Vingt-cinq moins un
Chapitre six – Le mauvais sort –
CHAPITRE SIX
– Le mauvais sort –
C’est le premier cours d’anglais depuis la mort d’Émeline. À l’avant, miss Laeticia prend les présences. Pour une fois, elle n’a pas besoin de répéter nos noms. On est attentifs. Quand elle nomme Maxime Gagné, juste avant Émeline, chacun retient son souffle. Maxime répond :
— Present !
Rosalie agite alors la main haut dans les airs, en faisant des bruits de gorge bizarres pour attirer l’attention de la prof. Miss Laeticia garde les yeux rivés sur sa liste.
— Camille Lachapelle.
Sans aucune hésitation. Elle a sauté le nom d’Émeline comme s’il n’avait jamais existé. Elle continue à défiler sa liste jusqu’à Simon Vaillancourt avant d’enchaîner :
— Note book, page seventeen.
« Note book, page seventeen. » C’est tout. C’est TOUT ! Elle nous fait réciter les jours de la semaine en anglais, alors qu’il y a un TROU IMMENSE à côté de Rosalie, là où Émeline s’assoyait. Miss Laeticia s’indigne :
— « Tioussdé », mister Louis, not « toussdé » ! And pleeease, turn to the right page.
ON S’EN FOUT ! On s’en fout complètement. On n’aura peut-être jamais la chance de parler anglais à un autre moment qu’au jour deux, à la première période de la journée ! Bien sûr, ce que je pense ne sort pas de ma bouche. Je continue à remuer les lèvres sagement pour faire croire que je participe.
À la fin du cours, on se rue pour aller prendre notre rang devant Audrey. Dans la bousculade, Maxime fait tomber l’étui de Rosalie. Ses crayons roulent sur le plancher. Yannick trébuche, accroche Momo sans faire exprès.
— Tu veux mon poing dans ta face ? C’est ça que tu veux ?
— Capote pas, Momo.
— Mon nom, c’est pas Momo, c’est MAURICE !
Momo empoigne Yannick par le col de son chandail. Audrey a du mal à les séparer. Elle flatte son dos immense en nous faisant signe d’avancer.
— Allez-y, mes grands. Je vous rejoins en classe.
Je reste pour aider Rosalie à ramasser ses crayons. À son bureau, miss Laeticia réaligne ses copies en plissant le front.
Mercredi 28 novembre, 17 h 30
La nouvelle de ta mort est comme un caillou lancé sur la surface calme
d’un lac. Après l’impact, les ondes de choc s’élargissent et nous
touchent chacun à son tour, avec une force différente. Momo s’est à
nouveau battu dans la cour. Les parents de Juliette m’ont écrit qu’elle a
peur de s’endormir le soir. À la récréation, certaines de tes compagnes
de classe vont pleurer au bureau de Françoise. D’autres se tiennent
éloignés, quelque part sur la rive, en espérant être épargnés par les
ondes. Ève, par exemple. Je ne sais pas si c’est possible.
Plusieurs fois, aujourd’hui, j’ai sorti mon cellulaire pour appeler ta
maman. Plusieurs fois je l’ai rangé, sans même composer ton numéro de
téléphone. J’aimerais avoir d’autres nouvelles, connaître la suite des
évènements, mais je n’ose pas. Je ne veux surtout pas la bousculer. A-t-
elle seulement la force d’organiser tes funérailles ?
Depuis qu’Audrey nous a annoncé la mort d’Émeline, je me dépêche de finir mes travaux, même si ça n’a aucun sens, et je saisis chaque occasion de sortir de la classe. Je vais porter les livres à la bibliothèque, les cartes d’absence au secrétariat, je fais toutes les commissions. J’ai des envies de pipi subites et pressantes. Audrey ne dit rien. Elle me laisse aller. Je ne veux plus voir le pupitre d’Émeline. Il croule sous les dessins, les bricolages et les messages d’amour. Quelqu’un a même déposé une licorne en peluche dessus, hier. N’importe quoi. Depuis qu’elle est morte, tout le monde l’aime.
Dans les corridors, les adultes parlent à voix basse, l’air grave, debout près d’une porte ou appuyés contre un mur. Lorsque je passe devant eux, ils se taisent brusquement. Je sais bien de quoi il est question. La mort d’Émeline est sur toutes les lèvres. Je me demande ce qu’on dirait de moi, si je mourais. Que j’étais une bonne élève ? Responsable ? Une fille douce et gentille ? Pfff… Ils ne savent pas de quoi je suis capable.
Je pousse la porte des toilettes, m’enferme dans une cabine. Je reste là. La cloche de la récréation sonne. Des filles entrent en jacassant. J’entends le bruit des robinets. Les chasses d’eau qu’on déclenche. Puis le silence, à nouveau. Je sors. Je longe les cabines désertes. M’arrête devant la longue série de lavabos. Je scrute le mur du fond par le miroir. Il n’y a personne. Qu’est-ce que j’imagine ? Qu’Émeline va venir me faire un coucou au-dessus du lavabo ?
En sortant, j’aperçois Anne-Sophie et ses pleureuses qui se dirigent vers le bureau de Françoise. Elles se tiennent par les épaules et ressemblent à une étrange créature à cinq têtes.
Vendredi 30 novembre, 12 h 15
J’ai rétabli la routine, même si, il y a moins d’une semaine, tu étais
avec nous. Tes compagnons de classe en ont besoin. La plupart ont
repris leurs jeux, leurs mauvaises habitudes, les taquineries douteuses. Le
bac de récupération déborde, personne encore n’a osé te remplacer.
J’irai le vider ce soir.
Depuis que tu es partie, Momo refuse de travailler. Je crois que ta mort
a réveillé une blessure ancienne. Il reste assis à son pupitre, l’air buté. Ne
se donne même pas la peine de tenir son crayon. Je n’ose pas le forcer.
J’ai peur de provoquer une autre crise.
Au moment de préparer nos sacs d’école, Audrey ramasse une pile de feuilles sur son bureau et nous rassemble au tapis. Elle s’agenouille devant nous, le dos droit, sourire crispé.
— J’ai une lettre pour vos parents…
Elle tient le paquet entre ses mains, l’égalise sur ses cuisses.
— … concernant le salon funéraire.
Le bruit autour cesse immédiatement. Audrey mouille le bout de son index et se met à compter les feuilles. On attend, sur le qui-vive. Elle lève la tête. Une mèche de cheveux s’échappe de sa toque.
— Vous êtes invités au salon funéraire, mes grands. Pour Émeline. Toutes les informations sont dans la lettre. Je vous l’ai déjà dit, votre présence n’est pas obligatoire. Discutez-en avec vos parents.
Ses yeux nous enveloppent, comme une couverture très douce.
— Moi, j’y serai. Je vais apporter votre coffre à souvenirs… pour le donner à sa maman.
— Est-ce que Thomas va y aller ?
C’est sorti tout seul. Je n’ai même pas levé la main.
— Je… Ses parents vont recevoir la lettre, comme tous les parents de l’école.
J’ai l’impression que mon visage devient soudain très pâle.
— Qu’est-ce qui se passe, Ève ?
— Rien, rien.
Thomas doit rester chez lui, à l’abri. Là-bas, j’en suis sûre, le mauvais sort rôde. Il va le contaminer.
OceanofPDF.com