Vingt-cinq moins un
Chapitre quatre – Un kiwi achalant –
CHAPITRE QUATRE
– Un kiwi achalant –
Lundi matin, quand Émeline se pointe au bout du corridor, les garçons et les filles se retournent sur son passage, bouche ouverte. Elle sautille, comme d’habitude. S’arrête devant mon casier.
— Comment tu me trouves ?
Son sourire s’étire jusqu’aux oreilles. Je la dévisage, les yeux ronds. Comment elle a pu faire ça ? Je sais qu’elle aime attirer l’attention. Elle n’arrête pas de se vanter qu’elle a nagé avec des dauphins, que son beau-père accomplit des missions secrètes pour l’armée, mais là, c’est complètement différent. Se faire raser la tête ! Perdre tous ses cheveux ! Son crâne est recouvert d’un mince duvet noir. Ça donne envie de l’effleurer. Je tends la main. Elle ne bouge pas. C’est doux.
— J’ai participé au Défi têtes rasées Leucan !
Elle se tient droite, le menton levé. Je me demande si j’aurais le courage de faire une chose pareille. Pour Thomas. J’aimerais dire oui. J’y pense tout l’avant-midi.
Pendant la causerie, Émeline nous explique que son grand-père est mort du cancer. Son cousin s’est inscrit au Défi têtes rasées et, après la visite de Thomas, elle a eu envie de participer.
— On a amassé 958 $ !
Au dîner, je l’observe. Elle mange son sandwich à la table voisine. Elle a de grands cils noirs, des oreilles délicates, des taches de rousseur. Je n’avais pas réalisé avant aujourd’hui qu’elle était jolie.
— Tu serais capable de faire ça ?
Chloé lève les yeux.
— Quoi ?
— Te faire raser la tête.
Je lui pointe Émeline qui butine d’un groupe à l’autre dans la classe. C’est notre période de jeux libres. Chloé hausse les épaules.
— Je sais pas.
Elle continue à colorier le plan que j’ai tracé. Celui de nos maisons, plus tard.
— Toi ?
Je secoue la tête. Juste à imaginer de quoi j’aurais l’air sans cheveux, j’ai envie de me terrer dans un trou pendant un an. Je prends mon crayon et je trace un pont. Il traverse le ruisseau, entre nos deux maisons.
Ma carte pour Thomas traîne au secrétariat depuis deux semaines, en dessous des travaux qu’Audrey lui prépare chaque vendredi. Sa mère n’est pas encore venue les chercher. Je suis inquiète. Même si ça n’arrête pas de me trotter dans la tête, je n’ose pas proposer d’aller porter ma carte chez lui. Trop pissou.
En plus, Émeline me tombe sur les nerfs. Elle a un sourire tatoué en permanence sur le visage. Maxime la traite de kiwi, elle sourit. On l’appelle « Émelin », elle sourit encore. Tantôt, Audrey a proposé qu’on écrive un article sur Leucan pour le journal de l’école. Devinez qui sera en première page ? Mme Sourire, bien sûr. On va l’envoyer à Thomas. À côté de ça, ma carte de prompt rétablissement a l’air d’un paquet de vieux biscuits ramollis.
Les cheveux d’Émeline repoussent. Plus foncés qu’avant. Presque noirs. On ne voit plus son crâne. Elle porte des bandeaux roses et mauves, à motifs de fleurs ou de petits pois. Aucune utilité, mais c’est vrai que ça fait joli.
Ce matin, elle est arrivée à l’école avec des faux ongles. Mauve éclatant, blanc à paillettes, rose fluo. Elle a proposé de m’en mettre à la récréation.
— Non, merci. C’est pas mon genre.
Maintenant, elle est enfermée dans les toilettes avec Anne-Sophie et sa gang. Je les entends rire. Émeline doit s’imaginer qu’elles sont devenues amies. Je parie que, la manucure terminée, elles vont continuer de l’ignorer. Au-dessus de moi, grimpée sur une chaise, Chloé me tend un dessin de monstre. Audrey nous a demandé d’enlever nos œuvres sur le mur du corridor en prévision de Noël. Je le saisis. Retire la gomme bleue restée collée derrière et le dépose sur la pile.
Soudain, des talons claquent sur le plancher. Mme Brochette se dirige droit vers les toilettes. Elle passe devant nous sans ralentir, stoppe net sur le seuil :
— Vous n’êtes pas censées être à la récréation, jeunes filles ?
Elle les sermonne d’une voix indignée. Les filles finissent par sortir des toilettes en se retenant pour ne pas pouffer de rire. Elles sont collées les unes aux autres et tiennent leurs doigts écartés devant elles pour admirer leurs ongles multicolores. On dirait un paon qui marche à reculons.
Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je n’aurais jamais dû accepter de me placer en équipe avec Émeline. Maintenant, je me retrouve, vendredi après-midi, seule pour faire tout le travail. Quand Audrey a eu fini de nous donner les consignes, madame s’est soudain sentie mal. Elle a demandé à Audrey la permission d’aller se reposer au coin lecture.
J’efface mon dernier chiffre. Ma feuille se chiffonne. Et puis, non ! Je ne ferai pas ça toute seule ! Je recule brusquement ma chaise et je me dirige d’un pas décidé vers le coin lecture. Émeline est là, étendue de tout son long sur le gros coussin bleu. Je me plante devant elle, les bras croisés :
— Émeline !
Elle fait semblant de dormir. Si elle s’imagine que je vais la croire avec le vacarme qu’il y a autour !
— ÉMELINE !
Elle ne bronche pas. Ça suffit ! Je me penche au-dessus d’elle.
— Tu penses que tu peux tout te permettre parce que tu t’es fait raser la tête, hein ? Ben non. J’ai accepté de me placer en équipe avec toi parce que… parce que… je voulais te faire plaisir. J’avais pas envie que tu te retrouves seule encore une fois !
Silence radio. Je suis tout près de son oreille maintenant.
— T’as jamais remarqué qu’il y a personne qui veut travailler avec toi ? Tu t’es jamais demandé pourquoi ? Je vais te le dire, moi. Personne a envie de travailler avec toi parce que t’es A-CHA-LANTE. T’arrêtes pas de nous courir après. Tu nous sautes dessus. Tu cherches toujours à attirer l’attention. Tu parles sans arrêt. C’est FA-TI-GANT !
Ma colère tombe d’un coup. Émeline se recroqueville sur le coussin. Est-ce que je viens vraiment de lui balancer tout ça ? Moi ? Je me redresse lentement, rentre les épaules, lui tourne le dos.
Samedi 24 novembre, 18 h
Non ! Ce n’est pas vrai ! Le directeur de l’école a téléphoné à la maison
pour me l’annoncer. Samedi, en plein milieu de l’après-midi, alors que je
ramassais les feuilles mortes sur le terrain. J’ai eu l’impression
d’encaisser un direct en plein ventre. Mes genoux ont fléchi. J’ai tout de
suite pensé à ta mère. Étais-tu avec elle quand c’est arrivé ? Le directeur m’a dit que non. Tu étais chez ton père. Il m’a fait quelques
recommandations. Puis, un silence. Oui, oui, j’allais l’annoncer moi-
même aux enfants. Il a raccroché en me rappelant que le psychologue et
Françoise, l’éducatrice spécialisée, seraient là pour me soutenir auprès
des élèves.
Samedi 24 novembre, 21 h
Comment parle-t-on de la mort aux enfants ? Tu veux bien me le dire
? Dès la rentrée, j’ai dû prononcer des mots qui ne sont pas dans vos
listes de vocabulaire. Cancer. Tumeur. Chimiothérapie. Des mots qui
peinaient à sortir de ma gorge. Qui écorchaient. Égratignaient. Faisaient
peur. Je le voyais dans vos yeux. Mais il y avait l’espoir. On s’y est
accrochés.
Dimanche 25 novembre, 21 h 45
Tu te plaignais d’un mal de tête. Dans le brouhaha du vendredi après-
midi, je t’ai à peine accordé mon attention. Je m’en veux tellement. Si
j’avais été à l’écoute, est-ce que j’aurais pu déceler un signe sur ton
visage ? Arrêter le compte à rebours ?
Tu es allée te reposer au coin lecture. Je crois même que tu as dormi.
En te relevant au milieu de l’après-midi, tu m’as demandé la permission de téléphoner à la maison. J’ai essayé de te convaincre d’attendre la fin
de la classe. Tu as insisté. J’ai finalement accepté et c’est ta grand-
mère qui est venue te chercher. Vers 14 h 30.
La mort faisait son nid. Moi, je n’ai rien vu, rien senti.
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