Vingt-cinq moins un

Geneviève Piché · Chapitre 4 sur 19

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Vingt-cinq moins un

Chapitre trois – Une montagne en pâté chinois –

CHAPITRE TROIS

– Une montagne en pâté chinois –

Le cours se termine enfin. Je me rue au vestiaire pour me changer. Je ne tiens plus en place. Ce matin, en lettres majuscules, juste en dessous de « Cours d’éducation physique », Audrey a inscrit à la craie : « VISITE DE THOMAS ».

Maintenant, je trépigne en rang dans le corridor. Maxime a la tête enfouie dans la boîte d’objets perdus. On dirait qu’il fait exprès de ne pas retrouver son chandail. À la fontaine, Momo boit comme s’il venait de traverser le désert alors que, derrière lui, la file continue de s’allonger. On ne partira jamais.

Quand on finit par arriver à notre local, il n’y a personne. Est-ce que Thomas est reparti ? Est-ce qu’il a changé d’avis ? Il est peut-être trop malade ? Plusieurs élèves se pressent autour d’Audrey.

— C’est sûr que Thomas va venir ?

— Bien oui, mes grands ! Sa mère me l’a confirmé ce matin. Prenez un livre en attendant !

Je lis la même page depuis plusieurs minutes quand on cogne à la porte. Audrey manque de s’enfarger dans le tapis de rassemblement en allant ouvrir. Je me redresse sur ma chaise, m’étire le cou pour apercevoir Thomas par la fenêtre qui donne sur le corridor. Enfin, enfin, il est là.

Il entre et, aussitôt, vingt-quatre paires d’yeux s’allument comme des projecteurs. Il s’avance en hésitant, sa casquette sur la tête. Sa mère le suit quelques pas derrière. Audrey approche son tabouret.

— Non, ça va. Je vais rester debout.

Sa voix. Sa voix est toujours la même. On le dévisage sans rien dire. C’est lui qui brise le silence. Il nous explique que, pendant les vacances d’été, il avait souvent des migraines.

— Mes parents m’ont emmené à l’hôpital et j’ai passé des tests. C’est là qu’on a découvert que j’avais une tumeur au cerveau.

Thomas retire sa casquette et nous tourne le dos. Il baisse le menton.

— Ohhh…

On lui a rasé une longue bande de cheveux, en partant du milieu de la tête jusqu’à la base du cou. On dirait un scalp à l’envers, avec un bandage beige collé au fond, directement sur le crâne.

— Mon chirurgien m’a ouvert la boîte crânienne pour enlever la tumeur.

Thomas raconte son opération comme s’il s’agissait d’une construction Lego : emboîtez la brique rouge sur la jaune, ajoutez une plaque de titane pour bien solidifier le tout.

— Quand je me suis réveillé, après l’intervention, j’avais juste envie de manger…

Il déglutit avant d’ajouter :

— … une grosse assiette de pâté chinois !

Tout le monde éclate de rire. On sait que Thomas raffole du pâté chinois. Sa mère lui en met souvent dans sa boîte à lunch. Mais je pense surtout qu’on est soulagés de le retrouver comme avant. En train de faire des blagues.

Sa mère termine en nous expliquant que Thomas fait présentement de la radiothérapie et qu’ensuite il devra subir des traitements de chimiothérapie. Après, il reviendra peut-être à l’école.

La journée de classe terminée, je file jusqu’à la maison. Le vent secoue les branches des grands érables, soulève les feuilles mortes ramassées en tas le long du trottoir. On dirait qu’il va pleuvoir. Je me dépêche. Dans mon dos, un carton blanc soigneusement roulé dépasse de mon sac.

J’insère la clé dans la serrure et monte dans ma chambre. Je déroule le carton blanc sur mon bureau. Pour le maintenir en place, je prends quatre petites tortues de ma collection et je les pose sur chaque coin. La rose en papier mâché qui me vient du Mexique, la verte en pierre taillée, celle avec une tête qui remue et ma préférée, que j’ai fabriquée cet été avec une roche brillante, toute picotée, cueillie dans mon ruisseau. Je prends un crayon à mine et je m’installe sur ma chaise.

Au-dessus du carton, soudain, ma main hésite. Quand Audrey m’a confié la tâche de réaliser la carte format géant pour Thomas, j’étais confiante. J’ai proposé de dessiner une montagne de pâté chinois, avec Thomas qui la dévale sur son vélo. Toute la classe était d’accord. Je rêvais même d’aller la porter chez lui, de sonner à sa porte, le voir, lui parler.

Mais là, je ne sais plus. Est-ce vraiment une bonne idée, le vélo ? Ça ne va pas plutôt lui faire de la peine. Lui rappeler ce qu’il manque. J’abandonne mon crayon et vais me coller le nez à la fenêtre. Dehors, il pleut à verse. Le ciel est enragé. Pourquoi ça existe, le cancer ? Pourquoi il s’attaque aux enfants ? Pourquoi Thomas ?

 

Émeline m’attend devant mon casier, sa nouvelle veste rembourrée sur le dos.

— Devine ce que je vais faire en fin de semaine…

Je n’ai pas envie de jouer aux devinettes. Je suis pressée de retourner à la maison, m’installer à mon bureau et reprendre mon dessin là où je l’ai laissé hier. La montagne de pâté chinois est presque terminée. Je ne suis pas certaine que ce soit la meilleure idée, mais je n’ai rien trouvé de mieux. Je m’applique afin de rendre le croquant des grains de maïs, le velouté de la purée de pommes de terre. Comme si mes efforts pouvaient sauver Thomas. Ou peut-être… lui montrer que j’existe ? Que je pense à lui ?

Sur la tablette du haut, je prends mon cartable d’étude et le glisse dans mon sac.

— Tu vas avoir une surprise, en me voyant, lundi…

Émeline croise les bras sur sa poitrine. J’imagine qu’elle participe à une autre course à pied et qu’elle pense revenir avec une médaille. Je la pousse doucement pour prendre mon imperméable.

— Tu pourrais venir, si tu veux…

— Je suis pas mal occupée en fin de semaine.

Je la contourne, ramasse mon sac à dos sur le plancher et je me sauve en vitesse.

— Ben… à lundi !

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