Vingt-cinq moins un

Geneviève Piché · Chapitre 13 sur 19

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Vingt-cinq moins un

Chapitre douze – Trop faible –

CHAPITRE DOUZE

 

– Trop faible –

Ma mère a accepté, sans discuter ni poser trop de questions, de me conduire à la boutique de jeux et passe-temps. Elle m’attend à la caisse en pitonnant sur son cellulaire. Je fais à nouveau le tour des allées. J’examine les boîtes de Lego, les modèles à coller, les figurines de Star Wars. Je m’arrête devant l’étagère de toutous. Prends un kangourou en costume de boxe. Il est mignon et je pourrais glisser un mot dans sa poche ventrale. « Je m’excuse, Thomas. C’est toi le plus fort. » Et puis, non. Je le repose sur la tablette. Qu’est-ce que je peux lui offrir pour me racheter ?

— Tu as choisi, Ève ?

— Oui, oui, maman.

J’agrippe un coffret qui contient tout le nécessaire pour fabriquer des bracelets d’amitié et je la rejoins près de la caisse.

 

Mercredi 13 février

 

Mon petit ange,

 

Ta maman est venue à l’école aujourd’hui avec ta grand-maman. Elles

sont arrivées juste avant la récréation. Quand la cloche a sonné et que

les corridors se sont remplis d’enfants grouillants de vie, je me suis dit

qu’on ne devrait pas leur imposer ça. Ni l’une ni l’autre n’ont flanché.

Elles m’ont suivie parmi la cohue. Je les ai trouvées si courageuses, mon

cœur. Tu étais là pour les aider ?

 

Près de la classe, plusieurs élèves ont reconnu ta maman. Ils se sont

précipités sur elle pour lui faire un câlin. Je me suis demandé, en la regardant au milieu de cette marée d’enfants, si c’était toi qu’elle

pressait ainsi sur son cœur.

 

Après, nous sommes entrées dans la classe déserte. Je suis allée

prendre la boîte sur la table derrière mon bureau. À l’intérieur, j’avais mis

tout ce qui t’appartient. Je n’ai rien osé garder. Seulement notre cahier

mauve, dans lequel je t’écris. Sur la boîte, Rosalie et Juliette ont tracé

des cœurs dodus et ton nom en lettres ballon. Je l’ai déposée dans les

bras de ta maman. Ses yeux se sont remplis d’eau. Les miens aussi. Les

mots étaient inutiles.

 

Je suis allée les reconduire toutes les deux jusqu’à l’entrée de l’école.

J’ai serré très fort ta maman dans mes bras en lui disant que je pensais

à toi chaque jour. Elles sont reparties, la main de ta grand-maman posée

sur l’épaule de ta mère.

Ce vendredi, c’est une adolescente en leggings et chandail de hockey qui m’ouvre la porte.

— Oui ?

— Heu… je viens voir Thomas…

Je sais qu’il a une sœur au secondaire, mais je ne l’avais jamais vue avant. Elle a les cheveux lisses et la peau plus foncée que celle de Thomas. Je sens qu’elle m’examine. Je ne suis pas sûre de passer le test.

— Y est pas là.

— Ah…

Je reste plantée sur le perron, l’air bête.

— Je vais lui dire que t’es passée…

— OK. Je m’appelle Ève.

— Je sais.

Elle se recule pour fermer la porte. Juste avant qu’elle la referme complètement, je demande, d’une voix hésitante :

— Il est où ?

La porte se rouvre. Elle me tire par le bras et me fait entrer. Le froid s’engouffre avec moi et elle frissonne.

— Il est à l’hôpital.

— …

— Il y a des complications… Il fait de la fièvre.

— Il fait de la fièvre ?

— Oui.

— Ah…

— Son système immunitaire est trop faible pour combattre un virus. Il doit recevoir des antibiotiques.

Je ne comprends pas vraiment. Est-ce que c’est grave ? Je n’ose pas lui poser la question. Je sors de mon sac le coffret pour fabriquer des bracelets d’amitié.

— Pour Thomas.

Elle a l’air surprise. Je me sens idiote. Qui offrirait ça à un gars, hein ?

— OK. Je vais lui donner.

Je me retrouve dehors, sur le perron, complètement perdue. Je ne sais pas comment je me rends jusqu’au parc. Je marche sur la croûte de neige durcie. Pose mes bottes avec précaution l’une après l’autre. Ne pas couler. Rester au-dessus. Je suis presque au milieu du parc. Je lève les yeux vers le ciel. De gros flocons mous s’accrochent à mes cils. Tout s’embrouille. La surface cède sous mon poids. Mes pieds s’enfoncent, mes genoux plient. À l’intérieur de moi, je hurle : « Émeline ! Émeline ! Est-ce que tu m’entends ? Thomas ne peut pas mourir. Il ne peut pas mourir ! Comprends-tu ? C’est assez ! »

Après, j’enlève une mitaine, m’essuie les yeux. Je me relève.

 

— Ève ! Sors de ta chambre et va prendre l’air un peu !

— Ça me tente pas, maman !

— La semaine de relâche, c’est fait pour jouer dehors !

— …

— Pourquoi t’appelles pas Chloé ? Vous pourriez vous amuser ensemble.

— Non, non, c’est bon. Je vais y aller !

Je repousse ma chaise, ferme ma boîte de crayons Prismacolor et descends enfiler ma salopette d’hiver en bougonnant. Dehors, j’attrape une pelle et je me mets à creuser un trou dans le banc de neige devant la maison. Mon frère s’amuse à l’escalader et à se jeter en bas en poussant des cris sauvages. Je ne m’occupe pas de lui. Je creuse sans penser à rien. Je lance la neige très haut. Elle tombe comme une pluie de météorites. Mon tunnel s’enfonce petit à petit sous la butte.

J’allonge la pelle au bout de mes bras, elle ne peut pas aller plus loin. Je la plante à l’entrée de ma tanière. Je me glisse à l’intérieur en rampant. L’air est plus froid. Mes joues picotent. Au fond, je me tourne sur le dos. Un silence doux comme de la ouate. Je reste allongée. Immobile. Je pense à Thomas. Je m’inquiète pour lui.

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