Wilderness

Lance Weller · Chapitre 11 sur 12

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Wilderness

10 L’adieu à la Wilderness et après

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L’adieu à la Wilderness et après

Mai 1864

 

APRÈS le départ de Grant, Hypatia resta un moment à observer la route qu’il avait empruntée. Elle observa la route jusqu’à ce que le temps et la distance eussent estompé le bruit des sabots, remplacé par les craquements de la forêt. La pluie tombait de manière sporadique, mais rien ne paraissait mouillé. Elle sentait le parfum des églantines dans la cour, devant la porte, elle entendait les appels lointains des engoulevents et, un bref instant, elle sentit une douce brise fraîche agiter les branches des arbres et les plantes grimpantes. Le vent se déplaçait dans un bruissement tranquille, comme s’il était à la recherche de quelque chose. Au bout d’un moment, elle rentra à l’intérieur, posa le revolver sur le bureau et s’installa sur le sol pour dormir, non loin de l’endroit où le soldat blessé, tout tremblotant, gémissait faiblement.

Elle n’aurait pu dire combien de temps elle avait dormi, car lorsqu’elle se réveilla, le ciel était gris et l’air était agité d’une pluie battante. À sa grande surprise, elle s’aperçut qu’elle était lovée contre le dos du rebelle, une main prise dans ses cheveux sales et l’autre posée sur l’épaule de son bras blessé, comme si elle pouvait, par son simple contact, soulager la douleur de cet homme. Elle resta allongée sans bouger, attentive à la respiration du soldat, sentant son odeur – un mélange de fumée de poudre goudronneuse, de sueur rance, de terreurs anciennes et de cette effroyable puanteur de la guerre, qui imprégnait ses cheveux et lui couvrait la peau comme une fine pellicule de poussière. Serrant les lèvres en une ligne mince, Hypatia retira lentement le bras qui entourait le soldat et, d’un mouvement vif, roula sur elle-même puis se leva. Elle prit le revolver sur le bureau et le tripota un instant avant de parvenir à le pointer sur l’homme étendu.

Il était réveillé, les yeux posés sur elle. Son regard était fatigué et il ouvrit la bouche puis la referma.

Hypatia avala sa salive, essayant d’empêcher ses mains de trembler.

— Allez pas croire que je saurai pas m’en servir, lui lançât-elle.

Le soldat cligna des yeux et hocha la tête.

— Seigneur Dieu, souffla-t-il avant de fermer les yeux et de perdre conscience de nouveau. T’es jolie comme un cœur…

Elle resta un long moment, le revolver braqué sur lui, attendant d’être sûre qu’il n’essayait pas de la duper. Quand elle fut enfin en mesure de contrôler sa respiration, Hypatia relâcha sa prise et poussa un petit cri de douleur quand elle desserra son doigt blessé crispé sur la détente.

Tenant l’arme de la main gauche, elle sortit sous le porche pour examiner sa plaie dans la lumière grise de ce jour frais et pluvieux. Le coude brisé du soldat lui avait entaillé le bout de l’index dans le sens de la longueur, et quand elle plia le doigt, les lèvres de la coupure s’écartèrent largement, laissant entrevoir une fraction de seconde un bout d’os pâle. Serrant les dents et secouant la main, elle se précipita dans la cabane et ramassa ses affaires. Elle enveloppa le tout dans sa couverture, qu’elle jeta sur son épaule, glissa le revolver dans la poche de sa robe et ressortit.

Alors qu’elle posait le pied sur les planches du porche, le bruit de la fusillade venant du sud enfla brusquement et se poursuivit ; la pluie rendait le vacarme encore plus infernal, l’averse s’étant transformée en une tempête déchaînée, le vent hurlant dans les branches tout autour. Hypatia jeta un regard en arrière vers le rebelle recroquevillé sur ses blessures, puis elle se retourna et sortit dans la bourrasque.

Elle se retrouva bien vite trempée, le visage ruisselant de pluie. L’eau était fraîche sur ses lèvres et elle avançait sur la route les épaules voûtées. Au bout d’un moment, elle atteignit un embranchement au centre duquel se trouvait un rocher de la taille d’un cheval, fendu en son milieu, comme si un fermier optimiste avait eu, longtemps auparavant, l’intention de dégager le terrain pour le cultiver. Hypatia s’arrêta devant la pierre. L’air vibrait d’électricité, le bruit lointain de la mitraille n’avait pas cessé, ni même diminué, et la pluie non plus. Comme si le temps aussi était affecté par toute cette violence. Hypatia fit un pas dans la forêt, derrière le rocher, et là, à l’abri et au sec, elle trouva un sac rempli de farine, de sel, d’un peu de viande de porc et d’une petite bouteille en verre à moitié pleine de mélasse. Le trésor d’un soldat, abandonné dans cet endroit, comme destiné à être découvert par elle et par elle seule.

Elle songea à exprimer ses remerciements dans une prière, mais elle n’avait pas la force de se lancer dans des dévotions en règle, alors elle leva le visage vers la pluie en murmurant un rapide merci, puis elle prit le sac, sortit du couvert des arbres et reprit la direction par laquelle elle était venue. Le vent, la pluie et la clameur lointaine de la guerre la suivirent tandis qu’elle refaisait lentement le chemin en sens inverse. Le soir tombait lorsqu’elle ouvrit la porte de la cabane. Le soldat était toujours étendu là où elle l’avait laissé, et l’espace d’un instant, elle crut qu’il était mort. Mais il bougea et il appela. Le nom d’un fils, d’un frère, d’un père ou d’un camarade – elle n’aurait pu le dire. Debout sur le seuil de la porte, toute dégoulinante de pluie, les yeux fixés sur lui, Hypatia secoua la tête, harassée et résignée.

— J’sais pas moi-même ce que je suis en train de faire là, lui dit-elle. Mais je peux rien faire d’autre, même si je m’en sentais capable.

Elle entra dans la cabane et referma la porte. Plus tard, quand il fut réveillé, ils se dirent comment ils s’appelaient et Hypatia tendit à Abel Truman ce qu’elle avait préparé sur le feu de la cheminée, un morceau de porc et un biscuit parsemé de gouttelettes de mélasse.

Ils dormirent des deux côtés opposés de la pièce, lui devant le feu pour se protéger du froid, et elle près de la porte, sentant dans la poche de sa robe le poids mort et froid du revolver. Elle fut réveillée maintes et maintes fois par des coups de feu sporadiques venant du sud, ou simplement tirée de son sommeil par d’étranges rêves fiévreux. Quand elle se réveilla vraiment, le matin venu, Hypatia sentit sa main droite endolorie, depuis son doigt entaillé jusqu’à la base pâle de son pouce, là où les petites veines traversaient le poignet, tendues comme les cordes d’une guitare qui sonne faux, chacune d’entre elles vibrant d’une note de douleur sourde comme si on venait de la pincer.

Il ne faisait pas chaud à l’intérieur de la cabane car il ne restait que quelques braises rougeoyantes dans la cheminée, pourtant elle transpirait abondamment. Quand elle s’accroupit près d’Abel qui sommeillait encore, elle s’aperçut que ses vêtements à lui aussi étaient trempés de sueur. Ses cheveux défaits tombaient épars autour de sa tête comme un filet humide, et il avait le visage congestionné. Hypatia posa une main sur son front pour sentir la fièvre intense causée par l’infection qui le gagnait.

Reniflant, bien qu’elle eût le nez sec, elle défit le pansement autour du bras d’Abel et appuya sur la blessure enflée jusqu’à en faire sortir quelques gouttes d’un liquide clair. Sa blessure était brûlante au toucher et quand elle essaya de redresser le bras de l’angle qu’il avait donné à son articulation, il poussa un tel hurlement de douleur qu’elle renonça après seulement trois ou quatre timides tentatives. Tandis qu’elle s’occupait de ses autres blessures, Abel se mit à marmonner dans son sommeil et à grincer des dents. Il appela le nom d’une femme, puis celui d’un homme et finalement il fut pris d’un tremblement, comme s’il avait froid jusque dans ses os.

Au bout d’un moment, Hypatia alla chercher des feuilles et des racines qu’elle mit dans un petit sac en toile qu’elle portait sur elle. Elle ne s’attarda pas dehors, car elle était morte de fatigue et le bruit incessant des combats en provenance du sud était aussi oppressant que la pluie. Une fois rentrée dans la cabane, elle mit les ingrédients qu’elle avait réunis dans de l’eau qu’elle fit chauffer dans une petite tasse en fer-blanc jusqu’à ce que le petit sac fût rempli d’une bouillie fumante. Elle posa le cataplasme ainsi obtenu sur le coude fracassé d’Abel et elle le laissa en place une heure, après quoi elle remplaça le contenu du sac par des ingrédients frais et posa le tout sur la blessure qu’il avait à la poitrine. Après avoir attendu encore une heure, elle enleva le cataplasme et l’enveloppa autour de son propre doigt. Elle sentit sa tiédeur s’infiltrer dans les profondeurs de sa chair, et il lui sembla qu’elle la sentait se déposer dans ses os, où cela lui faisait un mal de tous les diables. Elle le garda sur son doigt aussi longtemps qu’elle put le supporter, puis elle rinça le petit sac très soigneusement avec un peu de leur eau potable, le retourna et le mit à sécher près du feu. Ensuite, elle s’assit par terre, près de la porte, les yeux clos et le front posé dans le creux entre son pouce et son index.

Elle respira profondément, essayant de se calmer. Ses yeux étaient brûlants et ses articulations douloureuses – les coudes, les genoux et les hanches. Au bout d’un moment, elle fut prise d’une quinte de toux qui sembla ne jamais devoir finir et quand elle s’arrêta enfin, Abel s’était réveillé et s’était dressé sur un coude pour la regarder.

— T’as attrapé quelque chose à te balader dehors par ce temps-là, tantine, dit-il, quelque peu essoufflé par l’effort qu’il avait dû faire pour se soulever.

Hypatia lui lança un regard mauvais et dit :

— M’appelez pas comme ça. J’vous ai dit mon nom hier soir.

Abel s’excusa d’un signe de tête qu’elle lui rendit avant de tirer sur le devant de sa robe maculé de lait tourné, autant pour se mettre plus à l’aise que pour sentir le poids rassurant du revolver dans sa poche. Quelques instants plus tard, elle inclina la tête pour lui demander :

— Comment vous vous sentez, ce matin ?

Abel déglutit et fit une grimace, puis, sans même réfléchir, il répondit :

— Comme si j’avais été bouffé par un ours et chié du haut d’une falaise.

Hypatia le regarda et Abel s’éclaircit la gorge avant de se pincer les lèvres et d’ajouter, avec une politesse exaspérée :

— Mais je pense que je me sentirais beaucoup plus mal si t’étais pas restée pour t’occuper de moi. (Elle hocha la tête devant cette gratitude sous-entendue tandis qu’Abel se passait la langue sur les lèvres.) Il est parti où, ton mari ?

— C’était pas mon mari. Il me devait rien et j’pensais pas que vous étiez suffisamment réveillé pour vous rendre compte qu’il était là.

— Eh ben, expliqua Abel, j’ai eu des moments de lucidité.

Hypatia fronça les sourcils.

— Il est parti avec des soldats africains qui sont passés ici y a deux nuits de cela. (Elle le regarda longuement.) Vaut mieux que vous le sachiez, il y a des soldats bleus plein les bois par ici. Y seraient vite là si jamais j’me mettais à hurler.

— Nom de Dieu, dit Abel en s’esclaffant. Des soldats nègres. Alors, on l’a perdue, cette guerre. (Il secoua la tête et se recoucha.) Même si je le voulais, j’pourrais pas te causer le moindre ennui. Mais j’pense que tu le sais parfaitement.

— Vous avez pas vraiment répondu à ma question, dit-elle au bout de quelques instants. Comment va vot’ bras ? J’ai une bonne raison de vous demander ça. (Elle soutint son regard et poursuivit.) Est-ce que tu as le vertige ? L’estomac retourné ? Faut que vous me disiez, pour que j’essaie de voir ce qu’il y a à faire.

Abel la regarda, puis il hocha la tête.

— J’ai froid, dit-il. Terriblement froid, et j’ai du mal à respirer. Et mon bras me fait mal jusque dans la main.

— Il vous fait très mal ?

Il s’esclaffa une nouvelle fois et secoua la tête.

— Sacrément mal, nom d’un chien.

Hypatia leva le menton.

— Alors, faut rester allongé par terre. Faut essayer de détendre ce bras si vous voulez le garder.

Hochant la tête, il répondit :

— Un chirurgien aurait jeté un coup d’œil à ce bras et il me l’aurait coupé.

— J’suis pas un chirurgien.

— Je sais.

— Bon.

— J’voulais te remercier.

— Eh ben, vous donnez pas cette peine. Hier, j’étais à deux doigts de partir d’ici pour de bon. La prochaine fois que j’ouvrirai cette porte, il s’pourrait bien qu’y ait plus qu’un doigt.

Abel secoua la tête et fit la grimace tandis qu’il remuait.

— J’imagine que t’es libre, maintenant. Tu fais ce que tu veux.

Elle le dévisagea, éberluée, puis elle ouvrit la bouche, la referma lentement en secouant la tête de gauche à droite.

— Vous avez rien compris du tout, dit-elle.

Abel fronça les sourcils.

— Bien sûr que t’es libre. Tu dois l’être. (Dehors, quelque part vers le sud, dans la pluie et le vent, les coups de feu claquaient comme des coups de tonnerre étranges et terribles.) Faut croire qu’on a perdu cette bataille, sinon on les entendrait pas se jeter les uns sur les autres au sud d’ici comme

ça. Marse Robert (9) doit être en train de filer vers Richmond, et si c’est ça, ça signifie qu’il est plus en mesure d’avancer. (Il la regarda avec un haussement d’épaules.) À mon avis, cette région est libérée. T’es en territoire nordiste, maintenant, et selon Abe Lincoln, t’es un homme libre. Une femme libre. En tout cas, c’est comme ça que j’vois les choses.

Hypatia secoua à nouveau la tête.

— Vous connaissiez rien, dit-elle d’une voix basse et froide. C’est presque drôle de voir que vous connaissez vraiment rien à rien. (Elle emprisonna son index droit dans son poing gauche.) On vous enferme comme ça, on vous fait ça, et vous en sortez jamais. Vous restez enchaîné à tout jamais, parce que vous pouvez pas imaginer autre chose. Et il ne peut pas y avoir autre chose. Ni dans vos mains, ni dans vot’ cœur, alors vous fatiguez pas à faire de beaux discours sur la liberté si vous savez pas ce que c’est de ne pas être libre. Le mieux, c’est de pas parler de ça, c’est tout.

Un élancement soudain fit frissonner Abel. Une sorte de miaulement faible s’échappa de ses lèvres et il fut pris d’une quinte de toux saccadée, dure et sèche, puis il posa sur elle un regard adouci et préoccupé.

— Comment t’as perdu ton enfant ? lui demanda-t-il.

Elle prit une profonde inspiration et, sortant le revolver de sa poche sans se presser, elle le manipula avec des gestes et une expression destinés à faire comprendre à Abel à quel point elle était déterminée. Pendant un instant, ses lèvres remuèrent sans produire le moindre son, puis elle finit par dire :

— Au sud de Charleston, je l’portais encore dans mon ventre, c’était un garçon, j’me suis approchée d’un chariot yankee pour voir si par hasard ils avaient un peu de nourriture. Un peu d’eau. J’aurais pu faire de la lessive ou ce genre de travail en échange. (Son visage se vida de toute expression.) Ils m’ont encerclée. Le soir commençait à tomber, j’me rappelle avoir vu le soleil tout rouge descendre derrière les arbres.

Hypatia prit une autre inspiration. Elle avait maintenant le visage et les yeux levés vers le ciel et sa voix impassible donnait l’impression que le souvenir de ce qui lui était arrivé l’avait détachée de ces événements, avait fait d’elle un simple témoin de sa propre tragédie.

— Bon, vous pouvez imaginer ce qui s’est passé. Il y en a un qui m’a prise deux fois et un autre qui m’a donné un coup de pied dans le ventre juste après.

Abel ne dit pas un mot et Hypatia s’enferma dans le silence. Son regard se perdit dans les flammes de la cheminée, la lumière lui balaya le visage, le couvrant de reflets d’or et de bronze.

— Quand il est né, finit-elle par dire, il a vécu qu’un petit moment, il a jamais fait le plus petit bruit. Pas une seule fois. C’était un si beau bébé. Une toute petite chose. Il avait une marque sur le front, là où c’était enfoncé. Je l’ai enterré quelque part à l’ombre, près d’un petit ruisseau. J’étais si fatiguée que j’ai même pas pu lui trouver un nom, alors je l’ai simplement laissé là comme ça, en espérant que le Seigneur Jésus le fasse pour moi. (Elle cligna des paupières, les yeux remplis de larmes, puis elle se passa la langue sur les lèvres.) Après, j’suis partie… et maintenant, j’sais même plus dans quel comté c’était. Plus jamais j’pourrai retrouver sa tombe. Maintenant, il est dans ma tête, c’est le seul endroit qui lui reste.

Elle avait prononcé ces derniers mots à la hâte, pressée par le chagrin, et quand elle eut terminé, elle se couvrit le visage des deux mains.

Après cela, Abel resta silencieux un long moment. Puis il lui dit combien il était désolé pour tous ses ennuis, et brutalement la colère déforma les traits de la jeune femme. Elle lui demanda ce qu’il croyait savoir de ces choses, il lui répondit avec sincérité. Levant le menton, elle le regarda, hocha la tête et se leva. Elle se précipita vers la porte si vite qu’elle laissa tomber le revolver bruyamment et ne prit pas la peine de le ramasser. Hypatia sortit sous le porche et s’avança sous la pluie, sans cesser de plier et de redresser son doigt blessé.

La pluie tombait, elle transperçait le feuillage épais des arbres de telle manière qu’Hypatia pouvait voir chaque goutte et la compter, comme si c’était une chose dont elle voulait garder la trace. Écrite, peut-être, sur son cœur. Les feuilles tremblaient joyeusement sous l’eau dont la chute faisait un bruit qui se mêlait au vacarme métallique de la bataille, plus au sud. Elle examina ses mains, le doigt entaillé et enflé, les phalanges crevassées par le travail, les ongles tout abîmés. En soupirant, elle tendit les mains sous la pluie jusqu’à ce qu’elles fussent trempées et que le sang se mît à en couler en gouttes rouges et pâles qui s’écrasaient sur la terre. Puis elle les retira et rentra dans la cabane.

À l’intérieur flottaient des relents douceâtres et écœurants qui lui firent penser à des oignons frits et elle se demanda si cela venait de la blessure d’Abel ou bien si c’était seulement sa propre peur qui viciait l’atmosphère. Elle referma la porte et, se tournant vers Abel, elle resta figée.

Il était debout au milieu de la pièce, chancelant et écarlate de fièvre, la main crispée sur le canon du revolver qu’elle avait laissé par terre. Il se tenait courbé, son bras blessé plaqué contre sa poitrine comme l’aile repliée d’un oiseau. Il baissa les yeux sur l’arme qu’il avait à la main, comme s’il s’interrogeait sur l’attitude à prendre, sur la bonne décision. Ensuite, il regarda vers elle, clignant péniblement des paupières, ses yeux fatigués sillonnés d’une fine dentelle rouge et les lèvres craquelées par un feu intérieur. Hochant la tête, Abel essaya de déglutir et ne parvint qu’à faire une grimace, puis il s’essuya la bouche du revers de la main qui serrait le revolver.

Levant le menton, Hypatia lui dit :

— Vous êtes tout esquinté, faut que vous restiez allongé.

Abel hocha la tête à nouveau et ferma les yeux en comprimant les paupières, puis il les rouvrit. Il fit un pas et lui tendit le revolver. Hypatia le fourra dans sa poche et parvint à passer un bras autour d’Abel avant qu’il ne s’écroule. À bout de souffle, il s’appuya sur elle, le visage près de celui de la jeune femme. Il détourna le regard.

— Y a autre chose, réussit-il enfin à dire.

— Quoi ? Une autre blessure que j’ai pas vue ?

— Nan, répondit-il. C’est… Faut juste que je…

Il s’interrompit. Ses yeux cherchèrent les coins supérieurs de la pièce, plongés dans l’obscurité, et il déglutit à nouveau.

— Faut que j’aille faire mes besoins, dit-il enfin.

Hypatia acquiesça sans rien dire. Elle l’aida à traverser la pièce jusqu’à la porte où elle le laissa trouver son équilibre pendant qu’elle descendait les marches du porche et faisait le tour de la cabane.

Le soir commençait à tomber maintenant, et les ténèbres s’épaississaient entre les arbres. La fusillade et l’écho des coups de feu résonnaient dans la forêt. Hypatia inspecta le petit bout de terrain mais ne trouva pas de toilettes extérieures, et la pluie ne s’arrêtait pas. S’avançant dans les bois, elle ramassa un bâton bien solide avec lequel elle creusa un trou peu profond. Son doigt la fit souffrir tandis qu’elle piochait, mais elle n’y prêta pas attention. Elle alla chercher Abel, qui se tenait affalé sur le seuil de la porte, et ensemble, ils retournèrent sous les arbres en titubant.

Finalement, il fut incapable de garder son équilibre seul, et de toute façon, ses jambes étaient trop faibles pour le soutenir correctement. Hypatia chercha la lune dans les nuages tandis qu’il s’agrippait à son épaule. Des tendons saillaient de son cou et son avant-bras ne cessait trembler. Pour elle, qu’il eût à faire tous ces efforts était en soi une indication que son infection ne l’avait pas encore complètement terrassé. Ni l’un ni l’autre ne dit le moindre mot tandis qu’elle ramassait des feuilles aussi douces et sèches que possible pour l’essuyer.

Hypatia fit repartir le feu dans l’âtre et cette nuit-là, ils dormirent à nouveau à leur place : lui devant le feu pour profiter de la chaleur, elle près de la porte avec le revolver. À un moment donné, la fusillade en provenance du sud se calma progressivement pour faire place à un silence terrible et la nuit s’apaisa, mais aucun d’eux ne le remarqua.

Le lendemain, une fois de plus, Hypatia se réveilla tard et, une fois de plus, au son de la mitraille venant du sud. Tandis que la lumière s’infiltrait lentement à travers le noir absolu dans lequel elle avait dormi et fait ses cauchemars, elle fut prise d’une toux si violente que ses talons martelaient le sol. Quand elle se fut calmée, Hypatia s’appuya sur les mains pour se lever et poussa un cri tant la douleur qui lui transperça le bras était vive. Une douleur qui se propagea dans son épaule avant de lui traverser la poitrine, de remonter dans le cou, jusque dans la mâchoire. Hypatia s’assit prudemment avant de baisser les yeux sur sa main qui était posée sur sa cuisse.

Émettant une petite plainte, elle détourna aussitôt le regard. Sa main était devenue une chose étrangère à elle, quelque chose de méconnaissable. Ses doigts étaient comme de grosses saucisses, le poignet sale de sa robe était incrusté dans la chair boursouflée de son avant-bras alors qu’auparavant il flottait librement au vent. Quand elle inclina la tête pour renifler la blessure qui s’était maintenant étendue jusqu’au creux de sa paume, elle la releva vivement et ne put réprimer un haut-le-cœur. Prononçant tout bas et avec crainte le nom du Seigneur tel qu’elle le connaissait, elle se mit debout avec difficulté et regarda en direction d’Abel, mais le soldat n’était pas là.

Elle plissa le front. Inspirant profondément, elle attendit un long et pénible moment que la nausée qui s’était mise à gargouiller en elle se fut atténuée. Elle ramassa sa couverture et la jeta sur ses épaules comme s’il s’agissait d’un châle, prenant soin de la replier sur sa main pour la dissimuler. Par la fenêtre minuscule près de la porte, elle vit Abel assis sur la marche du porche, sa propre couverture passée autour de ses épaules voûtées.

Quand elle sortit pour le rejoindre, il leva les yeux vers elle et lui souhaita le bonjour d’un signe de tête, puis il porta à nouveau son regard en direction du sud. Par là, la bataille avait repris une fois de plus. Hypatia vint s’asseoir près de lui, gardant sa main enflée sur son côté gauche, et ensemble, ils regardèrent la pluie tomber et écoutèrent les bruits de la bataille invisible.

Abel resta plongé dans le silence un long moment, puis il leva le menton pour dire :

— J’comprends pas. Ils sont plus dans la Wilderness, et ça fait des jours qu’ils n’y sont plus, mais écoute.

Il la regarda fixement sans la voir.

Hypatia secoua la tête en tremblant. Elle avait très froid, pourtant la transpiration dégoulinait le long de sa colonne vertébrale.

— J’suis censée entendre quoi ? demanda-t-elle.

— C’est plutôt c’qu’on entend plus beaucoup, répondit Abel en portant son regard au milieu des arbres, au cœur de cette vague sonore déchaînée qui déferlait sur eux comme un Rot visible et terrifiant. Ils sont pas dans la Wilderness, répéta-t-il. Mais ils sont pas partis plus loin vers le sud non plus. Ça veut dire que Lee résiste.

Abel sourit un instant, puis secoua la tête, le visage redevenu sérieux et résigné.

— N’empêche, poursuivit-il, il a pas assez d’hommes pour contenir Grant très longtemps. Et s’ils continuent comme… (Il s’interrompit un instant tandis que le grondement du canon s’amplifiait.) S’ils continuent à se battre de cette façon, Lee aura bientôt plus d’armée du tout pour continuer la guerre. Le vieux salopard sanguinaire.

Abel secoua la tête et s’enferma dans le silence.

Ils passèrent toute la journée sous le porche à regarder et écouter tomber la pluie qui, tout comme la bataille, ne cessa pas. Il leur restait de la nourriture, mais ils n’avaient pas faim, ni l’un ni l’autre. Abel se plaignait de son bras, mais sa vision était claire, il paraissait plus fort et son visage n’était plus aussi tiré et hagard qu’il l’avait été. Hypatia, quant à elle, était assise le dos contre le mur, les jambes étendues devant elle. Elle avait la nausée et elle s’efforçait de laisser son bras au repos en raison de la douleur violente et insupportable que lui causait le moindre mouvement. Elle emprunta le couteau de poche d’Abel, ostensiblement pour couper des chiffons avec lesquels elle voulait lui fabriquer une écharpe pour son bras, mais pendant qu’il regardait ailleurs, elle se fit des entailles en croix sur tout le doigt, comme si elle avait été mordue par un serpent.

Et à la fin de cette journée, alors que baissait la lumière qui tombait des nuages noirs de pluie, Hypatia fit rouler sa tête pour regarder Abel qui était toujours assis, essayant de suivre une bataille qu’il ne pouvait voir, une bataille qui se poursuivait sans cesse, qui se poursuivrait indéfiniment.

— Ils s’arrêteront jamais, lui dit-elle. Même quand ils diront que c’est terminé.

Abel hocha la tête.

— Dans cent ans, ils se battront encore, continua-t-elle.

— Je sais.

— Et qu’est-ce que vous allez faire ?

Jetant un coup d’œil dans sa direction, Abel lui demanda :

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je veux dire, vous allez aller où ?

— Quand ? demanda-t-il. Après ?

— Oui. (Elle ferma les yeux et les rouvrit. Ses lèvres étaient fraîches et engourdies et elle sentait des picotements dans son cuir chevelu.) Après.

Abel haussa les épaules, ce qui lui arracha une petite grimace.

— C’est drôle que tu me demandes ça, dit-il d’un air pensif en observant une boucle de brume s’échapper des arbres pour venir explorer l’air au-dessus d’eux. J’y avais jamais vraiment pensé jusqu’à y a pas longtemps.

Il se pencha pour cracher et prit le temps d’examiner la salive sur le sol.

— Le type qui m’a fait ça, poursuivit-il en indiquant de la tête le coude fracassé qu’il serrait contre sa cage thoracique, eh ben, il avait une lettre sur lui… Je l’avais, ce foutu truc, mais j’imagine qu’elle a disparu maintenant… (Il regarda Hypatia un instant, mais sans la voir vraiment à cause des ombres qui s’épaississaient.) Dis, quand tu m’as rencontré, t’aurais pas vu quelque chose qui ressemblait à une lettre dans mes affaires, par hasard ?

Hypatia secoua la tête et remua les jambes devant elle. Ses talons raclèrent doucement les planches.

— Dommage, dit Abel. Vraiment dommage. Je l’aurais postée pour lui. Une chose comme ça, faudrait pas que ça se perde. (Il haussa à nouveau les épaules et fit une nouvelle grimace en jurant tout bas.) Bon, en tout cas, dans cette lettre, le type parlait d’aller à l’Ouest une fois le spectacle terminé. Il parlait du territoire de l’Oregon et du Pacifique bleu.

— Le Pacifique bleu, répéta tout bas Hypatia, les yeux fermés, la voix douce. C’est joli à entendre.

Abel hocha la tête.

— Oui, hein ? La lettre disait que le paysage, là-bas, ressemblait à rien de ce qu’on voit par ici, et que c’était une bonne chose. (Abel regarda autour de lui, dans l’obscurité de la Wilderness.) J’aurais tendance à être du même avis. Ce que j’ai vu dans cette partie du pays me suffit, j’crois que ça me dit rien d’en voir plus, alors j’crois que quand tout ça sera enfin terminé, si j’en réchappe, j’irai me balader par là. Voir un peu à quoi ça ressemble.

— Vous voudriez pas m’emmener ? demanda Hypatia.

Sa voix n’était plus qu’un murmure, et quand il l’entendit, Abel se retourna.

Et il se leva aussi vite qu’il le put et alla jusqu’à elle. Appuyant la paume de sa bonne main sur le front de la jeune femme, il la retira aussitôt. Hypatia l’observa tandis qu’il jurait et s’agitait autour d’elle, et quand il lui prit la main, elle poussa un hurlement.

Abel examina la blessure avec soin ; la main d’Hypatia ressemblait à une boule de levain. Les lignes, les plis et les rides étaient effacés et tout était devenu flasque, spongieux et sans caractère.

Abel se passa la langue sur les lèvres et jura, puis il jura encore. Il lui toucha l’épaule et baissa la tête pour voir ses yeux abattus.

— Dis-moi ce dont t’as besoin, la pressa-t-il. Dis-moi ce que je dois faire.

Hypatia fit claquer ses lèvres et esquissa un faible sourire. Elle secoua la tête.

— Répondez à ma question, dit-elle.

— Quoi ? demanda Abel. Quelle question ?

Hypatia déglutit et se mit à haleter. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit.

— Si c’était possible, est-ce que vous m’emmèneriez avec vous ?

— Bien sûr, répondit-il aussitôt. Évidemment que je t’emmènerais.

Hypatia sourit et ferma les yeux à nouveau.

— Menteur, dit-elle, si bas qu’Abel dut se pencher près de sa bouche pour l’entendre.

Elle resta silencieuse un long moment, puis Abel la fit rentrer dans la cabane en la portant à moitié et en la traînant. La nuit tomba, l’obscurité se fit autour d’eux. Au sud, la fusillade était toujours aussi nourrie. Il demeura un instant à contempler l’âtre où il n’y avait plus qu’une ou deux braises du feu qu’elle avait allumé. Dehors, il se remit à pleuvoir et le vent se leva, faisant vibrer la porte dans son encadrement tandis que ce qu’il restait de l’églantier devant la maison raclait le mur, et tous les arbres de la Wilderness dans les environs se balançaient et se cognaient les uns aux autres.

Les yeux d’Hypatia s’ouvrirent. Elle le regarda.

— J’ai jamais su quel nom lui donner, dit-elle tout bas. J’ai jamais su.

Abel fit quelques bruits apaisants. Il lui dit qu’il comprenait et elle lui dit que ç’aurait été bien de l’appeler, lui, à l’heure du dîner, par un soir d’automne, le soleil se couchant derrière les arbres et le vent soufflant du Pacifique bleu. Et Abel lui répondit que oui, vraiment, ç’aurait été bien, et elle ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose qui ne vint jamais. Abel s’agenouilla près d’elle, l’air songeur. Sa main était posée sur l’épaule d’Hypatia, comme s’il était un placeur maladroit.

Au bout d’un moment, il tendit le bras et lui ferma les yeux avec délicatesse, puis il resta agenouillé quelque temps, la paume de sa main sur la joue de la jeune femme, comme un aveugle qui essaie de graver un visage dans sa mémoire avant une séparation.

Finalement, il raviva le feu dans l’âtre et disposa autour de l’endroit où elle était étendue des brindilles et tout le bois sec qu’il put trouver. Il ne prononça pas un mot à haute voix, hochant simplement la tête après quelques instants de silence, puis il fit le tour de la pièce une dernière fois avec une branche enflammée et mit le feu partout avant de sortir.

Abel resta devant la cabane et la regarda brûler. Quand le toit s’effondra, il se rendit compte qu’au sud la fusillade avait cessé, et que les craquements du brasier mis à part, la nuit était enfin tranquille. La pluie s’était arrêtée, l’air était frais. Quand il entendit le bruit de la cavalerie approcher au galop sur la route, Abel fit demi-tour et descendit le sentier pour aller à leur rencontre.

En avril de l’année suivante, le chariot de la morgue venait la nuit, et il revenait tous les matins. Après le petit déjeuner, mais avant que la journée ne devienne suffisamment belle pour que les cadavres se mettent à sentir mauvais, Abel l’entendait arriver sur la route sablonneuse, depuis son infâme lit de camp dans la longue tente de l’hôpital militaire. Un chariot tiré par deux chevaux, mené par deux conducteurs dont le bas du visage était couvert d’un foulard, comme des bandits. Si la nuit avait été mauvaise dans les tentes, il leur fallait une heure pour charger – empiler les corps comme du bois de chauffage, moins par respect que par volonté d’optimiser leur chargement car, se disait Abel, ils n’avaient certainement pas envie d’effectuer un autre voyage dans l’après-midi. Les conducteurs d’attelage travaillaient avec une efficacité monotone et répétitive qui semblait excessive par rapport à leur macabre besogne, et si Abel se soulevait sur son coude valide, il pouvait les observer accomplir leur tâche. Il essayait de repérer des amis au milieu des membres raidis, des mentons rejetés en arrière ou des chevelures figées par le sel qu’il avait peut-être aidé à laver auparavant dans les eaux froides du Potomac, près de Lookout Point, où était situé le camp de prisonniers. Si c’était une journée difficile, s’il était submergé de lentes vagues de nausée, si son coude fracassé était parcouru d’élancements terribles au rythme de son cœur fatigué, Abel pouvait tout de même voir les ombres allongées des conducteurs, que la distance et les rayons obliques du soleil rendaient floues et monstrueuses tandis qu’elles sautillaient et se déplaçaient sur la toile souillée de la tente avec une régularité de métronome. Quel que fût son angle de vue, il y avait toujours le bruit des chevaux patients qui hennissaient et piétinaient doucement sur place et, plus faiblement, les grognements étouffés des hommes au travail, le tout ponctué par le claquement horrible, sec, lourd et compact des corps qui tombaient, se serrant les uns contre les autres.

C’était donc le mois d’avril, comme cela avait été le mois de mars auparavant, et Abel ne savait quoi attendre de ce mois, si ce n’était exactement la même chose que du précédent. Ses quintes de toux se joignaient à un chœur rauque de bruits secs ou gras montant de toutes les poitrines et résonnant dans son abri de toile, qui faisait partie de la trentaine de tentes alignées comme les rayons d’une roue à l’extérieur du camp de prisonniers, tout près du phare. Dès que l’un d’entre eux était évacué à la morgue, où il était déposé à même le sol de terre battue, sans cercueil, un autre venait prendre sa place sur la paillasse encore tiède. Les infirmiers, qui étaient en fait des prisonniers autorisés à sortir du camp, transportaient les morts avec la même régularité fatiguée que les conducteurs d’attelage, sous la garde des soldats noirs chargés d’empêcher toute évasion. C’était donc le mois d’avril, et le vent vif rafraîchissait l’air, charriant les odeurs de la baie, la légère saveur d’eau salée et ces effluves océaniques d’iode et de décomposition, si bonnes comparées à la pestilence jaunâtre des tentes. Dès son arrivée dans cet hôpital, Abel s’était estimé heureux d’avoir son lit au bout de la rangée, près des rabats ouverts.

Dans les premiers jours d’avril, sa fièvre tomba et sa respiration devint plus aisée, toutefois, ses intestins poursuivirent une étrange campagne de torsions qui le forçaient à remonter les genoux sur sa poitrine et le faisaient claquer des dents. Une autre semaine passa, pendant laquelle il expulsa de son corps des choses qu’il ne reconnaissait pas, pour lesquelles il n’avait ni définition ni référent, accompagnées de suées immondes. Mais un matin, alors que le soleil se levait lentement, transformant les traverses de la tente en lignes noires tracées sur une lame de toile blanche, Abel s’aperçut qu’il ne se sentait pas trop mal. Il s’allongea, les yeux fermés, écoutant faiblir les bruits du chariot qui s’éloignait sur la route en grinçant sous sa funèbre cargaison. Aussitôt, l’espace sonore laissé vacant fut rempli par le vent qui maltraitait les herbes des dunes et le crépitement du sable. Il entendit les cris des mariniers sur les péniches de la baie, le clapotement des vagues contre les coques, et les soldats à l’exercice dans le champ, derrière les écuries. Mais ensuite, le vacarme confus des toux saccadées et des diverses souffrances s’éleva, noyant tous les autres bruits du monde à l’extérieur du camp.

— Comment tu t’sens, aujourd’hui, Johnny Reb (10) ?

Abel sortit de sa rêverie en grognant.

— Presque fin prêt à filer à l’anglaise, marmonna-t-il en ouvrant un œil sur le soldat noir qui se tenait au-dessus de lui. ’jour, Noé.

— Bon après-midi, Abel, répliqua Noé, dont le visage sombre et sévère s’éclaira d’un léger sourire. Allez, dis-le, sollicita-t-il tandis que son sourire s’élargissait.

Abel cligna des paupières, roula les yeux de manière théâtrale.

— Quoi ? Encore ? demanda-t-il. Bon, bon, d’accord. Comment vont les choses aujourd’hui, soldat ?

Noé hocha la tête de plaisir et prit son fusil dans la main gauche pour que la droite puisse décrire un arc de cercle ascendant tandis qu’il lançait :

— Les plus-bas-que-terre ? Y sont tout en haut d’l’échelle, maintenant. Et écoute-moi ça : Tonton Abe est allé à Richmond.

Il s’est assis au bureau de Jeff Davis. Cette guerre est pratiquement terminée.

Abel cligna des yeux, le regarda et cligna des yeux une nouvelle fois.

— Tu me racontes des histoires, finit-il par dire.

Noé secoua la tête.

— Ils nous l’ont dit c’matin.

Abel haussa les épaules.

— Ça veut rien dire. Rien du tout. Cette guerre ? Elle finira jamais. Moi j’te l’dis. C’est c’que j’ai toujours dit.

Abel secoua la tête et fit un geste dédaigneux, ce qui lui arracha une grimace car le mouvement déclencha un spasme de douleur dans tout son bras blessé.

Noé se pinça les lèvres et remit son képi sur sa tête.

— Tu sais, ce bras, y sera plus jamais bon à rien, dit-il.

Abel hocha la tête et bougea pour prendre une position plus confortable, puis il baissa les yeux sur sa main gauche qui, désormais, n’était plus qu’une pince.

— Je sais, répondit-il. Mais je suis quand même content qu’il ait pas été coupé par un salopard de boucher. J’préfère qu’il me serve à rien que pas l’avoir du tout.

Noé haussa les épaules et inclina la tête.

— Et ta courante ?

Abel renifla.

— Eh ben, je me vide plus comme avant, Dieu merci.

Noé tendit le bras, se figea l’espace d’un battement de cœur, puis posa une main fraternelle sur l’épaule d’Abel. Celui-ci dut faire un effort particulier pour ne pas se raidir, tressaillir ou se retirer. Et bien qu’il n’eût rien fait de tout cela, la réalité même de cet effort le fit rougir d’une honte qui lui était étrangère et qu’il n’était pas sûr de comprendre, tandis que le Rebelle agonisant sur le lit dans la rangée d’en face poussait un grognement hargneux et crachait en le traitant de vermine.

Abel et Noé jetèrent un coup d’œil au soldat qui leur fit une grimace, révélant des dents grisâtres et des gencives sanguinolentes.

— Faire preuve de charité et n’en vouloir à personne, comme nous le dit ce bon vieil Abe, c’est pas toujours facile, soupira Noé en secouant la tête et en remettant son fusil à l’épaule. Bon, j’y vais. T’as besoin de rien ?

— Si tu regardais ailleurs le temps qu’il me faudrait pour gagner la route, j’te serais reconnaissant.

Noé sourit à nouveau, et son sourire était aussi soudain, surprenant et éclatant que celui qui avait frappé Abel la première fois qu’il avait vu un Noir sourire.

— Nan, pas question, dit-il, et il sortit de la tente.

En mars, il avait passé des nuits tenaillé par les crampes, observant la flamme vaciller derrière le verre noirci de vases dont les courbes faisaient penser à des hanches de femme. Ces nuits avaient été longues, sombres et ennuyeuses, comme le sont toutes les nuits quand on est malade. Il entendait les soldats noirs réunis autour de leurs feux de camp, parlant doucement, chantant et riant aussi doucement sous le ciel de la nuit parsemé d’étoiles, comme de vrais soldats. Comme de vrais hommes. Et c’était en mars que Noé avait commencé ses visites nocturnes au chevet d’Abel.

Avec un murmure étouffé pour le tirer de son paysage intérieur d’intestins frémissants et de gargouillements nauséeux, Noé posait un chiffon frais sur le front d’Abel et celui-ci ouvrait la bouche pour laisser le soldat lui enfoncer de la racine de mûrier écrasée sur la langue. Le goût de l’eau de la rivière dans laquelle Noé avait lavé la racine laissait place à l’amertume du tubercule astringent.

— Pourquoi ? avait demandé Abel d’une voix rauque la première fois.

Accroupi près du lit de camp, Noé avait longuement contemplé le piteux état dans lequel était Abel, ses yeux pâles dans l’obscurité faiblement éclairée par les lampes, son visage spectral dans l’ombre. Le doux bruissement de son haussement d’épaules.

— J’vous hais, avait répondu Noé au bout d’un moment. Tous autant que vous êtes.

— Très bien.

— Ma haine est si profonde qu’y s’pourrait bien qu’elle ait pas de fond. En tout cas… en tout cas, j’en ai jamais vu le bout.

— Très bien.

— Non, pas très bien. Ça va pas comme ça. Ce bon vieil Abe, il a dit qu’on doit pas être des ennemis. Il dit que maintenant, il faut qu’on panse les blessures de la Nation. (À nouveau le doux bruissement.) Je t’ai choisi. J’pense que c’est le plus que j’peux faire.

En avril, la voix de Noé le tira de rêves dans lesquels des ruisselets d’eau noire s’étalaient sur des pierres, sous une lune amputée par des nuages qui ondulaient comme un crêpe noir.

— Abel. Grant, il a réussi.

— Quoi ?

— Il a trouvé la fin. Vous, les Rebelles, vous avez renoncé aujourd’hui.

Et avant qu’Abel ait pu formuler une question, des coups de fusil désordonnés se mirent soudain à retentir. Près des cuisines, derrière les abris en bois, un orchestre philharmonique des plus discordants et totalement improvisé réunit des marmites et des casseroles et des cuillers en bois servant de baguettes ; de grands cris de joie et des hourras s’élevèrent dans tous les coins du camp tandis que des soldats sortaient en catastrophe de leur hamac, écartaient les rabats de leur tente et se mettaient à gambader joyeusement dans la douce obscurité ; on entendit aussi des cris d’indignation, de malheur, de désespoir et de déchirement en deçà de la ligne interdite où les rêves les plus chers des prisonniers venaient d’être anéantis. Par la suite, quelqu’un voulut tirer un feu d’artifice pour donner forme à son euphorie explosive, et à cet instant, dans la pénombre de ce mois d’avril, sous la tente d’hôpital faiblement éclairée par des lampes fumeuses, Abel leva sa bonne main droite et Noé la prit, tandis que dans la rangée d’en face, le Rebelle faisait grincer ses dents cariées et marmonnait sombrement.

Noé lui rendit visite une dernière fois à son lit de camp. Au cœur d’une longue nuit sans sommeil, il appela doucement Abel qui répondit d’un grognement, car il était bien éveillé – il l’était même depuis un certain temps.

— T’es en forme, Rebelle ?

— Frais comme un gardon. Et d’après ce que j’ai entendu dire, il y a plus de Rebelles. Y a plus que des gens.

Noé grogna.

— Debout, murmura-t-il. Mets ça et sors.

Noé lui tendit des vêtements : un pantalon de sergent bleu et élimé, dont le passepoil arraché laissait apparaître une bande de tissu défraîchi plus pâle, une chemise de flanelle rouge et noire, légère et usée, une paire de bretelles noires et une vieille paire de godillots de l’armée sans lacets mais avec un trou dans la semelle droite de la taille d’une pièce d’un demi-dollar. Les vêtements n’avaient pas été lavés et ils sentaient la sueur, le soleil, la terre et l’eau de mer.

Abel posa les pieds sur le sol. Noé se tenait à l’entrée de la tente, surveillant l’espace entre le terrain de l’hôpital et les quartiers des soldats, au-delà du bois.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’inquiéta Abel.

Noé jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Mets ces frusques, c’est tout.

Abel haussa les épaules.

— Quoi ? demanda-t-il. Y a pas de chaussettes ?

Noé secoua la tête.

Abel s’habilla et sortit. L’air de la nuit était vif et frais, et il sentait la fumée de bois et les chevaux. Il entendait le bruit du Potomac se précipitant dans la baie de Chesapeake avec la même constance que le sang circulant dans ses veines. Noé le regarda de la tête aux pieds et sourit dans l’obscurité.

— Eh ben, regardez-moi ça. Comment tu te sens ?

— Je suis debout.

Se dandinant dans la poussière, Abel posa son coude blessé sur la paume de sa main droite. Les vêtements étaient de piètre qualité, mais ils constituaient une tenue d’apparat comparés aux haillons qu’il avait sur le dos depuis qu’il était en captivité. Il était resté au bout de la péninsule, où se trouvait le camp de prisonniers, pendant trois saisons, avant de tomber malade, et cela avait laissé des traces sur ses habits. Il n’y avait ni arbre ni broussailles pour protéger des éléments les milliers de soldats captifs entassés sur la quinzaine d’hectares de sable clôturés de barbelés, où les misérables petites baraques n’étaient séparées que par d’étroites allées et une seule rue digne de ce nom. Cette rue, qui avait reçu le nom de Pennsylvania Avenue, était constamment encombrée d’hommes qui étaient là dans l’espoir qu’une brise fraîche vienne chasser la puanteur de leur visage l’espace d’un instant. Des hommes désespérés au point de ne plus éprouver la moindre honte faisaient les poches de ceux qui étaient trop faibles pour les en empêcher, d’autres sculptaient des porte-bonheur, des bracelets et de grossières pièces d’échecs au visage méchant dans des os de bœufs, et d’autres encore offraient leurs services de cordonniers, de barbiers ou de tailleurs contre un quart de ration de viande de mule, un peu de bois de chauffage, une bouchée de pain de mie pratiquement introuvable. Abel avait vu des processions d’hommes rendus aveugles par l’éclat permanent du soleil sur le sable et l’eau aller de-ci de-là en trébuchant, la main posée sur l’épaule de celui qui les précédait, tels des gueux dans un tableau du Moyen Âge.

Et maintenant, il se tenait dans l’obscurité à l’extérieur de cette tente d’hôpital nauséabonde. Il lâcha son coude et appuya du bout des doigts sur son sternum, les déplaçant légèrement pour sentir sur sa peau le luxe d’un tissu qui ne gratte pas. Faisant jouer son épaule droite, il se passa la langue sur les lèvres et regarda Noé.

— Bon, alors ?

Noé lui tendit un chapeau noir à larges bords et l’invita à le suivre. Abel enfonça bien le chapeau, l’ajusta devant et en arrière, puis il le suivit.

Ils traversèrent le terrain qui les séparait de la morgue où ils entrèrent. Cette ancienne grange-étable, d’où toute trace de peinture avait depuis longtemps disparu, n’avait pas de porte et la lumière ne pénétrait pas profondément à l’intérieur du bâtiment silencieux. Le bois argenté, qui paraissait plus pâle encore sous le clair de lune, était hachuré par l’ombre des arbres et le bourdonnement d’insectes affairés s’en échappait faiblement, comme un tic-tac sourd évoquant le temps qui passe et la lente décomposition. Par quelque miracle de la chimie ou du climat, ou peut-être était-ce dû aux agréables relents de ses nouveaux vêtements, Abel ne sentait pas les cadavres alignés, mais il voyait cet étalage pathétique, ce chapelet blême de pieds nus qui s’étendait dans le noir.

— Qu’est-ce qu’on fait ici, Noé ?

— Tu penses que tu pourrais faire le serment ?

— Quoi ?

— Avec moi, ici. Tout de suite. Tu penses que tu peux donner ta parole de plus jamais prendre les armes contre l’Union ?

Abel haussa les épaules et le regarda.

— Eh ben, bon Dieu, je vois pas pourquoi je pourrais pas, répondit-il. Votre Grant, là, il a fini le travail, alors à quoi ça servirait de résister ?

— Juste comme ça ? T’es pas vraiment un Rebelle, d’après ce que j’ai compris d’eux.

— Mes parents sont enterrés dans l’État de New York, dit Abel. La Caroline du Nord est juste l’endroit où je me trouvais par hasard quand tout ce gâchis a commencé.

Noé le dévisagea un long moment, son visage sombre demeurant impénétrable dans les ténèbres confuses. Il émit un petit grognement et sourit.

— J’me demandais aussi. Tu parles pas comme un vrai péquenaud du Sud.

— Ça veut pas dire que j’soutiens pas la Cause.

— Tu la soutiens ?

Abel haussa les épaules encore une fois. Il sentait les yeux du soldat noir posés sur lui, l’expression de son visage tendu sous l’effet du jugement qu’il s’efforçait de porter sur lui.

— Lincoln, il dit qu’on sera jamais débarrassés les uns des autres, finit par dire Noé. Qu’on pourra jamais l’être, alors on doit pas être ennemis. C’est ce qu’il a dit : on doit pas être ennemis. Mais t’es pas mon ami, et j’peux pas ne pas te haïr.

— Très bien.

Noé prit une profonde inspiration et souffla en poussant un long soupir.

— Si j’étais un officier, si j’avais le rang et une Bible, est-ce que tu prêterais serment devant moi, Abel ?

— Oui.

— Alors, très bien. Ça me suffit.

Un vent tiède et chargé de sel fit craquer les peupliers. Des chatons se mirent à tomber tout autour en faisant de petits bruits sourds et feutrés, et Abel en balaya quelques-uns de son chapeau, sentant sur le bout de ses doigts leur doux parfum poisseux. Il se frotta le coude et creusa de petits sillons dans la poussière avec ses nouvelles chaussures. Le vent ne tarda pas à se calmer et des sons lui parvinrent de la route sablonneuse qui s’étendait, plate et blanche sous la lune, jusqu’à la lisière des arbres. Sortant de ces arbres, le chariot se concrétisa dans la nuit, cristallisant les ténèbres pour donner forme à ses planches l’une après l’autre, accompagné du vieux bruit répétitif de sabots, de grincements et de cliquetis, qui caractérise ce genre d’attelage.

— On va se séparer, maintenant, dit Noé tandis que le chariot faisait demi-tour. Ces hommes vont t’emmener avec eux une fois qu’ils auront chargé.

Abel ne reconnut aucun des deux conducteurs. Celui qui tenait les rênes, un individu à la barbe spectaculaire et aux yeux tristes qu’Abel remarqua même dans l’obscurité étoilée, fit un signe de la tête tandis que son compagnon plus jeune, également barbu et également mélancolique, se contenta de sauter du siège et de déverrouiller le hayon sans faire de commentaire.

— Noé, dit Abel en hochant la tête et en touchant le bord de son chapeau tandis que le soldat s’éloignait dans l’obscurité à grandes enjambées.

Un instant plus tard, il revint et se planta devant Abel, le regardant sous une petite tache de clair de lune qui éclairait son visage d’une douce lumière argentée. Il prit une profonde inspiration, souffla, puis plongea la main dans une poche de son pantalon et en sortit quelques morceaux de papier-monnaie qu’il donna à Abel.

— Tu pourrais avoir besoin de ça dans les jours à venir, dit Noé.

Abel ouvrit la bouche pour le remercier, puis il la referma et, après avoir avalé sa salive, il dit :

— Hé, Noé ?

Le soldat se retourna à la lisière des peupliers. Des fleurs blafardes tombaient et reflétaient le clair de lune dans leur chute.

— Quoi ?

— On est quel jour ?

— On est le 12 avril. Mercredi, dit-il, la voix faiblissant en raison de la distance.

Abel hocha la tête.

— Et ils sont où les plus-bas-que-terre, maintenant ? lançât-il dans la nuit.

Et de la nuit lui parvint la voix de Noé, semblant adoucie par un rire.

— Toujours en haut de l’échelle.

Les conducteurs, un père et son fils, étaient des Grecs de l’Ohio. Leur anglais était au mieux inégal, et ils avaient tendance à observer de longues périodes de profond silence. Ils allumèrent deux lampes-tempête, en accrochèrent une à un clou planté dans le levier démesuré du frein et posèrent l’autre sur le sol à l’intérieur de la grange, éclairant les plantes des pieds des morts qui commençaient à noircir d’une lumière jaune qui les faisait paraître plus sombres encore.

La nuit était fraîche, le vent agréable, et les deux hommes travaillaient sans leur foulard, accomplissant leurs gestes vifs avec un calme méthodique. Abel voulut les aider, mais ils l’écartèrent d’un geste, préférant s’occuper eux-mêmes de chaque cadavre. Par la force des choses, ils hissaient les corps un à un sur le plateau, et quand ils avaient une rangée de quatre, le fils grimpait dessus pour mettre les jambes aussi droites que possible, croiser les bras sur les poitrines, et aussi pour redresser les têtes quand elles étaient dans des positions attristantes et horribles. Les Grecs avaient des couvertures, certaines en laine véritable, d’autres en lin, plus fines, et ils les avaient trempées dans la baie – Abel sentait l’odeur du sel froid et du fucus vésiculeux qui s’élevait de leurs plis sombres – et ils étendaient une de ces couvertures sur la première couche de corps avant de disposer une deuxième couche par-dessus. Puis ils posaient une autre couverture et une troisième couche, et ils les empilaient ainsi pour former un tas de plus en plus haut. Parmi les derniers cadavres qu’ils jetèrent dans le chariot, Abel reconnut le soldat rebelle qui était sur le lit de la rangée d’en face. Dans la mort, son visage qui s’était adouci et relâché paraissait plus touchant. Abel détourna le regard tandis que les Grecs dépliaient une couverture sur le soldat et attachaient leur chargement.

Ils grimpèrent sur le chariot et le père prit les rênes. Il restait encore une bonne douzaine de corps dans la morgue, et il y en avait au moins autant qui viendraient les y rejoindre avant le retour du chariot dans le milieu de la matinée. Comme des acteurs dans quelque tragédie antique, ils baissèrent les yeux sur Abel qui se tenait debout dans la fraîcheur de la nuit.

— Vous êtes… un partisan de Lincoln ? demanda le conducteur.

— J’crois bien que j’ai plus beaucoup le choix, maintenant, répondit Abel en se hissant près d’eux sur le siège.

Et quand le conducteur pencha la tête en regardant son fils pour qu’il traduise, Abel s’empressa d’ajouter :

— Oui, je suis un partisan de Lincoln. Jusqu’au bout des ongles.

Le chariot suivit le chemin sablonneux jusqu’à l’endroit où il se transformait en une vraie route, qu’il quitta bientôt pour bifurquer vers l’ouest, sur une autre route, avant de tourner vers la capitale. Le soleil se levait et la journée s’annonçait belle, claire et fraîche. Ils traversèrent de petits hameaux où les célébrations de la capitulation de Lee étaient encore bien visibles. À Leonardstown, ils virent six soldats de l’Union étendus ivres morts devant les portes d’un dépôt à moitié rempli de caisses de chaussures, de biscuits militaires et de manteaux. De manière quelque peu insolite, et ne s’attendant pas à une importante activité officielle, ils avaient fait de grands tas de paille confortables et empilé les gourdes, les bouteilles et les cruches qu’ils avaient vidées, formant de petits monticules à leurs pieds. À Bryantown, leur passage souleva des serpentins et des volutes de confettis aux couleurs de l’Union qui s’étaient amoncelés à l’abri des devantures de magasins et des chariots garés là, et la chaussée portait les marques de brûlures des feux d’artifice. Dans ces deux villes, les gens qui étaient debout, interrompirent les activités auxquelles ils s’affairaient, se découvrirent la tête et baissèrent les yeux tandis que le chariot de la morgue passait en cahotant.

Abel quitta les Grecs à un carrefour sinistre et anonyme à l’ouest de Nottingham. Il sauta du chariot en marche alors qu’il virait lentement pour prendre la route vers le sud et les conducteurs le regardèrent sans rien dire, avant d’arrêter leur attelage en douceur. Il s’ensuivit une discussion entre le père et son fils, accompagnée de maintes gesticulations et d’éclats de voix. Leur langue ancienne et accentuée, associée au chant matinal des oiseaux et au bruissement des feuilles nouvelles dans les arbres sous le vent printanier, évoqua dans l’esprit d’Abel d’autres matins dans d’autres pays, en des temps immémoriaux. Au bout d’un long moment, le père ayant visiblement obtenu gain de cause, le jeune Grec descendit du chariot et donna à Abel deux pièces de dix cents, les fourrant au creux de sa main avec des doigts dont les ongles étaient irrégulièrement rongés jusqu’au sang. Abel enleva son chapeau pour remercier le jeune garçon, mais celui-ci lui tourna le dos pour remonter sur le chariot, et sans un mot, le père et le fils poursuivirent en direction du sud, transportant leur cargaison vers quelque nécropole lointaine.

Abel se remit en route. Au milieu des collines vertes aux pentes douces et des bois marécageux, en dehors d’Upper Marlborough, il rencontra un vivandier vêtu d’un pantalon à carreaux et d’un gilet couleur citron vert qui se prélassait à l’ombre de son chariot. Abel lui acheta une paire de chaussettes, deux longueurs de ficelle pour lacer ses chaussures, un pantalon usé en laine marron qui présentait l’avantage de ne pas avoir de galon militaire, un petit morceau de fromage, un morceau de pain gros comme le poing et, par envie soudaine, un petit cigare. Le vivandier regarda le papier-monnaie et la pièce dans sa main quand Abel le paya, et avec un sourire et un frétillement de ses sourcils, il lui rendit la moitié.

Abel se remit en route. On s’en prendrait à sa personne, pensait-il, si jamais quelqu’un le suspectait d’être un prisonnier évadé, c’est pourquoi, une fois hors de vue du vivandier et les alentours semblant déserts, il s’enfonça entre les arbres pour changer de pantalon. C’était une région humide, et il se retrouva au bord d’une petite rivière sombre qui serpentait paresseusement entre des arbres penchés. Des dizaines d’araignées d’eau sillonnaient la surface du ruisseau maussade, circulant entre les feuilles qui flottaient, recroquevillées à l’envers telles des jonques chinoises vertes. Abel enleva ses chaussures et changea de pantalon, puis, après s’être débarrassé de sa chemise, il s’aspergea le visage. Il prit de l’eau dans le creux de ses mains et la versa sur ses cheveux, jusqu’à ce qu’ils fussent trempés, et il les ratissa de ses doigts pour les démêler. Il se lava les pieds et s’essuya avec le pantalon élimé, se rhabilla et poursuivit son chemin.

Peu de temps après, il vit quelques feuilles de papier kraft nacré – le genre de papier qui sert à envelopper les armes à feu – que le vent avait poussées dans l’herbe au bord de la route. S’asseyant, Abel en choisit une qu’il plaça soigneusement dans sa chaussure droite après l’avoir froissée et pliée. En se relevant, Abel vit une feuille imprimée parmi les papiers d’emballage et il la ramassa. C’était une édition spéciale du Washington Star reproduisant le second discours d’investiture de Lincoln. Abel se rassit et lut les mots que Noé avait essayé de lui expliquer.

Un cavalier qui passait au petit galop en direction de Bryantown s’arrêta pour le regarder attentivement, et comme Abel ne levait pas les yeux, il poursuivit sa route. Deux hommes venant de la scierie au sud de la ville passèrent pendant leur pause du déjeuner et lui souhaitèrent le bonjour d’un signe de tête, mais il ne répondit pas et ils continuèrent leur chemin. Abel resta assis un long moment, à lire et relire, et quand il eut terminé, il plia la feuille soigneusement de manière que, dans sa poche de poitrine, les mots se retrouvent tout contre son cœur.

Trois jours plus tard, un samedi tel qu’il n’en avait jamais connu de plus beau, il était à une terrasse à Millersville, au nord de la capitale, dégustant sa première tasse de vrai café en trois ans, lorsqu’un cri de douleur immense s’éleva du bureau du télégraphe au bout de la rue. Les gens détournèrent leur attention de ce à quoi ils étaient occupés tandis que la nouvelle se répandait, traînant dans son sillage une onde de chagrin palpable. Abel replaça sa tasse sur la soucoupe et attendit que la vague parvienne jusqu’à lui, et quand elle se fut abattue sur lui, il prit une profonde inspiration comme s’il avait été plongé dans de l’eau froide. Après avoir posé une pièce de trois cents sur la table près de la soucoupe, il se leva, mit son chapeau et suivit les gens qui se dirigeaient vers le bureau.

Une semaine plus tard, il campait à la périphérie de Baltimore. Une fille blonde qui passait sur un chariot lui lança gentiment une pomme. Quand il reprit la route, il longea la Northern Central Railroad qui serpentait vers le nord en direction de Harrisburg. Abel suivit les rails. Cela faisait une semaine qu’il errait, marchant au hasard, tout simplement, se réhabituant à la liberté. Il ne savait pas où aller.

Au cours de son voyage, il passa en Pennsylvanie. De petits groupes de gens commençaient à se former là où les rails traversaient les routes et près de petites cabanes délabrées. Une grosse tache sombre de nuages s’étendait vers le nord en provenance de la capitale et le vent agitait les têtes des fleurs épanouies. Quelques nuits auparavant une lune rouge s’était levée.

Abel quitta la voie de chemin de fer et entra dans un petit bois où il s’installa pour la nuit. Le vent forcit, les arbres se mirent à craquer. Les rails, tout près, coupaient une route poussiéreuse, blanche et floue dans la nuit, et au passage à niveau, une famille noire attendait tranquillement. Abel frotta son coude abîmé d’un air distrait – une habitude qu’il était en train de prendre rapidement – puis il prit sa gourde et but une gorgée d’eau fraîche qui avait un goût de cuivre et de pierre.

Une locomotive haut-le-pied passa, un long panache de fumée s’étirant de sa cheminée en forme de cloche. La silhouette d’une machine filant sur les rails, l’image éphémère, saisie au vol, du conducteur droit comme un i, et puis tout disparut. La fumée se dissipa lentement dans l’obscurité. Les Noirs qui attendaient se mirent à chanter le Battle Hymn, lentement, d’une voix douce pleine de mélancolie. Une des femmes pleurait, un des enfants agita un petit drapeau de l’Union et tous les hommes se découvrirent.

Peu après, une autre locomotive apparut à plus faible allure, tirant sept wagons tous tendus de crêpe noir, et la locomotive elle-même était décorée de guirlandes pâles. Le train arriva, ses tiges de piston argent pâle, la vapeur qui sortait de la cheminée ventrue retombant en gros tas. Une mécanique de fer au ras du sol, provoquant des courants d’air dans les champs de foin et dans les arbres où Abel observait, assis. Puis elle disparut, s’éteignant dans son écho, effacée de la nuit.

Abel descendit jusqu’aux rails. Les Noirs étaient encore là. Ils avaient allumé des lanternes pour rentrer chez eux, et dans cette douce lumière jaunâtre, Abel vit leurs visages mouillés abasourdis par le chagrin. Alors qu’il s’approchait, ils levèrent les yeux vers lui.

— ’soir, dit-il.

Il essaya de sourire, pour voir ce que ça donnait, mais son sourire était étriqué et encombrant, et il y renonça. Inclinant la tête en direction du train évanoui dans les ténèbres, il leur demanda :

— Est-ce que c’était… ?

Ils le dévisagèrent d’un air étonné. Une des femmes ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais son visage se défit et elle l’enfouit dans ses deux mains, pleurant amèrement contre sa peau rugueuse et sèche. L’homme qui se tenait à ses côtés passa un bras autour de ses épaules et hocha la tête.

— Oui, dit-il. C’était le train de Lincum. Ils le ramènent chez lui.

Abel s’agenouilla dans la poussière de la route pour toucher le rail lisse et noir qui était encore chaud du passage du train solitaire. Il essaya de comprendre ce qu’il ressentait. La femme qui pleurait renifla très fort, respirant par la bouche comme le font les gens qui souffrent et au bout d’un moment, elle lui demanda :

— Vous étiez un partisan de Lincum ?

Là-bas, au-delà des derniers arbres, la voie ferrée décrivait une grande courbe qui se repliait puis se redressait, et Abel voyait encore les lumières du train qui fuyaient et diminuaient pour ne plus être que des têtes d’épingle jaunes scintillant sur des tentures sombres d’arbres lointains, et il les suivit jusqu’à ce que la distance et le temps les eussent fait disparaître complètement. Il prit une profonde inspiration.

— Oui, j’étais un de ses partisans, dit-il tout bas. Je l’ai toujours été.

Et tandis qu’il disait cela, il aurait tout donné pour que cela fût vrai.

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