Vingt-cinq moins un

Geneviève Piché · Chapitre 3 sur 19

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Vingt-cinq moins un

Chapitre deux – Le cahier mauve –

CHAPITRE DEUX

 

– Le cahier mauve –

Dimanche matin, je me décide. Je veux voir Thomas. Il ne peut pas être si malade que ça. Un pi-né-alo-blas-tome de grade quatre, ça ressemble à un nom de Pokémon. En ce moment, tiens, il est peut-être en train de jouer avec ses amis au parc des Érables. Il saute en bas du module de jeu. Il profite de ses vacances forcées et il rigole.

J’attache mon casque sous le menton et j’enfourche mon vélo. Je pédale, le dos courbé pour grimper la côte au bout de ma rue. En haut, je reprends mon souffle. D’ici, les toits des maisons ont tous l’air de se toucher. Je ferme les yeux et lâche mes guidons. Je serre le siège entre mes cuisses pour rester en ligne droite. Le vent siffle à mes oreilles. La descente paraît interminable. Je dois tenir bon. Si je réussis à garder les yeux fermés jusqu’en bas, Thomas sera là. Sous mes paupières, je le vois faire des cascades sur son vélo. Défendre Louis quand Maxime ou Yannick, les plus tannants de la classe, lui vole sa casquette.

Au parc, aucune trace de Thomas ni de ses amis. J’en fais plusieurs fois le tour avant de prendre à gauche et d’emprunter la rue Laforest. Je ne connais pas son adresse exacte, mais je sais qu’il reste dans le vieux quartier.

Je pédale au ralenti. J’examine chaque maison en cherchant un indice. Son vélo abandonné dans l’entrée, sa planche à roulettes, un panier de basket, peut-être ? Je me dévisse la tête pour tenter de l’apercevoir par une fenêtre et manque de foncer dans une voiture stationnée dans la rue. Je pose les pieds par terre, recule à petits pas, la fourche entre les jambes. De l’autre côté, une maison au toit gris et aux volets verts. Avec une moto dans l’entrée. Le père de Thomas est déjà venu le chercher à l’école à moto. C’est peut-être là qu’il habite ?

Sur le terrain voisin, une femme, les cheveux rayés comme le pelage d’une moufette, m’examine, un sarcloir à la main.

— Tu as perdu ton chat ou ton chien, ma petite ?

— Non, non.

Je remonte sur ma selle, un pied sur une pédale et l’autre sur la bordure du trottoir. Je m’apprête à partir. Puis, je me ravise.

— Est-ce que Thomas habite là ?

Je pointe du menton la maison aux volets verts. La femme-moufette hoche la tête, l’air désolé.

— C’est terrible, ce qui lui arrive. Un garçon si gentil. Plein de vie… Tu es venue lui rendre visite ?

Une chaleur soudaine me monte au visage. Je me mets à bégayer :

— Non, non. Mais… merci !

Je donne un coup de pédale et je m’enfuis sans regarder derrière.

 

Je n’ai pas osé retourner devant la maison de Thomas. Audrey nous a assuré qu’il viendra bientôt en classe nous rendre visite. C’est long. Le soir, j’étudie seule dans ma chambre. Ma mère refuse de me faire réviser mes mots de vocabulaire, mes verbes ou mes tables de multiplication.

— Pourquoi je perdrais mon temps, Ève ? Tu fais aucune faute dans tes contrôles de la semaine.

Quand je lève la main, ce n’est jamais moi qu’Audrey choisit. Elle préfère interroger Louis qui se met à cligner des yeux comme un oiseau-mouche derrière ses lunettes rondes. Ou Juliette, qui lui fait répéter la question pour gagner du temps.

— Le verbe, Juliette. On cherche le verbe dans la deuxième phrase.

Audrey est patiente. De plus, elle est belle. Elle a des cheveux longs qu’elle entortille sur sa tête avec n’importe quel objet qui lui tombe sous la main. Un crayon, une pince, un élastique. Elle nous raconte toutes sortes d’histoires qui lui sont arrivées. Elle gesticule tellement que, souvent, sa coiffure s’écroule. D’une main, elle la rafistole. De l’autre, elle récupère sa barrette ou son stylo tombé par terre. Sans nous quitter des yeux. En répétant sa maxime habituelle :

— Celui qui pose une question risque d’avoir l’air nono une minute. Celui qui n’en pose pas le restera toute sa vie !

Ensuite, elle claque des mains et ajoute :

— Avez-vous des questions ?

Moi, il y en a une que j’aimerais bien lui poser. Pourquoi elle a donné un cahier mauve à Émeline ? Qu’est-ce qu’elle a de si spécial, Émeline, pour qu’Audrey prenne le temps de lui écrire, à elle ?

 

C’est un cahier ordinaire. Un cahier Canada mauve avec trois trous. Depuis la semaine dernière, Émeline se promène partout en le serrant contre sa poitrine comme si un voleur allait s’en emparer. Chloé pense, comme moi, qu’elle cherche seulement à attirer l’attention.

Mais tantôt, dans le vestiaire du gymnase, Émeline m’a soufflé à l’oreille :

— C’est Audrey qui me l’a donné. C’est notre journal de correspondance.

J’ai brusquement arrêté de lacer mes souliers. Émeline s’est agenouillée devant moi et elle a ouvert son cahier sur le sol.

 

Dimanche 24 septembre

 

Ma belle Émeline,

 

Depuis le début de l’année, je remarque que tu as souvent besoin de me

parler. Moi, je manque de temps pour t’écouter. J’ai pensé que tu

pourrais m’écrire. Ainsi, je te lirais et te répondrais lorsque j’aurais un petit moment. Ce serait notre cahier de correspondance. À toutes les

deux.

 

Que penses-tu de mon idée ?

Un pincement au niveau de la poitrine. Comme si on brandissait devant moi une carte d’invitation à une fête à laquelle je ne suis même pas invitée.

— On se dépêche dans les vestiaires ! Avant que j’aie les cheveux complètement gris…

C’était la voix du grand Daniel, notre professeur d’éducation physique. Émeline a repris son cahier avant que j’aie le temps d’en lire davantage et l’a enfoui au fond de son sac de sport. Elle a resserré les cordons et l’a suspendu à un crochet. Puis, elle m’a lancé, debout près de la porte :

— Tu viens ?

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