Wilderness

Lance Weller · Chapitre 2 sur 12

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Wilderness

1 Faire revenir ces hommes

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Faire revenir ces hommes

1899

 

À L’AUTOMNE de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violence. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant aux campagnes de l’armée de Virginie du Nord, dans la grande guerre de la Rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Il commença son voyage tard dans l’année, alors que le ciel semblait refléter l’océan : plat, gris et s’étendant jusqu’à un horizon où régnait l’obscurité. Le vieil homme ne savait pas qu’il allait partir, jusqu’au moment où il se leva un matin, rassembla ses affaires – la vieille Winchester qui l’avait si bien servi tout au long de ces années d’exil, sa canne, sa couverture roulée et son havresac – et prit la direction du sud sur la plage sombre, humide, froide et balayée par le vent.

Il vivait près de la mer, là-haut, dans le coin nord-ouest de ces États-Unis, et lors des soirées précédant son départ, il s’était assis devant sa minuscule cabane pour observer l’océan sous le ciel bleu nuit. Les joncs de mer qui se balançaient d’un côté et de l’autre bruissaient dans le vent frais et salé. Une petite pluie tombait sur son visage, mouillant sa barbe et grésillant doucement dans le feu. Ces quelques gouttes n’étaient que les dernières manifestations de la tempête de la nuit précédente, ou peut-être étaient-elles annonciatrices de précipitations encore plus violentes à venir. Le vent faisait grincer doucement la cabane tandis que les vagues sifflaient le long du rivage sombre et rocheux. Une lune pleine luisait au milieu des nuages de pluie, répandant une lumière crue qui glissait comme de la graisse à la surface de l’eau. Le vieil homme regardait vers la haute mer, où des rouleaux d’ivoire s’élevaient puis s’affaissaient. Dans le périmètre de sa petite crique se dressaient des formations rocheuses auxquelles le vent et les vagues avaient donné des inclinaisons étranges. Vestiges d’îles antédiluviennes rongés par la mer et promontoires érodés, les hauts piliers de pierre monolithiques et redoutables, accumulant les ombres et lançant de doux reflets violets, se dressaient, d’un bleu spectral dans l’obscurité teintée de lune et d’océan. Les rochers étaient hérissés d’herbes et de pins rachitiques tordus par le vent, et sur les pierres plus petites et plus plates tournées vers le large, des phoques couchés ressemblaient à des touches de peinture terreuse sur la toile plus sombre de la nuit. De cette obscurité humide de l’autre côté de la baie parvenait parfois le claquement d’une nageoire sur l’eau qui se répercutait dans la coupe arrondie de la crique, et le chien, comme à son habitude, dressait ses oreilles informes et balafrées.

Leur cabane était située au bord de la forêt obscure, juste au-dessus de la ligne de marée haute et à côté d’un cours d’eau paresseux et coloré par les tanins. La porte, une simple ouverture dans une cloison, masquée par un morceau de vieille couverture défraîchie, donnait sur l’océan gris. La minuscule maison du vieil homme ne comportait qu’une seule pièce au sol de terre battue et les murs étaient constitués de fragments de bois flotté séché par le vent, de formes et d’épaisseurs variées. Elle était blanc d’os et argentée et totalement inadaptée, que ce fût comme maison ou comme abri. Le toit, qui n’était pas étanche, était en partie fabriqué avec des chutes de planches qu’il avait récupérées à la scierie, près de Forks – il les avait remorquées derrière son bateau en suivant la côte vers le nord, à l’époque où son bateau était encore en bon état, et, avec la boue de la rivière, il avait teinté son toit en un rouge qui s’était depuis fort longtemps transformé en une couleur rouille uniforme. La porte, quand il y en avait eu une, n’avait été rien de plus que de longs morceaux de bois flotté et d’écorce attachés avec un enchevêtrement de fil de fer.

Autrefois, il y avait eu un appentis adossé sur un côté et construit avec les mêmes planches, mais un soir, avant la venue du chien, le vieil homme s’était affalé dessus alors qu’il était ivre d’alcool et de chagrin. En tombant de tout son poids, il avait fait s’écrouler l’abri puis, dans sa colère, il l’avait complètement démoli, et ses compétences en menuiserie étaient telles qu’il avait ensuite été incapable de le rebâtir. Les planches qu’il avait gardées étaient maintenant rassemblées et disposées comme des tuiles au bord de la rivière et le vieil homme s’en servait comme d’un quai en quelque sorte, où il pouvait nettoyer son poisson et éviter de patauger dans la boue quand il se lavait.

Le fauteuil à bascule dans lequel il était assis était un objet trouvé, rejeté sur le rivage par une belle journée de printemps, cinq ans auparavant, et dont le cannage aurait nécessité de petites réparations. Le vieil homme s’y asseyait tous les soirs, face à l’horizon sur la mer, pour observer le soleil s’enfoncer, quand la pluie ne l’empêchait pas de le voir, et écouter la forêt devenir silencieuse derrière lui à mesure que le couchant se vidait de sa lumière.

Tout le long du rivage, derrière la cabane et sur les bords de la rivière, s’élevait la forêt sombre qui cascadait jusqu’à la grève en une vague de jade. Au cours d’innombrables siècles de tempêtes et de marées, d’énormes rondins étaient venus s’échouer, s’empilant contre les arbres debout, et avaient formé d’immenses amas. Il y avait là d’étranges citadelles silencieuses de bois, de sable et de pierre – reliquaires naturels qui enchâssaient les os séchés des oiseaux et des poissons, des ratons laveurs et des phoques, ainsi que les malheureux restes des marins disparus en mer, apportés par les courants et les marées d’aussi loin que l’Asie. Des saisons de soleil durant de longues années fatigantes avaient argenté puis blanchi les gros rondins. Les interminables rangées de bois constituaient un brise-vent naturel pour la maison du vieil homme pendant les tempêtes, et il restait souvent éveillé la nuit, écoutant la plainte mélancolique du vent dans les enchevêtrements.

La nuit précédant son départ, un feu brûlait dans le petit trou bordé de pierres devant la cabane. Des flammes jaunes dansaient dans l’obscurité ; le bois frémissait et crépitait sur les braises qui brillaient tels de petits cœurs palpitants vivement éclairés. Tandis qu’il se balançait dans son fauteuil et qu’il observait les flammes s’activer, le vieil homme ne savait pas encore qu’il allait partir, et pourtant, penché devant son feu, il sentait quelque chose changer en lui. À ses côtés, le chien percevait son désespoir et savait ce que le vieil homme ignorait, il savait qu’il allait bientôt tenter quelque chose et qu’il échouerait, et qu’ils se mettraient en route peu après. Le chien savait aussi qu’ils ne reviendraient pas. Il savait ces choses de la même façon qu’un chien connaît bien le cœur de l’homme qu’il aime et comprend ce cœur encore mieux que ce que l’homme pourrait jamais espérer. Le vieil homme caressa la tête du chien, l’air absent, et l’animal leva les yeux vers lui un instant avant de poser le menton sur ses pattes de devant et de fermer les paupières.

Le vieil homme était assis et se balançait, et il essayait de ne pas se rappeler sa jeunesse, quand il était marié et qu’il était loin de s’imaginer qu’il s’engagerait dans l’armée un jour. Il s’efforçait de ne pas revoir l’image de sa femme, ni celle de sa fille qui venait de naître. Au bout d’un moment, le souffle qui s’échappait de ses lèvres barbues se fit plus chaud et il se couvrit les yeux de sa paume droite et il resta ainsi jusqu’à ce que tout fût passé.

Tout au fond de l’occident, où la nuit était ancrée sur le bord de l’océan, les nuages avaient été repoussés par le vent et le vieil homme pouvait voir les étoiles qui luisaient sur l’eau. Il respirait au rythme de son balancement devant le feu. Ses pensées échappant à son contrôle, il passait des douloureux souvenirs de femmes et de famille à des évocations de la guerre encore plus déchirantes, parce que, comme il en avait fait l’expérience, les uns menaient souvent aux autres, alimentant leurs feux de telle sorte qu’aucun homme n’eût été capable de résister et, en fin de compte, d’en sortir indemne.

Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. Le vieil homme ferma à nouveau ses yeux embués et pensa à la porte bleue qu’il avait trouvée ce matin-là au nord de la plage.

Après une nuit passée en grande partie à attendre la fin de la tempête, il s’était levé vers le milieu de la matinée et était descendu en aval du cours d’eau pour se laver. Vérifiant ses lignes dans l’embouchure de la rivière, là où elle étalait ses eaux sombres en éventail pour se jeter dans l’océan, il ne trouva qu’un petit poisson plat se débattant faiblement au bout de son hameçon rudimentaire. Il le regarda depuis la rive sablonneuse et friable – comme une petite larme brillante, il frémissait, accroché dans l’eau couleur d’écorce. Le vieil homme le remonta, et, après l’avoir nettoyé, il le fit frire et le mangea sans y penser vraiment et sans en éprouver la moindre joie. Il jeta au chien les boyaux et ce qu’il ne pouvait pas finir lui-même et il le regarda manger, après quoi, le chien s’enfonça dans la forêt pour essayer de dénicher quelque chose. Le vieil homme lava avec soin son assiette et l’essuya avec un vieux chiffon réservé à cet usage, puis il la reposa à sa place, sur la table, près de son lit de camp.

Son petit déjeuner terminé, il entreprit les corvées d’entretien de sa maison. Il prit une hachette pour fabriquer des tuiles en fendant des morceaux de bois flotté dont la forme s’y prêtait, et il les utilisa pour réparer son toit. Il travaillait lentement, avec soin, veillant à épargner son bras gauche invalide qui ne s’était jamais redressé et avait gardé la position dans laquelle il avait guéri, dans la Wilderness, près de Spotsylvania, où le vieil homme avait été blessé au cours de la bataille dans la forêt, au mois de mai de l’année 1864. La tempête de la nuit précédente, quoique modérée, avait fait trembler la cabane et de la pluie était entrée de côté, pénétrant par des interstices dans les murs. Il combla les trous avec de la boue et des poignées de mousse épaisse, et quand il eut terminé ce travail, le vieil homme prit son fusil et partit vers le nord sur la plage. Le chien apparut à l’orée de la forêt et se mit à courir devant lui, dans les vagues, là où elles étaient peu profondes, rapides et froides, puis il coupa vers la forêt et, s’arrêtant au sommet d’une haute dune, il se secoua de la tête à la queue, faisant voler les gouttes d’eau en une pluie d’argent. Il était moitié labrador et moitié autre chose et il restait là, attendant le vieil homme – une tache de noir, d’or et de rouge qui se détachait sur la forêt sombre en arrière-plan.

Sans qu’il en fût conscient, le vieil homme marchait à la manière d’un soldat, arme à l’épaule droite, le bout de la crosse reposant dans le creux rugueux de sa main, et à pas mesurés et réguliers, comme pour ne pas gaspiller ses forces en vue d’une dure journée de marche. Il avançait sur une plage soudain brillamment éclairée par les rayons du soleil qui s’échappaient des nuages denses, et il sentait le vent violent en provenance de la mer balayer le sable. Il eut dans la bouche le goût du sel et il sentit le vent lui fouetter la peau et crépiter dans sa barbe. Il étira ses lèvres en arrière, comme si ce vent, ce sel et cette âpre violence pouvaient blanchir ses dents tachées par l’eau de la rivière et raviver un feu dans les endroits creux et froids au plus profond de lui.

La marée montante obligea le vieil homme à marcher plus haut, parmi les morceaux de bois entassés par les vagues, et il avança avec précaution, faisant attention aux vagues et soucieux de son équilibre. Les gros rondins argentés étaient empilés de travers et en désordre et ressemblaient à d’énormes parapets de défense contre la ligne de bataille de l’océan, contre les assauts de la marée. À force de grimper sur ces sortes de fortifications pour les franchir ou les contourner, le vieil homme en vint malgré lui à repenser aux batailles. À la manière dont ils se précipitaient, hurlant et braillant, à travers un champ, une forêt ou le terrain boisé d’un fermier où la fumée des mousquets qui flottait restait accrochée aux branches en pâles lambeaux, semblable à quelque mousse étrange. À la manière dont ils se mettaient à genoux dans les feuilles mortes ou l’herbe glissante de rosée, faisant feu rapidement et à l’aveuglette. Aucune compétence en jeu. Pas le temps de viser. Ils ne faisaient qu’enfoncer la poudre et la balle dans le canon, enlever la baguette, fixer l’amorce, lever l’arme à leur épaule contractée et meurtrie. S’agenouiller là en sanglotant, charger leur fusil en hurlant, tirer, et charger à nouveau, au milieu des hurlements, des cris et des sanglots de ceux qui se trouvaient tout autour. Le lourd grondement du canon, roulant et rauque, et le crépitement sec des fusils qui enflent et redoublent d’intensité comme un orchestre qui se lance dans un final grandiose. Et tous ces bruits roulaient ensemble pour ne donner qu’un seul fracas, un unique bruit tonnant et hurlant qui ne ressemblait à aucun autre bruit que fait le monde ou qui que ce soit dans le monde.

Jusqu’à la bataille de la Wilderness, il avait été pratiquement épargné par les combats, et il avait vu sa part d’horreurs. Le vieil homme, qui était alors un jeune soldat nommé Abel Truman, n’avait eu que quelques égratignures et quelques bleus, n’avait jamais été malade, et nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il avait la chance avec lui. Certains pariaient sur la façon dont les choses allaient se passer pour lui tel jour. Ils changeaient de place pour marcher à côté de lui, comme si sa bonne étoile pouvait les protéger. En fin de compte, cela réussissait rarement. Et alors que d’autres mouraient partout autour de lui à Malvern Hill, alors que d’autres tombaient et succombaient aux terribles impacts dans les champs de maïs encore verts au pied de Cedar Mountain, et dans l’ombre fraîche des pins de West Wood, au-delà de Sharpsburg, Abel Truman avait été épargné jusqu’à la bataille de la Wilderness, et là, il avait été gravement touché.

Le vieil homme s’assit sur un rondin argenté pour se reposer. En ce début d’après-midi, la marée descendait et l’océan était gris et couvert d’écume, effleuré à l’horizon par des nuages d’acier striés de rayons d’un soleil pâle et qui s’élevaient, semblables à d’immenses colonnes immaculées, sur les vagues qui se soulevaient. Des loutres jouaient dans les hauts-fonds. Le chien trottinait dans les environs, reniflant les crottes violacées éparpillées des ratons laveurs et chassant les mouettes qui se posaient à proximité. Au bout d’un moment, le vieil homme sortit un petit sac d’où il tira un morceau brunâtre de viande de cerf séchée. Il resta assis là pour manger au soleil, laissant les rayons le réchauffer complètement. Il resta assis là pour manger et essaya de se vider l’esprit, mais une fois qu’il avait commencé, il était incapable de se détourner des souvenirs de sa guerre.

Il ne pouvait pas compter les fois où il avait senti le métal brûlant le frôler en bourdonnant. Les petits souffles qui suivaient, vifs et frais. Il avait senti ces courants d’air tirer sur ses manches et ses jambes de pantalon comme s’ils voulaient le dévier gentiment de sa route. Sans parler des trous dans sa gourde et des quatre chapeaux en bon état qu’il avait perdus, comme emportés par une bourrasque. Abel avait même vu des balles en plein vol – petites et noires comme des taons. Il y en avait une en particulier dont il se souvenait : il avait vivement tourné la tête, à temps pour suivre sa trajectoire jusque dans le front large et hâlé de Huntley Foster qui se tenait juste derrière lui. Un homme qui était sorti indemne de la seconde bataille de Manassas, d’Antietam et de Chancellorsville, et qui avait misé du bon papier à lettres sur la chance d’Abel. L’instant de la mort de Huntley devant Culp’s Hill : un claquement sec et grave, et une expression d’infinie surprise sur le visage de Huntley. Sa bouche s’était ouverte dans une stupéfaction muette, comme s’il avait reconnu l’instant pour ce qu’il était, et dans ses yeux limpides se lisait une question silencieuse ; on aurait dit qu’il demandait quelque chose à Abel et tenait à avoir sa réponse. Huntley était tombé à la renverse, la balle mélangée au contenu de son crâne, une large langue de sang lui barrant l’arête du nez. Quand Abel était revenu sur ses pas, plus tard, il avait retrouvé Huntley sur un tapis de feuilles mortes. Les yeux du jeune soldat étaient ouverts, interrogeant quelqu’un d’autre, maintenant ; toutes ses poches étaient retournées, et ses chaussures ainsi que son papier à lettres avaient disparu.

Abel avait vu bien des hommes mourir ainsi et de pire manière encore. Des dizaines d’hommes. Des hommes dont le corps avait littéralement explosé, comme une vague sur un rocher. Il pensait à Gully Coleman. Il pensait à David Abernathy, et il faisait tout ce qu’il pouvait pour ne pas repenser à ce pauvre Ned.

Devenu un vieil homme désormais, assis au soleil pour prendre son repas, Abel se dit qu’avec une bonne concentration il était capable de faire revenir ces hommes dans ses souvenirs. Chacun de ces hommes qui étaient morts sous ses yeux et dont il connaissait le visage. Se les rappeler et les faire revivre, ne serait-ce qu’un instant, ne serait-ce que dans son esprit seulement. Abel prit une profonde inspiration, sentant l’effet progressif de l’air frais en lui. Il se disait que s’il pouvait faire revenir ces hommes, il aurait bien des choses à leur demander.

Abel Truman était assis, la main droite posée à plat sur sa cuisse, le bras gauche coincé contre sa cage thoracique, le visage au soleil. Comme souvent, il sentait des élancements dans son bras estropié. Il se demandait pourquoi il était encore là, lui. Pourquoi, après la mort de sa fille, la mort de sa femme, la mort de tous ces hommes braves et de ces jeunes garçons aux côtés desquels il avait marché. Ne pas devenir un vieil homme sur une plage où personne ne venait jamais. Ne pas simplement survivre, plongé dans la souffrance et les souvenirs de la souffrance, pensait-il. Non. À moins que Dieu ne fût encore plus cruel qu’il ne s’était déjà montré.

Et parce que c’était un jour qui se prêtait à ce genre de choses, Abel fit apparaître une image qu’il aurait préféré ne pas voir, une image de sa fille, morte avant même qu’ils aient eu le temps de lui choisir un nom et qu’ils avaient mise ainsi dans sa petite tombe. Ce matin-là, il s’était levé tôt et l’avait prise dans le berceau qu’il avait confectionné pour elle. C’était bien avant la guerre et il n’était pas encore éclopé, et il l’avait tenue dans sa solide main gauche tandis qu’il tendait la droite pour écarter la couverture du visage du bébé. Ses joues étaient d’un bleu plus pâle que les langes. Le bleu, plus soutenu autour des lèvres, était encore plus foncé autour des yeux, et elle était si froide. Derrière lui, Elizabeth l’avait appelé. Il s’était retourné et, dans le mouvement, il avait laissé tomber la petite sur le sol.

Même si longtemps après, alors qu’il était assis au soleil sur cette plage sombre, Abel sentit une boule lui remonter dans la gorge en repensant à l’expression sur le visage de sa femme. Le choc de la prise de conscience et, pour finir, l’accusation, pâle et horrifiée, qui s’était assombrie comme une contusion avant de la gangrener de haine.

Abel sentait le soleil sur ses paupières, il vit la chaleur rougeoyer et marteler les fines vitres de chair qui séparaient ses yeux de l’air et qui l’isolaient du reste du monde. Sans raison aucune, il se souvint brusquement de la voix d’Elizabeth quand elle était encore aimante – profonde et rauque, pas du tout ce à quoi on aurait pu s’attendre, venant d’un corps aussi menu – et de sa manière de chanter doucement des petites chansons tristes de sa propre composition et dont il se disait parfois qu’elles pourraient bien lui briser le cœur. Il se souvint de sa peau blanche, de ses doigts forts et de son visage carré. De ses cheveux bruns, éclatants au soleil, qui se collaient sur sa nuque quand elle transpirait, et de sa façon de se tenir quand elle était près de lui.

Le vieil homme ouvrit les yeux. De tels souvenirs le déchiraient. Des larmes le firent cligner des paupières et il soupira en regardant le chien. L’animal était assis et son regard faisait l’aller-retour entre le morceau de cerf dans la main d’Abel et le visage de celui-ci. Lentement, délibérément, Abel mit la viande dans sa bouche. Le chien inclina la tête et écarta les mâchoires. Abel continua à mâchonner et regarda le chien qui poussa un soupir. De la bave dégoulina de sa mâchoire inférieure. Au bout d’un moment, Abel se leva. Il baissa les yeux vers le chien.

— T’es vraiment pitoyable, lui dit-il.

Il regarda vers la mer, puis il plongea la main dans son sac et jeta un morceau de viande au chien avant de poursuivre son chemin sur le rivage.

Tandis que la marée descendait, il marcha longtemps, accompagné du bruit des galets qui s’entrechoquaient et de l’odeur iodée et âcre des vagues. Des morceaux de filets de pêche, des planches cassées, des flotteurs en verre couleur de jade s’échouaient après avoir dérivé sur l’océan depuis le Japon ; il y avait même une marmite cabossée qu’Abel examina, un genou à terre, avant de la rejeter. À un moment donné, il crut voir deux silhouettes sur la plage, plus loin au nord. Il leur fit signe, mais si elles le virent, elles n’en laissèrent rien paraître et quand il regarda à nouveau dans leur direction, elles avaient disparu.

Peu après, le vieil homme tomba sur une porte bleu pâle abandonnée sur le sable. Elle avait une poignée rouillée, ainsi qu’un heurtoir, également rouillé, et elle était posée en travers de la ligne de marée haute, comme pour interdire l’accès à quelque chose sous le sable froid et noir. Abel contourna la porte, le chien, lui, la renifla, aboya une fois et détala pour aller chasser les mouettes.

Abel s’accroupit près de la porte et toucha sa surface usée par les intempéries. S’élevant des herbes humides, des mouches vinrent explorer l’air autour de sa tête. En raison des relents douceâtres de marée et de pourriture, la porte qui séchait au soleil soudain de l’après-midi le fit penser à du pitchpin, à des feuilles d’érable, à des plantes retombantes. À de l’écorce d’arbre.

Cette façon qu’a l’esprit de fonctionner – par quels étranges trajets il poursuit le souvenir. Le vieil homme sourit, se rappelant que, lorsqu’il était soldat, il appelait café tout liquide sombre qu’il faisait bouillir. Du maïs grillé, des trognons de pommes et des écorces de cacahuètes. Des pommes de terre flétries et des glands écrasés. De l’écorce d’arbre. La seule condition, c’était que la boisson soit sombre, voire noire, brûlante et diablement forte. Tout à coup, Abel en eut le goût dans la bouche, tant le souvenir en était vivace, et il se souvint du petit sac de café qu’il avait trouvé dans le havresac d’un soldat de l’Union, mort dans la Wilderness. Il se souvint de la bonne odeur, si riche et si pure de ce vrai café et comment, après l’avoir senti, il avait trouvé, en fouillant les autres corps, une merveilleuse poignée de vrai sucre blanc, et il se souvint qu’il avait alors oublié la douleur de son bras récemment estropié et qu’il s’était effondré, se mettant à pleurer comme un enfant.

Cette façon qu’a l’esprit de fonctionner quand on le confronte, de but en blanc, à des images, des bruits, des odeurs et des portes.

Le vieil homme fronça les sourcils, le regard fixé sur la porte posée sur le sable. Ce n’était pas cette porte qu’il voyait ; l’espace d’un instant, il vit la porte d’entrée bleue de la maison que sa femme et lui avaient bâtie – encadrée par deux petites fenêtres doucement éclairées de l’intérieur par la lumière de la lampe. Puis il n’était plus là, il se tenait maintenant dans l’ombre obscure et fraîche de la Wilderness, en train de regarder un soldat aux cheveux blond filasse qui avait eu les deux yeux emportés lui démolir le bras gauche en tirant sur lui un coup de pistolet au hasard. Il se tenait maintenant sur cette vieille terre rouge pour laquelle il s’était battu, puis avait dû se battre à nouveau. Les os courbés de cages thoraciques s’élevaient au milieu des herbes comme d’étranges plantes, tandis que des crânes gris, sans yeux et muets souriaient, parsemés dans les feuilles mortes comme des pierres.

La Wilderness avait brûlé en plusieurs endroits cette nuit là, et l’air était chargé des relents de lauriers en flammes, de cheveux grillés et de poudre froide. En se consumant, la chair des chevaux faisait monter un voile de fumée graisseuse et noire qui masquait la lumière des étoiles. Une autre chair brûlait aussi cette nuit-là, faisant monter une puanteur encore plus choquante. Et l’obscurité de cette nuit était chaude et orange.

Abel avait erré loin derrière les lignes, avançant péniblement dans les ténèbres, les petits cris lugubres de l’engoulevent sans cesse sur ses talons ensanglantés. Il avait une balle plantée dans le haut de la cuisse, qui n’avait pas touché l’os, et une autre quelque part dans la partie molle de son buste – une blessure qu’il craignait de regarder, au cas où il aurait été tué sans s’en rendre compte.

Quand Abel le découvrit, le soldat de l’Union était allongé, seul, derrière les lignes confédérées, là où leur charge de l’après-midi s’était terminée dans la fumée et la confusion de toute cette verdure et ces feuillages. Il était étendu au plus profond des bois, les deux yeux emportés par les balles et un genou couvert de sang et béant de telle sorte qu’un bout d’os rond et blanc avait transpercé son pantalon. Abel entendit le crissement doux et écœurant de l’articulation quand le jeune homme essaya de s’asseoir, et quand sa veste s’ouvrit, Abel vit qu’il avait un trou dans la poitrine si gros que son pouce n’aurait pas suffi pour le boucher.

Quand il entendit Abel entrer dans la clairière où il se trouvait, le soldat leva un pistolet qu’il avait quelque part sur lui et tira depuis son obscurité en direction des ténèbres encore plus grandes devant lui. Abel sentit que son bras était démoli. Il s’effondra, et lorsqu’il se redressa, l’homme était mort et Abel se mit à palper son havresac, cherchant d’où venait l’odeur de café.

Deux jours plus tard, Abel se tenait devant une cabane minuscule dans la Wilderness et faisait face à une autre porte bleue, et cette fois-ci, on le laissa entrer. L’odeur âcre de la peur humaine, et de la douleur humaine, la tiédeur sucrée du lait maternel dans son arrière-gorge – des bienfaits qu’il ne méritait pas.

Le vent s’était levé sur la côte. Il poussait l’écume des vagues le long de la plage et figeait en plein vol les mouettes qui restaient immobiles et silencieuses, comme suspendues au bout de fils descendant des nuages sombres. Le vieil homme s’agenouilla dans le vent près de la vieille porte, se couvrant la bouche de sa paume calleuse, son fusil en travers de ses cuisses. Tout près, le chien l’observait, assis. Quand le vieil homme fut resté un long moment sans bouger, le chien s’approcha, inclina la tête d’un côté et décrivit trois cercles courts avant de s’installer sur le sable.

Abel ôta la main de son visage. Il prit une profonde inspiration. Le chien se dressa rapidement. Le vent faisait claquer les vêtements du vieil homme et redressait le poil touffu du chien en lui donnant d’étranges inclinaisons. Comme souvent par vent froid, le bras invalide du vieil homme le faisait souffrir. Après avoir longuement regardé la porte bleue une dernière fois, il rassembla ses affaires en silence et reprit le chemin de sa cabane, le chien courant loin devant et le vent le poussant par-derrière, ce qui rendait la marche beaucoup plus facile.

Abel Truman était maintenant assis devant son feu dans la nuit, en compagnie du chien qui somnolait à ses pieds. Des flammes orange et jaune s’élevaient de l’étroite excavation. Il observait la mer, se rappelant les temps anciens. Il tendit le bras pour caresser le chien derrière les oreilles ; l’animal se réveilla et leva les yeux vers lui, puis soupira et, posant la tête entre ses pattes, il contempla le feu avec satisfaction.

Au bout d’un moment, le vieil homme se leva et entra dans sa cabane obscure. Il tenait un petit bout de bois enflammé tiré du feu qu’il utilisa pour allumer deux restants de bougies pâles qui s’élevaient de deux flaques de cire sur une table rudimentaire. Après avoir lancé le tison dans le feu par la porte, Abel regarda son lit de camp et, entassés juste à côté, les quelques livres dont il lisait un passage tous les soirs avant de s’endormir. La Bible du roi Jacques, à la couverture en vachette et aux pages cornées. Un vieil exemplaire du Farmer’s Almanac emprunté à Glenn Makers deux ans plus tôt. Abel avait lu des extraits de la Bible et la quasi-totalité de l’almanach – ne fût-ce que pour essayer de s’ancrer dans le monde en restant au courant des époques où il convenait de planter et des prévisions météorologiques, désormais périmées. Il posa deux doigts sur la couverture de ces deux livres et de quelques autres qu’il avait, et il se tourna vers une étagère contre le mur du fond sur laquelle était posée une petite boîte en pin.

Le vieil homme renifla profondément et frotta son bras gauche déformé. Il sentit sous sa chemise une carte en relief de tissu cicatriciel – le cartilage qui s’était formé tout autour des os fracassés qui s’étaient ressoudés de travers. Il imagina des tendons recroquevillés sertis de vieux éclats de métal, froids et rongés, qui râpaient les nerfs tout en lui permettant un usage limité de sa main. Il repensa à Hypatia, au goût de son lait. Il revit la porte bleue de la cabane qu’elle occupait dans l’obscurité de la Wilderness, à Spotsylvania, puis une autre porte bleue, refermée sur une demeure et une famille depuis longtemps perdues. Abel inspira et posa la boîte sur la table dans la lumière vacillante de la bougie.

La première chose qu’il en sortit fut la balle du soldat de l’Union qu’elle avait extraite de son bras. Le bout était étalé et aplati et en fonction de la lumière, il était parfois possible de discerner une très fine résille où les fibres de son capitulum fracassé avaient gravé leur empreinte dans le métal quand il était encore brûlant.

Abel renifla à nouveau et la mit dans sa poche, puis il prit dans la boîte un petit crucifix taillé dans un morceau d’os ou quelque chose qui ressemblait à de l’os. Abel n’avait jamais su exactement. Sur la traverse, il y avait une ancienne tache de sang qui avait pâli et pris une couleur d’écorce d’arbre, et qui ressemblait à une aile d’oiseau en plein vol. David Abernathy était mort en tenant ce crucifix en l’air, ce jour-là, dans la Wilderness. Comme la bouche du canon est sombre ! Abel frissonna.

Il prit une profonde inspiration puis expulsa l’air. Il garda la croix dans la paume de sa main, comme pour juger de sa valeur, la soupesant à la manière d’un chercheur d’or qui a trouvé une pierre avec des taches dorées et qui se demande si c’est vraiment de l’or ou quelque chose qui y ressemble et n’est par conséquent qu’un attrape-nigaud. La croix pendait au bout d’une lanière de cuir attaquée par le sel et Abel, étant parvenu à une décision réfléchie, la passa autour de son cou et retourna à la boîte.

Il en retira un médaillon en laiton qui tenait dans le creux de sa main et sur lequel se refermait un couvercle, également en laiton, décoré d’une croix de Malte en acier. L’objet paraissait dans l’ensemble aussi brisé, fatigué et usé par les intempéries que le visage, les mains et le cœur du vieil homme. Il l’ouvrit délicatement et contempla la photographie sur ferrotype à l’intérieur. Les charnières du médaillon avaient verdi avec le temps ; le verre fin était fêlé d’un bord à l’autre et avait viré au jaune fumé, noircissant l’image en dessous. Mais cela n’avait guère d’importance, le vieil homme n’avait plus besoin de voir les visages, il les connaissait bien, grâce à la photogravure qu’en avait faite son cœur.

Derrière les deux personnages, une mère et sa fille, était tendue une toile peinte représentant une abondance de vallées vertes et de cascades blanches, de rivières bleues et de nuages élevés. Dans le lointain, des montagnes enneigées, violettes sous le soleil. Tous ces détails étaient réduits à un voile brunâtre général qui obscurcissait même leur visage et leurs vêtements, tandis qu’elles posaient assises sur un canapé à dossier haut, placé devant la toile de fond. Leur corsage était amidonné et leur jupe parfaitement arrangée autour de leurs jambes croisées et repliées. La mère tenait la main de sa fille et la main libre de chacune était soigneusement posée sur un accoudoir. Leur visage affichait la gravité qui sied à une occasion des plus sérieuses – ni l’une ni l’autre ne souriaient, sauf leurs yeux, et la petite fille était la réplique adoucie de sa mère, et la mère était d’une telle beauté. Le souvenir idéal pour un soldat parti à la guerre et qui pourra rêver plus facilement de son foyer et des siens, et effectivement, le soldat de l’Union qui avait tiré sur Abel le portait au bout d’une chaîne, sur son cœur, quand Abel l’avait trouvé. Et par la suite, bien des fois, Abel avait longuement scruté le ferrotype, imaginant y voir le visage de sa femme et celui de sa fille, si elles n’étaient pas mortes et si elles avaient posé ainsi pour lui.

Comme cela arrivait souvent ces derniers mois, le cœur du vieil homme se mit à battre d’une façon désordonnée. Un voile de sueur apparut sur son front et dans sa poitrine, sa respiration se fit sifflante. Il referma le médaillon soigneusement et tendit le bras pour agripper son genou de la main droite tandis qu’il se penchait pour pouvoir mieux respirer. Il fut pris d’une mauvaise quinte de toux, dure et brûlante, qui lui mit un goût fétide dans la bouche, et il toussa ainsi longuement. Quand ce fut terminé, Abel cracha par la porte dans l’obscurité pour ne pas voir la couleur. Une fois qu’il se sentit mieux, et sans prendre le temps de réfléchir, il ouvrit le médaillon à nouveau, en arracha le verre, puis il alla jusqu’au feu et jeta le ferrotype dans les flammes. Il observa l’image trouble noircir et au bout d’un moment, il jeta le médaillon lui-même sur les braises. Le chien suivait tous ses mouvements. Abel leva le menton.

— Voler un objet comme ça, c’était minable, dit-il doucement.

Debout près du feu, Abel contempla l’océan qui s’agitait sans cesse, inlassablement, dans l’obscurité du dehors. Il regarda les étoiles qui scintillaient d’un éclat froid et dur dans les trouées au milieu des nuages, et la lune brouillée derrière. Il regarda le chien endormi près du feu qui crépitait. L’animal était vieux, maintenant, il se fatiguait vite et dormait d’un sommeil lourd, remuant les jambes nerveusement et aboyant doucement, comme un chiot, dans ses rêves. Abel l’observa pendant un moment, il ôta ses vêtements et il se tint debout, tout nu, pâle et fantomatique dans les ténèbres.

Il traversa l’amas de bois flotté en direction du sable, faisant attention où il posait les pieds. Les vagues bouillonnaient et radaient bruyamment le rivage. Là où l’eau était plus profonde, elles se brisaient sur les rochers dans un vacarme qui se répercutait, et elles se rabattaient sur elles-mêmes dans un claquement sec plus au large, sous la lune qui glissait au-delà des nuages, là où les hommes ne pouvaient ni demeurer ni prospérer. Des bancs de varech dansaient sur la crête des flots comme des taches d’encre sur un fond d’obscurité, tandis que ceux qui s’étaient entassés sur la plage au cours des derniers jours s’étendaient près des fortifications de débris de bois, infestés de mouches des sables que la nuit avait calmées. Jetant un coup d’œil vers la petite rivière sombre qui traversait le sable, Abel aperçut le plus gros loup qu’il eût jamais vu, debout dans le courant et qui le regardait.

Le vieil homme se figea sur place. Le loup le scruta sans bouger. De l’eau, argentée par un rayon de lune, gouttait de sa mâchoire inférieure et il avait les poils du cou hérissés, formant une arête sombre qui, curieusement, rappelait d’autres prédateurs, sauriens et depuis longtemps disparus. Ils restèrent tous deux silencieux, chacun à la place qu’il occupait sur le rivage – le vieil homme et le loup – et quand l’animal finit par sortir de la rivière et tourna pour filer vers la forêt de son pas élastique, Abel vit l’éclat dur et bref de la lumière lunaire sur un collier grossier, fait à la main, et il se demanda quelle était la part du chien dans cet animal.

— Que je sois damné, dit-il doucement, pensant qu’il l’était peut-être déjà ou qu’il allait l’être. Que le diable m’emporte.

Puis il se retourna vers l’océan et s’avança dans l’eau.

Abel retint son souffle tandis que l’eau froide, si froide, enveloppait ses cuisses nues. Il baissa les yeux sur le contour pâle et mince de son corps et sentit les élancements qui le faisaient à nouveau souffrir dans son coude abîmé, son avant-bras et dans la paume de sa main, comme si le vieux bout de métal violent avait propagé la corrosion jusque dans ces endroits. L’eau noire engloutit la partie inférieure de son corps tandis que le clair de lune faisait se refléter son torse, le reproduisant et le fixant à la surface, comme s’il se retrouvait là, face à un autre lui-même, pâle et vacillant. Un double qui aurait peut-être une histoire différente de la sienne, mais qui aurait été expédié, finalement, au même endroit, pour y connaître la même fin. Avec les mêmes douleurs, les mêmes chagrins et les mêmes blessures mal guéries.

— Et voilà pour toi, dit Abel, haletant et luttant contre le froid. Voilà ce que tu mérites.

Il respira à fond en frissonnant. Les pierres coupantes sous ses pieds nus lui firent regretter de ne pas avoir gardé ses bottes. Les vieux morceaux de métal dans son corps se refroidissaient encore plus dans l’eau glaciale et enfonçaient des pointes gelées dans la chair de ses muscles, le long des tubes incurvés de ses os. Pinçant les lèvres, il repartit de l’avant, volontaire et déterminé, comme s’il était redevenu une dernière fois le soldat de ses jeunes années. Mais aucune fanfare ne jouait pour lui, aucun étendard ne flottait au vent, aucun compagnon d’armes ne marchait à ses côtés, car tous étaient morts depuis longtemps. La seule chose qui le poussait à avancer était peut-être un loup en train de l’observer depuis les profondeurs de la forêt derrière lui. Abel marcha jusqu’au moment où il n’eut plus que la tête au-dessus de l’eau et où les vagues le submergèrent totalement. Il recracha du sel, ses yeux le brûlaient et ruisselaient, mais il ne pleurait pas.

Il se retrouva entièrement dans l’eau. Ses pieds ne touchaient plus les cailloux et le sable, sa tête n’était plus exposée à la lune et à la nuit. Le vieux soldat ferma les paupières et se mit à flotter entre la terre et l’air, chaque endroit de son corps étant en contact avec l’eau froide. Fermant les yeux, il goûta la saveur âcre du sel de l’océan et l’imagina en train de se répandre en lui, de reprendre possession de lui – de sa pauvre chair loqueteuse – pour ne laisser de lui que des os blanchis et articulés et des morceaux de métal rouillés raclant le fond de la mer pour l’éternité.

 

Près du feu, le chien leva la tête. Il se leva lentement, s’étira en bâillant et se contorsionna pour mordre son propre arrière-train, là où son poil était collé et noué. Descendant vers la mer, il escalada avec raideur le bois flotté et renifla les traces du vieil homme dans le sable. Puis il sentit autre chose – une odeur sauvage qui avait la forme d’un chien, près de la rivière – et il se mit à geindre, à aller et venir et tourner en rond, indécis, pendant un moment, avant de poursuivre en direction de la mer. Et quand il trouva le vieil homme étendu, le chien se mit de nouveau à geindre et il lui lécha le visage. Une vague les enveloppa et poussa le corps du vieil homme plus loin sur le sable, et le chien sortit de l’eau froide en sautillant, puis revint en reniflant quand la vague se fut retirée. Il fourra son museau dans le cou du vieil homme et lui lécha l’oreille ; le vieil homme se mit à tousser. Il cracha, toussa encore et s’assit, les yeux rougis, le nez dégoulinant. Au bout d’un moment, il se pencha pour vomir. L’eau salée avait irrité son arrière-gorge et il éternua, expulsant un gros caillot de morve sanglante dans la paume de sa main qu’il essuya sur le sable.

Abel Truman resta assis à contempler la mer, essayant, par la force de sa volonté, de faire revenir la chaleur dans ses membres tandis que le chien léchait le sel de son bras tordu. Il regarda l’animal et se leva.

— Toi, la ferme, le prévint-il. Je parie que si t’essayais, la mer te rejetterait aussi.

Et il fit demi-tour pour regagner lentement sa hutte où le feu ne s’était pas encore éteint dans son petit cercle de pierres, pendant que, de son côté, le chien s’arrêtait près du ruisseau, fixant son regard sur un endroit sombre de l’autre rive où le sable avait été remué et où des traces menaient à la forêt. Son poil se hérissa, il grogna doucement, et Abel le rappela auprès du feu.

— Allez, viens ici, espèce de vieux râleur. Tu sais pas qu’y a un loup dans les environs ?

Le chien soupira pour protester à deux reprises puis rejoignit le vieil homme dans sa hutte.

 

Cette nuit-là, le vieil homme fit un rêve, étrange et terrifiant. Enterré sans cercueil, il grattait de ses ongles la terre qui l’étouffait et revenait à l’air libre la bouche pleine de terre. Autour de lui, des feux de camp brûlaient dans une plaine immense et nue. Les silhouettes sombres des collines aux courbes féminines se découpaient sur l’horizon, et on y voyait des feux de camp aussi, et des étoiles brillaient dans le ciel. L’air lui-même était obscur, comme si l’obscurité en faisait maintenant partie, et il était froid. Des flammes blanches qui ne dégageaient aucune chaleur claquaient sur des tresses de bois noir entortillées.

Et il y avait des hommes qu’il connaissait, réunis là, les mains tendues vers les flammes. Taylor était là. Et le vieux Hoke, qui avait eu la jambe emportée, coupée au niveau de la hanche, au bas de Culp’s Hill, et qui était mort dans l’ambulance deux jours plus tard. David Abernathy et le vieux Joe, et Gully Coleman, et Scripture Lewis. Ned était là, lui aussi, qui avait déchiré le cœur d’Abel à tout jamais. Et d’autres encore, trop nombreux pour qu’on puisse les compter, connus du vieil homme ou non. Des foules obscures, regroupées autour de feux minuscules. Leur souffle faisait une fumée pâle et tous étaient totalement silencieux, debout comme des sentinelles, ou accroupis comme des singes dans le froid blafard.

Abel appela, mais aucun ne se retourna. Il se tenait à part d’eux et, quand il avança d’un pas mal assuré, il se réveilla, le visage trempé et sa couverture légère remontée autour de son cou. Il reprit sa respiration dans l’obscurité. Au bout d’un moment, il écarta un bras en dehors du lit et appela le chien qui se leva tout engourdi et vint le rejoindre.

Le lendemain, le vieil homme quitta sa cabane tandis que le chien se tenait près du feu éteint, la tête levée pour sentir l’air du matin. Le chien piétina le sol, tourna en ronds serrés trois fois, puis s’installa à sa place habituelle, là où aurait dû se trouver la chaleur du feu.

Les pas du vieil homme résonnaient sur le sentier qui remontait la rivière et les oreilles du chien étaient à moitié dressées pour écouter. L’animal attendit longtemps, deux fois plus longtemps que cela aurait dû prendre au vieil homme pour faire sa toilette – une durée que le chien connaissait bien. Il entendait le vieil homme marcher au loin sur le chemin forestier, jurant et expectorant de grandes quantités de phlegme comme il en avait l’habitude le matin. Puis le chien comprit que le vieil homme avait traversé la rivière pour marcher dans l’ombre des arbres de l’autre côté. Il se leva d’un bond, se secoua et renifla l’air une fois encore avant de coller son museau sur le sol pour y flairer l’odeur du vieil homme et suivre sa piste.

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