Wilderness

Lance Weller · Chapitre 5 sur 12

Pages du PDF

Wilderness

4 Dénombrement

4

Dénombrement

1864

4 mai

 

ILS LEVÈRENT le camp quatre heures plus tard. Les hommes et les jeunes garçons roulèrent leurs maigres possessions dans une couverture qu’ils s’accrochèrent dans le dos, de l’épaule à la hanche. Après avoir jeté à terre leurs cartes à jouer, ils remplirent leurs gourdes d’eau fraîche. Ils rejoignirent la route sous le soleil resplendissant de midi en chantant Mister,

Where’s Your Mule ? et I Can Whip the Scoundrel (3). Ils se mirent en marche sous ce soleil qui faisait étinceler les canons de leurs fusils, ainsi que la pointe de leurs baïonnettes, et brunissait déjà leurs bras pâles au sortir de l’hiver. L’armée de Virginie du Nord avança ce jour-là au son de dix mille chevaux qui s’ébrouaient doucement, leur souffle collectif sentant légèrement le fourrage et cette bonne odeur de terre, forte et propre, qu’ont les chevaux quand ils s’activent. Leurs sabots étaient bien ferrés, leur robe brossée et brillante, et leurs veines épaisses et noueuses faisaient frémir leurs joues et leurs flancs.

L’armée marcha ce jour-là comme elle avait toujours marché : accompagnée de chants, de rires, de bavardages et de vantardises. Heureuse, dans le martèlement et le crissement du cuir des chaussures usées sur la terre poussiéreuse et le claquement dur et charnu des pieds nus. Ils marchèrent au son des fanfares, faisant flotter leurs étendards. Ils marchèrent, convaincus au fond de leur cœur qu’après la Grande Bataille qui s’annonçait la guerre serait sûrement gagnée, que Grant n’avait aucune importance et qu’en dépit de ce qui s’était passé à Gettysburg, l’armée du Potomac était pratiquement fichue. Et qui aurait bien pu ne pas voir les choses ainsi ce jour-là, nom de Dieu ? Qui aurait bien pu ne pas le sentir dans l’air même, en ce printemps-là ?

Mais ce moment ne dura pas, la journée s’éternisa. Plus loin, au bout du long ruban pâle de la route et des hommes qui la suivaient, se dressait une masse obscure. Cette route qui filait vers l’est conduisait à la Wilderness.

Les hommes par milliers engorgeaient la Vieille Route de Pierres et soulevaient des panaches blancs de poussière, tachetés d’or et striés de rayons de soleil. Pourtant, l’air leur semblait frais, lavé par les averses de la tempête passée. Le soleil brillait sur les feuilles des arbres et sur l’herbe luisante des dernières gouttes de pluie captives, et la route encombrée de soldats était aussi changeante et incontrôlable qu’un fleuve coulant vers la mer.

Et le flot s’écoulait – deux corps d’armée qui avançaient sur deux routes parallèles séparées par une bande large d’un bon kilomètre et demi, couverte de broussailles et de fermes misérables, et un troisième corps, celui de Longstreet, à une journée de marche ou plus derrière eux, remontant de Bell et Mechanicsville, dans le comté de Louisa. Cela n’avait guère d’importance. Deux corps étaient en marche vers l’est pour occuper les soldats du Nord, les immobiliser jusqu’à ce que Longstreet arrive, comme à son habitude, pour leur donner le coup de grâce. Et alors ils les mettraient en déroute et, bon Dieu, ils les chasseraient.

L’armée de Virginie du Nord continua ainsi vers l’est et pénétra bientôt dans l’obscurité de la Wilderness, la forêt du comté de Spotsylvania. Les hommes en marche, qui progressaient maintenant en accordéon, d’un pas lourd, se heurtant les uns aux autres quand un arrêt se produisait quelque part dans la colonne, si bien que la poussière retombait sur le haut de leurs chapeaux et souillait leurs barbes, se firent un peu plus silencieux quand ils entrèrent dans cette obscurité. Ils se mirent à parler moins fort – quand ils parlaient. Ils arrêtèrent de chanter. Les fanfares cessèrent de jouer, les musiciens remirent les instruments dans leur boîte et rangèrent celles-ci soigneusement à l’arrière des chariots, puis ils prirent leurs fusils à la place. Sur toute la longueur de la route, les hommes ne pouvaient pas voir à dix mètres dans l’enchevêtrement de verdure sombre, et la route semblait se rétrécir à mesure qu’elle s’enfonçait dans la forêt. Les officiers qui chevauchaient le long de la colonne faisaient avancer les hommes d’une voix étouffée et tendue, comme s’ils craignaient de réveiller quelque chose. La Wilderness absorbait les bruits de l’armée avec un écho qui allait en faiblissant et s’estompait progressivement. Le bruit, quand il était renvoyé par les profondeurs obscures, revenait étrange et adouci, et la poussière ne parvenait pas à s’élever au-dessus de la voûte de feuillage.

À partir de son cœur de ténèbres étouffé par les plantes grimpantes, la Wilderness de Spotsylvania s’étirait sur la partie du comté située entre la rivière Rappahannock et la Rapidan, jusqu’au sud de Chancellorsville et tout près du chef-lieu du comté lui-même. Tout aussi étendue d’est en ouest, c’était la forêt la plus inextricable, la plus sombre et la plus sinistre que la plupart de ces hommes eussent jamais vue, et pourtant ils la connaissaient bien, car ils l’avaient traversée et retraversée bien des fois au cours de ces années de guerre. Les plantes rampantes serpentaient sur son sol humide et de grands monticules bruns de feuilles mortes bruissaient et couraient le long des chemins envahis par les mauvaises herbes quand le vent parvenait vraiment à les débusquer. Des ombres étranges se dressaient tels des monstres dans des fourrés cruels, faisant s’emballer le cœur des voyageurs.

Vers la fin de la journée, des hommes par dizaines sortirent des rangs pour s’allonger un instant dans la fraîcheur de l’obscurité. Ils frissonnaient d’avoir fait des efforts plus pénibles que tout ce qu’ils avaient connu au cours de l’hiver, et ils étaient pâles et tout tremblants de faim. Et tandis que David Abernathy marchait, la gorge sèche et un tintamarre de douleur verte dans les tempes, il repéra l’illuminé, couché au bord de la route, à l’ombre d’un grand chêne noir. En reniflant, David quitta la colonne et le rejoignit.

Posant les avant-bras sur ses genoux, il s’accroupit tout près et arracha un long brin d’herbe verte de la terre humide. Mâchonnant le bout de la tige l’air pensif, David en fit gicler le jus amer sur l’arrière de sa langue, puis le laissa goutter dans sa gorge. Le vieil homme l’observa, ses yeux sombres brillant d’un éclat intense. Au bout d’un moment, David lui demanda :

— Alors, l’ancien, comment ça va ? Vous vous sentez mieux, aujourd’hui ?

Le vieil homme cligna lentement des yeux et donna un coup de menton en direction de la colonne en marche.

— Des hommes morts, dit-il. Tous autant qu’ils sont.

David acquiesça et pinça les lèvres.

— Un bon nombre d’entre eux, probablement, en convint-il. (Il sortit le brin d’herbe de sa bouche, examina le bout écrasé et trempé de salive, puis le remit entre ses dents.) Et vous ?

Le vieil homme hocha la tête, souriant maintenant.

— Est-ce que t’as vu le diable ?

David fronça les sourcils et secoua la tête.

— Je m’intéresse pas au diable, moi, répondit-il.

— Il est pas nécessaire de s’y intéresser, répondit le vieil homme. Il n’y a qu’une chose qui soit nécessaire : penser. Penser et respirer, et notre nature y trouve sa nourriture.

— Quelle nature ? demanda David, jetant un coup d’œil de côté tandis que le vieil homme reculait plus loin dans l’ombre du chêne et se trouvait maintenant tapi sur une racine noueuse qui ondulait dans l’herbe.

— Tuer et faire la guerre, dit le vieil homme.

David le regarda avec tristesse.

— Vous êtes toqué, dit-il. Il y a quelque chose qui vous a rendu marteau. Ce que vous devriez faire, c’est repartir vers l’arrière et vous trouver une ambulance. Laissez-les s’occuper de vous. Mince, peut-être qu’ils vous renverraient chez vous, à voir dans quel état vous êtes.

Le vieil homme secoua la tête, sa chevelure blanche, souple et ébouriffée s’agitant autour de son visage dont la peau ressemblait à du cuir.

— Le diable a une nature double, dit-il.

— Vraiment ?

— Oui, monsieur. Et un nom pour chacune des deux. Tu devines pas ?

— Dites-moi.

— Il y en a une, c’est Lincoln. Et l’autre ? (Le vieil homme sourit à nouveau.) L’autre, c’est Davis. Tu veux mon avis ? On devrait les pendre tous les deux aux branches d’une saleté de pommier acide.

— C’est de la sédition, ça, on dirait, l’avertit David.

— Appelle ça comme tu veux.

David enleva le brin d’herbe de sa bouche et le jeta sur la route où il fut rapidement piétiné dans la poussière. Il se leva.

— Bien, dit-il en plissant les yeux pour regarder la colonne des hommes en marche d’un côté puis de l’autre. Je crois bien qu’il faut que je me remue un peu si je veux rattraper le reste de l’équipe.

Il tendit une main que le vieil homme ignora.

— Tu sais calculer ? lui demanda le vieux soldat.

David renifla en hochant la tête.

— Je sais compter, répondit-il.

— Eh bien, fais un peu le calcul, alors. De l’autre côté de la rivière – bon Dieu, probablement de ce côté-ci, à l’heure qu’il est –, il y a cent cinquante mille Yankees en marche. Des soldats qui arrivent droit sur nous si Grant en décide ainsi. Et tu sais combien nous sommes ?

— Tout ce que je sais, c’est qu’on n’est pas cent cinquante mille.

— Très juste, monsieur, et il s’en faut de beaucoup. (Le vieil homme sourit et frappa dans ses mains.) D’après mes estimations, dans le deuxième corps seul, le vieux général Ewell peut pas aligner plus de trente-cinq mille hommes, si on a tout le monde. Mais on n’a pas tout le monde. Et on en est loin. Bon Dieu, en ajoutant le reste de l’armée, on arrive peut-être à soixante mille, peut-être un peu plus. Et Longstreet n’est pas encore là. Bon sang. Tu veux te remuer un peu, alors continue à faire un bout de chemin sur cette route et je t’assure que tu vas trouver de quoi te remuer un peu. Tu le trouveras demain, probablement, sauf erreur de ma part.

Le vieil homme le regarda dans les yeux un long moment, puis il finit par se lever de sa racine et prit la main de David dans sa poigne ferme et calleuse.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? lui demanda David.

Le vieil homme sourit et lui fit un clin d’œil.

— Ma part, répondit-il. J’ai encore au fond de moi un bon morceau de ce vieux diable qui ne demande qu’à sortir.

Ils restèrent ainsi un instant, se serrant la main au bord de la route poussiéreuse sur laquelle les soldats poursuivaient leur marche vers l’est, dans le soleil couchant et les ombres qui s’allongeaient.

— Alors, on se verra quand on sera là-bas, dit David.

Le vieil homme se toucha une narine du bout du doigt et hocha la tête.

Dans la soirée, la partie de l’armée dans laquelle se trouvait Abel Truman établit son campement dans la Wilderness, autour d’un groupe de bâtiments incendiés, connu dans la région sous le nom de Verdiersville, mais que beaucoup de soldats, se souvenant des grands arbres qui y faisaient de l’ombre autrefois et de la source fraîche dont l’eau délicieuse remplissait leurs gourdes, appelaient “My-Dear’s-Ville”. La nuit tomba rapidement ; elle semblait plus noire, plus oppressante, à l’intérieur de la Wilderness et les ombres épaisses s’étendaient parmi les carcasses vides des appentis, des granges et des cabanes depuis longtemps abandonnés. Un petit nombre seulement de feux de camp avaient été allumés, mais l’odeur d’ersatz de café flottait tout de même dans l’air. Des hommes dormaient, la tête posée sur leurs bras dans la poussière, car ils ne savaient pas ce qui les attendait, ni quand ils y seraient confrontés. La température se rafraîchit, toute trace de la chaleur du jour fut aspirée vers les étoiles, et la Terre ne fut plus qu’une boule froide. Dans le lointain, au-dessus de la cime des arbres noirs qui frissonnaient et s’entrechoquaient dans le vent, apparut une faible lueur orangée qui s’atténuait très progressivement en montant dans l’obscurité où étaient accrochées les planètes et les étoiles. À l’endroit où ils étaient assis, sur un petit tertre nu, Ned voulut savoir d’où venait cette lueur et Abel lui répondit que c’étaient les feux de camp de l’immense armée de Grant qui bivouaquait à quelques kilomètres de là, plus loin sur la route, autour de Wilderness Tavern.

Ned avait les lèvres humides ; il ne pouvait pas s’empêcher de se passer la langue dessus et d’avaler.

— Abel, dit-il doucement, le regard fixé sur la lumière orangée tremblotante, à l’est.

Il y avait quelque chose dans sa voix et Abel tourna la tête vers le garçon.

La mâchoire de Ned était bloquée et Abel pouvait voir les étoiles scintiller dans ses yeux.

— Abel, répéta le garçon en s’humectant les lèvres. J’crois que j’ai une sacrée frousse.

— Normal, Ned, répondit-il lentement, prudemment. Y a pas de quoi avoir honte.

— Qu’est-ce que tu crois qui va se passer dans la matinée ?

— J’imagine qu’on va reprendre la route, aller un peu plus loin et là, on va s’en payer une bonne tranche, Ned.

— C’est ce que t’as dit en Pennsylvanie.

— Et c’était pas vrai ?

Ned sourit et secoua la tête.

— Si, ça on peut l’dire. (Et puis son visage s’affaissa et il pinça ses lèvres humides.) Mais le vieux Hoke me manque de temps en temps.

— On va pas parler de ça maintenant, dit Abel.

Après cela, ils restèrent tous deux silencieux un long moment. Ils écoutèrent les doux crépitements des feux de camp au loin et les murmures étouffés des hommes qui n’arrivaient pas à dormir et qui, comme eux, restaient éveillés tard dans la nuit, à parler de tout et de rien, espérant trouver le repos.

— Dis, Abel ?

C’était Ned.

— Qu’est-ce qu’y a ?

— J’suis jamais allé avec une fille.

Abel ouvrit puis referma la bouche.

— Eh ben… ben merde, Ned, finit-il par dire.

Ned fit la grimace.

— J’imagine que ça doit être un sacré truc.

— Merde, dit Abel. Qu’est-ce que tu veux que j’te dise ? T’auras tout le temps qu’il faut pour ça.

— C’est comment ?

— Merde. C’est comment quoi ?

Ned ramassa une brindille et entreprit de la casser en tout petits morceaux.

— Tu sais bien.

— Seigneur, soupira Abel en se frottant les yeux du bout des doigts qu’il fit descendre le long de son visage pour se gratter le cou à travers sa barbe. J’veux pas parler de ça, Ned. J’veux pas, c’est tout.

Mais quand il jeta un coup d’œil et vit l’expression du garçon, il jura tout bas en secouant la tête.

Abel leva les yeux vers le ciel rouge dans la nuit. Il regarda à l’ouest, où le soleil s’était couché, et il regarda les étoiles qui étaient apparues, silencieuses et scintillantes. Il pensa aux épaules d’Elizabeth, à la douce pulsation de son sang, à la base de la gorge, qui battait contre sa joue à lui. Il ne savait pas comment répondre au garçon tout en restant sincère, alors il finit par mentir :

— Y a d’autres choses qui sont encore mieux.

Ils restèrent silencieux à nouveau. Ils observèrent les hommes qui s’installaient pour dormir, ils les observèrent en train de prier ou pas, et ils les observèrent se tourner sur le sol dans un sens, puis dans l’autre, recherchant une position confortable. Au bout d’un moment de ce spectacle, Ned dit :

— Dis, Abel ?

— Merde. Oui ?

Du talon, Ned creusa une rigole dans la terre.

— J’ai pas de famille, j’manquerai à personne. J’ai pas connu mon père et j’me souviens à peine de ma sœur.

— Bon, c’est bien.

Ned secoua la tête, ses cheveux fins décrivant des motifs doux et scintillants sous les étoiles dans l’obscurité.

— Non, c’est pas bien. C’est pas bien du tout. (Il s’interrompit et renifla bruyamment.) Je suis juste… Comment… Comment tu crois qu’ce sera ? Quand on mourra ?

Abel prit une profonde respiration. Les silhouettes des arbres faisaient penser à des plumes se détachant sur la lumière lointaine des étoiles.

— Tu crois pas que ce sera bien, Ned ? dit-il. Regarde un peu comme c’est joli, tout ça, les étoiles et les arbres. Même ces foutus feux de camp yankees ont l’air jolis, tu trouves pas ?

Il regarda Ned jusqu’à ce qu’il finisse par hocher la tête.

— Bon, alors, réfléchis, poursuivit Abel, parlant calmement mais avec une douce autorité, comme s’il dévoilait des idées avec lesquelles il se débattait depuis longtemps. Si Dieu a été capable de faire tout ça avec une matière première aussi pauvre – il pinça Ned dans le haut du bras –, imagine un peu ce qu’Il a pu faire au ciel. Sans compter que ça nous donnerait l’occasion d’revoir ce brave vieux Hoke. On lui passerait un bon savon pour nous avoir quittés si tôt, comme ça.

Ned renifla et s’essuya le nez du revers de la main.

— Tu crois vraiment tout ça ?

Abel se pinça les lèvres et détourna le regard. Il sourit bêtement et soupira avant de répondre :

— Nom de Dieu, j’en sais rien, Ned.

Il prit une profonde inspiration puis laissa l’air s’échapper.

— Non, ajouta-t-il finalement. J’imagine que j’y crois pas vraiment. Mais ça avait quand même de l’allure dans mon esprit.

Il haussa les épaules et donna un léger coup de coude dans le bras de Ned.

— Et j’vais quand même te dire une chose, poursuivit-il en prenant un air important.

— Quoi ?

— Que j’sois damné si c’est pas vrai que ces feux de camp yankees ont l’air vraiment jolis, de toute façon.

Ils restèrent tous deux assis à observer. Autour d’eux, les milliers de bruits d’une armée au bivouac laissaient place aux échos plus tranquilles du sommeil. Quelques étoiles, vues d’eux seuls, tombèrent du mur étincelant de la nuit, décrivant leur bref arc de cercle comme des lignes pâles ressemblant à des rayures sur du verre sombre. Au bout d’un petit moment, Ned souffla :

— Dis, Abel ?

— Quoi encore, nom de Dieu ?

— Chante-moi cette chanson, Abel.

Abel tourna la tête. Près de lui, le garçon était allongé, les bras croisés sous sa nuque, et il regardait le ciel chargé.

— Bon Dieu, Ned. Ça, pas question.

Ned lui jeta un coup d’œil.

— S’il te plaît, Abel ? J’suis sûr que j’vais pas pouvoir m’endormir sinon.

— Nom de Dieu, non. Pas question.

— Bon Dieu, dit Ned avec bonne humeur. D’abord tu me mens au sujet des femmes et de la baise, et maintenant tu veux même pas me chanter une foutue chanson pour que je m’endorme.

Abel dévisagea le garçon. Au bout d’un moment, il referma la bouche. Il le regarda longuement, les yeux plissés, et demanda :

— T’as parlé comme ça rien que pour me taper sur les nerfs, hein ?

— Et comment, nom de Dieu.

— Bon, alors arrête ça. C’est pas bien. Des mots comme ça, qui sortent de ta bouche.

— Tu veux bien me chanter cette chanson ?

— Non, je veux pas. Je te l’ai dit.

— Eh ben merde. Alors, nom de Dieu, j’crois que j’arrêterai quand j’en aurai envie, bon Dieu de merde.

Abel prit une profonde inspiration et souffla. Il regarda autour de lui pour voir combien il y avait de soldats dans les environs et s’ils écoutaient, et, après avoir juré tout bas, il commença à chanter doucement une petite berceuse qu’il avait entendue dans sa jeunesse et dont à se souvenait. Près de lui, Ned ferma les yeux en souriant. Abel chantait tout bas, d’une voix profonde et apaisante, et au bout d’un petit moment, lui aussi ferma les yeux et s’allongea à côté du garçon, sans cesser de chanter.

Les étoiles poursuivirent leur course et la lueur orange faiblit peu à peu avant de disparaître complètement. À un moment donné, au cours de leur sommeil, Abel passa un bras autour des épaules de Ned et celui-ci se lova contre lui, et ils dormirent ainsi, ensemble, jusqu’à l’aube, quand l’armée se réveilla et se remit en route.

5 mai

Ils passèrent la matinée à creuser la terre riche en humus et encore humide après les pluies. Tout autour d’eux s’élevaient les senteurs douces et attrayantes du printemps – les effluves épicés des vieilles feuilles, le parfum des fleurs sauvages, la riche exhalaison de la terre retournée. Ils sentaient même l’odeur du soleil et imaginaient déjà les longues journées de chaleur qui s’annonçaient, si bien que ceux d’entre eux qui étaient fermiers avaient le mal du pays et ceux qui étaient amoureux se languissaient de leur petite amie. La brigade de Steuart, du corps du général Ewell, forma, avec deux autres brigades de la division, une ligne qui s’étirait dans la direction nord-sud, sur le bord ouest d’un ancien champ de maïs envahi par les mauvaises herbes, d’une superficie d’environ vingt-cinq hectares, et connu dans la région sous le nom de champ de Saunders. Quel qu’ait été l’homme qui avait autrefois possédé ce champ, qui avait défriché ce terrain et l’avait nettoyé de ses broussailles, qui avait ameubli cette terre, l’avait labourée, ensemencée, puis moissonnée, qui l’avait aimée, qui y avait construit sa maison et placé tous ses espoirs, il était parti depuis bien longtemps maintenant. Parti en ne laissant derrière lui que des pousses rachitiques de maïs à moitié sauvage dont les pointes vertes émergeaient comme d’étranges piques gothiques des herbes jaunes qui poussaient jusqu’à mi-mollet. Cet ancien champ s’étendait sur plusieurs centaines de mètres au nord et au sud de l’Orange Turnpike, la vieille route qui passait juste au milieu, légèrement en oblique, d’ouest en est, et qui était elle-même coupée par un profond fossé où s’écoulait ce matin-là un filet d’eau de pluie croupie. Une parcelle jaunie et aride au cœur de l’obscurité et de la verdure. La Wilderness se dressait tout autour du champ de Saunders comme un mur végétal, si bien que sortir des ténèbres de cette forêt pour entrer dans le champ, c’était comme passer en l’espace d’une enjambée de la nuit au jour, du sommeil au rêve.

En raison de la pénurie de pelles, certains soldats étaient obligés de remuer la terre avec leurs baïonnettes et des couteaux, ou ces grandes lames, semblables à des épées, qui équipaient les dragons et que possédaient certains hommes. Une longue chaîne de monticules de terre meuble s’éleva lentement, en même temps que le soleil. Hérissés de racines, de brindilles et d’herbes sèches, ces monticules étaient striés de couches claires et de couches sombres, de telle sorte que ceux qui avaient un penchant pour la géologie pouvaient clairement voir les activités qui avaient été menées dans la Wilderness au fil des années. Des branches et de petits arbres abattus furent traînés jusqu’en haut de ces fortifications, et à midi, les hommes étaient tapis comme des gnomes ou des lutins derrière ces remparts de fortune élevés à la hâte.

Ils attendirent. Ils scrutèrent la route au loin, où ils aperçurent de temps en temps des soldats de l’armée du Potomac, désormais sous les ordres de Grant, dans leur uniforme sombre, en train de traverser la route, et ils les écoutèrent, dans les broussailles de l’autre côté du champ, s’activer à des tâches identiques à celles qu’eux-mêmes avaient accomplies.

Un jour de ciel bleu et de chaleur. Vers le milieu de la matinée, des ondes de chaleur frémissantes montaient des planches en chatoyant et s’élevaient du champ jaune lui-même, où David Abernathy, recroquevillé dans la terre derrière les abris, près de la route, observait les soldats de l’Union former les rangs plus loin dans les bois, de l’autre côté du champ. Clignant des yeux, il enleva ses lunettes. La Wilderness environnante devint alors une douce forêt imaginaire d’ombres noires et de ravissement, et il renifla lugubrement avant de remettre ses lunettes.

Près de lui, Abel était allongé sur le dos, et quand David le poussa du coude, il cligna des yeux, poussa un grognement et se passa la langue sur les lèvres, comme s’il revenait de quelque endroit lointain qu’il n’avait aucune envie de quitter. Il avait les coins des yeux humides et il s’essuya rapidement le visage en utilisant le dos de ses poignets, d’abord l’un, et ensuite l’autre. Se frictionnant énergiquement le visage de la paume de la main pour en chasser tout reste de sommeil, il cligna des yeux et fronça les sourcils.

— Qu’est-ce qu’y a ? demanda-t-il d’une voix rauque et fatiguée.

David empoigna son fusil et leva le menton.

— On dirait bien qu’ils sont en train de se préparer, en face, dit-il tranquillement.

Abel roula sur le ventre et tira sur le bord de son chapeau pour se protéger les yeux. Plissant les paupières, il scruta longuement l’autre bout du champ où des soldats se regroupaient derrière les broussailles épaisses qui faisaient écran – on distinguait à peine leurs petites silhouettes sombres, auxquelles se mêlaient des uniformes de zouaves d’un rouge vif, debout, sur deux rangées hérissées de drapeaux et de baïonnettes qui étincelaient au soleil telles de minuscules braises qu’un feu aurait projetées. On pouvait percevoir le bruit des chevaux des officiers piétinant les taillis, leurs sabots produisant ce son creux de martèlement si agréable à l’oreille et qui ne peut provenir que de chevaux marchant sur la terre, et on pouvait entendre les voix des officiers qui lançaient leurs ordres et leurs encouragements, préparant les hommes à la tâche qui les attendait. Les lèvres d’Abel remuaient tandis qu’il comptait tout bas, à mesure qu’il repérait les drapeaux dans les broussailles. Quand il se tourna vers David, il ouvrit la bouche comme s’il voulait dire quelque chose, puis il la referma et regarda à nouveau de l’autre côté du champ pour compter une seconde fois.

— J’ai entendu dire quelque part que Grant a réorganisé tout l’ensemble, finit-il par remarquer. Difficile de dire ce qu’y a là, en face. J’veux dire, combien ils sont. J’ai compté une douzaine de drapeaux avant d’abandonner. (Il fronça les sourcils et s’essuya la bouche.) De toute façon, il y en a une flopée.

David se serra les tempes entre le pouce et le majeur, puis il appuya très fort sur ses paupières pour essayer d’en évacuer le vacarme vert qui vibrait dans son crâne. Sans résultat – cela ne marchait que rarement – et il laissa échapper un soupir.

— Moi, j’ai bien vu un drapeau du cinquième corps, là-bas, y a pas très longtemps, avança-t-il.

Abel acquiesça.

— Il se pourrait que ça soit des hommes du Maine, alors. P’têt bien ces braves de Green Mountain, ou alors des New-Yorkais, c’est possible. La bande à Sickles. (Son regard s’attarda sur David.) Ça va aller ?

David enfonça la langue dans sa joue pensivement et parut réfléchir à la question un bon moment avant de répondre.

— Je pense que oui, finit-il par lâcher, empoignant le fusil qu’il avait posé. (Il regarda Abel et poursuivit :) Parfois, j’oublie que tu viens de là-haut, toi aussi.

— New York ? demanda Abel, faisant un geste dédaigneux de la main dans l’air ensoleillé. C’est un endroit comme un autre, rien de plus. Ça a pas plus de signification que c’qu’on veut lui donner et la seule chose qui m’y rattache, c’est que j’ai des proches qui y sont enterrés. (Il haussa les épaules.) Une tante. Mon père et ma mère y sont aussi. Et puis quelques autres.

David renifla et retroussa sa lèvre inférieure.

— Saleté de Yankee.

— Va te faire foutre, répliqua Abel avec bonne humeur. Et surveille ton langage. (Il leva le menton avant d’ajouter :) Comment vont les Misérables

de Lee (4) ?

Avec un large sourire, David poursuivit la plaisanterie :

— Comme dans le livre, Fantine-gués.

Ils gloussèrent doucement ensemble. Une balle perdue siffla au-dessus de leur tête et perfora la verdure, faisant tournoyer des feuilles dans l’air bleuté ; en cette belle journée de printemps, le bruit qu’elle fit ressemblait exactement à une grosse abeille ou un taon en train de s’affairer à ses occupations. Une fraction de seconde plus tard leur parvint la détonation, suivie de son écho. Abel tendit la main et toucha le poignet de la chemise bariolée de David en sifflant. David le repoussa et hocha la tête en direction de l’autre côté du champ.

— Qu’est-ce que tu en penses ? Vraiment ? demanda-t-il.

— De quoi ? De ta chemise ? Je te l’ai déjà dit, t’as l’air d’un foutu…

— Non, l’interrompit David immédiatement. De ce qu’ils font en face. Tu penses qu’ils vont attaquer ?

Abel émit un grognement.

— Bon Dieu, oui, j’pense qu’ils vont attaquer. J’pense qu’on va passer un sacré quart d’heure dans pas longtemps.

David l’observa et Abel le regarda dans les yeux, et, au bout d’un moment, il ajouta :

— C’est ce que j’ai dit à Ned, je crois bien qu’ils nous tiennent à leur merci, et une fois qu’ils s’en seront rendu compte, ça va faire du grabuge.

Il se pinça les lèvres et examina un instant le dos de ses phalanges avant de jeter un coup d’œil vers l’autre bout du champ, où les rangs bleus grossissaient dans un murmure derrière les écrans de végétation. Abel roula sur le dos.

— Reste un peu en arrière, ce matin, c’est tout, conseilla-t-il à David.

Considérant la chemise bariolée de David, il secoua la tête.

— Tu t’accroches à ce porte-bonheur que t’as sur toi et tu baisses la tête, poursuivit-il. Tout ira bien.

Abel rabattit son chapeau sur son visage, et quelques moments plus tard, il s’était rendormi.

Puis le bruit augmenta alors que des tirailleurs des deux camps s’accrochaient dans les hautes herbes. Des balles perdues qui sifflaient au-dessus des tiges venaient cribler la terre des fortifications ou s’écrasaient dans les arbres avec un bruit mat. David chercha Ned du regard, ou quelque signe indiquant sa présence dans l’herbe où il se serait levé de temps à autre pour faire le coup de feu avec les autres tirailleurs, mais il ne repéra personne de sa connaissance. Finalement, il roula sur le dos et plongea la main dans sa chemise multicolore pour y prendre le petit crucifix qu’il avait trouvé sur le cavalier mort ce matin-là.

Dans les premières heures de la journée, ils ne savaient pas jusqu’où l’armée du Potomac s’était enfoncée dans la Wilderness, ni quelles routes elle avait empruntées, alors l’armée de Virginie du Nord s’était mise en marche lentement en direction de l’est, sur leurs deux routes séparées par un kilomètre et demi de forêt froide et humide. Ewell avait fait progresser ses troupes le long de l’ancienne Orange Turnpike, avec des piquets très avancés. Alors qu’ils approchaient du champ où ils étaient maintenant tapis, les hommes s’étaient déployés en éventail dans les enchevêtrements de verdure ténébreuse de chaque côté de la route, s’étirant en une ligne blanche qui disparaissait dans l’obscurité au-delà de la parcelle d’herbe jaune éteint. Des nuages de poussière se soulevaient et, poussés par le vent au-dessus du champ, ils venaient recouvrir et blanchir les hommes. Ils avaient vu, au-dessus de la cime des arbres, d’autres nuages, encore plus grands, qui signalaient la progression des forces de l’Union à travers la Wilderness, comme si le corps sous les ordres du général Ewell était le fût d’un T et que les Yankees en étaient la traverse. En quittant la route, David s’était demandé s’ils sentiraient la terre trembler alors que des quantités incommensurables de chair et d’engins la piétinaient et roulaient dessus. Il se demanda s’ils les entendraient venir comme un orage qui gronde dans une vallée voisine avant de fondre sur eux en un éclair.

Ce matin-là était rempli de chants d’oiseaux et les branches étaient traversées de rayons de soleil pâles et obliques, si bien que la lumière éclatante s’étalait sur les feuilles et qu’une légère vapeur s’élevait de la mousse sur le sol de la forêt. Ce matin-là, le soleil faisait briller la rosée comme des perles minuscules enfilées sur la résille délicate et précise des toiles d’araignées. Ce matin-là, il flottait dans l’air une odeur de soleil, de chaleur et de toutes ces bonnes choses en train de pousser – cette odeur épaisse et féconde de la forêt où les choses poussaient, tombaient, pourrissaient, pour pousser à nouveau. Une exhalaison végétale, s’était dit David, un très vieux parfum de femme, qui ne masquait pas complètement la légère puanteur âcre des feux de camp éteints d’un coup de pied et des interminables nuages de poussière soulevés par des milliers de bottes sur la route.

Le corps du cavalier était étendu un peu à l’écart du chemin. Les hommes s’engageaient dans les épais fourrés en file indienne, sans prêter la moindre attention au soldat mort. Quand Ned le vit, il siffla doucement et donna un coup de coude à David.

— C’est-y pas triste à voir ? demanda-t-il, son visage rond et rosé luisant de sueur.

Le cavalier était sur le dos dans une étendue d’herbe d’un vert brillant qui aurait dû être exquise. Il n’était pas mort depuis plus d’un jour, pourtant les scarabées avaient déjà commencé leur grappillage. Il était impossible de dire s’il avait été un bel homme, car il commençait à gonfler et sa peau était tendue. Il n’avait pas de chapeau et ne portait pas de barbe, et il avait reçu une balle dans la gorge ; du sang noirci lui enveloppait le cou et continuait plus loin en un mince filet, comme une écharpe que lui aurait tricotée une personne à qui il manquait. Sa botte gauche était restée prise dans son étrier et son cheval était mort près de lui, son long museau posé en travers de la cuisse du cavalier. Autour d’eux, le sol était brun, les feuilles crépitaient de vie.

David s’était accroupi près du corps pour fouiller les sacoches. Reniflant, il s’était essuyé le nez du revers de la main, refoulant une vague de nausée qui enflait au fond de sa gorge.

— Je crois que celui-ci n’aura pas droit à un enterrement décent, dit-il à Ned qui se tenait tout près, se dandinant d’un pied sur l’autre. Peut-être que si on arrive à trouver son nom, quelqu’un pourra envoyer un mot à sa famille.

Mais il n’y avait guère eu de temps pour cela. Les hommes se répartissaient de chaque côté de la route et se penchaient pour creuser. Ned se dandinait toujours dans la poussière. David était accroupi près du corps. Des officiers les appelèrent et, avant de se relever et de partir, David avait remarqué que la main du cavalier agrippait un objet. Une petite croix blanche taillée d’une pièce dans de l’os ou quelque chose qui ressemblait à de l’os. Ned avait détalé – en un clin d’œil, il avait disparu dans les sous-bois enténébrés. Fronçant les sourcils, David avait arraché le crucifix de la main rigide du cavalier mort. Il était resté à regarder cette croix un long moment. Elle était légère et poreuse, encore fraîche de la mort du soldat. David regarda l’homme. On pouvait difficilement encore appeler ça un visage. Portant deux doigts au bord de son chapeau, il avait glissé la croix dans sa poche et s’était enfoncé dans les taillis près de la route pâle.

Maintenant, tandis qu’il était étendu sur le dos sous le soleil de ce début d’après-midi, David examinait la petite croix fixée au creux de sa paume par un cordon enroulé autour de ses doigts. La partie transversale portait une ancienne tache de sang et, passant le pouce dessus, il sentit combien elle était lisse près de la tache. Comme si un autre homme, un fermier ou un soldat, un mineur, ou un vendeur, un employé des chemins de fer, quelque marin ou conducteur d’attelage, ou vagabond, un mari, ou un frère, ou un fils avait fait glisser son pouce d’avant en arrière, sans arrêt, sur la croix tandis qu’il priait. Ou plus simplement, espérant échapper à la mort dans quelque endroit sombre du monde.

David soupira. Il frotta la croix avec son pouce et, comme le ciel ne s’entrouvrait toujours pas pour que la main du Seigneur tout-puissant vienne l’enlever et l’emporter loin de là, il renifla et ferma les yeux. Il se frotta le front pour lutter contre la vieille douleur verte qui se mettait à flamboyer et à caviter derrière ses yeux.

On entendait plus de coups de feu, maintenant – des crépitements épars, comme lorsque les flammes rongent un bois humide. Les bruits étaient encore suffisamment isolés pour que leur écho retentisse entre les arbres, avant de mourir progressivement sous le ciel. David enleva son chapeau et s’essuya le visage avec sa manche. Son cœur s’emballait à chaque détonation, mais ce n’était que le début et il savait qu’au bout un moment il retrouverait son rythme normal, alors il n’y faisait guère attention.

Il plongea quand une balle perdue fit voler de la terre au-dessus de lui, puis il baissa la croix sur sa poitrine. Alors qu’il empoignait son chapeau pour le remettre d’aplomb sur sa tête, Gully Coleman se pencha et lui tapa sur l’épaule.

— Hé, dis, lança-t-il, ses lèvres fines remontant d’un côté de son visage et son corps mince comme un manche à balai apparaissant tout en angles tandis qu’il se tapissait derrière les fortifications. Laisse-moi jeter un coup d’œil à ton chapeau une minute, mon gars.

David fronça les sourcils et lui tendit son chapeau sans rien dire. Gully le prit dans des mains qui semblaient complètement disproportionnées par rapport au reste de son corps. Il avait une petite tête et un visage large, et les hommes qui ne connaissaient pas son caractère ne manquaient pas de relever sa ressemblance avec le président de l’Union, mais c’était surtout en raison de sa haute taille et de sa barbe, car Gully n’avait pas les yeux profonds et tristes de Lincoln, ni sa bouche souriante. Après avoir fait un clin d’œil à David, Gully prit le chapeau et le leva au bout de sa baïonnette au-dessus du remblai de terre. Avant même que David n’ait eu le temps de protester, Gully était déjà en train d’agiter le chapeau dans l’air ensoleillé.

Sa provocation déclencha bien vite une volée de balles. Elles s’enfoncèrent avec un claquement sec dans le monticule de terre et déchiquetèrent les branches au-dessus de leur tête. Des feuilles virevoltèrent, le soleil faisant briller leur envers lisse et les hommes sur toute la rangée se mirent à siffler, à crier, à pousser des exclamations et à rire. Gully abaissa sa baïonnette, en enleva le chapeau de David, maintenant en lambeaux, et le lui rendit.

— Tu vois, Virdge, dit-il à l’homme tapi à ses côtés, j’te l’avais bien dit, ces types en face, ils ont l’œil sur notre section. Ils sont sur le qui-vive du fait qu’on est près de la route. Ils savent que c’est un bon endroit.

Gully fit un clin d’œil appuyé et un large sourire à David.

Celui-ci reprit son chapeau. Le fond avait été complètement emporté et les trous étaient si nombreux qu’il était impossible de les compter. Passant une main à l’intérieur, il glissa un petit doigt dans un des trous et l’agita, puis il jeta un coup d’œil à Gully.

— Nom de Dieu, pourquoi t’as fait ça ? demanda-t-il doucement.

Gully fit un signe de tête en direction de Virgil, puis des tireurs d’élite yankees dont les taches sombres émergeaient de temps en temps des herbes jaunes, au loin, près de la limite des arbres.

— Le vieux Virdge voulait pas croire que les Yankees étaient déjà dans le champ et encore moins qu’ils étaient en train de nous observer, et moi j’ai dit qu’ils étaient bien là. (Il haussa les épaules.) Alors, j’me suis dit que si on agitait un chapeau, ça serait la façon… comment on dit ?… la façon la plus expéditive de prouver que j’avais raison.

Gully coinça ses pouces derrière les revers en haillons de sa veste miteuse et rentra le menton. Derrière lui, Virgil acquiesça énergiquement et se détourna avant d’éclater de rire.

David en resta bouche bée. Il leva la main, le chapeau toujours accroché au petit doigt dans le trou, et pointa l’index vers Gully, faisant remuer le chapeau comme un oiseau mort.

— Bon Dieu, s’exclama-t-il. Sacré nom de bon Dieu. Pourquoi t’as pas pris le tien, merde ?

Gully ouvrit la bouche en simulant l’étonnement. Il enleva son chapeau melon couvert de taches et le serra sur sa poitrine.

— Eh ben, pour la simple raison que c’est mon chapeau, dit-il le plus sérieusement du monde avant de l’enfoncer à nouveau sur sa tête en riant. De toute manière, en voyant que t’étais déjà habillé pour le bal avec ta nouvelle parure et tout ça, ajouta-t-il avec un signe de tête en direction de la chemise de David, je me suis dit que t’apprécierais p’têt d’avoir un chapeau aussi moche que ta chemise.

Tapis avec eux derrière les fortifications, sur leur droite et sur leur gauche, une trentaine d’hommes avaient suivi leur échange et David les entendit tous éclater de rire d’un seul coup – à l’exception d’Abel, qui sommeillait toujours sur le dos, à côté de lui. David prit une mine renfrognée, cracha et, de dépit, il donna un grand coup de son chapeau abîmé sur le sommet du crâne d’Abel, mais celui-ci continua à dormir. Écœuré, David remit son chapeau, puis il roula sur le ventre et observa les Yankees qui – ils le savaient tous – n’allaient pas tarder à attaquer.

Gully se pinça les lèvres, se pencha avant de cracher et hocha la tête en direction de David.

— On dirait presque une calotte de pape, maintenant, observa-t-il.

— Ou une sorte d’ananas, intervint Virgil.

Quand David se retourna pour leur lancer un regard furieux, Virgil haussa les épaules et leva les mains, paumes en avant.

— J’en ai vu sur un étal, à Charleston, une fois, dit-il. Ça a belle allure. Sur toi.

Les rires repartirent de plus belle et David se joignit à l’hilarité générale, à contrecœur, mais cela ne dura pas. De l’extrémité nord du champ, un petit vent rafraîchissant se mit à souffler en direction du sud et un cavalier sortit des bois.

Un officier vêtu de sa parure bleue s’avança de quelques dizaines de mètres dans l’herbe. Il était droit et impeccable sur sa monture, et son cheval ne se montra pas ombrageux quand ils s’arrêtèrent. Il portait une écharpe et des gants jaunes et ses bottes noires brillaient comme s’il s’était soigneusement préparé pour ce moment. Des hommes murmurèrent que c’était Grant lui-même, venu inspecter leurs défenses, et bien que la plupart d’entre eux eussent vu des journaux et ne pouvaient s’y tromper, la rumeur courut dans les rangs. Ce n’était pas Grant, mais personne ne tira.

— Nom de Dieu, dit Virgil doucement. Nom de Dieu, quel soldat magnifique !

Pour sa part, l’officier resta sur son cheval et observa leurs lignes avec ses jumelles, les abaissant de temps en temps pour écrire quelques notes sur un carnet en équilibre sur sa cuisse. Et pourtant, personne ne bougeait, jusqu’au moment où, poussant un cri qui ressemblait à un hurlement de douleur, Gully se releva sur les genoux et fit feu. D’autres l’imitèrent et David vit l’herbe sauter tout autour des jambes du cheval, mais l’officier ne broncha pas et le cheval ne fit aucun écart.

Gully avait rechargé son mousquet et se levait pour tirer à nouveau, lorsque Virgil empoigna le canon de son fusil en grognant un juron et l’abaissa de force. À l’autre bout du champ, l’officier rangea calmement son carnet et son crayon, porta le bout du pouce à son nez et agita les doigts dans leur direction, puis, sans se presser, il regagna l’écran de broussailles et disparut.

Les hommes se mirent à siffler doucement et tendirent le cou pour voir Gully et Virgil se battre et se rouler dans la terre meuble derrière les remparts. David donna un coup de coude dans l’épaule d’Abel, suffisamment fort pour le réveiller, et Abel ouvrit les yeux en ronchonnant.

— Faut que tu voies ça, lui dit David. Le vieux Gully va se prendre une raclée.

Toujours sur le dos, Abel tourna son regard vers les deux hommes qui se roulaient par terre. Il se frotta le visage avec la paume de la main et secoua la tête comme pour s’éclaircir les idées.

— Nom de Dieu, dit-il doucement. Y a des moments, j’suis si fatigué que je rêve que je dors.

David enfonça la langue dans sa joue et opina. Le nez de Gully était ensanglanté, ainsi que le devant de son veston. De l’autre côté du champ parvint le son de fifres et de clairons, suivi d’un chœur d’acclamations qui résonna et dont l’écho sembla ne jamais devoir mourir. Ils regardèrent au-dessus des fortifications. Leurs avant-postes se repliaient, tenant leur chapeau sur leur tête et courant à toute allure – ils virent Ned filer dans l’herbe, les jambes floues tellement il allait vite, le visage fendu d’un large sourire d’excitation. Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rangs parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité des bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes les éclaboussa de tous ses miroitements. Abel se pencha pour cracher.

— Les voilà, dit David doucement.

OceanofPDF.com