Que de sourires cette page naïve avait provoqués parmi les sages de ce monde!

Le soir de Tempel Emmanuel, je compris que nous n’étions pas si loin qu’il pouvait sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes de milieux religieux différents. Et je me promis de ne jamais négliger une occasion de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement si bienfaisants.

Il était plus de onze heures du soir quand nous sortîmes de cette bonne maison, où les cœurs venaient de se sentir si près les uns des autres.

Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne soit bonne encore pour bien faire. Les amis de la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs cercles où un souper cordial nous réunit quelques moments encore. Autour de la table étaient assis des membres éminents de la synagogue. Le banquier Seligmann, Président; le docteur Silvermann et quelques-uns de ses collègues à l’Encyclopédie des sciences juives, qui sera un des plus intéressants monuments d’histoire édifiés par notre temps; M. Levysson, connu par ses libéralités aux universités et œuvres d’intérêt général; des professeurs, des instituteurs.

Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa le plus fut fait par un instituteur, ayant son école dans Eastend, parmi la population juive très dense groupée là, et sans cesse grossie par les expulsions européennes. Cette population crée aux Israélites américains un problème colossal. Dans la réponse que M. Levysson fit à l’instituteur, je compris que la bonne volonté de ces hommes de bien était à la hauteur des devoirs les plus exorbitants. Ils se sentent responsables de ces milliers de frères infortunés, arrachés à leur pays natal, et cherchent non seulement à les empêcher de périr de misère dans les premiers moments de leur arrivée, mais à les soutenir moralement et matériellement, afin de leur ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home, vaste maison pour incurables de tout âge, située au bord de Hudson-River. On y reçoit indistinctement les pauvres malheureux de toute confession, ainsi qu’à Sinaï-Hospital, fondation nouvelle, d’une étendue considérable, construite selon les règles les plus conformes à l’hygiène. Nous quittâmes le cercle vers une heure du matin, et je gardai de ma rencontre avec ces Israélites américains l’impression d’un milieu actif, intelligent, ouvert à toutes les grandes idées, ayant, sous la forme la plus heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau monde.

FRÈRES NOIRS

J’attendais avec une certaine impatience l’occasion de rencontrer des représentants de la race noire.

Un des premiers avec qui je fus en contact personnel, est le cocher qui me fit faire un tour dans Washington et me déclara qu’il avait lu «la Vie simple». Il ajouta de si bons sourires à ses paroles, que sa figure, illuminée par un éclair de ses dents blanches, me resta gravée dans le souvenir.

Dans les familles, les restaurants, les chemins de fer, les nègres chargés de quelque service, me paraissaient s’en acquitter toujours avec soin et bonne humeur. On peut surtout les observer à l’aise pendant qu’ils vous cirent les souliers. L’Amérique abandonne à chacun le soin de ses souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans les familles, ni dans les hôtels[8]. On les met le matin, tels qu’on les a ôtés le soir, et à la première occasion on se confie aux soins d’un de ces bons nègres qui répètent par les rues: Shine! shine! Ils vous offrent un siège, fauteuil commode et souvent royal, rappelant les espèces de trônes sur lesquels vous font monter les cireurs dans la bonne ville de Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de la pauvre caisse offerte comme piédestal par nos commissionnaires parisiens. Si vous désirez être complètement à l’abri, vous êtes invités à pénétrer en quelque sous-sol, ou le plus souvent en un rez-de-chaussée d’hôtel.

Pendant l’opération, le client, d’ordinaire pressé, lit son journal ou se livre à quelque occupation urgente. De cela, je me gardai bien. Un homme qui se fait servir doit quelque attention au frère qui lui consacre un moment ses soins. Et quels soins! Ne vous imaginez pas qu’une boîte à cirage et une brosse en représentent les seuls instruments. Et d’abord l’homme noir qui se courbe vers vos bottes ne fait pas la tête d’un individu qui va fournir une corvée quelconque. Il vous considère comme un objet sur lequel son art et sa bonne volonté vont s’exercer. Primo: nettoyage complet avec une brosse qui emporterait plutôt le cuir lui-même que d’y laisser un atome de crotte. Après cela, cirage délicat, et preste repassage avec des brosses plus douces. Puis vernissage et polissage, au moyen de chiffons de laine et de flanelle, de rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte dix cents, cinquante centimes. Le frère noir vous renvoie avec un bon sourire, et vous partez, ayant aux pieds deux miroirs étincelants. Un bon cirage dure une semaine… s’il ne pleut pas.

[8] Je m’en voudrais cependant de ne pas raconter que dans plusieurs maisons nous avons surpris nos amis à cirer nos souliers eux-mêmes, les domestiques n’en ayant pas l’habitude.

Dans les Pullman cars, aussitôt que le train s’approche de la station où vous avez à descendre, le nègre s’empare de votre chapeau, de votre pardessus, de votre parapluie même, il les effleure avec une époussette en chiendent devant laquelle ne saurait subsister aucune poussière. Puis il s’approche de votre personne qu’il invite à se lever et, depuis le col jusqu’aux souliers, la brosse avec une impétueuse bonhomie.

En sleeping, pendant que vous dormez, le nègre veille. Préalablement, il vous a fait votre lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant sur l’épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas la parole, le nègre reste muet; si vous entamez une conversation, il répond volontiers. Après avoir satisfait à vos questions, il vous en pose à son tour: échange de bons procédés.

J’ai beaucoup regardé la figure des nègres. A côté de certains types lippus, aux traits plutôt empreints d’animalité, et qui font merveilleusement pendant à nos abrutis blancs, j’ai rencontré beaucoup de physionomies éclairées, marquées de tous les signes d’une intelligence ouverte, d’une énergique spiritualité. Mais surtout j’ai souvent rencontré une expression que je n’ai jamais observée au même point chez aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement, à laquelle la couleur noire donne un cachet spécial et dont l’impression sur mon esprit a été extraordinaire.

*

A New-York, un matin, pendant que je faisais une bonne causette avec Maurice, magnifique nègre qui venait dès l’aube me sourire et me demander si je n’avais besoin de rien, j’appris, non sans surprise, que nous étions collègues. Maurice était prédicateur, chef d’une congrégation, fondateur d’une école de théologie et, à ses heures, valet de chambre; sa congrégation étant trop pauvre pour lui assurer la vie matérielle, il gagnait sa subsistance en servant.

Le cumul de ces deux fonctions de serviteur et de prédicateur pourrait bien avoir plusieurs inconvénients. Le verbe indépendant lié à une situation de subalterne! Le loisir nécessaire à l’étude, pris par des occupations ménagères! La pensée elle-même, suivant intérieurement son cours, interrompue à chaque instant par un ordre ou un coup de téléphone!

Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas minces, laissent entrevoir des avantages dont le poids pourrait faire baisser la balance en leur faveur. Après tout, le prédicateur doit chercher la matière de son enseignement dans la vie encore plus que dans les livres. Il lui est moins préjudiciable de manquer d’érudition que d’expérience. Or l’expérience n’est jamais gratuite. Elle se paie fort cher, chaque fois qu’elle a une réelle valeur. La plupart d’entre nous ne sont guère disposés à l’acheter son prix. Ils ne font donc directement que les expériences pour ainsi dire imposées par la nécessité. Les obstacles et les duretés de l’existence, ses douleurs inévitables, en nous coûtant de la peine, augmentent notre faculté d’aider les autres à vivre. Mais il est des expériences d’un genre un peu spécial et qui ne se font presque jamais que par procuration. Tous les prédicateurs sont, en somme, des bourgeois. Nous trouverions contraire à leur dignité qu’il en fût autrement. Et s’ils sortent du peuple, si leurs pères furent paysans, ouvriers, ou serviteurs, ils risquent de s’embourgeoiser. Or à toutes les époques, et à la nôtre surtout, une des grandes questions que nous avons à porter en chaire est la question sociale. Cette question, que vous la regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou par en dessous, du côté des ouvriers et des serviteurs, vous ne la voyez que sous un de ses aspects, et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre, il est nécessaire de se mettre à la fois à la place des uns et des autres. Mais se mettre à la place d’un autre est une de ces opérations que l’on peut bien tenter, ou même s’imaginer d’avoir mené à bonne fin, mais qui, en somme, est du domaine de l’impossible. La meilleure volonté y rencontre des résistances insurmontables. Si la place d’un autre ne devient en toute réalité votre place personnelle, vous ne vous êtes pas complètement mis dans sa situation et ne sauriez éprouver ce qu’il éprouve. Je prends maintenant un homme équitable, ne cherchant que ce qui est juste et droit, comme doit l’être celui qui se mêle de prêcher aux autres; un homme, en outre, qui aime ses semblables, en raison de leur qualité d’hommes, et non de leur classe particulière. Cet homme est domestique, tout le long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le fait. Doué de clairvoyance, il considère le train de la maison et le juge à la fois avec bienveillance et pénétration. Mais son rôle lui impose le respect préalable et le silence. Le soir, il est libre; il est même un maître, revêtu d’une grande autorité. Il parle au nom de Dieu et de l’humanité; au nom de la sagesse condensée des traditions et de l’expérience vivante du présent. Il a la parole, il dispose du champ illimité de la pensée. Si cet homme a une âme, il est armé, comme nul autre, pour dire des choses pratiques que l’on puisse penser et s’assimiler. Il opère avec des réalités. On sent qu’il connaît le dessus et le dessous des questions, parce qu’il a vécu et vit journellement les deux. Et on ne dira jamais dans quelle forme de son activité il est le plus intéressant, si c’est en qualité de prédicateur valet de chambre, ou de valet de chambre prédicateur. Certes chacun de ces deux hommes a fort besoin de l’autre. Je suis convaincu que le monde avancerait mieux, si les grandes questions ne se débattaient pas, en général, comme par dessus un fossé, entre gens qui ne sont renseignés que sur un des côtés.

La vie sociale aurait tout à gagner par la création de traits-d’union humains, en qui vit la compréhension cordiale et profonde, le jugement équitable sur la situation, les droits et les devoirs des deux partis en question. Nous avons généralement deux fractions sociales dont les intérêts semblent opposés: entre elles surgissent des intermédiaires qui, le plus souvent, sont ignorants de l’une des fractions, à moins qu’ils ne soient de simples excitateurs exploitant les deux antagonistes à leur profit. Je voudrais des hommes, aimant et appréciant les deux, et comprenant que les deux doivent ne faire dans le fond qu’un seul.

Une situation contradictoire comme celle du collègue noir que j’eus l’avantage de connaître, pour douloureuse et émotionnante qu’elle soit, peut donc se transformer en une source de progrès humain, à condition que celui qui la subit, s’élève au-dessus de ses avatars momentanés et, sous la livrée de domestique comme dans la chaire, demeure avant tout un homme.

*

L’occasion de parler à des auditoires nègres, considérée par moi comme un privilège, me fut accordée à Philadelphie, par deux fois. C’étaient des assemblées où se mêlaient tous les âges. Sur les tribunes, une foule d’enfants. Les cantiques furent exécutés avec un entrain merveilleux.

Ils adorent tous le chant, et plusieurs arrivent à un rare développement musical. Assis sur la plate-forme, où m’avaient accompagné plusieurs pasteurs nègres et John Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes crépues qui chantaient de si bon cœur, mes regards se tournaient vers l’auditoire adulte. L’hymne montait, nourri, plein d’âme. Il y avait de la sympathie dans l’air, et du bon accueil. Rarement je me suis senti plus heureux de prêter ma voix à ces vieilles vérités que l’Évangile a frappées à l’ineffaçable effigie de l’universelle humanité. Il me paraissait grand d’une grandeur nouvelle, puisqu’il me servait, sur l’heure, de parfait trait d’union avec les hommes d’une race jusqu’alors inconnue pour moi et, dès le premier instant, l’étincelle heureuse, le courant de vie supérieure que produit le contact des cœurs, se produisirent avec une force toute spontanée. Mon discours terminé, je m’assis, et tous les regards se tournèrent vers John Wanamaker. «Puisque vous êtes parmi nous, lui dit le pasteur de l’Église, permettez-nous de vous exposer quelques desiderata.» Et il lui parla de services, que dans sa situation de négociant, occupant beaucoup de monde, il pourrait rendre à ses paroissiens, en leur offrant du travail et des places. Dans une partie du discours de ce pasteur, on sentait percer les sentiments pénibles qui remplissent le cœur des noirs devant certaines hostilités opiniâtres et certains préjugés de race.

John Wanamaker profita, avec une visible satisfaction, de l’excellente occasion qui s’offrait à lui d’exprimer sa sympathie aux frères noirs.

«Quand vous aurez à faire à moi et à ceux, très nombreux en ce pays, qui pensent comme moi, et vous portent un grand intérêt, dites-vous bien ceci: il n’y a pas là de question de race, ni de face, ni de place, mais purement une question de grâce, c’est-à-dire d’aptitudes et de capacités. Vous serez toujours les bienvenus pour occuper une fonction.

Mais le tout n’est pas d’avoir la place, il faut la bien remplir. Si, à l’essai, nous nous apercevons que vous avez demandé une situation où vous êtes incapables de vous maintenir avec succès, nous sommes obligés de vous renvoyer comme un vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns d’entre vous diront que c’est la couleur de leur face qui leur a fait perdre la place. Non, ils se trompent; ils avaient eu trop d’ambition.

Étant montés trop haut, il leur faut redescendre. Nous vous sommes sympathiques, ayez confiance. Et s’il arrivait qu’une injustice se commît envers l’un de vous, soyez certains que nous découragerions celui qui, sous nos ordres et dans la limite de notre influence, aurait osé manquer, à l’égard de l’un des vôtres, de respect ou d’équité.»

De telles paroles sont l’expression même du sentiment le plus profond. A distance, sur la foi d’articles de journaux, relatant des faits particulièrement odieux, où le préjugé de race s’étale dans sa laideur entière, nous croyons que les noirs et les blancs, sur toute la surface des États-Unis, sont entièrement séparés et ne se mêlent ni ne se rencontrent, même dans les endroits publics, comme les théâtres, les concerts, les églises, les tramways, les chemins de fer et surtout les hôtels. Il y a à cela beaucoup d’exagération. Une foule d’Américains, non seulement ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se dévouent à leur cause et leur prouvent leur sympathie par tous les moyens. Ces hommes ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu’on appelle la question nègre. Mais ils ont un principe très juste en même temps que très judicieux: Plus les questions sont difficiles, plus il faut concentrer de bonne volonté sur leur solution.

Je m’estime heureux d’avoir rencontré un grand nombre de ces hommes, parmi lesquels je nommerai en particulier Mr Robert C. Ogden, de New-York.

Mr Ogden, associé de John Wanamaker, se trouve à la tête du grand magasin que ce dernier possède à New-York. Très absorbé par des affaires colossales, il n’en est pas moins constamment occupé d’œuvres sociales.

C’est un de ces hommes, nombreux en Amérique, qui font le plus grand honneur à leur pays. Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale.

Si elles leur procurent la fortune, la fortune en leur main est un levier pour le bien. Mr Robert C. Ogden s’occupe beaucoup des nègres, en particulier de Hampdenschool, établissement créé et dirigé jadis par le général Armstrong, qui fut le père spirituel de Booker T. Washington.

Pendant de longs moments, dans son cabinet de Broadway, Mr Ogden me renseigna sur l’œuvre éducative parmi les noirs, mettant entre mes mains une foule d’ouvrages qui traitent de la question. Non seulement on sent que, en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool, il s’intéresse à la maison, personnellement, mais cet intérêt, visiblement, le touche aux entrailles mêmes. Quand il parle des noirs, ses yeux se mouillent. Et cependant c’est un homme fort, d’une taille plus qu’ordinaire et doué d’un grand sang-froid.

Par lui, je fus mis personnellement en rapports avec Booker T.

Washington, l’un des hommes que j’étais le plus impatient de rencontrer, dont je me suis senti honoré de toucher la main et dont je me promets bien d’aller plus tard visiter l’école à Tusgegee, dans le Sud. Cette fois, je dus me borner à faire une conférence au profit de Hampdenschool. Organisée par Mr Ogden, cette conférence eut lieu dans la vaste maison, due comme tant d’autres à la générosité universellement connue de Mr Andrew Carnegie, et qui se nomme, en raison de cette origine, Carnegie-Hall.

On avait envoyé de Virginie huit élèves de l’école, entre 20 et 25 ans, afin de chanter devant le public, avant et après la conférence.

Comme on nous présenta les uns aux autres, quelques minutes avant le début, je leur dis, dans le cabinet où nous attendions l’heure de commencer: «Chers amis, si vous voulez me faire un immense plaisir, chantez-moi un morceau dès maintenant.» Immédiatement ils se rangèrent et entonnèrent un double quatuor. Alors il me sembla que le parquet vibrait et que le son magnifique de leurs voix me montait à travers les os et courait dans mes moelles. Jamais je n’ai entendu cette ampleur de basse sortir de poitrines humaines. C’était un orgue vivant.

Quelques instants plus tard, ils se firent entendre dans la grande salle, où ils donnèrent entre autres des mélodies telles que leurs pères en chantaient dans les plantations, du temps de l’esclavage. A travers la mélancolie de ces complaintes, la détresse humaine s’exprime en accents si douloureux et si vrais qu’on oublie presque la musique pour ne penser qu’aux situations dont elle est l’écho.

Je ne suis pas documenté pour aborder le problème nègre. C’est une grande montagne qui pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce qui me rassure, c’est qu’aucune question, quelle qu’elle soit, surgissant dans les limites de la destinée d’une nation, n’est au-dessus des forces de cette nation, si tant est qu’elle est abordée avec tous les moyens de bon sens, de clairvoyance pratique d’une part, et d’autre part, avec équité, bienveillance véritable et fraternelle bonté. Or, de ces qualités pratiques et de ces qualités de cœur, l’Amérique tient en réserve des provisions intarissables. Aucun obstacle, aucune difficulté, aucune fatalité du sang ne prévaudra contre elles.

En attendant, je m’estime heureux de connaître l’homme dont le nom, aujourd’hui, personnifie les espérances comme les charges des frères noirs, l’homme vers qui, de tous les points du territoire américain et du monde, vont les sympathies que nous leur vouons: j’ai nommé Booker T.

Washington. Je noterai ici un fait mémorable entre tous et qui doit être conservé.

Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis dans un banquet final, dernier acte du Congrès de la Paix, de Boston. Six cents convives de tous les États de la République, de tous les pays du monde, se trouvaient à table, dans une salle de fêtes. Nous étions assis, tous ceux qui devaient prendre la parole dans la soirée, à une table spéciale, d’où les orateurs seraient aisément aperçus. Booker Washington était à trois places de moi. Quand vint son tour de parler et qu’il se leva, toute l’immense salle, comme mue par un même sentiment spontané, se leva, afin de lui rendre un hommage unique, un hommage qui, à ce moment, par la qualité des délégués réunis là, devenait une manifestation universelle de toute la Terre civilisée et pacifique.

Booker Washington est un homme de taille moyenne, trapu, à la figure énergique. Quand il se lève pour parler, on sent qu’il porte sur ses épaules le fardeau de sa race. Sa parole est claironnante, chaude, et va droit au but. Il est éloquent, de cette éloquence supérieure qu’inspirent le courage, la sincérité, l’absolu dévouement à une cause.

Images parlantes, geste sobre, modération persuasive. On sent que cet homme est une voix au service d’un principe.

Après certaines phrases où il met son énergie totale, quand il ferme la bouche, qu’il a puissante, décidée, on sent à quel point ce qu’il vient de dire est positif et inattaquable. Le geste de son large menton, joint à l’éclair de ses yeux, rappelle alors la parole magnifique de Luther: Das Wort sie sollen lassen stahn!

TRAVAIL, ARGENT, AFFAIRES

Le travail atteint en Amérique une intensité extraordinaire. On a travaillé beaucoup, un peu partout, depuis un siècle, et plus qu’on n’avait jamais travaillé dans l’histoire du monde. La construction seule des chemins de fer modernes a remué tant de terre, produit tant de fer et de matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant de houille, que l’ouvrage des dix siècles précédents ne suffirait pas à remplacer le labeur accompli. Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique tient le record. Il faut ajouter que nulle part le travail n’est plus honoré que chez elle. Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce sont les hommes, fils de leurs œuvres, qui occupent la première place dans l’opinion générale.

Le travail a produit dans ce pays de grandes richesses, et en produit encore tous les jours, surtout là où un territoire encore neuf se transforme rapidement en une contrée peuplée et industrieuse. Et, certes, la richesse est estimée; l’argent est l’objet d’un respect général. Disons même que le désir d’en acquérir anime une grande partie de la population, et que l’orgueil des grosses bourses et la gloire de ceux qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont pas su réussir. C’est là un des côtés sombres de l’Amérique, côté antidémocratique et non sans danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient qui lui est commun avec d’autres nations et qu’elle rachète d’autre part par des qualités que toutes les nations sont loin de posséder. En général, si ce pays a des tares ou des défauts, nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est avec un scrupule et une persévérance rares qu’il s’attache à les combattre. Ainsi les excès auxquels peut conduire la puissance de l’argent y ont de fort sérieux contrepoids.

En premier lieu, par une excellente habitude qu’adoptent une quantité de gens arrivés aux grandes fortunes, la générosité s’efforce de payer la dette de la richesse. Une fois considéré par ses détenteurs comme un instrument de puissance pour le bien, cet instrument s’exerce de tant de façons, que tout homme juste est obligé de s’incliner avec respect. Les exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent leurs biens comme un dépôt de confiance dû au travail de tous, et remis en leurs mains afin de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient dans la fortune une fonction sociale qui engage au plus haut point leur responsabilité. Il suffit de la connaître un peu dans la personne de ses citoyens les plus riches pour ne plus pouvoir admettre que l’Amérique soit équitablement caractérisée, quand on l’a surnommée le pays du roi dollar. Si elle a ses accapareurs d’or, ses égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent gouverner en achetant les consciences, elle a aussi élevé à la hauteur d’un principe le devoir de bien employer son argent. Beaucoup de ses citoyens les plus en évidence par leur situation matérielle, vivent personnellement sans faste et ne se sentiraient pas le droit de faire, pour eux ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se savent, en un mot, responsables de l’emploi de leurs biens, soit devant Dieu, soit devant les hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri de cette tentation funeste qui vient aux êtres sans «_self control_», du fait qu’ils peuvent se payer tout ce qu’ils désirent.

Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, dans cette génération, l’influence néfaste et démoralisatrice des trop grandes fortunes accumulées dans les mains d’un seul, est le fait qu’en Amérique, tout le monde travaille, et les plus riches souvent plus que les autres.

Quelques-uns d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle de véritables esclaves, au point que je ne voudrais pas changer avec eux.

Mais c’est pour cela même qu’ils méritent d’être respectés et admirés.

Il y a une forme très noble de l’abnégation, dans cette façon d’être l’esclave de son devoir d’homme riche.

Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis son droit de cité, ni surtout son droit au grand soleil. Dans les vieilles sociétés une certaine aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis de longues générations, perdu l’habitude de travailler, et l’opinion publique y est si bien influencée par l’existence de cette haute et brillante collection d’oisifs, qu’elle considère comme un signe de noblesse le fait qu’on n’a pas besoin de travailler pour vivre. Plus une fortune est loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, plus les générations, en passant, se sont habituées à la trouver dans leur berceau, et plus elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il arrive ainsi que des classes, en somme parasites, se considèrent comme la fine fleur sociale. A l’abri de cette superstition, les inutiles ont beau jeu, et quiconque peut se créer une vie d’oisif se sent un peu de la race des privilégiés. A la longue, il se développe un état d’esprit démoralisant qui tend à considérer le travail comme une servitude et un amoindrissement de dignité.

De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches qui ne font pas de miel, quelque diaprées que soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées.

Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir une vie occupée est si générale, que l’homme qui ne fait rien est un corps étranger, un déraciné. Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux qui ont besoin d’être amusés par des moyens raffinés, et ne se contentent pas des distractions simples auxquelles l’homme qui a travaillé est toujours disposé à trouver un grand charme. Ils sont condamnés à l’ennui, et l’ennui finit par les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en quelque station cosmopolite du vieux monde, à la foule de ceux que l’oisiveté rassemble.

L’Amérique travaille, honore le travail et sait l’organiser. Chacun, en général, y connaît bien son métier et cherche à y apporter quelque ingénieuse combinaison de sa propre initiative. La routine y enlise moins les esprits. Un certain point d’honneur ne permet pas à l’homme qui s’est engagé pour un travail, de le quitter avant qu’il ne soit fait. Du haut en bas de l’échelle sociale, on a la dignité de sa fonction et la volonté de bien faire ce qu’on a entrepris.

Les difficultés, les commandes imprévues, au lieu d’effrayer, stimulent les industriels, les commerçants et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt que d’avouer devant une commande qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour la réaliser, ils se livreront à des tours de force et des combinaisons de génie. De cette disposition aux entreprises hardies et aux travaux faits en dehors des conditions ordinaires, voici un échantillon typique autant que légendaire. Après la destruction de Chicago par l’incendie qui n’en laissa subsister qu’une mince partie, une fois le premier affolement passé, il y eut un extraordinaire déploiement d’énergie. Appel fut fait à toutes les réserves financières, à toutes les ressources de l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi solidement que possible. Un jour, un citoyen se présenta dans les bureaux d’un entrepreneur de bâtiments:

—Il me faut une maison de tel et tel genre.

—Bien, et pour quelle époque?

—Pour telle date.

—Bien, nous avons à fournir ce jour-là quinze bâtiments, mais tous dans la matinée. Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi; vous pouvez y compter.

L’Amérique a ses écoles de travail, mais la meilleure, c’est elle-même; ce sont ses traditions, son entraînement pratique aux carrières. On n’arrive à rien, sans avoir mis la main à la pâte. Pour diriger un travail, il faut l’avoir appris soi-même. La biographie d’une multitude d’hommes arrivés aux grandes affaires commence par quelque besogne simple et modeste qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que possible. Le plus grand honneur est d’avoir commencé avec rien. Le boy énergique qui ne demande qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour de lui pour voir des hommes, exemples vivants de ce qu’il peut attendre de la vie, s’il ne ménage pas sa peine. Et c’est là une condition excellente pour encourager chacun à faire de son mieux. Une fois l’impression acquise qu’un jeune homme est un travailleur, toutes les portes lui sont ouvertes, et dès qu’il se montre être the right man on the right place, on ne lui marchande pas son traitement. Règle générale, le travail est bien rémunéré. Il n’est même pas admis qu’un homme donne sa peine pour rien. La parole biblique: «Le travailleur mérite son salaire»

est une formule de dignité et non d’esprit mercenaire.

Je ne suis qu’un profane en tout ce qui concerne le commerce et l’industrie, mais j’ai la curiosité des enfants qui, les mains croisées sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit fondre des cuillers d’étain. Que d’usines j’ai visitées dans la vieille Europe, que de métiers j’ai vu exercer! Quand je suis amené à voir de près l’oisiveté de certaines vies, un ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de toute cette vanité me navre. Mais je ne me lasse jamais de regarder le travailleur à son œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle majesté l’entoure à mes yeux.

Les travailleurs en Amérique m’ont, en général, semblé dans des conditions hygiéniques favorables. Le peu que le temps m’a permis d’observer dans les imprimeries, les manufactures, les entreprises de construction, me laisse une impression de propreté, de dignité. Une foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement à la mécanique, mais au travail de bureaux, d’emballage, à la manipulation des matières premières, indiquent que l’initiative et la réflexion ne perdent jamais leurs droits. Simplifier, rendre un travail plus facile, plus expéditif et plus propre, un outil plus maniable, une machine plus précise, est une tendance générale qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, en se livrant aux mille observations suggérées par l’activité intelligente, l’histoire de l’œuf de Colomb vous revient en mémoire: On se dit:—Tiens, comme c’est simple et ingénieux en même temps! On s’étonne de ne l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple: Les conducteurs de tramways ont à leur disposition une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour marquer les places payées, même du bout de la voiture. Cela leur épargne du temps, des démarches et des erreurs; dès qu’ils touchent un cent, ils le marquent au compteur. A Paris, il faut retourner au compteur chaque fois qu’il s’agit de marquer.

La tradition en toutes choses est si importante que, dans ce pays nouveau, toutes ses traces deviennent précieuses. Dans les maisons industrielles, la tradition est représentée d’une façon très vivante par les portraits des fondateurs de maisons et de leurs directeurs successifs. Le bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. On y est envahi par le grand sérieux des affaires. Sur les murs sont les ancêtres, pas bien anciens, naturellement, car ils remontent rarement au-delà de cent ans. Mais ces commerçants, ces industriels, ces ingénieurs ont tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale. Leur figure respire la piété, l’honnêteté. Ces physionomies de braves gens énergiques et intelligents sont des pages impressives de l’histoire humaine. A regarder les traits de ces hommes, on comprend que leur trace soit restée sensible dans les affaires par eux créées. L’amour du travail, la probité, les sentiments de justice et d’humanité faisaient pour eux partie de la vie commerciale et industrielle. Ils exerçaient les affaires comme les chevaliers d’autrefois faisaient la guerre: avec leur âme, leur cœur; et leur maison, était bâtie avec un capital d’honneur et de loyauté qui est, certes, le plus précieux héritage légué à leurs successeurs. A longtemps rêver devant ces portraits d’anciens, on se surprend à se demander quel effet feront à côté d’eux les portraits de la génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite aux fils de ressembler aux pères et de continuer, dans les formes nouvelles de la vie de ce temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres.