Vingt-cinq moins un

Geneviève Piché · Chapitre 11 sur 19

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Vingt-cinq moins un

Chapitre dix – Tu vas revenir ? –

CHAPITRE DIX

 

– Tu vas revenir ? –

François, le concierge, traverse la classe avec son diable. Un énorme trousseau de clés accroché à sa ceinture de pantalon tinte à chacun de ses pas. Un peu plus tôt ce matin, Audrey nous avait prévenus :

— On a besoin du pupitre d’Émeline pour un nouvel élève.

Je ne sais pas si on va lui dire, à ce nouvel élève. J’imagine que non. Moi, je ne voudrais jamais m’asseoir à son bureau. J’aurais peur qu’il me porte malheur.

François s’arrête près de l’armoire grise. Il soulève le pupitre d’Émeline et le place à l’envers, sur son diable. Maxime se lève. Sans que personne lui demande, il saisit la chaise. Il emboîte le pas au concierge en tenant le siège droit devant lui, le visage sérieux. J’imagine Émeline, assise sur sa chaise, en train de saluer les élèves comme une reine de carnaval, avec un sourire figé qui montre ses dents.

Après qu’ils sont sortis tous les deux, Yannick se plante en face d’Audrey, un crayon tendu devant lui :

— Qu’est-ce que tu vois, Audrey ?

— Un crayon.

— Je suis bien caché, hein ?

Tout le monde se met à rire. Pas moi. Si on avait gardé la place d’Émeline, personne n’oserait rigoler comme ça. Je regarde Juliette, Chloé, Anne-Sophie, Louis, tous les autres. Ils ont l’air soulagés. Comme si on venait de leur enlever une écharde du pied.

 

Lundi 7 janvier

 

Émeline ! J’avais complètement oublié ce livre-là ! Je viens de le

trouver, dans le fouillis de ton pupitre que j’ai vidé tantôt. Un livre informatif.

 

Tu te souviens quand je l’avais présenté, en septembre, parmi les

nouveautés ? Tu t’étais jetée dessus pour être la première à l’emprunter.

La vie, la mort : toutes les questions que tu te poses.

 

Mes doigts tremblaient lorsque je l’ai soulevé. J’ai tourné les pages

lentement. « Pourquoi on meurt ? », « À quel âge on meurt ? », « Où on

va quand on est mort ? ».

 

Est-ce que tu l’as pressenti, quelque part au fond de toi ? Est-ce que,

sans le savoir vraiment, tu as voulu te préparer à mourir ?

 

On a changé les responsabilités dans la classe. C’est Maxime, maintenant, qui s’occupe de vider le bac de récupération. Moi, je fais les commissions. C’est pour ça qu’Audrey m’a demandé de rester un peu, aujourd’hui, en finissant l’école.

— Tiens, ma grande. Tu la remettras au secrétariat en t’en allant.

Je saisis l’enveloppe qu’Audrey me tend, la glisse sur la pile de cahiers que je tiens sous mon bras.

— OK. Bonne fin de semaine !

— À toi aussi !

J’ouvre mon casier, reprends l’enveloppe pour la déposer sur la tablette du haut et remarque le prénom dessus : Thomas. Ce sont les travaux pour Thomas !

Je ne sais pas ce qui me prend. Je reviens sur mes pas, passe la tête par la porte ouverte de la classe.

— Audrey… si tu veux, je peux aller porter l’enveloppe chez Thomas.

Audrey détache les yeux de l’écran de son ordinateur. Me fixe d’un drôle d’air. J’ajoute très vite :

— C’est pas loin de chez nous.

Ce n’est pas vrai. Pas vrai du tout. J’habite de l’autre côté du parc, dans le nouveau quartier. Audrey se penche à nouveau vers son écran. Elle va sûrement vérifier mon adresse. Découvrir que j’ai menti. Qu’est-ce que je viens de faire encore ?

— C’est peut-être une bonne idée… Tu pourrais lui expliquer les travaux…

Audrey demeure songeuse. Puis, elle donne une tape sur son bureau avec le plat de la main.

— Laisse-moi téléphoner à sa mère.

 

Je grimpe les marches du perron. Sur la porte, une couronne de Noël. J’approche mon poing, suspends mon geste. Mon cœur cogne à toute vitesse. Du calme, du calme ! Je frappe. Deux coups discrets. J’attends. J’essaie de percevoir un mouvement de l’autre côté. Rien. Je me demande si je dois frapper à nouveau, quand j’entends le clic de la poignée.

— C’est toi, Ève ? Entre, Thomas est au salon.

Sa maman s’efface pour me laisser passer. Son sourire est invitant.

— Enlève tes bottes et donne-moi ton manteau.

Je m’exécute, mal à l’aise. Sa mère me conduit vers le salon et me fait signe d’avancer pendant qu’elle court répondre au téléphone.

J’ai un choc en voyant Thomas. Il a changé. Ses yeux paraissent immenses. En plein centre. Je veux dire que, sans cheveux, le crâne rasé, on réalise que les yeux sont vraiment situés au milieu de la tête. Sa peau brune est tachée par endroits. Des plaques roses, comme si on avait gratté la croûte sur des bobos.

— Je t’ai apporté tes travaux.

J’espère avoir pris un ton naturel. J’essaie de ne pas trop fixer le tube collé sur son nez. Me concentrer sur ses yeux bruns. Toujours aussi beaux. Le tube entre par l’une de ses narines. Il y a un liquide jaunâtre à l’intérieur.

— Merci.

Le tube est relié à un appareil qui se met soudain à clignoter. Un moteur s’enclenche. On dirait un cycle de lavage qui commence.

— J’ai assez hâte d’être débarrassé de cette maudite machine ! J’haïs le bruit que ça fait. La nuit, ça m’empêche de dormir.

— Ça sert à quoi ?

— C’est pour me nourrir, pour pas que je perde de poids. Ça va directement dans mon estomac.

— On dirait de la crème de banane. Moi aussi, j’haïs ça.

Thomas rit. Je ne cherchais même pas à être drôle.

— En fait, ça goûte rien.

— C’est sûr qu’on n’a pas beaucoup de papilles gustatives dans les narines.

Thomas rit encore.

— T’es drôle… Je pensais que t’étais une fille sérieuse…

— C’est ce que je pensais moi aussi.

Cette fois, on rigole ensemble. Sa maman entre dans le salon.

— Je vois qu’on s’amuse bien, ici. Tu veux boire quelque chose, Ève ?

— Non, non, merci.

— Ève voudrait goûter à la crème de banane.

Je lui fais une grimace. Ses yeux fatigués, un bref instant, pétillent. Je me sens légère. Mais le moment passe. Je suis toujours plantée debout, au milieu du salon. Sa mère est repartie en direction de la cuisine.

— Tu veux que je t’explique les travaux ?

— Ça va. Ma grand-mère vient travailler avec moi, l’après-midi, quand je suis en forme. Elle était enseignante avant.

— Ah bon…

Je m’apprête à partir. Murmure, d’un souffle :

— T’es au courant pour… Émeline ?

Thomas hoche la tête. Garde les yeux baissés. Je me mords les lèvres. Me balance d’une jambe à l’autre.

— J’étais à l’hôpital…

— Ah…

Silence. Je n’aurais jamais dû dire ça.

— Bon, ben… je vais y aller.

— Tu vas revenir ?

Mon cœur bondit. J’essaie de le retenir. Peut-être que j’ai mal compris sa question ?

— Euh… oui.

— Super !

Cette fois, je n’arrive pas à dissimuler la joie qui explose dans ma poitrine. Je lui adresse un immense sourire. Dans l’entrée, sa maman me remercie.

— C’est vraiment gentil à toi d’être venue.

— Y a pas de quoi !

Je me dépêche de rentrer. Je galope le long du trottoir, file devant les maisons toutes pareilles. De petits ronds de vapeur s’échappent de ma bouche et s’évanouissent dans l’air froid. Je pique à travers le parc, rejoins le boulevard déjà éclairé par les lampadaires. J’arrive, j’arrive. J’essaie de me glisser en douce dans la maison, filer discrètement jusqu’à ma chambre, mais la voix de ma mère m’intercepte de la cuisine :

— As-tu vu l’heure, Ève ?

Je me fige. Je n’ai pas l’habitude de désobéir. Quand j’arrive de l’école, je téléphone à ma mère. Jacob, lui, va au service de garde. Je suspends avec précaution ma salopette et mon manteau sur les crochets dans l’entrée. J’aligne mes bottes à côté de celles de mon frère. Je réfléchis. Et puis soudain, comme un ballon qu’on laisse s’échapper, je lance :

— Tu peux me donner n’importe quelle punition, ça me dérange pas.

C’est vrai. Je flotte sur un nuage. J’entends encore Thomas me demander : « Tu vas revenir ? »

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