Vingt-cinq moins un

Geneviève Piché · Chapitre 12 sur 19

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Vingt-cinq moins un

Chapitre onze – Un vrai superhéros –

CHAPITRE ONZE

– Un vrai superhéros –

Ma mère ne m’a pas chicanée. Ni menacée de m’inscrire au service de garde. Le lendemain de ma visite chez Thomas, elle m’a seulement demandé, pendant que je mangeais mon bol de Rice Krispies :

— La prochaine fois, Ève, pense à m’avertir. Je m’inquiéterai pas pour rien !

Toute la semaine, je suis fébrile. Je dessine des soleils dans mon agenda sous la journée de vendredi. J’observe Yannick lancer des morceaux de gomme à effacer sur Frédérique. Elle se retourne sur sa chaise, furieuse. Il rigole. Recommence. Sa réserve de gommes à effacer semble infinie.

Vendredi est interminable. Audrey prononce chaque mot de la dictée au ralenti. Elle répète. Relit encore. Quand la cloche du départ sonne enfin, je file rue Laforest, la précieuse enveloppe à l’abri dans mon sac à dos.

La maman de Thomas m’accueille avec le même sourire.

— Tu connais le chemin ?

Au salon, Thomas écoute de la musique, les yeux à demi fermés. Je pose l’enveloppe contenant ses travaux sur le pouf devant lui.

— T’aimes Bruno Mars ?

Il me tend un de ses écouteurs et me fait une place sur le sofa à côté de lui. Je contourne son poteau à roulettes et sa machine aux bananes. Je ne sais pas où m’installer. Sur le sofa bien sûr, mais… si j’atterris trop près de lui, il va penser que je veux me coller. Trop loin, ce n’est pas mieux. Mon cerveau tourne en rond. Je me demande à quoi ça me sert d’avoir de bonnes notes à l’école si je ne suis même pas capable de faire quelque chose d’aussi simple que m’asseoir à côté de Thomas. Je le regarde marquer le rythme de la tête. Je suis encore debout. Allez, Ève ! Fais un effort ! Je retiens mon souffle, me laisse tomber à quelques centimètres de lui.

— C’est bon, hein ?

Je n’en ai aucune idée, mais j’approuve d’un signe de tête. Tous mes sens sont concentrés sur mon bras gauche qui, à travers mon chandail, effleure celui de Thomas.

— Quand j’étais en radio, les techniciennes faisaient jouer Bruno Mars dans la salle.

— Tu faisais de la radio… ?

— Tu voudrais voir ?

Henrik, le papa de Thomas, vient d’entrer dans le salon. C’est lui qui a posé la question.

— Voir… ?

— Oui, j’ai pris des photos. Quand Thomas et sa sœur sont nés, je me suis donné comme projet de documenter leur vie en images. Lorsqu’on a appris que Thomas avait une tumeur, je me suis demandé si j’allais continuer. J’ai décidé que oui.

En disant ça, il déplace l’enveloppe sur le pouf, s’assoit devant nous et pitonne sur son portable. Le contraste entre lui et Thomas est frappant. Il a la peau brun foncé, presque noire. J’ai l’impression que celle de Thomas a pâli. Après un moment, son père tourne l’écran. Je vois Thomas, étendu sur une planche, le visage emprisonné sous un masque de Hulk. Le masque est vissé sur la planche.

— C’était tellement serré que je pouvais pas bouger du tout.

Deux femmes en habits bleus se préparent à le faire entrer dans le ventre d’une énorme machine. On dirait un vaisseau spatial. C’est effrayant.

— T’es un vrai superhéros…

Thomas sourit.

— Ce sont les techniciennes qui ont colorié mon masque. Elles m’avaient demandé de choisir mon héros préféré.

— Tu devais rester longtemps là-dedans ?

— Assez.

— Ça fait peur ?

Thomas hausse les épaules.

— Non… Mais une fois, c’était vraiment dégueulasse.

Il rigole en regardant son père.

— Je vomissais et je pouvais pas bouger. À cause de mon masque, le vomi s’aplatissait dans ma face.

Il place la main sur son visage en écartant les doigts.

— Ouache !

— Oui, c’était dégueulasse ! renchérit Thomas.

Encore une fois, il rigole. Sa bonne humeur est contagieuse. Je me détends. Son père me montre d’autres photos. Thomas, couché sur un lit d’hôpital, qui fixe son soluté, l’air découragé.

— C’est tellement long, surtout le vendredi ! Il faut que ma poche de chimio se vide, goutte par goutte, pour que j’aie le droit de rentrer chez moi.

Les images défilent. Thomas en fauteuil roulant dans son gros manteau d’hiver, la tête penchée sur l’épaule, endormi. Chez lui, couché en étoile sur le plancher.

— Il était tellement épuisé, en revenant de l’hôpital, qu’il s’est étendu dans l’entrée.

Thomas sourit.

— On lui a mis un coussin en dessous de la tête et on l’a laissé là.

Sur une autre photo, une simple planche de contreplaqué.

— C’est quoi ?

Thomas et son père se regardent en riant. Henrik m’explique :

— C’est une plate-forme qu’on peut glisser par-dessus les roulettes du poteau de soluté.

— Mon père me poussait à toute vitesse dans les corridors. On faisait des courses. C’était fou !

Sur l’écran, je vois tout ce que Thomas a traversé jusqu’à maintenant. C’est incroyable. Sur certaines photos, je lis la fatigue sur son visage. L’impuissance dans les yeux de sa mère. Une flamme de guerrier dans ceux de son père. Mais aussi quelque chose d’autre. Qui ne se décrit pas. De tellement vivant.

Je pars de chez Thomas, la gorge nouée.

En arrivant chez moi, je m’enferme dans ma chambre. Je sors la boîte de Prismacolor que j’ai reçue à Noël et je me mets à barbouiller. Des taches de couleur les unes à côté des autres. Remplir ma feuille. C’est tout ce qui compte. Je change de crayon, pèse de plus en plus fort. Les taches se superposent, les couleurs s’annulent, c’est n’importe quoi. Je me dis que je ne peux pas vraiment vouloir ça. Être malade. Assez malade pour que mes parents aient peur de me perdre. Qu’ils se penchent vers moi, inquiets, et me regardent avec tendresse.

 

Mercredi 30 janvier

 

Mon Dieu, Émeline ! C’est vrai ! Il y a un bébé dans mon ventre !

Enfin, pas tout à fait un bébé encore, plutôt un fœtus… J’ai entendu son

cœur ! Ça bat si vite, le cœur d’un fœtus, mon ange.

 

Est-ce que tu crois que je serai une bonne maman ?

Chaque jour, juste avant l’heure de la récréation, l’interphone crache :

— En raison du froid et des risques d’engelure, la récréation aura lieu à l’intérieur.

Des cris de joie suivent cette annonce. Chloé joue maintenant avec Rosalie et Juliette. Elles déroulent le grand tapis de Twister sur le plancher de la classe et se contorsionnent en posant les mains et les pieds sur les ronds de couleur. Je les entends rire. Moi, je plie des feuilles de papier et découpe des flocons de neige en dentelle. Ils sont tous différents. Je les colle dans les fenêtres de la classe en attendant vendredi.

 

La mère de Thomas se dépêche de me faire entrer. Je remarque que mon cœur bat presque normalement, aujourd’hui.

— Brrr… il fait encore froid.

— Oui, que je lui réponds à voix basse, comme elle. Thomas est là ?

— Oui. Mais il dort au salon.

— Ah…

J’essaie de ne pas paraître trop déçue. Sors l’enveloppe de mon sac à dos.

— … il va bien ?

— C’est difficile après la chimio. C’est son deuxième traitement.

— Hum… ben… vous lui direz…

— Réchauffe-toi encore un peu, ma belle, avant de partir.

— Maman ? Est-ce que c’est Ève ?

J’entre dans le salon, le cœur gonflé à l’hélium. « Est-ce que c’est Ève ? » Comme s’il m’attendait. En m’apercevant, Thomas se redresse sur le sofa. Sa mère replace les coussins derrière lui, chasse une poussière invisible sur son chandail de Superman. Je remarque que quelque chose a changé. Ça me prend quelques secondes avant de trouver.

— T’as plus ta machine !

— Yesss !

— Comment ça se fait ?

— Je pèse trente-six kilos !

Il semble tellement fier ! Je ne dois pas avoir l’air de comprendre parce que sa mère m’explique :

— Le médecin avait dit qu’il devait rester intubé pendant les traitements. Pour éviter qu’il perde encore du poids. Mais Thomas a insisté. Il lui a demandé : « Quel poids je dois avoir pour qu’on me l’enlève ? »

Sa mère le regarde, un sourire en coin.

— Son médecin ne pensait pas que ce serait possible. Il lui a quand même dit : « Trente-quatre kilos ».

— T’en as pris deux de plus !

— Je me suis forcé à manger en plus du gavage. Il a été obligé de m’enlever la machine !

Je serre les poings et les brandis devant lui en signe de victoire. Il est trop fort ! Thomas sourit. Sa mère ramasse une couverture en polar et nous laisse seuls. Je m’assois sur le pouf en face lui. Mes genoux frôlent les siens. Malaise. Je n’ose plus le regarder. Sur la table basse, j’aperçois une bouée de sauvetage : le jeu Opération.

— Tu veux qu’on fasse une partie ?

— OK.

Je m’assois par terre et on installe le jeu sur le pouf. Chacun à son tour, on prend les pinces et on essaie de retirer les organes du patient sans toucher les bords métalliques des plaies. Je réussis sans difficulté à enlever le cœur brisé et la cheville foulée. Thomas, lui, déclenche sans arrêt le buzzer.

— À cause de la radio, mes muscles ont perdu du tonus. Je dois faire des exercices avec mes mains.

J’ai envie de l’encourager. Quand vient mon tour, je prends les pinces et rate quelques coups. Les yeux de Thomas s’assombrissent.

— T’as pas besoin de me laisser des chances.

Il ramasse les pièces et les jette au fond de la boîte.

— T’es fâché ?

Il hausse les épaules.

— Je sais que tu veux être gentille. Les autres aussi font ça.

Sa voix devient plus aiguë.

— « Faut laisser des chances au pauvre Thomas, il a le cancer. » Ils pensent que je suis différent parce que j’ai le cancer. C’est pas vrai.

Thomas s’est adossé contre le sofa les bras croisés. Je me sens tellement mal. Je voudrais lui dire que je le trouve toujours aussi beau, fort et courageux. Même plus qu’avant ! Mais je ne suis pas capable. Je me lève lentement, prends la boîte de jeu et la replace sur la table basse. Je reste un moment à faire tourner ma bague autour de mon doigt.

— Je suis désolée…

— C’est pas grave.

Dehors, je donne des coups de pied dans les bancs de neige. Je fais revoler les morceaux de glace.

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