Wilderness
8 Comme une tempête lointaine
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Comme une tempête lointaine
La Wilderness à Spotsylvania
le 7 mai 1864
UNE GOUTTE de pluie s’écrasa sur son visage. Une grosse goutte, pleine de la promesse du printemps et désormais souillée, également, par la fumée polluante de la guerre, car dans sa chute elle avait traversé diverses nappes de fumée de poudre viciée. Des jours auparavant, elle s’était élevée du monde solide ici-bas, puis elle avait plongé. Dans sa chute en direction du monde vert sombre, ce signe avant-coureur d’une forte averse imminente s’était chargé de poussière, de paillettes et de particules de violence qui flottaient, invisibles, dans l’air sale comme de l’ectoplasme frissonnant.
La goutte le frappa au beau milieu du front, s’étalant proprement avant de glisser sur sa tempe, passant par-dessus l’accumulation d’un mois de sueur séchée et de crasse, puis elle suivit les courbes complexes et délicates de son oreille et finit par tomber, disparaissant à tout jamais dans l’herbe, et s’infiltra dans la terre dévastée de la Wilderness de Spotsylvania.
Sherman Grant ouvrit les yeux. Il cligna des paupières et respira profondément. Il avait la peau toute moite et ses articulations étaient douloureuses. Sale et affamé, effrayé par le souvenir de ce qu’ils avaient vu de la bataille la veille, il secoua la tête pour essayer de déloger les rêves terrifiants qui occupaient son esprit. Il essaya aussi d’oublier d’autres choses encore plus épouvantables et qui n’avaient rien d’un rêve, mais qui reviendraient toujours hanter ses cauchemars.
Il était étendu sur le dos, dans l’herbe, observant le ventre des nuages sombres qui dérivaient vers le sud. Poussés par de grands vents, ils étaient soudés les uns aux autres et imbriqués de manière aussi complexe qu’une boîte à secret chinoise dont les mystères renfermaient du ciel bleu et du soleil. Grant sentit les odeurs de pluie et de choses brûlées, et quand un grand bruit de ferraille lui parvint, porté par le vent, il se leva.
Il regarda en direction du sud vers un rideau d’arbres particulièrement dense. De la fumée sombre s’élevait en colonnes inclinées qui semblaient soutenir le ciel gris. Le grondement de l’artillerie se fit à nouveau entendre et il repéra l’endroit grâce au bruit et aux éclairs lointains sur le ventre des nuages bas. Il roulait comme le tonnerre, comme un orage qui s’approche et qu’un fermier observe avec inquiétude. Il se demanda où les deux armées s’affrontaient à nouveau et scruta le sud, essayant de voir au-delà de la lisière verte de la forêt. Il se demanda jusqu’où elles étaient allées avant d’engager une nouvelle bataille.
Cela faisait maintenant trois jours qu’ils se cachaient dans les bois, n’osant bouger de crainte d’être capturés, ou pire encore. Les deux premiers jours et les deux premières nuits, les bruits de la bataille qu’ils avaient entendus se propager dans l’obscurité tout autour d’eux ne ressemblaient à rien de ce qu’ils avaient connu. Comme deux bêtes se jetant sans cesse l’une sur l’autre, les deux armées n’avaient même pas interrompu leur combat la nuit venue, tout au plus avaient-elles légèrement ralenti leurs assauts. Le troisième jour, elles s’étaient déplacées vers le sud. Hypatia et lui étaient restés immobiles tandis que passait le flot des soldats. Toute la nuit, des lumières avaient déchiré les ténèbres, les arbres avaient résonné de cris, de bruits de sabots, du grincement de sellerie et du vacarme des roues de chariots.
À un moment donné, ils s’étaient levés et s’étaient mis péniblement en marche dans la nuit, prenant une direction qu’ils espéraient être le nord. Ils avaient entendu le fracas des caissons d’artillerie lancés à vive allure sur des routes récemment percées et les hurlements furieux des conducteurs d’attelages. La fumée bouillonnait dans les arbres. Grant et Hypatia avaient marché toute la nuit. À l’aube, ils s’étaient allongés pour dormir.
Hypatia dormait encore. Recroquevillée sur elle-même, un poing serré contre son cou, le front plissé, même dans son sommeil. Elle avait enlevé son foulard et ses cheveux coupés court étaient aussi poussiéreux que ses pieds. Le devant de sa robe était humide et elle implorait ses songes en silence. Grant l’observa en train de rêver et mit sa main devant la bouche de la jeune femme pour sentir son souffle sur sa peau. Fermant les yeux, il fit une grimace et se releva, puis il s’éloigna un peu dans les bois pour faire ses besoins. Il baissa son pantalon et s’accroupit pour uriner. Il fit de gros efforts pour résister à la tentation d’examiner son sexe mutilé et, alors qu’il se rhabillait, il aperçut un petit sentier qui serpentait entre les arbres. Il jeta un regard en arrière en direction d’Hypatia. Elle n’avait pas bougé. Il attendit un instant, puis il emprunta le sentier.
Après avoir grimpé jusqu’en haut d’une petite colline, il repéra l’endroit où se trouvait Hypatia et se tourna pour scruter la Wilderness. Çà et là, des arbres se balançaient et se heurtaient les uns aux autres en raison du vent ou, beaucoup plus au sud, en raison des hommes qui se battaient et mouraient au niveau de leurs troncs. Le tonnerre de l’artillerie se mit à enfler et résonner, rejoint maintenant par l’effroyable fracas de la mitraille. Grant resta là encore un peu, à observer tandis qu’un petit vent faisait frissonner les feuilles et attirait son attention sur un champ jaune brûlé au milieu de l’obscurité de la Wilderness. Des silhouettes se déplaçaient lentement sur l’herbe coupée qui fumait dans la lumière de l’après-midi.
Il repartit en suivant une autre piste qui passait de l’autre côté de la colline et continuait dans les arbres. Un âne mort était étendu sur le flanc, le ventre gonflé et les trois pattes qui lui restaient relevées vers le ciel dans une attitude grotesque. Un hickory était fendu en deux et l’intérieur blanc et lacéré constituait un spectacle choquant dans la pénombre. Des branches et des troncs tombés, tous entaillés ou labourés par divers morceaux de métal projetés dans les airs, étaient éparpillés à l’entrée de la piste, comme si ce sentier avait été l’enjeu d’âpres combats, conquis et perdu d’innombrables fois. Grant prit une profonde respiration avant de descendre dans l’obscurité des sous-bois.
Il passa devant des arbres gorgés de balles, brisés par les obus des canons et noircis par les flammes. Il vit de beaux chevaux de race morts au milieu des feuilles tombées des arbres, et des corps de soldats étendus près d’eux, sans armes, le dos déchiqueté. Tandis qu’il continuait à avancer prudemment, Grant entendait le crépitement des fusils, mais il ne voyait aucune flamme vive. La fumée stagnait là où les arbres faisaient obstacle au vent et la mousse sur les troncs était roussie.
Lorsqu’il atteignit la bordure du champ, Grant inclina son visage pour l’offrir à la brise rafraîchissante qui soufflait doucement à cet endroit sur l’herbe martyrisée. Il renifla, les yeux fermés. Dans le lointain, le bruit de la bataille était assourdi mais constant. Grant se frotta le nez du revers de la main et s’avança dans le champ de Saunders.
Les armées s’étaient déplacées, mais elles avaient laissé derrière elles une bonne partie de leurs effectifs. Les morts jonchaient le champ dans des quantités qui dépassaient les nombres qu’il avait appris, pourtant Grant se dit que quelqu’un, en dehors de Dieu, devrait les compter. Inscrire les noms et les dates, ainsi que les histoires douloureuses, dans quelque grand registre pour que les générations futures puissent se pencher dessus. Il se mit à suffoquer et à avoir des haut-le-cœur, car la brise s’était soudain calmée et la puanteur du chaos des corps calcinés s’élevait à nouveau. Les dos des soldats morts formaient des bosses arrondies grises et lisses, répandues partout autour de lui comme des pierres dans l’herbe jaune. Des hommes et des morceaux d’hommes épars fumaient comme des feux de graisse. Un cheval mort était agenouillé, les pattes de derrière bien droites et celles de devant repliées sous son grand poitrail, comme s’il était en position pour un terrible dressage. De petites flammes d’un vif orangé dans la pénombre qui tombait du ciel continuaient à danser çà et là, et les quelques traînards qui n’avaient pas encore quitté le périmètre du champ, échoués dans le sillage sanglant des armées qui s’affrontaient, étaient obligés de faire attention où ils posaient les pieds.
Grant resta là à scruter le champ, les bras enveloppant sa poitrine. Son visage était strié de saleté, de sueur et d’anciennes blessures. Ses yeux étaient aussi brûlés et dévastés que l’herbe hachée. Une nouvelle brise fraîche et joueuse se mit à souffler, gonflant sa chemise légère et retournant les feuilles sur leur queue, de telle sorte que leurs dos plus clairs lançaient des éclairs brillants dans l’obscurité.
Plus loin, au milieu du champ, d’autres hommes noirs parcouraient l’herbe fumante parmi les morts. Ils marchaient lentement, penchés et le dos courbé, leurs mains dures et calleuses plongeant de temps à autre sous les pointes frémissantes des herbes pour toucher un corps. Ou bien, quand ils ne se baissaient pas pour sentir le pouls ou le souffle, ils secouaient négligemment les cadavres avec la plante du pied ou le bout de leur chaussure. Certains se déplaçaient prudemment, avec une attention lasse, tandis que d’autres faisaient ce travail avec une passivité à la limite de la mauvaise grâce, mais tous prenaient le temps d’arranger les corps de telle sorte qu’ils ne se nécroseraient pas dans des positions rendant plus tard leur évacuation encore plus difficile. Les Noirs marchaient au milieu des morts sur toute la longueur et toute la largeur du champ, évitant les flammes et travaillant avec une lassitude qui semblait tenir autant du respect prudent que du dégoût honteux.
De l’endroit où il se trouvait, Grant sentait la tristesse insondable qui flottait dans l’air, et il comprit tout à coup que le chagrin à venir serait infiniment plus atroce que le travail qu’il y avait à faire dans l’immédiat. Il comprit aussi que le jubilé serait encore plus radieux quand il aurait lieu, si toutefois il avait lieu. Il respira profondément et s’éloigna de ce champ, tête baissée, comme s’il avait vu une chose à laquelle il n’aurait pas dû assister, comme si, en la voyant, il y avait pris part.
À pas lents, il s’en retourna dans la Wilderness, et sur son chemin il rencontra la mort dans toutes les postures. Au bord d’une route blanche qui obliquait dans la verdure sombre, il tomba sur un vieil homme noir qui pleurait à chaudes larmes près du corps d’un garçon en uniforme bleu. Le vieil homme pressait la petite main du jeune soldat contre sa joue et l’autre main était posée sur le visage de l’enfant comme une araignée noire. Sa douleur était violente et silencieuse, et s’il vit Grant, il n’y prêta pas attention. Grant poursuivit sa route sans dire un mot et peu de temps après, il trouva une vareuse de l’Union pliée avec soin sur un tronc d’arbre et un képi trônant dessus. Le souffle coupé, il s’arrêta.
Sherman Grant souleva le képi. Il portait une croix de Malte mal cousue et la visière de cuir était fissurée, pliée et déchirée. Les aigles en cuivre luisaient à peine sur la veste sous laquelle se trouvait un pantalon, également plié avec soin. Il se demanda ce qu’il était advenu du soldat et regarda autour de lui à la recherche d’un soldat mort, étendu nu quelque part, mais il ne vit qu’un type habillé aux cheveux blond-roux, recroquevillé en position fœtale.
Grant renifla. Il cligna des yeux et regarda autour de lui une nouvelle fois, puis il souleva l’uniforme et l’emporta.
Il remonta la route au-delà des fortifications des soldats de l’Union, jusqu’à ce que les ténèbres de la Wilderness se fussent refermées sur lui. Un homme blanc maigre et au teint cireux, conduisant une carriole délabrée s’approcha en bringuebalant et en soulevant des tourbillons de poussière blanche. L’arrière du chariot était plein de pelles et de bêches et, dans un coin, à moitié recouvert par un tas de sacs à oignons, gisait le corps sans vie d’un jeune garçon noir. Une expression de choc et de terreur se lisait sur son visage et il avait une horrible blessure à la gorge. L’homme s’arrêta en face de Grant et le jaugea de la tête aux pieds. Grant était habitué à ce genre de regard d’évaluation et il baissa les yeux, espérant que l’individu ne demanderait pas à lui examiner les dents.
L’homme lâcha les rênes, prit une profonde inspiration, puis il se boucha une narine avec le bout de son index et se moucha dans le creux de son autre main. Il passa un bon moment à étudier la matière répugnante qu’il avait récoltée, comme s’il pouvait y lire son avenir, puis il fit la grimace et l’essuya sur sa cuisse.
— Qu’est-ce que tu fabriques par ici, mon gars. Tu t’es enfui ? Grant ouvrit la bouche, puis il la referma.
L’homme secoua la tête et remua sur son siège, et quand Grant leva les yeux, il vit que l’homme tenait un revolver.
— J’te l’demande encore une fois, dit l’homme. Et cette fois-ci, j’te garantis que tu vas répondre. Tu t’es enfui ?
Grant roula les yeux comme s’il cherchait un moyen de s’échapper. Il ouvrit la bouche et la referma à nouveau.
— Sacré nom de Dieu, grogna l’individu.
Il se leva et se retourna pour descendre. La voiture trembla sous son poids. La tête du garçon mort roula comme s’il voulait regarder ailleurs.
— Sacré nom de Dieu, ça m’a tout l’air que ces bois grouillent de nègres aujourd’hui. Il fait noir plus tôt, ces jours-ci.
Il ricana pour lui-même et se pencha pour cracher. Alors qu’il s’essuyait la bouche, son regard tomba sur l’uniforme que Grant avait sous le bras et son visage se fendit d’un large sourire plein de méchanceté.
— Et où tu vas avec ces nippes ? demanda-t-il en tournant autour de Grant, le détaillant de la tête aux pieds comme pour évaluer son prix sur le marché. Ah, j’parie que t’es qu’un ouvrier des champs qui vient d’se trouver un putain de costume de singe bleu. C’est ça, hein, espèce de diable noir ?
Il donna une poussée à Grant qui trébucha contre le chariot. L’uniforme tomba dans la poussière et Grant se retrouva à fixer du regard les yeux toujours ouverts du garçon mort. Il avait un tout petit grain de beauté au coin de la bouche et Grant pouvait voir ses petites dents blanches derrière ses lèvres, ainsi que des traces de sel séché près de ses paupières. Grant agrippa la ridelle du chariot et ferma les yeux comme s’il se préparait à recevoir une correction.
— Et qu’est-ce que tu vas faire ? s’esclaffa l’homme. Tu vas p’têt t’engager dans l’armée de c’vieux tonton Abe ? Vingt dieux. Tu sais, j’ai entendu dire qu’il y a toute une brigade de putain d’chimpanzés comme toi dans les environs, ils marchent au pas et tout. Ma parole, ils croient p’têt qu’ils sont en Afrique ou à Cuba ou un putain d’pays comme ça. Et ils marchent au pas comme s’ils se prenaient pour des hommes, tu peux croire ça, toi ?
Grant l’entendit armer le revolver. Ses yeux étaient secs et brûlants. Il s’agenouilla, regardant le garçon mort à l’arrière du chariot, et il sentit un picotement vif et agréable au fond de sa gorge. Il n’éprouvait aucune peur. Toutes ses souffrances, toutes ses douleurs profondes, sombres et pénibles s’étaient envolées, comme emportées par un vent soudain auquel s’était jointe sa respiration, qui en faisait maintenant partie et n’en serait plus jamais séparée. Grant respira. Plus rapidement qu’il ne s’en serait cru capable, il tendit le bras, s’empara d’une pelle dans le chariot et frappa en pivotant.
L’homme leva le bras devant son visage et le coup de revolver partit en l’air. D’une secousse, Grant retira la lame de la pelle qui s’était enfoncée dans le bras de l’individu. Il était par terre et Grant s’était mis à hurler. Un cri rauque et bestial. Et pour la première fois, Grant ne se désolidarisa pas de sa colère, il s’y abandonna complètement, et sa colère avait la couleur rouge de la rage.
Grant cligna des yeux. À un moment donné, la pelle s’était brisée en deux et la lame entière était plantée dans le visage de l’homme. Il empoigna le manche cassé à deux mains ; l’extrémité était couverte d’une matière visqueuse et dégoulinait. Grant s’assit à califourchon sur la poitrine de l’individu qui n’avait plus figure humaine.
Grant se releva. Ses genoux flageolaient et il alla jusqu’au chariot pour s’essuyer les joues avec un sac à oignons, puis il retourna auprès de l’homme, arracha le revolver que ses doigts serraient encore et le mit dans sa poche. Il se passa la cartouchière de l’individu autour du cou et récupéra l’uniforme, l’épousseta et le mit dans un sac à oignons propre. Il resta un instant à regarder la route dans les deux directions. Il prit une autre pelle dans le chariot, souleva le corps du garçon mort et le porta dans les arbres.
Quand il revint, c’était le soir et il faisait nuit. Elle avait pris le risque d’allumer un petit feu et avait réussi à attraper un écureuil qu’elle faisait rôtir sur un bâton. Lorsque Grant sortit de la Wilderness, Hypatia vit dans quel état il était et elle arracha la viande brune et filandreuse des os et la posa sur une pierre plate pour lui. Il se passa la langue sur les lèvres et lui demanda si elle avait déjà mangé et elle lui répondit oui, alors il s’accroupit près des flammes et mangea. Il se lécha les doigts l’un après l’autre et du jus coula des coins de sa bouche, étincelant dans sa barbe naissante comme de minuscules pierres précieuses rougeâtres.
Elle ne lui demanda pas ce qu’il avait fait dans la journée, elle ne posa aucune question sur l’uniforme dans le sac à oignons, ni sur le sang qu’il avait sur les mains et le visage. Elle le regarda manger, et quand il eut fini, elle le regarda scruter les flammes, voyant qu’il se passait dans ses yeux des choses qu’elle n’avait jamais vues depuis qu’ils étaient ensemble. Il ouvrit la bouche à plusieurs reprises, mais chaque fois il la referma. Au bout d’un moment, il se mit à pleurer. Se couvrant les yeux de ses deux paumes, il pleura contre ses mains et Hypatia l’observa sans bouger et sans parler. Polie et respectueuse de son chagrin.
Le feu n’était plus qu’un tas de braises lorsqu’il finit par se lever et aller au bout de la petite clairière. Hypatia l’entendit uriner, elle l’entendit arroser généreusement les broussailles et elle l’entendit soupirer de plaisir. Puis il revint, ils s’étendirent dans les bras l’un de l’autre et ils restèrent ainsi toute la nuit, colorés par le rougeoiement des braises, sombrant dans un sommeil sans rêve et bienfaisant.
À leur réveil, le lendemain matin, ils avaient faim et froid. N’ayant pas de nourriture ni de possibilité d’en trouver sur place, ils prirent une direction, espérant que c’était le nord, et s’enfoncèrent dans les ténèbres des bois. Le crépitement délétère d’innombrables feux invisibles faisait vibrer l’air du matin et la fumée était telle qu’elle obscurcissait le peu de ciel que les branches laissaient apparaître. Mais ils poursuivirent leur route. Toute la matinée et le début de l’après-midi, en dépit des ronces qui se moquaient bien de leurs vêtements. Grant prenait grand soin de son uniforme et il donnait la main à Hypatia quand elle avait besoin d’aide, ce qui n’arrivait pas souvent. Ils s’arrêtèrent plusieurs fois pour essayer de déterminer la direction dans laquelle ils allaient, mais ils ne parvinrent pas à trouver le soleil et ni l’un ni l’autre ne connaissait la forêt suffisamment pour interpréter la mousse ou les pierres ou toute autre balise par laquelle la nature vient en aide aux voyageurs égarés. De temps à autre, ils se reposaient près d’un petit ruisseau sombre, puis ils se levaient et repartaient. Ils débouchèrent bientôt sur une route qui traversait toute cette obscurité noircie par le feu et ils firent une halte, observant ce chemin jaunâtre et rectiligne qui s’enfonçait dans une obscurité encore plus profonde.
Des vestiges de la bataille de Chancellorsville, qui avait eu lieu l’année précédente, étaient éparpillés un peu partout. Une roue de chariot brisée, couverte de mousse. Le cerceau de fer rouillé d’un tonneau pourri depuis longtemps. Des morceaux de tissu coloré et des morceaux de chaussures. Grant se baissa et ramassa une petite pièce d’échecs dans la poussière, la regarda un instant puis la jeta. Hypatia se mit à respirer profondément, car il y avait moins de fumée à cet endroit et le soleil inonda soudain la route de lumière. Tandis que Grant remuait les débris du bout du pied, Hypatia s’avança jusqu’à une pierre lisse au soleil, au pied d’un vieux chêne noir. Près de cette pierre, un petit sentier menait à une cabane minuscule dont la porte était peinte en bleu ciel. Elle vit un porche, des églantines en fleur dans le jardin de devant. Des briques rouges encadraient un chemin de terre. Hypatia soupira et sourit, puis elle alla jusqu’au porche.
Il y avait un tabouret et un vieux cageot. Une douce brise se leva et elle sentit le parfum des églantines qui palpitaient au milieu de leurs épines. Les planches du porche étaient jonchées de pétales flétris couleur de rouille. L’air frais embaumait. Le sol à l’intérieur de la cabane était en terre battue et il y avait une cheminée en pierre. Un fin rectangle de toile dans un coin semblait indiquer un matelas, et un bureau affaissé aux tiroirs retournés était abandonné contre un mur. Une porte à deux battants horizontaux s’ouvrait sur la Wilderness qui s’élevait juste derrière la cabane. Elle regarda cette porte, se demandant quelle pouvait bien être sa fonction dans la mesure où elle était constituée de deux moitiés, mais sans parvenir à trouver de réponse. Quand elle retourna sous le porche, Grant était là, ses grandes mains pleines de cicatrices sur la balustrade, le regard fixé sur la route. Elle lui sourit et à sa grande surprise il lui rendit son sourire et ils restèrent ainsi, épaule contre épaule, à regarder la route sans parler.
Vers la fin de l’après-midi, ils allumèrent un feu dans l’âtre pour lutter contre l’air frais et humide, et ils furent soulagés de constater que la cheminée était en bon état et tirait bien. Leur fumée alla s’ajouter à celle qui flottait encore dans la Wilderness et tout partit en direction du sud. Ils entendirent des coups de fusil toute la journée et tandis que la lumière commençait à baisser, la pluie se mit à tomber et la fusillade diminua progressivement. La température se rafraîchit, mais le feu crépitait sur les chenets tordus et il faisait bon à l’intérieur de la cabane. Et là, alors que les ombres qui s’allongeaient entrelaçaient le porche et le sentier qui y menait, ils restèrent assis comme s’ils attendaient quelque chose qui devait bientôt se produire.
Au bout d’un moment, un soldat apparut en boitant, zigzagant sur la route comme un navire à la dérive, couvert de sang de la tête aux pieds. En avançant, il soulevait des tourbillons de poussière dans l’air du soir. Arrivé au sentier, il s’arrêta et regarda dans leur direction, et il resta là à les regarder pendant un bon moment. Ni Grant ni Hypatia ne bougeaient et ils n’osaient plus respirer car ils avaient reconnu le camp auquel il appartenait d’après les lambeaux de son uniforme et son visage hâve et émacié. Le Rebelle était nu-tête et tout échevelé et il se tenait là, vacillant à l’entrée du sentier, les yeux fixés sur eux, et puis soudain il tomba face contre terre et ne se releva pas.
Hypatia se pencha en avant sur le cageot où elle était assise et le cageot grinça, puis le soldat se releva de la poussière comme d’un rêve effroyable. Il les regarda encore longuement, fit demi-tour et repartit sur la route en titubant avant de disparaître.
Sans rompre le silence qui avait caractérisé leurs relations jusqu’alors, Grant et Hypatia se levèrent ensemble, remontèrent le sentier et gagnèrent la route. S’efforçant de voir à travers la fumée, les ténèbres et les ombres obliques du soir, ils purent l’apercevoir tandis qu’il poursuivait son chemin en chancelant. Il avait un bras replié sur sa poitrine, comme l’aile brisée d’un oiseau, et il agitait l’autre devant lui à la manière d’un aveugle.
Leurs visages, tandis qu’ils l’observaient. Elle : pleine de sentiments maternels et rendue muette par un chagrin qui durcissait les traits autour de sa bouche mais que tempéraient ses yeux en amande étonnés. Lui : silencieux et frémissant d’un courage nouvellement forgé qui laissait sa haine se manifester dans ses poings serrés et gonflait les veines de ses avant-bras. Ensemble, ils se levèrent, sans se toucher et ils observèrent la scène tandis qu’Abel tombait à nouveau sur la route et, cette fois-ci, ne se relevait pas.
Ils restèrent là, à regarder la route. La poussière blanche retomba dans les ténèbres. Les engoulevents se mirent à lancer leurs petits cris étouffés dans l’obscurité des bois. Grant jura et s’avança sur la route dans la nuit. Puis il revint.
— Il est pas mort, dit-il.
— Bien, dit Hypatia. (Avec deux doigts, elle déplaça délicatement le devant humide de sa robe.) Bien, répéta-t-elle.
— Nom de Dieu. Sacré bon sang, soupira Grant.
Elle hocha la tête.
— Tu peux y aller, dit-elle. Dans cet état-là, il va pas nous faire grand mal.
Il fit ce qu’elle lui demandait et transporta le soldat dans la cabane. Il n’était pas lourd, Grant n’eut aucun mal à le porter, et ensemble, ils s’occupèrent de lui à la lumière du feu qui projetait leur ombre grotesque sur le mur derrière eux. Ils nettoyèrent le sang pour séparer les blessures des souillures et trouvèrent la balle qui lui avait lacéré la cuisse et dont la forme sombre et courte se dessinait sous la peau à l’arrière. À cet endroit, la chair était rouge, tendue et brûlante. Hypatia parvint à extraire la balle avec le propre couteau de poche du soldat et elle lui pansa la cuisse avec des morceaux de tissu qu’elle arracha de sa robe. Puis Grant retourna le blessé sur le dos pour qu’Hypatia puisse examiner la blessure à la poitrine. Tandis qu’elle nettoyait soigneusement les abords de la plaie sanguinolente, un de ses ongles racla la côte du soldat mise à nu et il poussa un gémissement dans son sommeil, frissonna, puis se calma. Cette blessure n’était pas aussi grave qu’elle en avait l’air, et quand tout fut propre, Hypatia déchira d’autres bandes de sa pauvre robe dont elle entoura la poitrine du blessé. Quand ils l’allongèrent devant le feu, il réclama de l’eau sans ouvrir les yeux et ils lui donnèrent une gorgée de ce qui leur restait. Il appela à nouveau pour demander de la nourriture, mais ils n’avaient rien à lui donner, alors ils s’occupèrent de son bras abîmé au bout duquel pendait un gant de sang.
Elle le nettoya aussi soigneusement que ses autres blessures et quand elle vit le désastre de son coude, elle soupira et s’assit sur ses talons durs et nus. Elle demanda à Grant de maintenir le soldat, et inclinant la tête, elle inséra le bout de son index dans la plaie pour voir dans quel état se trouvait l’os. Le soldat donna de violents coups de pied sans émettre le moindre son tandis qu’Hypatia suivait la trajectoire de la balle, enfonçant son doigt fin dans le coude pratiquement jusqu’à la seconde articulation. Tout à coup, poussant un sifflement aigu, elle le retira et secoua la main.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Grant. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Hypatia referma l’autre main sur son doigt en faisant une grimace. Au bout d’un moment, elle regarda son doigt et secoua la tête.
— C’est tout cassé à l’intérieur, dit-elle. Autour du coude, comme je m’en doutais. J’me suis coupée sur un morceau d’os quelque part.
Elle poussa un autre sifflement, regarda son doigt d’un air triste tandis qu’elle l’essuyait, puis elle reprit le couteau de poche du soldat.
Avec le coin d’un vieux chiffon qu’ils avaient trouvé dans la cabane, elle commença à nettoyer méthodiquement la lame, raclant du bout de l’ongle de longues bandes de sang séché qui se recourbaient en spirales, du manche jusqu’au bout de la lame qu’elle astiqua ensuite, la faisant étinceler dans la lumière du feu. Puis elle leva les yeux vers Grant et lui dit :
— Tiens-le bien, maintenant, il va se débattre comme un beau diable.
Le regard de Grant passa d’Hypatia au rebelle avant de revenir sur Hypatia. Puis il refit l’aller-retour encore une fois, comme si Grant était en train d’évaluer jusqu’à quel point cet homme méritait qu’ils s’occupent de lui. Il finit par pousser un soupir et empoigner le soldat. Il la dévisagea alors qu’elle était agenouillée et examinait le bras blessé posé sur ses genoux.
— Où est-ce que t’as appris tout ça ? lui demanda-t-il.
Elle ne répondit pas tout de suite, et quand elle le fit, sa voix était étonnamment douce.
— En fait, je connais rien à rien, dit-elle. Mais il paraît que j’ai un don, c’est ce que m’ont dit des gens qui avaient mal. J’aidais le docteur quand il venait, là d’où j’me suis enfuie. (Elle haussa les épaules.) Tiens-le maintenant.
En fin de compte, elle lui sauva son bras, mais pas son usage. La balle avait éclaté et s’était aplatie sur l’os, écrasant les tendons qui s’enroulaient dans l’articulation comme des câbles lisses et s’incrustant dedans. Hypatia dut s’acharner un long moment avant d’extraire la balle avec le couteau tandis que le soldat donnait des coups de pied, criait, poussait des hurlements et pleurait, mais ne se réveillait pas. Faisant levier avec la lame sur le dos de sa phalange, elle saisit le bout du cubitus là où il perforait la peau et poussa sous la balle avec la pointe du couteau. Quand le projectile tomba enfin sur le sol, Hypatia le ramassa et le mit dans une des poches du soldat, puis elle se leva, déchira des bandes de ses propres sous-vêtements pour panser la blessure. Grant suivit ses gestes, le visage empourpré, mais quand elle surprit son regard, il se tourna et alla s’occuper du feu.
Accroupi comme un chasseur devant les flammes, il gratta du sang séché sur ses doigts avec l’ongle de son pouce, essayant de ne pas penser au jeune garçon qu’il avait enterré. Quelques instants plus tard, le soldat se réveilla et demanda à manger.
Grant entendit Hypatia pousser un profond soupir, et lui parvint alors le vieux bruissement familier et déchirant d’un vêtement qu’on défait, suivi du bruit de tétée dont il se souvenait bien, provenant des coins éclairés à la bougie dans les cabanes où son maître plaçait les femmes qui venaient d’avoir un bébé.
Grant se retourna. L’espace d’un instant seulement, il regarda Hypatia qui tenait le visage de l’homme blessé devant son sein dénudé. Le soldat avait les yeux fermés, et maintenant, ceux d’Hypatia l’étaient aussi. Les doigts de la jeune femme étaient pris dans les cheveux de l’homme tandis qu’elle lui caressait le front et il serrait le poing de son bras valide dans les plis de la robe d’Hypatia. Les joues de Grant se creusèrent et sa pomme d’Adam monta et descendit dans sa gorge maigre et crasseuse. Il respira profondément, alla jusqu’à la porte et sortit dans la nuit.
Du bruit et de la lumière provenaient de la route où passait une colonne de soldats qui s’éclairaient de lanternes et de torches. Ceux-là ne chantaient pas en marchant et leurs officiers les exhortaient d’une voix basse mais néanmoins pressante. Grant reconnut les uniformes sombres des soldats de l’Union et il resta sous le porche à les regarder passer. À observer comment ils marchaient tous parfaitement au pas, arme à l’épaule, et même avec la poussière qui montait en tourbillons jusqu’à la taille, il aperçut le passepoil sur leurs pantalons, ainsi que les aigles en cuivre qui luisaient faiblement sur leurs vestes.
Sa bouche s’ouvrit d’émerveillement et de plaisir et il descendit du porche pour s’avancer sur le sentier. Il n’appela pas, car sa gorge se serra et il s’étouffa sur ses propres larmes. Les soldats défilèrent devant lui, leurs ombres obliques traversant la Wilderness. Tous ces soldats étaient des hommes noirs, et ils marchaient au pas, et ils portaient leurs fusils sans peine comme s’ils n’y pensaient même pas, comme s’ils savaient qu’ils en avaient gagné le droit, et tous ensemble, ils s’enfoncèrent dans la nuit en direction du sud.
Grant fit quelques pas sur le sentier en trébuchant tandis que les derniers passaient sur la route. Un homme à l’arrière de la colonne l’aperçut, debout là, les mains croisées devant son ventre, paumes en l’air, à la manière de ceux qui sont témoins d’une chose remarquable et qui ne savent trop quoi faire de leurs mains vides. Cet homme, cet homme noir en uniforme qui partait à la guerre, lui sourit d’un air détendu, souleva son képi et l’agita comme s’il était le général McClellan lui-même avant de le reposer sur sa tête. Puis il disparut avec les autres.
Grant resta seul sur la route, observant la lumière des torches clignoter et s’évanouir dans l’obscurité de la Wilderness. Il écouta le bruit régulier, réconfortant et monotone de leurs pas diminuer et se fondre dans le chant des grillons et les cris des engoulevents, quelque part, au loin, dans la nuit. Son visage mouillé était débarrassé de ses rides soucieuses, il était là, bouche bée, les yeux écarquillés et les mains tremblantes.
Il retourna à la cabane. Il ne la regarda pas, mais l’air dans la pièce lui dit qu’elle s’était rhabillée. Le rebelle amaigri était endormi près du feu et la pénombre le faisait paraître d’une infinie tristesse. Grant s’arrêta un instant pour les regarder, puis il se tourna, alla jusqu’au bureau sur lequel il prit le sac à oignons contenant l’uniforme et le serra contre sa poitrine. Il se tenait face au mur sombre, la respiration saccadée.
— Tu vas avec eux, c’est ça ? dit-elle.
— Oui.
— Bon, d’accord, dit-elle doucement. Vas-y.
Grant se retourna pour la regarder. Son visage avait maigri depuis le jour où il l’avait rencontrée, et de petites traînées de sueur faisaient des sillons dans la poussière pâle sur son front et sa lèvre supérieure. Elle parvint à esquisser un sourire et il prit une profonde inspiration avant de la regarder fixement.
— Est-ce que je suis pas un homme ? demanda-t-il. Je suis pas toujours un homme ?
Hypatia hocha la tête.
— Si, dit-elle. T’es un homme.
Il jeta un regard du côté du soldat, puis à nouveau vers elle.
— Alors, nom de Dieu, Hypatia, je… (Il garda la bouche ouverte comme un poisson et détourna les yeux.) Sacré bon sang. Nom de Dieu.
— À un autre moment, peut-être. À un autre moment, ça aurait pu être différent. On aurait pu être quelque chose l’un pour l’autre, peut-être.
Il la regarda dans les yeux et finit par répondre :
— Nan. Y a jamais eu un autre moment et y en aura jamais. J’le sais, et toi aussi, tu le sais bien.
Et quand elle détourna les yeux, il eut un sourire crispé et hocha la tête tandis qu’elle prenait une profonde inspiration en frémissant et lui rendait son sourire.
— Bon, dit-il en respirant. Très bien. Ça va aller pour toi, ici ?
— Vas-y, dit-elle doucement. J’les ai vus par la fenêtre, à la façon dont ils avançaient, tu vas être en retard si tu te dépêches pas.
Se penchant, il lui prit la main et marqua une pause pour contempler leurs deux mains jointes dans la lumière vacillante. Le dessus du poignet d’Hypatia, couleur cannelle, enveloppé dans les doigts sombres de Grant. Ils se regardèrent dans les yeux, il se baissa pour embrasser ses lèvres et lui mit dans la main le revolver de l’homme qu’il avait tué, il se redressa et franchit la porte de la cabane.
Il se retrouva dans la fraîcheur de la nuit. Il entendit venir des chevaux sur la route. Il se déshabilla et enfila l’uniforme. Il lui allait bien, et l’espace d’un instant, il eut envie de se regarder dans un miroir. Alors qu’il s’avançait sur la route, Grant se demanda où il pourrait trouver un fusil, et déjà les chevaux étaient sur lui. Un officier de l’Union lui demanda s’il appartenait à la division de Ferrero et Grant répondit oui et l’officier s’emporta, maudissant sa paresse, la couleur de sa peau, son héritage africain et son manque total d’intelligence. Puis le cavalier aida Grant qui eut beaucoup de mal à monter en croupe. Ensemble, ils s’élancèrent au galop sur la route et ne tardèrent pas à être engloutis par la Wilderness.
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