Vingt-cinq moins un
Chapitre sept – Comme la fée Clochette –
CHAPITRE SEPT
– Comme la fée Clochette –
J’ai chaud. J’ai peur. J’ai mal au cœur. La file avance à pas de bébé tortue. Personne ne parle. Plus loin, dans l’escalier, deux garçons que je ne connais pas se poursuivent en rigolant. Ils n’ont pas l’air de réaliser qu’on est dans un salon funéraire. À côté de moi, ma mère presse sa sacoche sur son ventre. Je chuchote :
— Maman… on est vraiment obligées d’attendre en ligne ?
— Voyons, Ève… On vient juste d’arriver.
Je rentre la tête dans mes épaules. Ma mère n’a pas besoin de parler si fort ! Je jette des regards inquiets autour. Heureusement, je ne vois pas Thomas. J’entends deux filles de cinquième, derrière moi :
— Je me suis assise avec elle, y a pas longtemps, dans l’autobus. C’est bizarre, hein ?
— Moi, je l’ai vue au cinéma avec sa mère…
Ma poitrine se serre. Si ça continue, je vais étouffer.
— Maman… est-ce qu’il y a des toilettes, ici ?
Mardi 4 décembre
Catherine, ta prof de troisième année,
a proposé qu’on se rende ensemble, avec d’autres collègues, au salon
funéraire. Pendant le trajet, Mme Brochu, la terrible Mme Brochu, avec son
air pincé et ses innombrables règlements, a sorti de son sac à main le
paquet de faux ongles autocollants qu’elle t’avait confisqué la semaine
dernière. Catherine et moi, on s’est regardées à la dérobée, mal à l’aise.
Tu sais ce qu’elle a fait ensuite ? Elle a pris un de tes faux ongles
mauves et elle se l’est collé sur le petit doigt ! Elle y a même ajouté une
étoile brillante. Puis, elle nous a obligées à tendre la main chacune à son
tour. On est d’abord restées muettes. Puis, le moment de gêne passé, on
a ri comme des folles. Les secousses sur la route empêchaient
Mme Brochu d’aligner correctement nos faux ongles et elle a lâché une
série de gros mots que je ne l’aurais jamais imaginée capable de
prononcer. On riait tellement, ma belle Émeline, qu’on en pleurait. Jusqu’à
ce que la voiture tourne devant le complexe funéraire. Le silence est
tombé
d’un coup.
Catherine a mis du temps à trouver une place dans le stationnement
bondé. Nous sommes sorties dans l’air froid de ce début décembre. Mes
talons claquaient sur l’asphalte. L’étau, dans ma poitrine, se resserrait.
J’ai eu envie de faire demi-tour. M’enfuir. J’ai continué d’avancer, le
coffre à souvenirs de tes compagnons serré contre ma poitrine.
À l’intérieur, le hall était vaste avec de hauts plafonds. Beaucoup de
visages inconnus. Trop d’enfants. Une longue file de gens attendaient. En
silence. Je l’ai longée pour m’approcher de l’unique salle, au fond. C’est
là que j’ai vu ton nom, en lettres blanches, sur l’affiche posée à
l’extérieur. Émeline Gagnon. J’ai reçu une décharge électrique en plein cœur. J’ai encaissé en réprimant l’envie d’arracher les lettres. Que ce
cauchemar finisse, que tu reviennes en classe, qu’on s’assoie ensemble
pour faire les ateliers de mathématiques. J’ai aperçu ta grand-mère qui
traversait la salle au loin. Digne. Calme. J’ai coulé un regard en biais vers
ta maman, debout face à la file de gens qui s’étirait jusqu’à l’entrée. Je
suis allée rejoindre mes collègues tout au bout, saluant au passage Ève
et sa maman d’un signe de tête.
L’homme et la femme devant nous s’écartent. C’est à notre tour. Ma mère me pousse vers l’avant. Je ne sais plus où regarder. J’examine attentivement les motifs sur les dalles grises.
— Toutes mes condoléances, madame. Ève était dans la même classe que votre fille.
La maman d’Émeline, le dos arrondi, se penche encore plus.
— C’est toi, son amie Ève ?
« Son amie Ève. » Mon ventre se tord.
— Émeline me parlait souvent de toi…
Les mots sortent très lentement de sa bouche, comme si elle avait de la difficulté à articuler. Ses bras se soulèvent et je me retrouve soudain coincée contre sa poitrine. Je ne peux plus respirer. Qu’est-ce que je suis censée faire ? Enfin, enfin, elle me relâche et on peut entrer dans la grande salle.
Je cherche Émeline. Je me dis que c’est maintenant qu’elle va arriver derrière moi, me plaquer les mains sur les yeux et lancer : « Devine c’est qui ! » C’est là que je vais me mettre à pleurer et m’excuser pour tout ce que je lui ai craché l’autre jour. Je vais lui expliquer que j’étais fâchée, que je suis désolée, que ce n’est pas vrai qu’elle est achalante. Je vais lui demander de ne plus jamais nous faire un coup pareil. Elle va m’entraîner en riant sous l’immense arche de ballons roses et blancs qui traverse la salle. Je serai tellement soulagée que je ne lui en voudrai même pas. Au contraire. Je m’excuserai encore et encore. Après, je lui proposerai de me coller des faux ongles, je l’inviterai chez moi, on inventera des histoires, on mangera des bonbons en cachette, on se balancera jusqu’à ce que nos pieds touchent le ciel, comme de vraies amies.
— Elle est où, Émeline ?
La question ne vient pas de moi. C’est un petit bonhomme, chapeau rouge noué sous le menton, qui l’a posée. Il tire sa maman par la main. Celle-ci s’agenouille près de lui, le retient dans ses bras. Elle lui montre l’urne placée au centre d’une longue table. Une boîte délicate, en céramique couleur sable, avec une rose incrustée sur le devant.
Je fixe l’urne. Secoue la tête. C’est vraiment tout ce qui reste d’Émeline ? Ça ne se peut pas. Juste à côté, dans un cadre en argent, on voit le visage souriant d’Émeline. Une série de petites tresses collées sur la tête. Sûrement une photo prise en République dominicaine. Elle porte son collier pour l’épilepsie. Qui n’a servi à rien.
— Mais… comment elle a fait pour entrer là-dedans ?
Le petit bonhomme ouvre de grands yeux étonnés devant la boîte en céramique. Si je n’étais pas aussi triste, je rirais. Je lui raconterais qu’Émeline s’est transformée en génie. Qu’il faut frotter le vase pour la voir apparaître et qu’elle va exaucer trois vœux. Sa maman lui raconte plutôt une histoire à propos d’une chenille, d’un cocon et d’un papillon qui s’envole. Le petit n’écoute plus, il veut un ballon blanc. Son doigt pointe l’arche de ballons au-dessus de nous. Je le suis du regard. Les yeux plissés sous les néons, j’imagine Émeline. Elle vole dans les airs, d’un bout à l’autre de la salle, comme la fée Clochette.
Mardi 4 décembre (suite)
Quand je me suis retrouvée devant ta maman, toutes les phrases que
j’avais retournées dans ma tête se sont effacées. Aucun mot possible.
Je l’ai prise dans mes bras, sans la serrer trop fort. Comme si je tenais
entre mes mains un vase craquelé
sur le point de tomber en morceaux.
Elle m’a remerciée d’être venue. Elle avait l’air sincère. Je l’ai trouvée
belle, ta maman, ma chouette. Même si elle semblait épuisée et que ses
yeux paraissaient éteints. Mme Brochu et mes collègues sont venues se
placer à côté de moi. On lui a montré nos mains, avec chacune un faux
ongle au petit doigt. Elle a écarquillé les yeux. On lui a raconté que tu les
avais apportés en cachette à l’école et que tu offrais des manucures à
tes amies. Elle a souri à travers ses larmes. Si tu avais peur de te
faire chicaner, ma belle, ne t’inquiète plus.
On marche jusqu’à la sortie. La file est toujours aussi longue. Audrey est avec la maman d’Émeline. Je croise Juliette et, plus loin, Louis. Je prends le signet qu’un homme me tend. Il y a la photo d’Émeline dessus.
Dehors, je respire un peu mieux. Ma mère cherche ses clés dans son sac à main. Un coup de vent emporte mon signet. Je cours dans le stationnement pour le rattraper.
— Ève ! Où tu t’en vas ? L’auto est de l’autre côté !
Mon signet tourbillonne dans les airs et atterrit sur le pare-brise d’une voiture. J’étire le bras pour le saisir, mais il s’envole à nouveau, tombe sur l’asphalte. Je me précipite pour le ramasser. Il roule plus loin. Quelques culbutes et je le tiens enfin. Je me relève et brandis le signet dans les airs.
— Émeline ! Je m’excuse ! Si tu savais comme je regrette… J’ai jamais voulu que tu meures ! J’aimerais tellement ça revenir en arrière…
Ma voix n’est qu’un chuchotement. Je ne sais pas si Émeline m’entend. Mais je continue :
— Oui, c’est vrai, j’étais fâchée. Tu m’as laissée seule avec tout le travail. Je pensais que tu faisais semblant d’avoir mal à la tête. Si j’avais su, je t’aurais jamais dit ça. J’ai été méchante. Pardonne-moi, Émeline, pardonne-moi…
Des sanglots cherchent à remonter le long de ma gorge.
— Ève ! J’attendrai pas ici toute la soirée !
Je scrute le ciel, comme si Émeline allait me répondre, puis je cours rejoindre ma mère.
Mardi 4 décembre (suite)
Ta grand-mère m’a dit que tu avais dormi en rentrant de l’école. Chez
ton père, après, tu n’as pas voulu manger, tu es retournée te coucher.
Est-ce que tu as eu peur, mon cœur, lorsque la mort s’est approchée ?
Est-ce que tu dormais vraiment ?
J’ai besoin d’imaginer que la mort est venue te chercher pendant ton
sommeil. Qu’elle t’a prise doucement dans ses bras, comme on berce un
enfant, pour ne pas t’effrayer.
Ma mère tient le volant. Je regarde les commerces qui défilent, la station-service au coin du boulevard, les arbres aux branches nues, le dépanneur avec son affiche de bières, les lumières de Noël qui, déjà, illuminent certaines maisons. Émeline est morte et rien n’a changé.
À la télévision, la mort ressemble à un appartement qui brûle, un quartier bombardé, une voiture écrabouillée au bord de l’autoroute, un enfant au ventre gonflé, incapable de chasser une mouche de son visage. Ici, la mort ne ressemble à rien. Un signet sur lequel Émeline sourit. Je le retourne. « À la mémoire d’Émeline Gagnon, décédée à l’âge de neuf ans. »
— Tu veux qu’on arrête prendre un dessert au Tim ?
Ma mère me jette un coup d’œil. Je secoue la tête et appuie sur le bouton de la radio. Je mets quelques secondes à reconnaître la chanson. Un frisson me parcourt, des pieds à la tête. « Je veux aller là où le soleil brille. Quelque part où la chaleur m’enivre. »
C’est la chanson d’Éli et Papillon, qu’Émeline adorait chanter à tue-tête.
OceanofPDF.com