Vingt-cinq moins un
Chapitre seize – Vivante –
CHAPITRE SEIZE
– Vivante –
Nous sommes à nouveau vingt-cinq dans la classe. Mes yeux quittent ma feuille d’examen et se posent sur la nuque de Thomas, dans la rangée voisine, à l’avant. Il est en train d’écrire. Son coude brun dépasse du pupitre que le concierge a apporté, tantôt. De là où je suis assise, je distingue sa longue cicatrice qui remonte sur sa tête. Sa marque de guerrier.
Tout le monde est concentré. On n’entend que le bruit de la ventilation au plafond et, de temps en temps, une feuille qu’on retourne, un crayon qui roule sur le plancher. J’ai l’impression de sortir d’un rêve et d’être encore endormie. Mon regard se promène dans la classe. Je m’étonne de retrouver chaque chose à sa place. Comme s’il ne manquait rien.
Maxime et Camille ont déjà remis leur examen. Je dois m’y mettre ! Thomas repousse sa chaise. Il marche jusqu’au bureau d’Audrey. Elle survole sa copie. Lui sourit. Il se dirige vers la porte d’un pas tranquille. Sûr de lui. Trop beau. Il se retourne. Me fait un petit salut de la tête avant d’aller rejoindre sa mère au secrétariat. J’ai envie de me lever et de courir le retrouver. Allez, Ève ! Je me penche sur mon examen.
Nous sortons en file indienne par la porte du service de garde. Silencieux. Sous le portique, la maman d’Émeline nous attend, le sourire tremblant, avec un gigantesque bouquet de ballons blancs. On s’agglutine autour d’elle. Sans se bousculer. Elle remet à chacun un ballon.
— Tiens, pour toi, Ève.
À travers les verres de ses lunettes, ses yeux plongent dans les miens. Je réussis à lui sourire en prenant un ballon.
Dehors, le ciel est parfaitement bleu. L’arbre pour Émeline est déjà planté. Un petit amélanchier, couvert de minuscules fleurs blanches. Sa photo scolaire, dans un cadre en argent, est appuyée sur le tronc frêle, au sol. Émeline regarde au loin. Le sourire éclatant. Ce matin, j’ai déposé la tortue que j’ai fabriquée l’été dernier, avec une pierre de mon ruisseau, dans la boîte qu’on va enterrer au pied de l’amélanchier. Ma préférée. Aussi flamboyante qu’Émeline.
Josiane, la directrice, nous place en demi-cercle. Je serre très fort le ruban de mon ballon. Thomas est à l’autre bout, avec Éliott et Raphaël, ses meilleurs amis. À quoi il pense ? Qu’on plantera peut-être un arbre pour lui aussi ? Non !
La grand-maman d’Émeline se tient devant l’amélanchier, les yeux fixés sur sa feuille. Elle lit. Je n’entends pas les mots. Sa voix bute comme sur des cailloux. Je regarde Audrey. Son petit ventre rond sous sa robe moulante qu’elle protège de ses mains. Devant moi, des épaules tressautent. Ça renifle. Thomas se tient droit. Je m’agrippe au ruban blanc.
Soudain, la maman d’Émeline donne le signal. Les ballons s’envolent. Je resserre les doigts autour du ruban. Des larmes ruissellent sur mes joues. Les paroles d’Éli et Papillon montent en moi : « Je laisserai derrière les sillons de remords. Je suis partie pour mieux revenir, pour tenter ma chance, entrer dans la danse. » J’ouvre les doigts. Mon ballon s’élève, rejoint les autres. Une grappe toute blanche grimpe dans le bleu du ciel.
Je vois Émeline, là-haut, qui essaie de les attraper. Elle cabriole, bondit de l’un à l’autre, cueille les ballons au creux de ses bras, rit aux éclats. Je l’entends. Je ne sais pas si c’est là-haut ou à l’intérieur de moi, mais je sais qu’elle existe encore. Notre histoire continue.
Mercredi 22 mai
Oh ! Émeline ! Tu es venue me voir cette nuit. Tu crois que c’est
possible ? Tu crois que les morts peuvent emprunter le chemin des rêves
pour visiter les vivants ?
J’étais venue à la mer. Seule. J’avais grimpé un vieil escalier pour
rejoindre ma chambre, au premier étage.
Au matin, des cris m’ont réveillée. Je me suis précipitée sur le balcon.
Des dizaines de petits voiliers faisaient la course sur un bras de mer.
Tous remplis d’enfants excités. Et je t’ai aperçue. Sur l’un d’eux. J’ai
crié ton nom. Tellement heureuse de te retrouver ici. Nous étions au
même endroit, au même moment ! Tu te rends compte ?
Tu m’as saluée de la main, nullement surprise de me voir là, sans
ralentir ton allure ni dévier de ta route. J’ai à nouveau crié ton nom. Tu
t’es retournée et tu m’as adressé un sourire lumineux. Puis, tu as
disparu sur la ligne d’horizon.
Merci, mon ange, d’être venue me dire au revoir.
Je pousse lentement la porte de la cour arrière chez Thomas. Nerveuse. J’entends de la musique, des rires. Je sais qu’il y aura beaucoup de monde. Ses tantes, son oncle, ses cousins que j’ai vus en photos. Des amis. Quel cadeau offrir pour fêter la fin de ses traitements ? Je n’ai pas trouvé. Je replace le ruban de ma robe jaune à la taille. Avance.
Son père a sorti plusieurs chaises. Les gens sont assis en cercle sur la terrasse. Des enfants sautent sur le trampoline. Je repère Thomas, sur le divan extérieur, avec Éliott et Raphaël, dans la classe de Mme Brochette. Je m’approche.
— T’es allé en moto avec Thomas ?
Une femme, qui ressemble trop à la mère de Thomas, questionne son père. Ce dernier m’aperçoit, fait signe à Thomas qui tourne la tête dans ma direction. Il se lève aussitôt. Un sourire éclaire son visage.
— Ève !
Thomas me prend la main. Comme ça ! Devant tout le monde. Il tient ma main au creux de la sienne, me tire vers lui. Mon cœur flotte au sommet d’une vague. Thomas se rassoit et se pousse contre l’accoudoir pour me faire une place. Nous sommes serrés l’un contre l’autre, sa cuisse nue appuyée contre la mienne. Son père raconte leur sortie en moto, avant la fin des traitements.
— Rendus au chemin Saint-Mathieu, on a pris l’autoroute…
— Vous n’étiez pas censés rester sur des petites routes de campagne ?
Sa mère vient d’arriver avec deux verres à la main. Thomas ajoute en riant :
— On a roulé à cent milles à l’heure ! Pis je pense qu’à un moment je me suis même endormi.
— Henrik !
Sa mère dépose les verres si brusquement sur la table que les glaçons s’entrechoquent. Thomas et son père rigolent. Je les imagine bien tous les deux. Son père, au volant de sa moto, défiant la mort sur l’autoroute. Thomas, les bras autour de la taille d’Henrik, le visage offert au vent, le sourire éblouissant.
— Vous venez jouer à la tague, les amoureux ?
Raphaël et Éliott sont debout. Ils se donnent des coups de coude et se trouvent très drôles. Thomas se lève et me tend la main.
— Je peux être la tague ? que je lui demande.
— Si tu veux.
Je me redresse tranquillement, sans le quitter des yeux.
— Tu sais que je te laisserai pas de chance, cette fois-ci…
— Je sais…
Il se sauve en riant vers l’avant de la maison. Je saute sur mes pieds et m’élance à sa poursuite. Je cours pour le rattraper. Je cours à perdre haleine, pour le plaisir de courir, sans me poser de questions. À l’intérieur de moi, je sens la vie qui bouillonne. Comme un courant. Un ruisseau.
J’étire le bras pour lui toucher. Il réussit à s’esquiver.
— Youhou ! Ève ! On joue nous aussi !
Je repars en sens inverse vers Éliott. Crie en direction de Thomas :
— Tu perds rien pour attendre !
Je continue à courir. Et soudain, je réalise que les pierres que j’ai soulevées, la boue que j’ai transportée, le chemin que j’ai dégagé jour après jour en venant voir Thomas, je ne l’ai pas fait pour rien. Le ruisseau coule en moi. Je cours, j’ai des ailes, je ne me suis jamais sentie aussi vivante.
OceanofPDF.com