Wilderness

Lance Weller · Chapitre 8 sur 12

Pages du PDF

Wilderness

7 Avant de s’endormir

7

Avant de s’endormir

1899

 

BIEN avant le soleil, c’est la puanteur qui le réveilla. À dire vrai, l’odeur nauséabonde ne l’avait jamais laissé vraiment dormir, et le soleil, ce matin-là, n’était guère plus qu’une faible lueur grise qui ne diffusait aucune chaleur, pourtant Glenn Makers fut tout de même surpris d’ouvrir les yeux en clignant des paupières devant les rayures pâles du jour qui entraient chichement par les fissures dans le toit des latrines.

Une fois debout, il s’appuya contre la porte, en face du trou, puis il se frotta les yeux. La chaîne entre les fers qui lui emprisonnaient les poignets tinta doucement dans le silence du matin. Makers marmonna tout bas et agita la main droite comme pour en faire partir la douleur. Un cliquetis métallique dans cette obscurité confinée. Tenant son poignet droit dans sa main gauche, il leva sa peau sombre dans le peu de lumière qui pénétrait à l’intérieur pour étudier ses doigts de près, à la manière des femmes élégantes de la bonne société. L’ongle de son annulaire avait été arraché, il était probablement resté accroché à une boutonnière ou à quelque fil qui pendait de la chemise de Farley quand Makers s’était battu avec cet individu avant de l’étendre pour le compte, l’après-midi précédent. L’examen du morceau de chair douce et rouge entraîna l’inspection de ses autres blessures et Makers fit la grimace lorsqu’il toucha les bosses qu’il avait sur la tempe et la pommette. Il repensa à la grosse bague en turquoise de Farley, étincelante dans la lumière, et il fit à nouveau la grimace.

Mais apparemment il n’avait rien de cassé et, en grognant, Makers s’avança jusqu’au trou et pissa dans le noir pestilentiel. Le bruit des éclaboussures n’était pas assez lointain pour le mettre à l’aise et il détourna le visage des relents tièdes qui montaient avec la lumière du jour. Les odeurs des autres, indices de nourritures étranges, de comportements étranges. Rapidement, il sentit des picotements dans les yeux et il essaya sans grande conviction d’ouvrir la porte, mais elle était toujours fermée à clé. Dans l’espoir de trouver un sac de chaux vive, il fouilla parmi les chiffons pleins de graisse et les vieux bidons de peinture, mais il n’y avait rien, alors il s’assit dans un coin, les deux mains couvrant le bas de son visage.

Cela faisait presque une heure qu’il était réveillé lorsqu’il entendit le piétinement, le cliquetis métallique et les grincements d’un chariot tiré par un cheval dans la cour. D’après le train du cheval, il sut que c’était son propre attelage, et les grincements lui rappelèrent qu’une fois rentré chez lui il lui faudrait graisser les essieux avant que le froid ne descende des montagnes. Une clé tourna bruyamment dans le cadenas, et quand la porte s’ouvrit, Makers se tenait en travers du chambranle. Il prit une grande bouffée d’air frais et souffla. Au bas de la marche, le shérif Henry Lee Jensen leva les yeux vers lui en plissant les paupières, puis il se détourna pour cracher une longue giclée de jus brun de sous sa moustache jaunâtre. Le shérif posa le talon de sa botte sur la marche pour bloquer le passage de Makers, puis il enfonça les deux pouces dans ses poches arrière. Levant le regard un peu plus, il examina Makers de la tête aux pieds pour le jauger.

— Faut que tu te mettes bien dans la tête que la seule raison pour laquelle je te laisse sortir si tôt, c’est que j’ai besoin d’aller aux chiottes, dit-il avec bonhomie.

— Et toi, tu peux être sûr qu’après être resté toute une nuit enfermé avec ton odeur infecte, je suis dévoré par le remords, répondit Makers.

Il montra ses mains enchaînées. Jensen regarda les deux énormes poings serrés levés en l’air entre eux. Le shérif plissa à nouveau les yeux, ouvrit les fers et s’écarta du passage.

— J’imagine que je devrais te dire de fermer ta grande gueule d’Africain, lui dit-il. Mais je me vois pas te boucler à nouveau au cas où tu réagirais de manière inappropriée.

Il était venu avec le chariot de Makers et Emerson attendait tranquillement, son souffle formant un panache blanc dans l’air froid du matin. Makers s’en approcha et laissa sa main courir le long du cou et de l’épaule du cheval, et il resta près de sa tête pour pouvoir respirer les exhalaisons de l’animal. Une bonne odeur provenant d’un autre monde, un monde plus propre. Il en aspira les effluves champêtres comme si eux seuls pouvaient le revigorer, puis il se pencha pour regarder dans le chariot, passant en revue les caisses et les sacs qui y étaient entassés. Ensuite, il en sortit sa veste.

— Tout est là, ton équipement et tes marchandises, t’inquiète pas, dit le shérif. Je sais que t’as fait tes provisions pour l’hiver et j’ai pas particulièrement envie de te revoir en ville plus tôt que nécessaire, alors j’ai fait pour ton chariot ce que j’ai fait pour toi, je l’ai enfermé à double tour pour la nuit.

Makers hocha la tête et enfila sa veste.

— Tu aurais au moins pu me donner ça, fit-il remarquer en arrangeant la chemise sous la veste et en tirant les manches. On est presque en novembre. Fait pas chaud.

Jensen haussa les épaules.

— Y a un tas de choses que j’aurais pu faire, répondit-il. J’aurais pu être le genre de gars, le genre d’homme de loi, qui pendrait un nègre simplement parce qu’il a osé porter la main sur un Blanc.

Il se pencha et cracha à nouveau, puis il ramassa un caillou dans la boue à ses pieds et le fit rouler distraitement entre ses mains.

— Et même, poursuivit-il, j’aurais pu être le genre d’homme qui couperait les couilles d’un nègre simplement parce qu’il a osé regarder une femme blanche, et parlons pas de celui qui aurait osé en épouser une. (Il haussa à nouveau les épaules.) Des types comme ça, y en a des tas dans le coin.

— Fais gaffe, l’avertit Makers. Fais attention à la façon dont tu me parles.

Jensen se pinça les lèvres, puis il acquiesça.

— D’accord, dit-il. D’accord. Tu as raison, je suis désolé. Mais même si on est pas en Géorgie, ici, ou quel que soit le foutu coin d’où tu viens, si tu planques pas ton cul, Glenn, ou si tu la boucles pas, tu vas vite t’apercevoir qu’y a pas tant de… comment on dit déjà ?… de différences philosophiques entre ici et là-bas.

Makers observa le shérif un long moment avant de se hisser dans son chariot. Fermant le poing sur le levier du frein, il demanda :

— C’est une menace ? Ou est-ce que t’es en train de me demander de te remercier de m’avoir enfermé dans les chiottes toute la nuit ?

Jensen cracha et essuya sa lèvre humide tachée de brun du revers de la main.

— Ni l’un ni l’autre, dit-il en secouant la tête.

Il enfonça à nouveau les pouces dans ses poches arrière et leva son visage maigre vers le ciel, comme pour lire dans le brouillard quel temps à allait faire dans la journée. Sous le bord rond de son chapeau, son regard revint se poser sur Makers.

— Non, monsieur, poursuivit-il. Ce que je veux dire, c’est que quand on a des rapports avec des ignorants, quand on prête l’oreille à des ignorants, il faut s’attendre à ce qu’ils se comportent comme des ignorants. Qu’ils parlent comme des ignorants. Et l’ignorance, mon gars, c’est pas ça qui manque, où qu’on aille. Un type intelligent et instruit comme toi devrait le savoir.

Makers posa les pieds sur la caisse située sous le siège et prit les rênes. Emerson se mit à piétiner d’impatience et dressa les oreilles. Makers examina ses bottes.

— Ces Chinois, ils s’en sont bien sortis ? finit-il par demander.

Jensen fronça les sourcils et fit la grimace.

— Ils ont quitté la ville il y a deux jours. Le jour où t’as pointé tes fesses.

Makers hocha la tête.

— Farley disait des choses. Je me suis dit qu’il allait peut-être leur causer des ennuis.

Le shérif eut un sourire en coin et secoua la tête.

— Après ce que tu lui as fait ? J’ai même pas encore entendu dire qu’il s’était réveillé. Et sans lui, les autres types, c’est des broutilles. (Le sourire de Jensen s’effaça et il regarda Makers, l’air sérieux.) Je savais pas que t’avais rencontré ces Chinois.

Makers eut un mouvement d’épaules. De sa main libre, il enleva un éclat de bois du levier.

— Je leur ai dit de s’arrêter chez nous avant d’essayer de passer le col. Espérant qu’Ellen pourrait leur faire entendre raison. Si elle y arrive, tu les verras revenir en ville d’ici un jour ou deux. Et là, tu auras intérêt à surveiller Farley.

Jensen acquiesça.

— Il neige déjà là-haut ?

— Pas par chez nous, mais d’après ce qu’on voit depuis notre porche, je dirais qu’il y en a jusqu’à la lisière des arbres, maintenant. Et il a déjà gelé à pierre fendre.

Le shérif hocha la tête plusieurs fois.

— Alors, ils feraient mieux d’attendre le printemps pour essayer de passer. (Il soupira.) Avec eux ici, je vais avoir du boulot tout l’hiver.

L’air pensif, Makers enfonça la langue dans sa joue. Après un moment de réflexion, il remua sur son siège et dit :

— Peut-être qu’on pourrait les héberger. Faut voir ce qu’ils ont comme équipement, mais il faudra peut-être que je redescende en ville.

— Bon, fais ce que tu penses être le mieux, dit Jensen, avant d’esquisser un sourire rêveur et d’ajouter : Bon sang, ce qu’elle était belle, cette gosse.

— Ça, c’est vrai, dit Makers. Une bien mignonne petite fille. (Avec un large sourire, il dit au shérif :) Mais écoutez-moi ça. Qui aurait cru t’entendre parler comme ça ?

— Va te faire foutre, dit Jensen en plaisantant.

— Comment va Farley ? demanda Makers. Je ne pense pas l’avoir tué.

Le shérif sourit et agita une main en l’air.

— Nom de Dieu, grogna-t-il. Tu dois avoir sacrément foi en mes capacités de maintien de l’ordre si tu crois que j’aurais pu empêcher qu’on te pende, ou pire encore, si tu avais tué cet abruti.

Il poussa un autre grognement, se racla la gorge et envoya une énorme masse glaireuse dans les broussailles.

— Nan, dit-il. Farley n’est pas mort. Je te l’ai dit, je suis pas sûr qu’il soit déjà réveillé, mais il est juste un peu abîmé. Peut-être un poil plus que toi. Quand même, je suis pas mécontent que tu passes pas l’hiver ici, en bas. Ça va lui donner le temps de se calmer et d’oublier tout ça.

— Un homme comme lui n’oublie jamais rien, répondit Makers.

Il se cala sur le siège et desserra le frein. Relevant son chapeau d’un coup de pouce, il fit claquer sa langue et Emerson commença à avancer, mais le shérif fit un pas et empoigna le collier.

— Faut que je sache, Glenn, dit-il. Qu’est-ce qui a déclenché tout ça ? Pour mettre dans mes dossiers.

Makers haussa un sourcil.

— Tu tiens des dossiers ? Je savais même pas qu’ils t’avaient appris à lire.

— Bon, d’accord. Eh ben, je vais te le dire : va te faire foutre, salopard d’Africain. Voilà. Tu vas essayer de me casser la figure, maintenant ?

Makers secoua la tête en souriant.

— Nan, dit-il. Pour cette fois, je laisse passer.

— Alors, peut-être que je devrais le dire encore une fois. Rien que pour me consoler de te libérer si vite.

— Ça pourrait se comprendre.

— Glenn. (Le shérif le regarda avec insistance.) Qu’est-ce que cet abruti a dit pour te faire réagir comme ça ? Quelque chose au sujet de ces Chinois ?

Makers secoua la tête et baissa les yeux vers lui. Il se gonfla les joues et souffla, puis il leva le regard vers la route qui s’enfonçait, sombre et boueuse, entre les arbres verts, en direction des monts bleutés des Olympics déjà coiffés de neige. Elle l’attendait et il était en retard. Il était toujours en retard et elle se rongeait toujours les sangs. Derrière lui, au-delà du rideau de forêt, Makers entendit la ville qui s’animait – il entendit les mères qui appelaient leurs enfants avec tendresse pour les tirer du sommeil, les poules qui caquetaient en recevant leurs grains du matin, les sabots qui piétinaient les chemins boueux au milieu de la verdure luxuriante, et au loin, le coup de sifflet strident de la scierie, là-bas, sur le port.

— Il l’a traitée de mudshark (7), Hank, finit-il par dire.

Le shérif se pinça les lèvres.

— C’est tout ?

Makers le regarda à nouveau, durement, cette fois-ci, et toute trace de sourire avait disparu de son visage.

— C’est comme ça que les autres l’avaient appelée.

— Ah, merde, Glenn, dit Jensen. Tu sais bien que Farley n’avait rien à voir avec tout ça. C’est une brute, ça c’est vrai, mais il ferait pas ça à une femme.

Makers abaissa le bord de son chapeau pour se protéger les yeux d’un jour où le soleil était toujours absent. Il lâcha :

— Ça m’est égal. Je ne veux pas entendre ça, Hank. Je ne peux pas le supporter.

Le shérif se caressa la moustache. Il leva les yeux vers Makers.

— Comment va Ellen, ces temps-ci, Glenn ?

Glenn Makers pensa à elle, qui était en train de l’attendre. L’éclat luisant de la vraie peur au fond des yeux. Il finit par hausser les épaules et secouer la tête.

— Elle ne sera plus jamais la même. Sa blessure est trop profonde. (Il prit une longue inspiration et jeta un coup d’œil au ciel brumeux.) Allez, maintenant, lâche mon cheval.

Il fit claquer sa langue et le cheval, le chariot et son conducteur s’engagèrent sur la route bourbeuse qui s’enfonçait dans le vert des arbres.

— Hé, shérif, lança Makers juste avant de prendre le premier virage.

— Quoi ?

— Tu devrais faire attention à ce que tu manges, tu sais. Tes chiottes, c’est une abomination.

D’un air désinvolte, Jensen le gratifia d’un geste grossier et Makers se mit à rire, lui fit signe de la main et disparut sur le chemin étroit entre les arbres menant chez lui. Où elle était en train de l’attendre. Où elle l’attendait depuis deux jours de plus que ce qu’il avait prévu.

Deux nuits après avoir quitté la côte, Abel Truman était tapi, tout endolori et frigorifié, dans la forêt sombre, parmi les branches mortes d’un épicéa tombé, à une cinquantaine de mètres de leur feu de camp. Les souches déchiquetées et à vif et les troncs brisés, là où la grande tempête de l’année précédente avait laissé dans son sillage un large secteur dévasté, étaient éparpillés sans le moindre semblant d’ordre dans l’obscurité des bois. Les arbres abattus étaient déjà enveloppés de mousse et parsemés de jeunes pousses tandis que la nature s’activait pour se les réapproprier. Willis et l’Indien Haïda étaient accroupis comme des singes de chaque côté du feu, les avant-bras posés sur l’extrémité de leurs genoux, les doigts écartés vers les flammes ; on aurait dit qu’ils cherchaient à saisir et à retenir le peu de chaleur qu’elles dégageaient. Leur respiration faisait de la vapeur et, malgré son âge avancé, Abel avait encore des yeux suffisamment bons pour voir le jeu d’ombres et de lumières sur le visage allongé de l’Indien. De temps à autre, ils échangeaient un mot ou deux alors qu’ils se passaient une bouteille, mais Abel ne pouvait pas comprendre leur conversation à cause de la distance. À intervalles plus ou moins réguliers, il entendait aussi le grognement sourd du chien, mais les ténèbres au-delà du feu l’empêchaient de l’apercevoir. Abel le situa derrière, dans les arbres, dans l’obscurité de la nuit qui avait envahi la forêt. Il se demanda si l’animal avait déjà senti sa présence, puis il se dit que ce n’était pas le cas.

Il n’y avait dans le ciel qu’une demi-lune et la nuit étoilée était claire et bleue. Un froid argenté et éclatant était tombé sur la terre. Les flammes de leur feu dansaient comme des fantômes de flammes et les deux hommes n’étaient que des silhouettes dans le noir. Des bandes d’ombre leur striaient le visage et des cheveux de sorcière pendaient en grosses touffes des branches basses, si bien qu’ils avaient l’air de trolls accroupis dans une grotte. Abel les observait depuis le crépuscule, et il commençait à se faire tard, maintenant, pour qu’un vieil homme traîne comme ça dans les bois en hiver. Il serra le poing devant sa bouche et souffla dessus pour réchauffer ses doigts glacés. De temps en temps, il sentait la nausée monter en lui – des vagues brûlantes et salées venaient se briser au fond de sa gorge, et il devait faire de gros efforts pour ne pas tousser. Quand il leva sa main pâle dans l’obscurité devant ses yeux, il vit qu’elle tremblait et il était incapable de l’en empêcher. Abel renifla doucement et frotta son menton sans barbe qui commençait à piquer. Prenant une profonde inspiration, il souffla lentement et se dit que c’était novembre.

Après que les Indiens l’eurent quitté sur la plage, Abel avait éteint d’un coup de pied ce qu’il restait du feu, il avait mangé les tranches de saumon, enterré les arêtes, puis il était entré dans la forêt. Il avait marché sur la terre nue et il avait marché sur un tapis rouge d’aiguilles de pin. Mis à part le vent jouant dans les arbres qui grinçaient, tout était silencieux. À un moment donné, Abel entendit un aboiement furieux, très éloigné et très faible, mais quand il s’arrêta pour prêter l’oreille, tout ce qu’il perçut, ce fut les bavardages des écureuils dans les branches. Çà et là, sur le bord de la piste, de petits tas de pierres avaient été érigés tous les kilomètres à peu près, pour aider les voyageurs à ne pas quitter le sentier et à mesurer les distances. Vers la fin de l’après-midi, Abel avait compté une dizaine de ces bornes et était tombé sur leur campement de la nuit précédente.

La petite clairière était située juste à l’écart de la piste et Abel l’avait traversée prudemment avant de s’accroupir près des restes de leur feu. De petits morceaux de bois étaient disposés en croix et fumaient encore dans un cercle de gros cailloux noirs de suie. Les cendres étaient encore chaudes. Grises et minces comme du papier, elles s’envolèrent en tourbillonnant comme de joyeuses particules de poussière quand Abel y plongea la main à la recherche d’une petite braise encore ardente. Tout était éteint et quand il porta les doigts à son nez, il sentit l’odeur du sang brûlé et de la graisse fondue, et il découvrit rapidement des os humides de lièvre dans les fourrés.

Il trouva l’endroit où ils avaient fait leurs besoins et celui où ils avaient attaché le chien à un épicéa. Les traces de l’animal encerclaient l’arbre, la mousse était arrachée, l’écorce avait été grattée et les broussailles tout autour complètement piétinées. Le vieil homme respira profondément et repartit sur la piste.

À un moment donné, au cours de cette longue journée, il s’aperçut qu’il ne sentait plus l’océan. L’odeur du sel, du sable humide et du varech en décomposition, avait disparu, remplacée par des brises qui se faisaient plus fraîches à travers les branches et les faibles relents de la pourriture de l’humus, où les choses mortes et celles qui venaient de mourir se décomposaient sur le sol spongieux et moussu. L’éclair d’un souvenir importun lui rappela la terre meuble et les feuilles mortes du champ de Saunders, et il sentit sur sa langue le goût de brûlé qui lui était resté des batailles d’antan. Ce passé n’était pas le bienvenu. La mort de David, celle de Ned, privé de ses bras. Abel renifla et cracha par terre, puis il se pencha en avant, sa bonne main sur son genou pour reprendre son souffle. Au bout d’un moment, il se redressa et repartit.

Cette nuit-là, Abel campa juste à l’écart de la piste, près d’un torrent où l’eau était vitreuse comme un lait glacial. Il dormit assis, adossé à un rocher lisse, et il ne fit pas de feu. Avant de s’endormir, il scruta un moment le ciel qui s’étendait au-dessus de lui, sombre et piqué d’étoiles, et où seules quelques mèches aériennes de nuages s’effilochaient à l’est, là où les montagnes dressaient leurs masses noires. Il essaya de dormir mais il ne pouvait pas car la compagnie du chien lui manquait, il resta donc éveillé encore longtemps, se rappelant la nuit où l’animal était apparu.

Le chien était sorti de la forêt par une nuit froide, quatre ans auparavant. Le mois de la nouvelle année, alors que le temps était rude et agité. Une pluie givrante et un vent frigorifiant. Pourtant, il y avait des trouées dans les nuages qui laissaient entrevoir des étoiles glacées, alors qu’Abel était recroquevillé sur le sable humide, près de son feu. Le givre formait des écailles sur les pierres et le froid lui faisait mal aux mains tandis qu’il vidait un saumon rouge de taille moyenne pour son dîner. Il ne l’entendit pas approcher, mais il prit tout à coup conscience de sa présence. À un moment, il n’y avait que la piste brune, déserte, qui passait entre les rochers, longeait les amas de bois flotté pour se perdre dans les arbres enténébrés, et l’instant d’après, le chien était là, sur cette même piste. Haletant, les yeux rouges du reflet des flammes. La lumière dansante provoquait des chatoiements jaunes sur sa fourrure blond-roux.

Abel posa son poisson. Il se leva lentement, les yeux écarquillés et soudain pris de tremblements. Il en restait bouche bée. Ses mains luisantes et rouges pendaient, inertes, le long de son corps, ressemblant elles-mêmes à deux poissons dépouillés. Il ne savait plus à quand remontait la dernière fois qu’il avait vu un chien. Il resta immobile. Il respirait à peine. Le chien, lui, se tenait juste à l’orée des bois, tout au bord du halo de lumière projeté par le feu. Sa respiration faisait de la fumée autour de son museau et il leva une truffe frémissante pour sentir l’odeur d’Abel. Puis il renifla le sol comme pour s’assurer des rochers, du sable et des aiguilles de pin saupoudrées de minuscules pointes de glace. Quand le chien se décida à avancer, Abel vit qu’il boitait et qu’il avait une importante blessure ronde sur la cuisse, toute rouge et recouverte d’une croûte.

Le chien s’approcha en sautillant, par à-coups, et il s’arrêtait de temps en temps pour sentir une pierre, un bout de terrain, ignorant Abel consciencieusement, comme si celui-ci était indigne de sa légitime attention. Et Abel resta planté là, la respiration si faible que ce n’était presque plus du tout une respiration digne de ce nom. Le chien vint à lui dans la lumière couleur de miel qui provenait du feu, comme dans un rêve, comme une prière exaucée qu’il ne se souvenait pas avoir jamais faite, et il finit par s’asseoir péniblement près des flammes.

Abel s’essuya la main sur la jambe de son pantalon, puis il fit le tour du feu. Lentement, très lentement, il s’accroupit et tendit la main droite, et le chien leva la tête comme s’il était exténué avant de renifler les doigts d’Abel avec précaution, ses babines se recourbant un peu à l’odeur du poisson. De la main, Abel toucha le front large du chien, là où le poil était humide mais très doux.

— Chien, murmura-t-il, pour tester le mot.

Le chien le regarda et Abel ferma les yeux, puis les rouvrit.

Tandis qu’il se réchauffait près des flammes, de la vapeur commença à s’élever de la fourrure du chien. Abel lui caressa la joue avec le dos des doigts et lui passa la main sous la mâchoire pour lui gratter doucement le bout du menton. Il appuya la paume de sa main sur la poitrine de l’animal pour sentir le battement régulier de son cœur sous l’os.

— Seigneur Dieu, murmura Abel.

Le chien le regarda en silence. Il ferma les yeux et soupira. Abel s’assit près de lui, sur le sable. Soudain, une bûche humide fit crépiter le feu, projetant des étincelles bruyantes dans l’obscurité. Effrayé, le chien voulut se relever, mais il retomba à cause de sa patte blessée, les yeux affolés et la truffe dégoulinante. Son poil hérissé formait une crête entre ses épaules et sur son dos. Abel lui parla pour l’apaiser et il fut surpris d’entendre sa propre voix. Doucement, il calma l’animal, lui disant que c’était un bon chien, et quand celui-ci se fut rassis, il se pencha pour examiner ses blessures.

Quatre marques de griffe mal cicatrisées qui pouvaient venir de n’importe quoi dans ce pays – ours, couguar, raton laveur, moufette, ou fil barbelé – lui striaient la cuisse gauche. Derrière une patte, les longs poils s’étaient emmêlés et formaient un nœud aussi gros que le cœur d’Abel et qui empêchait le chien de déplier la jambe.

Abel soupira et oscilla en arrière sur les talons, puis il parla calmement au chien en poursuivant son examen.

Le chien le regarda et ne poussa aucun grognement quand Abel essuya son couteau sur son pantalon puis coupa le nœud de poils. Il posa le couteau et jeta la masse de poils sur le feu où elle grésilla doucement, et tout de suite, le chien se mit debout avec raideur. Il appuya délicatement la patte sur le sol, comme s’il n’était pas sûr de pouvoir lui faire confiance. Hochant la tête, Abel le complimenta et le chien resta à le regarder un long moment. Puis il s’avança en boitant jusqu’à la porte entrouverte de la cabane, regarda Abel par-dessus son épaule et s’enfonça dans l’obscurité pour s’étendre près du lit de camp. Abel le suivit et referma doucement la porte pour se protéger du froid. Une fois couché, il laissa sa main pendre jusqu’à ce qu’il puisse entortiller autour de ses doigts la douce fourrure derrière les oreilles du chien. Cette nuit-là, il lui parla longuement et pour finir, juste avant de s’endormir, Abel respira profondément et dit :

— Que je sois damné si ça sent pas le chien mouillé ici.

Au souvenir de ce moment, Abel sourit largement et il se sentit glisser lentement dans le sommeil.

Le lendemain après-midi, il parvint dans un ancien champ qui s’étendait sur un peu moins d’un kilomètre dans chaque direction. Bien des années auparavant, cet endroit avait été la propriété d’un Suédois, mais le terrain était trop marécageux pour permettre l’installation de quoi que ce fût – d’une ferme ou de dépendances, et encore moins de toute culture. De vieilles poutres recouvertes de lichen vert étaient entassées, abandonnées dans des herbes sèches lui arrivant à la taille qui frissonnaient et s’entremêlaient doucement dans le vent. Le ciel gris était nuageux, mais il ne pleuvait pas encore. L’air était chargé du goût cuivré de l’hiver – une âpreté annonçant une vague de froid. À l’autre bout du champ, la forêt recommençait – un mur vert entrecoupé de troncs bruns et d’ombres. L’espace d’un instant, Abel crut les entendre quelque part dans le champ devant lui, ou dans l’obscurité plus loin, mais une grande lassitude s’empara de lui et il se couvrit le visage de ses mains, comme accablé de désespoir. Au bout d’un moment, il se dirigea vers un affleurement de pierre où le vieux Suédois avait pensé à construire un mur près du centre du champ, où poussait un pommier tordu. Abel cueillit quelques fruits en train de pourrir qui, aussi étonnant que cela pût paraître, étaient encore accrochés aux branches, puis il s’assit sur une pierre pour se reposer.

Il ouvrit les pommes en deux avec les mains. La chair était molle et orangée, et elle sentait le fruit avarié. Abel enleva la pulpe avec son pouce et mangea les trognons, puis il recracha les pépins. Les Indiens lui avaient donné une outre, et il se rinça la bouche, se nettoya le devant des dents du bout de la langue, cracha et but une longue gorgée. L’eau était froide et douce, elle avait le goût de pluie. Au bout d’un moment, Abel ferma les yeux.

Il rêva de maisons vides. Il rêva de pierres anciennes, froides et couvertes de mousse. Il rêva d’une femme jaune qu’il connaissait bien, et quand il rouvrit les yeux, il se leva et poursuivit son chemin.

Quand ils se couchèrent enfin, ni l’un ni l’autre ne monta la garde. Au bout d’un moment, Abel se leva au milieu des arbres abattus par la tempête et, à la lumière des étoiles, il vérifia le pistolet que les Indiens lui avaient donné. C’était un vieux revolver Adams de poche, calibre 32 ; il ne restait que la moitié de la crosse et le canon présentait une entaille guère rassurante. Abel déglutit rapidement pour soulager la brûlure qui lui irritait le fond de la gorge. Il retourna l’unique balle dans le creux de sa main, jeta un coup d’œil dans le canon, souffla dedans, puis il replaça la balle et referma le barillet d’un coup sec.

— Très bien, dit-il tout bas. Tu l’as vérifié. C’est fait, alors y a aucune raison de vérifier encore une fois.

Il prit une profonde inspiration et se glissa à travers la zone dévastée en direction du rougeoiement de leurs braises.

Quand il fut tout près, Abel s’arrêta juste en dehors d’une petite tache de lumière lunaire qui filtrait, délicate et argentée, à travers les hautes branches et qui avait la forme d’une boîte. Il se tapit pour les écouter dans leur sommeil ; il les entendit ronfler, pousser des soupirs et de doux geignements. Abel leva les mains dans le clair de lune et ouvrit le revolver pour le vérifier une fois de plus. Satisfait, il le rangea et provoqua un léger cliquetis en tâtonnant dans l’obscurité. Le vieil homme se figea et, avant de continuer, il attendit un instant pour voir s’ils allaient bouger.

Il faisait très froid maintenant et la buée de sa respiration s’élevait à travers les arbres comme une vapeur de mousse dans le soleil du matin. Abel serra la crosse brisée, là où le métal était tordu, essayant de contrôler son souffle et d’ignorer la légère irritation piquante et glacée au fond de sa gorge. Il sentait sa propre odeur rappelant celle d’une racine aigre et moisie, une odeur qui, à elle seule, parlait de sa peur, de sa maladie, de son âge, de sa colère et de sa souffrance. À nouveau, il avança lentement et il ne s’arrêta que lorsqu’il aperçut les yeux du chien dans lesquels se reflétait le rougeoiement du feu en train de s’éteindre.

L’animal émit un grognement bas et profond venu du fond des âges. Abel s’empressa de faire un geste apaisant pour le faire taire et le chien redevint silencieux. Le vieil homme s’accroupit et attendit que ses yeux s’adaptent à la lueur du feu qui frémissait sur les troncs des arbres et teintait de rouge l’obscurité au-dessus. Les pattes du chien étaient étroitement entravées et une grosse corde qui lui serrait le cou était attachée à un arbre. Il était muselé avec des bandes de tissu noué et une fine mousseline de bave lui décorait la mâchoire inférieure. Le chien leva la tête pour regarder Abel. Celui-ci lui fit un signe et l’animal se rassit, les oreilles dressées.

Abel entra dans la clairière. Le feu faisait rage dans sa poitrine et il sentait que son cœur était en pleine activité. Au-dessus de sa tête, les étoiles scintillaient comme de la pyrite de fer, et près des braises, les deux hommes dormaient toujours. Abel sortit délicatement le couteau que les Indiens lui avaient donné, fit doucement le tour de leur campement et s’accroupit auprès du chien pour couper ses liens. Il trancha la corde qui lui serrait le cou, mais pas les bandelettes qui le muselaient, garantissant un certain silence. Le chien ne put s’empêcher d’agiter la queue, balayant les fougères une ou deux fois avant qu’Abel ne lui empoigne à pleine main la peau derrière le cou et ne le fasse arrêter d’un regard sévère. Le chien se calma, Abel hocha la tête et lui caressa la joue du revers de la main. Il hocha à nouveau la tête et désigna l’obscurité d’un coup de menton, alors le chien fit demi-tour et disparut dans les ténèbres.

Le vieil homme serra les lèvres et respira. Il regarda les deux hommes étendus, rougis par la lumière des braises. L’Indien Haïda dormait le visage tourné vers les étoiles, et même dans son sommeil, ses lèvres esquissaient un léger sourire suffisant et cruel, comme si ses rêves lui procuraient une grande satisfaction. Ses grosses mains étaient impeccablement disposées sur sa poitrine, à la manière conventionnelle des morts dans leur cercueil, et son fusil était à côté de lui, sur le sol. Willis, quant à lui, dormait recroquevillé sur le côté. Ses mains blanches et fines couvraient sa bouche lacérée, comme s’il imitait le singe du proverbe, et ses yeux ainsi que ses épaules tressaillaient comme si ses rêves lui révélaient des choses qu’il ne verrait pas autrement. Il geignit faiblement et le bout de ses chaussures usées creusa des sillons peu profonds dans la terre.

En silence, Abel gagna l’orée de la clairière, puis il fit le tour jusqu’à l’endroit où ils avaient entassé leur équipement et il retrouva rapidement son propre havresac, son fusil et sa canne au milieu de leurs affaires nauséabondes. Il entendit le chien aboyer au loin et, fronçant les sourcils, il se figea le temps de s’assurer que les dormeurs ne s’étaient pas réveillés. Au bout d’un moment, il prit ce qui lui appartenait et s’apprêta à partir, mais le hasard voulut qu’il regardât vers le ciel et il vit les étoiles qui se mettaient à tomber de la nuit.

Ce n’était pas la répétition des léonides de 1833, ni de la pluie plus modeste d’après la guerre, mais peut-être quelque signal céleste précurseur d’autres pluies d’étoiles plus importantes à venir. De longues traînées blanchâtres rayaient de leur éclat silencieux la nuit vitreuse, y traçant de froides paraboles. Elles étincelaient dans les yeux du vieil homme et, l’espace d’un instant, il redevint petit garçon serrant fort la main de son père dans la nuit illuminée d’étoiles, et puis il était maintenant un homme jeune et sans personne à ses côtés lors de ce long voyage solitaire le menant vers le bleu du Pacifique et les forêts, tout là-haut. Et, juste avant que les arcs de lumière blanche ne commencent à s’éteindre et à disparaître, le souffle d’Abel resta bloqué dans sa gorge et il se mit à crachoter et à s’étrangler. Après avoir crachoté et s’être étranglé, il prit une profonde respiration tremblotante qui lui fit perdre toute prudence, déclenchant une quinte de toux qui le secoua bruyamment.

Il se plia en deux, du sang lui coula sur les lèvres et il sentit d’étranges morceaux de matière visqueuse lui éclabousser les dents en même temps que quelque chose se déchirait en lui. Il se mit à cracher. Il s’affaissa sur les genoux, le revolver tomba de sa poche et disparut dans les ténèbres habillées de rouge. De chaque côté du feu, les deux hommes endormis se réveillèrent et se levèrent d’un bond.

Le chien sortit silencieusement de la forêt sur la gauche de la route et si Emerson n’avait pas pris peur, Glenn Makers ne l’aurait peut-être pas vu du tout jusqu’à ce qu’il se fût installé dans le chariot, derrière lui. En l’occurrence, tout ce qu’il vit fut une forme sombre ramassée sur le sol et rapide lorsqu’il prit son fusil. Dans un grincement, le chariot s’immobilisa au milieu de la route tandis qu’Emerson piétinait sur place et soufflait en roulant les yeux. Makers lui dit de se calmer et pointa son fusil en direction de l’obscurité, se traitant d’imbécile de s’être aventuré sur les routes après la tombée de la nuit alors que les amis de Farley étaient dans les parages.

Il se leva, paré à cette éventualité, et comme il ne voyait rien et n’entendait rien, il alluma une petite lanterne sur le siège près de lui et la tint au-dessus de sa tête. Les yeux du chien lancèrent des éclairs dans la lumière de la lampe tandis qu’il grimpait dans le chariot et Makers vit que ce n’était qu’un animal ; il vit également que sa gueule était ficelée et que son cou à vif portait les brûlures d’une corde.

Il posa son fusil, enjamba le siège et passa sur la plate-forme du chariot.

— C’est toi, Buster ? demanda-t-il au chien, et celui-ci vint vers lui en poussant de petits gémissements, donnant des coups de patte sur son museau tandis que Makers sortait son couteau pour trancher les bandelettes.

Le chien se mit aussitôt à aboyer furieusement. Il sauta du chariot et courut dans la forêt, puis il se retourna, aboya et revint sur la route.

Makers regarda le chien. Il regarda la route, puis la forêt sombre, et le chien recommença à aboyer. Jurant tout bas, Makers descendit sur la route pour suivre le chien où celui-ci semblait vouloir le conduire, puis il leva les yeux vers le ciel où les étoiles tombaient par centaines.

Leur reflet décrivait un arc sur les pupilles sombres de ses yeux et sa mâchoire se décrocha à les voir tomber ainsi. Il se dit qu’il y manquait le son, mais il était incapable de concevoir le fracas qui pourrait accompagner un tel spectacle.

Puis, aussi rapidement que cela avait commencé, les étoiles cessèrent de tomber et la myriade de celles qui restaient scintillaient à leur place habituelle dans le ciel nocturne d’occident. Makers attacha les rênes à un jeune aulne tout proche, puis il suivit le chien juste au moment où des détonations et de furieux hurlements résonnèrent dans les bois à moins d’une centaine de mètres de là.

Le Haïda posa le bout de son canon sur la tempe d’Abel aussi tendrement que si cela avait été un baiser. Abel était à genoux et sans réaction, des gouttes de sang tombaient de sa lèvre et éclaboussaient doucement le tapis moelleux de mousse.

— Vieil homme, vieil homme, dit le Haïda en soupirant. T’aurais mieux fait de mourir.

Willis empoigna les longs cheveux d’Abel et força le vieux soldat à lever la tête. Abel se débarrassa de ses larmes en clignant des yeux et il vit que le petit homme avait ramassé le revolver que les Indiens lui avaient donné. Willis écarquilla les yeux et se passa la langue sur les bords sanguinolents de sa joue en lambeaux. Dans la lumière rouge, le petit homme avait des allures inquiétantes d’épouvantail ; il lâcha les cheveux d’Abel et fit un pas en arrière.

— Nom de Dieu, Buddy, c’type est malade comme un chien, gargouilla-t-il.

Le Haïda hocha la tête et abaissa son fusil.

— J’pense que ça serait intéressant de le voir être emporté. De le voir mourir à la fin. Une chose intéressante. (Il haussa les épaules et jeta un coup d’œil à Willis.) Putain. Tu sais ce qu’on fait à un chien malade.

Willis se pencha et cracha du sang sur les braises où une flamme jaune s’éleva et crépita avant de s’éteindre. Du pouce, il arma le revolver des Indiens et le pointa sur Abel.

— La même chose qu’à un chien blessé, dit-il.

Abel se redressa sur les genoux entre eux deux, les braises de leur feu lui réchauffant le côté droit. Il posa la main sur sa cuisse et respira autant que le lui permettait la douleur dans sa poitrine, tenant son bras gauche abîmé de façon à soulager cette douleur. Il entendit le chien aboyer quelque part. Au bout d’un moment, il leva le visage pour scruter les yeux ronds et froids de Willis.

Il y eut une explosion et Abel sentit une chaleur intense lui brûler les paupières et le front. Il y eut un hurlement et, ouvrant les yeux, il vit Willis écroulé sur le côté tandis que l’Indien Haïda était penché au-dessus de lui. Dans la lumière rougeoyante, leur silhouette monstrueuse se découpait sur les pins. Le revolver était en morceaux dispersés çà et là, et Abel cligna des yeux et secoua la tête pour faire cesser le tintement dans ses oreilles. En se relevant, il plongea la main dans les braises et en prit une poignée encore ardente qui grésilla horriblement dans le creux de sa paume.

Le Haïda se releva et fit pivoter son fusil tandis qu’Abel lançait sa main en avant et lâchait les braises. En sifflant, elles montèrent vers les étoiles dans l’espace noir qui les séparait et l’Indien esquiva. Le coup partit et manqua sa cible, mais pas de beaucoup, les plombs traversèrent les broussailles avant de s’enfoncer dans les arbres avec un bruit sourd.

Abel se tourna et agrippa son havresac et son fusil tandis que le Haïda faisait basculer le canon de son arme pour la recharger. Willis se mit sur les genoux, tenant de sa main gauche ce qu’il restait de la droite, déchiquetée par l’explosion du revolver.

Abel n’avait aucune idée de la distance qu’il avait parcourue en courant avant de s’effondrer, à bout de souffle et malade, sur la mousse, mais il imaginait qu’il n’avait pas pu aller bien loin. Il entendait encore distinctement les hurlements de Willis auxquels se mêlaient des bruits de suffocation, tandis que la bouche mutilée du petit homme essayait de trouver la position adaptée pour crier sa douleur. Abel s’étendit sur le dos dans la mousse, une main agrippant les sangles de son havresac et le fusil tombés à côté de lui. Il avait le menton humide et son cœur battait à tout rompre au rythme du sang qui lui martelait les tempes.

Et puis le chien arriva, fourrant sa langue douce et chaude dans le cou et les oreilles du vieil homme, et puis une autre silhouette, un homme qui le regarda des pieds à la tête, poussa un juron et l’aida à se remettre debout. Il prit le fusil d’Abel et, ensemble, ils s’engagèrent en titubant dans les fourrés. Les rayons de la lune pénétraient la forêt comme des fantômes d’arbres, et les deux hommes entendirent des craquements dans les fourrés derrière eux. Des cris furieux et rauques.

Ils sortirent des bois, se retrouvant sur la route, et Abel se hissa sur la plate-forme du chariot alors que celui-ci s’ébranlait. Il siffla pour que le chien le rejoigne, et lorsqu’il eut l’animal auprès de lui, il lui dit que c’était un bon chien. Ensuite, de sa main blessée mais toujours experte, Abel inspecta son fusil, l’arma et posa le canon sur le panneau arrière pour le pointer sur la forêt obscure qui défilait des deux côtés du chariot. Ils étaient lancés à vive allure, maintenant, mais la route était mauvaise, et alors qu’il était violemment secoué et bousculé, Abel sentit qu’il perdait le peu de forces qui lui restaient. Voyant que rien ne venait et que rien ne viendrait, il se laissa aller en arrière et s’étendit.

— Glenn Makers, lança-t-il au bout de quelques instants.

— Abel Truman, dit Makers par-dessus son épaule. Ça va ?

— Comme ci comme ça. Tu peux sûrement ralentir un peu, maintenant.

— Si ça te fait rien, on va continuer comme ça encore un moment.

— Bon, d’accord, se résigna Abel.

Son visage brûlé lui donnait l’impression d’être léger et engourdi, et sa main droite le démangeait à cause de sa peau qui se contractait. Il regarda les petits sacs et les paquets entassés dans le chariot autour de lui.

— T’as fait tes provisions pour l’hiver ? demanda-t-il.

— C’est ça, dit Glenn dont les épaules se levèrent jusqu’aux lobes de ses oreilles – comme s’il avait senti un frisson soudain – avant de retomber.

Abel s’allongea et continua à haleter en silence pendant un instant.

— Eh ben, finit-il par remarquer, on dirait que vous allez manquer de rien. Ça doit aller bien pour vous deux, là-haut.

— On se débrouille pas mal.

Abel hocha la tête et s’éclaircit la gorge. Il se redressa et cracha par-dessus le panneau latéral.

— Ellen va mieux, maintenant ?

— Toujours pareil.

— Bon sang, que c’est moche.

Abel fut pris d’une quinte de toux grasse et épuisante qu’il n’arriva pas à contrôler. Makers ralentit et finit par s’arrêter quand Abel se mit à vomir par-dessus le bord du chariot. Cela continua un certain temps et puis le vieil homme retomba, pantelant, et Makers fit repartir son cheval.

— T’as vu les étoiles, Glenn ?

— Oui, je les ai vues.

— C’était bien beau. Oui, de bien belles choses.

Ils continuèrent en silence un moment. Makers se demandait si le vieil homme n’était pas mort quand une voix s’éleva du chariot derrière lui :

— Je t’ai rapporté ton livre.

Makers dit un mot à Emerson et le cheval accéléra à nouveau la cadence.

— Ah bon ? répondit-il après avoir réfléchi un instant. J’avais oublié que c’était toi qui l’avais.

Abel remua dans l’obscurité.

— Moi j’avais pas oublié, dit-il doucement.

À nouveau, il y eut un long moment de silence et Makers finit par arrêter son chariot pour aller voir à l’arrière. Il s’agenouilla près du vieil homme. En le regardant, Makers pensa encore une fois qu’il était mort, et puis Abel fit un petit bruit et grimaça dans son sommeil. Makers prit une couverture dans ses provisions et la posa sur le vieux soldat qui continua à dormir. Makers hocha la tête et fit repartir son chariot.

OceanofPDF.com