Vingt-cinq moins un

Geneviève Piché · Chapitre 6 sur 19

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Vingt-cinq moins un

Chapitre cinq – Non ! C’est impossible ! –

CHAPITRE CINQ

– Non ! C’est impossible ! –

La Corolla grise de ma mère nous dépose, mon frère et moi, devant l’entrée de l’école. Au secrétariat, Lucie nous tend nos cartes d’absence en continuant de fixer l’écran de son ordinateur. Jacob se hausse sur la pointe des pieds pour attraper sa carte au-dessus du comptoir.

— Le réveille-matin n’a pas fonctionné ?

— On avait rendez-vous chez le dentiste.

Je remets à Lucie le message de ma mère pour justifier notre retard. Puis, je salue mon frère et je fonce vers mon local. Avec un peu de chance, j’aurai seulement raté la causerie. Je file dans le corridor. Dans chaque classe, des rangées d’élèves endormis. C’est lundi. J’expédie mes bottes au fond de mon casier, accroche mon manteau, glisse les pieds dans mes souliers sans prendre le temps de les attacher.

Sur le seuil de la classe, je stoppe net. Quelque chose de grave s’est produit. Thomas ! C’est sûrement Thomas ! Mon cœur s’arrête. Les élèves me dévisagent, mais c’est comme s’ils voyaient au travers de moi. Normalement, Yannick serait en train de bombarder Frédérique de bouts de gomme à effacer ou de boulettes de papier. Anne-Sophie ricanerait avec Camille. Chloé me ferait signe. Mais là, rien de tout ça. Ils restent figés comme des statues.

Je me rends sans bruit jusqu’à ma place. Une partie de moi veut savoir. L’autre veut s’enfuir en courant. J’attends. C’est Chloé qui se penche à mon oreille.

 

Lundi 26 novembre, 10 h 30

 

Je viens d’annoncer aux élèves que tu ne reviendras plus. Je ne sais

pas comment j’ai fait ! On m’a conseillé de dire la vérité. Sans détour.

J’ai pris une voix de présentatrice météo. Calme et posée.

Aujourd’hui, le temps sera froid. Une petite fille est morte. Le ciel

restera nuageux. Elle s’est couchée en rentrant de l’école. Dans la

soirée, son père est allé la voir. Elle ne respirait plus. Possibilités

d’averses dispersées. Les policiers sont arrivés et, peu après,

l’ambulance. Un vent du nord-ouest soufflera en rafales. Ils ont essayé

de la réanimer, mais c’était trop tard. Pensez à vous habiller

chaudement. Fin.

 

Si tu les avais vus, Émeline ! On aurait dit des pantins désarticulés sur

leurs sièges. Immobiles. Complètement désorientés. Même Maxime n’a

rien trouvé à dire. Il est demeuré en équilibre sur les deux pattes de sa

chaise, la bouche ouverte.

 

C’est un bruit étrange qui nous a sortis de notre torpeur. Une sorte de

grognement. Ou, plutôt, la plainte d’un petit animal blessé. Au début, je

n’ai pas vu d’où ça venait. Les fenêtres étaient fermées. Puis, j’ai aperçu

Momo, recroquevillé derrière son pupitre, le visage caché entre les

genoux. Il sanglotait, le pauvre chaton. Je me suis approchée et je lui ai

effleuré l’épaule. Le chaton s’est aussitôt transformé en tigre. Il hurlait,

frappait, crachait, toutes griffes dehors. Je ne l’avais jamais vu aussi

agité. Françoise (ta « TES laplussemeilleuromonde ») est arrivée en

renfort. Il a fini par se calmer et l’a suivie à son bureau.

Après, j’ai répondu à toutes les questions. En essayant de taire le

trémolo qui pointait dans ma voix. Me concentrer sur les enfants qui

étaient là. Devant moi. Les rassurer.

 

« Non, elle n’a pas eu mal. » « Oui, elle avait une maladie, l’épilepsie.

C’est pour ça qu’elle est morte. » « Non, personne ne peut l’attraper. » «

Non, elle n’a pas avalé sa langue. » « Non, tu ne risques pas de mourir en

t’endormant ce soir. » « Oui, sa maman doit avoir énormément de peine.

»

 

En fait, je n’arrive pas à imaginer ce que ta maman peut ressentir.

C’est trop dur, ma puce.

 

Les mains ont fini par demeurer baissées. Ça ne s’est pas si mal passé

en fin de compte. Juliette, Camille, Louis et quelques autres ont pleuré

discrètement. Françoise m’a dit qu’elle irait l’annoncer dans la classe de

Mme Brochu, pour que tes camarades n’apprennent pas ton décès à la

récréation, entre deux poteaux de ballon-poire.

 

C’est là que Yannick a murmuré :

 

— C’est triste, la mort…

 

Et Frédérique d’ajouter, au diapason :

— Oui, c’est vrai… on revoit jamais la personne.

 

Te souviens-tu d’un seul moment où ces deux-là se sont entendus ?

C’est la récréation. Le dos appuyé contre la clôture, au fond de la cour, je vois tout. Près du terrain de soccer, des garçons se poursuivent en hurlant « Mort aux envahisseurs ! ». Sur la partie asphaltée, des enfants jouent au ballon, à la corde à danser, aux quatre coins. D’autres attendent leur tour en file devant les poteaux de ballon-poire. Chloé est là. Je lui ai dit de me laisser tranquille. Elle a compris.

Je me répète que non, c’est impossible ! Émeline ne peut pas être morte. Elle était là, vendredi, avec nous. Pour mourir, il faut être vieux. Ou alors, gravement malade. Comme Thomas. On doit habiter dans un pays où c’est la guerre, très loin d’ici. Il y a aussi des enfants qui meurent de faim. Ma mère le répète souvent quand je rechigne à finir mon assiette. Mais c’est ailleurs. Ici, on ne meurt pas en revenant de l’école. À neuf ans.

La cloche sonne. Les enfants courent en direction de l’école. Je les suis comme un robot. Avance dans le rang. Franchis la porte. Retire mon manteau. Gagne la classe. M’assois. Anne-Sophie et sa gang reviennent du bureau de Françoise, les yeux rouges. Simon place ses crayons par ordre de grandeur sur son pupitre. Momo est toujours absent. Je fixe le TNI.

Audrey s’assoit sur son tabouret. Remonte ses cheveux d’une main. Ses yeux parcourent le groupe. Je baisse la tête. Sa voix cherche à nous rassurer :

— Personne ne réagit de la même manière… c’est normal. Vous êtes tous différents.

Elle fait une pause. Reprend, comme si elle s’adressait à chacun d’entre nous :

— Tu peux avoir de la peine. Pleurer. Ça fait du bien. Tu peux te sentir fâché. Être en colère. Avoir peur. C’est normal. Ça fait peur, la mort. Ça se peut aussi que tu ne ressentes rien. C’est correct.

Son regard s’arrête quelque part derrière moi. Je ne veux pas me retourner. Voir le pupitre d’Émeline. Les yeux d’Audrey brillent. On dirait qu’elle va pleurer. Oui, c’est ça. Des larmes coulent sur ses joues et elle ne fait rien pour les essuyer. Autour de moi, soudain, ça renifle, ça sanglote. Simon pleure comme un bébé. Chloé hoquette à côté de moi. Je reste immobile.

 

Lundi 26 novembre, 12 h 15

 

Oh ! Émeline ! J’ai voulu me montrer forte, rassurante, mais j’ai craqué.

Heureusement que Momo était encore avec Françoise. Je ne crois pas

qu’il aurait supporté mes larmes.

 

Étonnamment, c’était réconfortant de pleurer tous ensemble. Mais

après un moment, j’ai senti qu’il était temps de passer à l’action.

 

— Qu’est-ce qu’on pourrait faire pour consoler la maman d’Émeline ?

Vous avez des idées ?

 

On a discuté et on s’est mis d’accord pour lui offrir un coffre rempli de

souvenirs. Certains voulaient dessiner, d’autres préféraient écrire un

message ou composer un poème. On a parlé de ton sourire, de ton

énergie débordante, du cross-country que tu as remporté encore une

fois cette année. De ton courage et tes innombrables câlins. De la chanson Dans la danse d’Éli et Papillon que tu adorais. C’était beau de

voir tes compagnons parler de toi avec autant d’affection et de chaleur.

 

J’avais commencé à distribuer les feuilles quand la question que je

redoutais a fusé dans la classe :

 

— Elle est où, Émeline ?

 

C’est Simon qui l’a posée. Venant de lui, toujours si terre à terre, je me

suis demandé s’il voulait savoir où était ton corps. Là, je t’avoue, j’ai eu

peur. Je n’avais pas du tout envie d’évoquer en classe un tiroir d’hôpital

froid et obscur. Parler d’autopsie. J’ai commencé par bafouiller. Des

images d’anges, de ciel, d’étoiles et de lumière m’ont à nouveau traversé

l’esprit. J’ai fini par avouer humblement :

 

— Je ne sais pas.

 

Maxime a voulu me prêter main-forte. Il a lancé, sa chaise toujours

basculée vers l’arrière :

 

— Tu peux pas savoir, Audrey, t’es jamais morte !

 

Je suis restée quelques secondes interdite. Puis, j’ai éclaté de rire. Je

riais et je pleurais en même temps. Mon rire s’est propagé dans la classe

et ça a fait un bien fou.

Au dîner, Chloé se coule près de moi à la table.

— Ça va ?

— Hum…

— Tu veux qu’on se mette en équipe ensemble, tantôt, pour le coffre à souvenirs ?

Je ne réponds pas. Je continue à manger mon sandwich au jambon.

— On pourrait dessiner Émeline en fée Clochette. Tu te souviens, à l’Halloween, quand tu lui avais prêté ton costume ? Elle était tellement contente !

Ça se met à tambouriner dans ma tête. J’ai mal. J’appuie les doigts sur mon front et je pèse très fort.

— Ça va ?

— Ben oui…

— T’es sûre ?

— Je t’ai répondu que oui !

Ma voix claque. Comment dire à Chloé que je ne peux rien mettre dans le coffre ? Rien, rien, rien !

 

Lundi 26 novembre, 16 h 30

 

À la fin de la journée, je surveillais au débarcadère d’autobus. Juste

avant de grimper à bord, Louis est revenu vers moi et m’a demandé, en

remontant ses lunettes sur son nez :

 

— Est-ce qu’Émeline va être là, demain ?

J’ai eu l’impression que mes deux bras se détachaient de mon corps et

que, si je ne faisais rien, ils allaient tomber sur l’asphalte. Je pensais

avoir été claire. J’avais pris soin d’expliquer concrètement que ton cœur

avait cessé de battre. Que tu ne respirais plus. Que, désormais, tu ne

pouvais plus parler, ni bouger, ni voir ou entendre. N’avait-il rien compris

?

 

J’ai pris ses mains entre les miennes et j’ai secoué la tête de gauche à

droite.

 

— Non, Louis. Émeline ne sera pas là demain. Ni après-demain. La

mort, c’est pour toujours.

 

Il m’a fixée quelques secondes et il est reparti vers son autobus en

courant.

 

Lundi 26 novembre, 21 h 30

 

Je suis assise dans la pénombre, sur le plancher du salon, notre cahier

en équilibre sur les genoux. Je pense à Louis. À la réponse que j’ai envie

de lui hurler, ce soir. OUI, tu seras encore là demain, Émeline. Dans nos

pensées et nos gestes. Ton absence est partout dans la classe. Je ne

sais pas comment l’apprivoiser.

Il doit être vraiment tard. J’entends la chasse d’eau, puis les pantoufles de ma mère qui traînent sur le plancher. Elle s’approche de ma chambre. Je l’imagine étirer la tête par l’entrebâillement de la porte pour vérifier si je dors.

En arrivant de l’école, tantôt, j’ai déposé sur la table de la cuisine la lettre aux parents annonçant la mort d’Émeline. Ma mère l’a prise distraitement en vérifiant le devoir de mon frère. Quand elle a réalisé de quoi il s’agissait, elle m’a dévisagée, les yeux écarquillés.

— Qu’est-ce qu’Audrey vous a dit ?

— Ben… qu’Émeline est morte.

— C’est tout ?

— Hum.

Ma mère a fini par laisser tomber et s’est mise à éplucher les pommes de terre comme si elle voulait remporter le prix de la meilleure éplucheuse de patates. Maintenant, je l’entends qui avance en tâtonnant dans le noir. Elle bute sur ma chaise, étouffe un « mautadine » entre ses dents. Puis, elle s’assoit sur le bord de mon lit et glisse les doigts dans mes cheveux.

Je ferme les yeux. Je revois Émeline. Étendue sur le gros coussin bleu. J’essaie de chasser l’image, mais elle revient, se colle sur ma rétine. Ma mère continue de me flatter les cheveux. C’est si rare. Au fond de moi, une voix retentit : « T’as pas le droit de te servir de la mort d’Émeline pour te laisser cajoler. »

Je dégage ma tête de ses mains. Me retourne face au mur.

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