Wilderness

Lance Weller · Chapitre 1 sur 12

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Wilderness

Prologue Se lever à nouveau

Prologue

Se lever à nouveau

1965

 

ELLE se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence. Elle a rêvé d’un feu de camp sur une plage aux ombres luisantes. Un tas de bois flotté, des flammes orange. Et tout au bord du monde, à l’ouest, une rognure d’ongle de soleil pour rougir l’océan. Les crêtes brûlées des vagues miroitant sous un ciel sombre où une touche de lumière pâle éclairait le ventre des nuages lourds de pluie. Du sable noir humide et un chapelet déchiqueté d’écume jaune pour souligner la hargne de la marée sur les rochers sculptés par le ressac. Des gerbes d’étincelles jaillissaient du feu et retombaient sur le rivage, brasillant comme de petites pierres précieuses. Elles flamboyaient puis mouraient avant de flamboyer à nouveau dans les yeux jaunes et sauvages du loup qui l’observait depuis la forêt s’élevant, noire et silencieuse, sur les falaises basses derrière elle.

C’était le paysage de son rêve, le paysage qu’elle a fui pour se réveiller.

Jane Dao-ming Poole se lève tôt, alors qu’il fait encore frais et qu’elle sent encore la dernière obscurité de la nuit passer lentement sur son visage apaisé par le sommeil. Des ombres aux couleurs de l’aube refluent dans les cavités veloutées où ses yeux s’ouvraient autrefois sur le monde et s’en délectaient. Elle reste étendue, toute tremblante, car c’est le hurlement d’un loup dans les forêts qui dévalent les pentes d’Hurricane Ridge, tout là-haut, au-dessus de la maison de retraite, qui l’a réveillée. Il n’est plus là, si toutefois il y a jamais été. Elle reste immobile un moment encore, puis en soupirant elle repousse les couvertures pour permettre à la chaleur qui brûle son corps de rechercher les coins supérieurs de la pièce. Comme pour apporter quelque chose d’elle-même à cette chambre fraîche et dépourvue de caractère. En respirant, elle goûte, grâce à la fenêtre entrouverte, l’odeur féconde de la forêt par-delà le parc, elle goûte la lumière du soleil et, au-delà de cette lumière, un froid mordant. Alors, elle s’éveille complètement.

Elle est âgée désormais, elle est devenue grise et fragile au-delà de toutes les représentations qu’elle avait pu se faire de la vieillesse lorsqu’elle était enfant. Par la force des choses, elle se lève lentement, se déplace prudemment dans la partie cuisine de son petit studio. La routine, le toucher, les pas mesurés entre le bar et le réfrigérateur, puis le tiroir et à nouveau le bar, permettent à Dao-ming d’accomplir sans réfléchir le rituel quotidien de son café matinal.

Assise à la table en Formica devant la fenêtre, elle attend la lumière du jour et imagine, comme on lui a appris à imaginer, le soleil en train de dorer des croûtes de nuages – hautes étagères étincelantes d’une merveille aérienne – touchant la forêt en bas et jetant des étincelles comme un feu étrange sur les sommets des montagnes à l’est et à l’ouest. Elle y voit des fleurs d’herbe aux ânes piquées dans des étendues de neige qui ne fondent jamais, couvertes d’une dentelle d’algues des neiges qui ne bouge jamais et se nourrit de la lumière du soleil et qui est toujours aussi dense. La nuit se retire au-delà de la mer et l’obscurité du paysage est peu à peu vaincue par la lumière qui progresse.

Dépliant ses doigts engourdis serrés autour de la grande tasse de café tiède, elle les écarte sur le dessus de la table dans un rectangle de soleil projeté par une vitre de la fenêtre. Petit à petit, la chaleur s’infiltre jusque dans ses paumes, gagne lentement les articulations de ses doigts et endort les vieilles douleurs glacées du talon de la main et des phalanges. Ses orbites veloutées couleur aubergine sont à découvert, pour qu’elle puisse sentir la qualité de la lumière et prendre conscience du jour. Et pendant tout ce temps, elle fait glisser le long d’un des deux cordons qui pendent à son cou un fragment de balle aplati, marqué de vieilles empreintes d’os fracassés, sillonné par les fibres musculaires comprimées contre le projectile là où il avait foré son passage brûlant dans le corps vivant de l’homme, son corps sec, léger, vieux comme la guerre de Sécession.

Tous les matins, à 7 heures, l’infirmier frappe légèrement à sa porte avec les extrémités de ses doigts, et tous les matins, quand il voit Dao-ming déjà attablée devant sa tasse de café, il la gronde gentiment. À ce moment-là, elle a pensé à mettre ses lunettes noires, car elle sait combien cela le gêne de voir son visage nu, elle sait qu’il est choqué par les vieilles ruines de ses yeux aubergine, témoignages de l’atroce violence de sa jeunesse. Elle se souvient encore du jour où elle avait oublié de mettre ses lunettes, du ton aigu et effrayé de sa voix quand il l’avait vue. Il s’était mis à bafouiller et à bégayer, se démenant fébrilement jusqu’à ce qu’il eût mis la main sur les lunettes et qu’elle eût couvert les plis ridés et veloutés de ses paupières ravagées. Des cavités que l’on dirait meurtries, privées de la vue depuis l’hiver 1899, lorsque le monde avait basculé. Pour ne plus jamais redevenir comme avant. L’infirmier s’appelle Michael et elle ne connaît pas son visage, ni son âge, ni la couleur de sa peau, mais elle suppose que c’est un jeune homme et elle se sent rougir quand il flirte avec elle.

À part le personnel de la maison de retraite – l’infirmier de jour, un docteur quelconque une fois par mois, les autres résidents qui parcourent nerveusement les couloirs –, elle ne reçoit plus beaucoup de visites désormais. Son mari, Edward Poole, disparu en mer il y a maintenant cinquante ans, alors qu’il pêchait la baleine à la façon traditionnelle des Makahs, commence à s’effacer de ses rêves. Elle sait exactement où se trouve sa photo sur la commode, près du lit, et tous les soirs, avant de s’endormir, elle tend les doigts pour toucher le cadre d’argent froid, incliné là où, dans son imagination, elle situe la lumière de la lune. Dao-ming avait perdu ses yeux bien avant de le rencontrer, pourtant, il y avait eu plus tard une époque où elle était capable de le retrouver dans une pièce pleine de gens grâce à un certain doux frémissement de l’air qu’il déplaçait, il y avait eu une époque où elle se souvenait avec une étonnante clarté de sa voix, de son odeur, du bout plat et rugueux de ses doigts, avec lesquels il dessinait des figures de plaisir sur le haut de ses bras. Tout cela s’efface maintenant et disparaît, comme les rides qui s’estompent à la surface d’un grand lac après la chute d’une seule goutte de pluie, comme la cavitation de bulles argentées projetées dans la mer par la pelle d’un aviron. Elle n’en parle à personne, mais c’est la grande tragédie de la fin de sa vie : le perdre une seconde fois.

Bien sûr, il y a les enfants, et les enfants des enfants. Il y a même des arrière-petits-enfants, dont elle n’arrive jamais à se rappeler le nom correctement et dont elle sait qu’ils ne viendront jamais la voir, à quelques exceptions près. La plupart d’entre eux envoient des cartes à Noël et, quand ils y pensent, à son anniversaire, ainsi qu’à son anniversaire de mariage. Ils lui rendent visite une ou deux fois par an, peut-être, mais ils ne restent jamais longtemps, parce que, quoi que fasse le personnel pour décorer cet endroit et le rendre un peu plus gai, la maison de retraite n’en reste pas moins un établissement sanitaire où les personnes âgées vont mourir au frais et au sec et dans des conditions aussi confortables que possible.

Alors parfois, faute de mari, de parent ou d’ami, Dao-ming ouvre la bouche comme pour parler des choses impatientes qui lui pèsent sur l’esprit aux murs eux-mêmes, au vide caverneux de son monde de ténèbres, ou même à Michael, l’infirmier, quand il vient tapoter à sa porte chaque matin. Mais ce matin, dans cette lumière fraîche et progressive, elle éprouve la sensation qu’un changement est intervenu et qui n’a rien à voir avec le hurlement du loup qui l’a réveillée – une saveur dans l’air, quelque chose de subtil, mais avec une pointe de dureté métallique. Le café a une odeur plus riche et plus forte. La lumière du soleil disparaît rapidement, pourtant il ne pleut pas.

Quand, après avoir frappé, Michael entre dans la cuisine, Dao-ming a mis ses lunettes noires et les trois doigts qui lui restent à sa main droite touchent légèrement la vitre humide. Inclinant le visage dans la direction de Michael, elle demande :

— Il a neigé, n’est-ce pas ?

Elle perçoit le bruit doux et mouillé des lèvres du jeune homme qui s’entrouvrent quand il sourit, puis elle l’entend allumer le plafonnier.

— Oui, répond-il. Dans la nuit. Ça a dû commencer juste avant minuit, à peu près, et maintenant on a… oh, une couche de huit à dix centimètres.

D’après le crissement des chaussures de l’infirmier et le bruissement des vêtements sur son corps, Dao-ming sait qu’il se penche par-dessus le bar et qu’il l’observe.

— Vous êtes vraiment forte, dites-moi.

— Et comment ! dit-elle en souriant, avant d’ajouter : Je fais attention, c’est tout.

Elle enlève sa main droite de la fenêtre et la couvre des doigts forts et en bon état de sa main gauche.

— Bien, dit Michael. (Il va au réfrigérateur et ouvre la porte. La séparation des joints de caoutchouc provoque un soupir pneumatique et elle sent soudain l’air glacé arriver jusqu’à l’endroit où elle est assise.) Préparons tout. Maïs ou petits pois pour votre déjeuner ?

— Steak. De baleine.

Il soupire et elle tourne le visage vers lui.

— Du cerf, poursuit-elle. Juste un aller-retour dans la poêle et tout de suite dans l’assiette. Je l’aime bien saignant. Je l’ai toujours aimé saignant.

— Jane Dao-ming ! s’écrie-t-il en feignant l’inquiétude. Ça vous tuerait ! Vous ne supporteriez pas le choc !

Dao-ming souffle bruyamment par le nez et croise les bras.

— Jane Dao-ming, Jane Dao-ming, minaude-t-elle. Vous en prenez des libertés ! M’appeler par mon prénom comme si vous me faisiez la cour.

Il prend le temps de respirer et de se reprendre.

— Bon. Très bien. C’est du maïs à la crème ? demande-t-elle.

— Allons, allons.

— J’le mangerai pas. C’est de la nourriture pour bébé.

Elle l’entend soupirer à nouveau.

— Vous n’allez quand même pas me dire que ce n’est pas vrai ?

— Si, je vous le dis, répond-il. Tout comme hier. (Il marque une courte pause.) Et comme avant-hier.

— Alors, des petits pois.

— Petits pois, répète-t-il.

Elle entend le bruit de boîtes en plastique que l’on fait passer d’une étagère à une autre, et quand les portes se referment dans un soupir, elle demande :

— Vous m’avez dit que c’était un sapin de Douglas ? Là, devant ma fenêtre ?

— Je ne me souviens pas vous l’avoir dit, mais je crois que c’est ça.

— Vous ne savez pas ? demande-t-elle sèchement.

— Eh bien, si. Je veux dire. Je pense que c’est un sapin…

— Quelle sorte d’homme êtes-vous donc, pour être incapable de dire quel arbre vous avez devant vous ?

— Eh bien…

— Ça pourrait être un pin tordu, pour ce que vous en savez, hein ? Grand Dieu, il pourrait y avoir un saule pleureur juste là, et vous n’en sauriez rien, alors ?

— Madame Poole…

— Ah, maintenant c’est madame Poole ? Et qu’est-il arrivé à “Jane Dao-ming” ?

Il soupire, imité par Dao-ming qui ajoute :

— Il faut vous en assurer. Pour vous-même, plus que pour moi. Les détails. C’est ça qui est important. Les choses les plus insignifiantes, dit-elle, projetant sa voix désespérée et sans souffle, comme une voyante de baraque foraine, en remuant les doigts en l’air. Ce sont elles qui sont prépondérantes.

— D’accord, je m’en assurerai, dit-il avant de marquer une pause. Comment je…

Elle soupire à nouveau.

— D’abord, regardez l’écorce, lui dit-elle. Voyez s’il y a des boursouflures de résine. Il y en a sur un sapin de Douglas, s’il est jeune. Elles sont collantes. Dures. Peut-être un peu tièdes.

Ensuite, regardez ses pommes. Si c’est un Douglas, les aiguilles tout autour sont en forme de fourche. Vous pouvez le sentir au toucher aussi.

— Bon, très bien, dit Michael. Je vais essayer de voir ça cet après-midi.

— C’est mon deuxième père qui m’a enseigné tout cela.

Soudain, sa voix s’adoucit, devient distante, étouffée, se plongeant dans les souvenirs, et Jane Dao-ming croise les mains sur ses genoux, comme si elle retenait là quelque chose de précieux qui passe, ou qui est passé.

— Il me portait dans la neige. Je me souviens du blanc. Je me souviens du froid. Il m’avait enveloppée dans son manteau parce que nous étions pris dans une tempête. Dans les montagnes, loin de tout abri. J’avais cinq ou six ans, alors, et je n’avais pas deux noms, encore moins trois. Juste un. Ma mère me parlait en anglais et m’appelait Dao-ming. (Elle tourne son visage comme pour s’adresser à la lumière d’hiver, froide et terne, qui rafraîchit l’air au-dessus de la table.) Il essayait de trouver un endroit où se reposer. Mon deuxième père. Il avait un bras estropié et il était tellement malade. Il était tellement fatigué. Il m’a dit que les branches des sapins étaient trop faibles, trop inclinées et trop hautes, pour nous protéger de la neige. Que la neige tomberait en gros paquets et qu’il ne pensait pas être capable de nous dégager si nous étions ensevelis. Il trébuchait en descendant la pente, et je me suis découvert le visage pour essayer de le voir dans l’obscurité – je n’étais pas aveugle à ce moment-là, mais mes yeux avaient commencé à geler – et j’ai juste pu voir sa silhouette qui se découpait sur la neige qui tombait. Il faisait très froid et tout était très blanc et quand la neige a touché mon visage, je me suis mise à pleurer parce que je n’avais pas la force de l’enlever. Ni la présence d’esprit de lui demander son aide. La neige était si froide sur mes yeux et il y avait déjà quelque chose qui n’allait pas. Ils me faisaient mal depuis la nuit où le loup était venu jusqu’à la porte. Comme le vent, il était venu. Je me souviens de ses yeux et du bruit humide de son grognement. Je me souviens de sa fourrure sombre, comme s’il était un morceau d’ombre, comme s’il n’était fait que de nuit. Il était resté là, à me regarder par la porte ouverte. Et puis il a ouvert la gueule et sa langue est tombée, et, l’espace d’un petit instant, il a eu l’air heureux, et j’ai vu qu’il avait un collier, un truc rudimentaire en métal, fait à la main, et je me suis demandé s’il n’était pas en partie chien. Et tout à coup, il n’était plus là, et il ne restait que la nuit, la chose la plus froide qui ait jamais existé et…

L’infirmier l’interrompt gentiment pour lui demander si tout va bien, puis il ajoute qu’il doit finir sa tournée. Si elle veut, il reviendra plus tard et ils pourront bavarder un moment. Elle tourne son vieux visage aveugle vers lui, ferme la bouche et ne répond pas. Quelques instants plus tard, elle entend la porte s’ouvrir et se refermer et, une fois de plus, elle se retrouve seule.

Jane Dao-ming Poole est assise à sa petite table, près de la fenêtre, devant une tasse de café qui refroidit à côté de sa main droite mutilée, privée des doigts qui ont gelé en même temps que ses yeux, lors de cet hiver lointain. Sa main gauche est refermée, crispée autour de la balle. Elle est submergée par des souvenirs aussi profonds que la mer grise et froide. Pour la première fois depuis des années, elle pense à son premier père, mais il ne lui reste plus grand-chose maintenant, à part l’image de son teint cireux et de sa poitrine creuse dans la lumière vacillante de la lampe. L’homme qui a été son père pendant cinq ans et qui a été tué en même temps que sa mère, dans les montagnes. Et elle revoit son deuxième père, Abel Truman, qui l’a trouvée tout là-haut et l’a ramenée, et qu’elle n’a connu que deux jours, et qui lui a donné la vision pour remplacer la vue. Près de la fenêtre de son studio, elle a la respiration qui s’échauffe et se bloque dans le haut de sa poitrine quand elle pense à lui, ainsi qu’à son troisième et dernier père, qui l’a élevée avec sa deuxième et dernière mère. Ce troisième père, Glenn Makers, qui l’a adoptée et lui a enseigné ce qu’elle devait savoir pour survivre dans un monde doté de la vue – l’arithmétique, comment sentir qu’une pomme est mûre et sucrée, comment la qualité de la lumière change en fonction de la saison et de la température – et qui a été pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive à une branche de peuplier, sur la rive de Little Sugar Creek, par un homme nommé Farley, pour la simple raison qu’il était noir et que sa femme était blanche.

Le café refroidit. Une pellicule de glace se forme lentement sur la fenêtre près d’elle. Au bout d’un moment, la neige vient tambouriner doucement sur les vitres et saupoudre de sucre le sapin de Douglas dehors. La neige tombe sans arrêt, couvrant le parc d’un linceul, enveloppant la ville au pied de la longue descente. Progressivement, elle s’accumule sur le sapin, branche après branche, jusqu’à ce que l’arbre entier soit transformé en une chose arrondie et cotonneuse, qui craque et frémit faiblement, et qui finit par déverser tout ce fardeau glacé avec un bruit sourd, prolongé et sec de neige s’effondrant sur de la neige dans une précipitation haletante. L’impact fait doucement trembler les vitres tout près de Dao-ming.

Au cours de cette longue après-midi, Jane Dao-ming Poole bouge à peine. Elle est veuve de pêcheur, elle a l’habitude d’attendre. Elle est assise, ses cheveux couleur de fer lui tombent sur les épaules et, d’une main, elle effleure maintenant un petit crucifix – en os ou quelque chose qui ressemble à de l’os – accroché à un cordon autour de son cou, à côté de la balle. Deux des rares objets que possédait son deuxième père, Abel, et qui restent de lui ; elle les a gardés au plus près d’elle toutes ces années. C’est Glenn Makers qui lui a donné ces souvenirs quand elle a été assez grande, quand elle lui a demandé, et qu’il a accepté, de lui raconter l’histoire d’Abel Truman.

Elle était encore jeune, alors, mais suffisamment âgée pour saisir certaines choses sur la guerre d’Abel, et Dao-ming avait eu du mal à comprendre comment ses nouveaux parents pouvaient parler avec affection d’un individu qui s’était trouvé dans le camp de ceux qui voulaient garder des hommes comme Glenn en esclavage. La cause pour laquelle il avait combattu faisait de la vie d’Abel, ou ce qu’elle en connaissait, un sac de nœuds dérangeant qu’elle était incapable de démêler, et la voix de Glenn, quand il la tirait de ses rêveries où elle pensait avec chaleur au vieil homme qui lui avait sauvé la vie, qui avait calmé sa faim avec une viande qui l’avait fait pleurer quand il avait dû la faire cuire, la faisait rougir d’une honte qu’elle ne comprenait pas. Et quand enfin elle lui posa des questions sur Abel, son troisième père s’assit près d’elle sur la marche du porche et il resta silencieux si longtemps que Dao-ming ne put s’empêcher de lui toucher le visage pour en connaître l’expression – sentant sous ses doigts agiles le creux maigre de ses joues, ses pommettes hautes et noueuses, l’allure pensive de sa bouche. Puis il lui prit les mains et les enserra complètement dans les siennes, rendues rugueuses par le travail, tandis que derrière eux, sa seconde mère, Ellen, se levait de son fauteuil à bascule, disant “Vas-y, Glenn, raconte-lui. Mais raconte-lui tout”, avant d’entrer dans la cabane et de s’occuper à une tâche quelconque. Glenn avait alors soupiré et Dao-ming avait senti la douce pression de ses grosses mains.

— C’est la peau qui l’a déclenchée, finit-il par dire. Cette guerre. Ça, tu le sais. C’est la peau qui l’a déclenchée, mais ça ne se réduisait pas seulement à une question de couleur de peau, et même si Abel a combattu pour ce pour quoi il a combattu, tu ne peux pas sortir un homme de son époque et ensuite espérer le comprendre. Ça, c’est quelque chose que tu ne peux tout simplement pas faire. C’est comme la guerre, Abel ne se réduisait pas seulement au camp pour lequel il a combattu. Pourquoi pleures-tu ?

Près de sa fenêtre, Jane Dao-ming sourit en se rappelant comment il lui prenait toujours le visage entre ses mains quand elle pleurait. Avec ses yeux détruits, elle ne pouvait pas verser de larmes, alors son visage se convulsait en une imitation de chagrin, véhémente et sèche, et lorsque cela se produisait, Glenn se servait de ses gros pouces pour lui caresser doucement les joues, comme pour essuyer de vraies larmes.

— Tu peux l’aimer, lui dit-il. Il n’y a aucun problème, tu ne me trahis pas en l’aimant, alors ne t’inquiète pas.

Quand elle s’était apaisée et qu’elle avait repris le contrôle d’elle-même, il l’avait emmenée faire une longue promenade dans les bois autour de sa ferme, Makers’ Acres. Ce jour-là, une petite brise fraîche soufflait et ils pouvaient sentir l’odeur de la mer lointaine. C’est alors qu’il avait commencé à lui raconter l’histoire de son deuxième père, Abel Truman.

— Il y a une chose qu’il faut dire à propos d’Abel, avait annoncé Glenn, et Jane Dao-ming avait entendu le cliquetis humide de son sourire, c’est que je n’ai jamais connu un homme qui aimait son chien comme il aimait le sien.

Maintenant, près de la fenêtre, Jane Dao-ming est baignée d’une douce lumière hivernale bleutée qui estompe les traits de son visage, de telle sorte qu’elle ressemble un peu, assise ainsi, à la petite fille qu’elle était quand elle était jeune. Avec des cheveux noirs, longs comme ceux de sa première mère. Elle regarde par la fenêtre, elle ne voit rien, mais elle se souvient de tout. Elle peut tirer de sa mémoire le vieil homme, le vieux soldat, et le faire apparaître quand elle veut. Pour elle, il n’est jamais mort. Un vieil homme qui se balance lentement, lentement il se balance, tout en observant les eaux grises du Pacifique qui se lèvent, et qui retombent. Avant de se lever à nouveau.

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