Vingt-cinq moins un
Chapitre quatorze – Pardon –
CHAPITRE QUATORZE
– Pardon –
Lundi 25 mars
Émeline ! Mon ventre a grossi ! J’ai l’impression qu’il a poussé pendant
la nuit, comme un champignon. Ce matin, je n’arrivais pas à attacher mon
pantalon. Je me suis plantée de profil, devant le miroir. J’ai vu le petit
renflement. Du coup, c’est devenu plus réel. Une vie nouvelle. En moi.
Je vais l’annoncer à tes camarades tantôt. J’ai hâte de connaître leurs
réactions.
Audrey a l’air d’une fillette pressée d’ouvrir son cadeau. Sa toque s’agite sur le dessus de sa tête. Elle tient une boîte au couvercle fleuri contre sa poitrine. Ses yeux pétillent.
— Vous devez deviner ce qu’il y a à l’intérieur. Posez toutes les questions possibles, je vais répondre par oui ou non.
Yannick lève la main.
— Ouais, pis… si on arrive pas à le trouver ?
— Je n’ouvre pas la boîte !
Camille se risque la première.
— Est-ce que ça se mange ?
Audrey la regarde d’un air soupçonneux.
— Tu m’as vue le mettre à l’intérieur ?
Camille se défend en secouant la tête vigoureusement. Le jeu se poursuit. Après deux autres questions seulement, Audrey capitule et retire le couvercle. Elle se met à agiter un biberon rempli de sucettes en bonbon comme une maraca. Les sourcils autour de moi se soulèvent en accent circonflexe. Je souris. Elle m’adresse un clin d’œil et lance :
— Je vais avoir un bébé !
— T’es enceinte ? demande Anne-Sophie.
Audrey hoche la tête.
— Mais t’as déjà plein d’enfants, Audrey ! avance Simon.
Elle éclate de rire.
— Ce n’est pas pareil ! dit-elle en versant des sucettes au creux de nos mains.
Momo, lui, garde les poings fermés. Audrey termine sa tournée, revient vers lui.
— Tu n’en veux pas, Momo ?
— Non, répond-il, fâché. Tu vas t’en aller, maintenant ?
— Pourquoi tu me parles sur ce ton-là ?
Il se met à gronder :
— Tu nous donnes des bonbons et, après, tu vas nous dire que tu t’en vas. C’est ça, hein ?
— Oh… Momo… non ! Je vais rester avec vous jusqu’à la fin de l’année.
Le géant essuie ses larmes avec des gestes brusques. J’observe Audrey en train de le consoler. J’imagine les paroles douces qu’elle lui chuchote à l’oreille en laissant fondre la sucette sur ma langue.
C’est étrange. Depuis que j’ai raconté mon histoire à Thomas, on dirait qu’une barrière s’est levée. Je n’ai pas attendu l’enveloppe du vendredi pour venir le voir. Aujourd’hui, assise à côté de lui sur le sofa, je lui confie des pensées que je n’aurais jamais imaginé partager. À propos d’Émeline. De mes parents qui sont toujours occupés. D’Audrey et du cahier mauve.
— Pourquoi tu veux tellement savoir ce qu’Audrey écrit dans le cahier d’Émeline ?
Il me dévisage attentivement.
— Pfff…
Il a raison. À quoi ça me servirait ? Ça ne changerait rien. Émeline ne reviendra pas. Et puis, ça les regarde toutes les deux. J’avance une main vers l’assiette posée sur le pouf. Prends un carré de sucre à la crème que Thomas a cuisiné.
— Mmm. C’est vraiment bon.
Thomas sourit en s’appuyant contre le dossier. Il ferme les yeux.
Avant de me coucher, je flatte la tête de la grenouille d’Émeline, doucement. Je lui demande pardon. Elle me répond :
— Coa, coa.
Quand je ferme les paupières, je la vois, là-haut, entre les nuages. Elle me fait signe. Je cours jusqu’au parc et j’agrippe les cordes de la balançoire. Je recule le plus loin possible, sur le bout des orteils, et je m’élance. La balançoire monte de plus en plus haut. Quand mes pieds touchent le ciel, je saute. J’atterris sur l’herbe. Je me relève et la cherche du regard. Elle a disparu. Deux mains se plaquent alors sur mes yeux. « Devine c’est qui ! » J’écarte ses doigts et elle m’entraîne derrière elle. Je la suis, émerveillée par les couleurs autour de nous. Des arbres aux feuilles bleues et mauves, des étangs dorés, des fleurs multicolores qui se retournent sur notre passage. On joue à cache-cache, on roule sur des tapis de mousse, on sculpte des nuages en forme de grenouille et de papillon. Au moment de partir, Émeline agite des rubans roses au-dessus de sa tête, comme ceux sur son signet, pour me dire au revoir.
Je m’endors ensuite, la grenouille blottie contre moi.
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