Wilderness

Lance Weller · Chapitre 3 sur 12

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Wilderness

2 Maudits vêtements

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Maudits vêtements

1864

 

DAVID Abernathy n’avait jamais eu beaucoup de chance avec ses vêtements pendant la guerre, et la nuit où il déchira sa dernière chemise en bon état, il montait la garde le long des épaulements confédérés au sud de la rivière Rapidan. Il était frigorifié, trempé, et minuit était largement passé – une heure où tous les honnêtes gens devraient être au lit – lorsqu’il appuya son fusil contre le solide mur de terre tassée et de troncs fendus avant de s’enfoncer dans l’obscurité des buissons pour se soulager. Le jet de son urine chaude jaillit avec force et fit fumer la mousse. Quand il eut fini, David s’accroupit à l’abri du muret où le vent qui venait de la rivière était moins violent. Levant les mains à hauteur de son visage, il souffla dans le creux de ses paumes glacées.

Il éternua brutalement et en grognant, il renifla. Ses sinus vibrèrent et le firent grimacer tandis que la douleur, profonde et aiguë, se répandait dans tout son visage. Provoquant des élancements sourds et vert bouteille qui le faisaient parfois chanceler tant la sensation de nausée était forte, et allant jusqu’à le faire vomir d’épuisement, ces terribles maux de tête étaient devenus des compagnons inséparables au cours de ce long hiver. À cause d’eux, et à cause des privations quotidiennes dues à la guerre et au métier de soldat, quand il rêvait tout éveillé, c’était toujours de soleil, de chaleur, de nourriture et du goût fumé et brun du vrai café bu dans des tasses de porcelaine fine sous un grand porche, quelque part où ne parvenaient pas les bruits et les scènes de guerre. Il mourait d’envie de se retrouver dans un salon aux fauteuils bien rembourrés, en compagnie de jeunes dames bien élevées vêtues de robes impeccables et pimpantes. Dans un bureau, avec l’odeur des livres sur les étagères, le contact du vrai papier à lettres sous ses doigts, tout sauf la vie de soldat et les maux de tête.

David cligna des yeux très fort, puis il recommença. Il enleva ses lunettes pour essuyer la pluie du coin de ses yeux avec ses deux pouces. Se levant, il étendit les bras au-dessus de sa tête et croisa les doigts comme s’il voulait repousser l’obscurité. Il resta longtemps ainsi, tendu tel un plongeur, contemplant la profondeur de la nuit comme s’il s’agissait de la mer.

Ce soir-là, la vieille lune devait rester dans le noir et la nouvelle n’était pas encore là. Pourtant la nuit était claire, humide et argentée, et une profusion d’étoiles scintillaient brillamment dans le ciel. L’air lui-même était électrique, vibrant des résidus d’énergie laissés par la tempête de la veille. David écoutait les arbres sombres grincer dans le vent froid et le murmure incessant du courant de la rivière, comme si tout cela était une douce musique jouée pour son seul plaisir. Il baissa les bras et enfonça les mains dans les poches de son pantalon pour observer les nuages filer parmi les étoiles comme des draperies funéraires sur quelque train sombre et solennel roulant lentement vers l’ouest.

Debout dans les ténèbres, David se demanda si les autres qui étaient de garde cette nuit-là, disposés sur la rive sud de la Rapidan, avaient les mêmes pensées que lui. Il se demanda s’ils pensaient entendre la même musique que celle qu’il entendait, celle que le vent froid orchestrait.

La tempête de la veille était arrivée par le nord et l’ouest, faisant déferler sur l’armée de Virginie du Nord dans ses campements une féroce démonstration de bruit et de précipitations. Là-bas, dans les camps du deuxième corps, près de Morton Hall, des tentes avaient été arrachées de leurs piquets comme d’étranges oiseaux gigantesques se mettant à voler maladroitement. Aspirées par le vent, elles avaient fini par atterrir, déchirées et maculées de boue, dans les broussailles frissonnantes, martyrisées par les rafales. Les soldats se précipitaient dans tous les sens dans les allées étroites et boueuses du camp à la poursuite de leurs maigres biens – pipes sculptées à la main, brosses à dents, fil à coudre et trousses de couture. Des éclairs blancs et de terribles coups de tonnerre les illuminaient et les secouaient, projetant des ombres difformes sur la terre détrempée avant de disparaître, comme si rien de tout cela n’avait jamais existé.

David avait vu des hommes nu-tête courir après leur chapeau emporté par le vent et d’autres qui se tenaient immobiles et regardaient les bourrasques tourmenter les branches, comme s’ils avaient été affectés à cette tâche. Un petit groupe de jeunes tambours effrayés, nouveaux dans l’armée et pas encore habitués à la vie militaire, étaient blottis sous un chariot et personne n’arrivait à les persuader d’en sortir, tandis que, juste à côté, un officier esseulé était en train de se raser tranquillement près d’un feu éteint par la pluie. Un autre soldat avait sorti des tasses, des pots, des chapeaux et toutes sortes d’objets pouvant contenir de l’eau pour recueillir la pluie et s’en faire une réserve d’eau potable.

Au plus fort de la tempête, alors que les arbres s’entrechoquaient en se balançant et que les chevaux étaient affolés par le tonnerre, David avait vu un vétéran, portant une tignasse blanche ébouriffée et une grande barbe, enlever sa chemise et s’agenouiller dans la boue près d’un chariot, pâle comme un ventre de poisson. L’homme avait fermé les yeux et s’était mis à hurler que la Vengeance du Seigneur s’abattait enfin sur eux pour tous les péchés commis contre Ses Propres Enfants Noirs. Les descendants de Cham, qu’ils avaient grandement maltraités. Le vieil homme, secoué par le vent, se balançait sur les genoux, les pointes effilées de sa longue barbe flottant derrière chaque épaule. David l’avait observé prendre une profonde inspiration avant de recommencer, les prévenant contre le Seigneur, contre Grant et tous les Yankees qui déferlaient sur le Sud. Il hurlait à l’adresse de tous ceux qui étaient disposés à entendre parler de sauterelles et de vermine, de grêle à la place de la pluie et de flammes dévorant le pays. Personne ne s’arrêtait pour l’écouter, à part David, qui était resté là à le regarder, près d’un vieux tonneau à mélasse dont les cercles desserrés cliquetaient dans le vent comme des sabres émoussés.

— Mes frères, lançait le vieil homme aux soldats qui passaient en courant, à la poursuite de leurs possessions envolées. Mes frères, ne savez-vous donc pas que l’armée est en marche ? Vous ne la sentez donc pas à cet instant même ? Portée par ce vent ? Dans cette pluie ? Mes frères, n’ont-ils pas englouti toutes les céréales et tous les fruits de ce pays ? N’ont-ils pas rougi les cours d’eau ? (Le fanatique se battit la poitrine de ses paumes ouvertes, laissant sur sa chair pâle des empreintes de boue en forme de mains.) Écoutez-moi ! Est-ce qu’Il tolère que qui que ce soit leur fasse du mal ? Leur faire du mal, à Eux ? Non, monsieur ! Certainement pas ! Pour eux, Il a réprouvé des rois ; pour eux, Il a enseigné la sagesse à des sénateurs. Jeff Davis serait-il autre chose qu’un roi ? Et n’est-il pas entouré de sénateurs, mes frères ?

Le vieil homme essayait faiblement de s’agripper à l’air, comme si l’atmosphère s’était épaissie autour de lui. Les soldats passaient près de lui, poursuivant leur chemin dans l’allée boueuse, les épaules voûtées, les yeux baissés.

Le vieil homme avait continué, la voix plus faible maintenant, les yeux fous.

— Pour eux, Il a ligoté des princes. Pour les chaînes qu’ils avaient aux pieds, pour les marques sur leur chair, et pour leurs familles qui ont été expulsées. Et… et pour… Et pour leurs sœurs et leurs femmes violées et… Et pour le viol de leurs filles ! Oui. Et pour leurs enfants également ! Vous connaissez cette vérité, mes frères. Je n’avais pas l’intention de…

Le vieil homme leva un poing maigre et couvert de boue devant ses lèvres et ses yeux s’ouvrirent tout grands tandis que sa voix n’était plus qu’un croassement rauque.

— Toujours elle, poursuivit-il. Cette baie noire au goût sucré.

Il agitait la tête de droite à gauche et ses cheveux ébouriffés flottaient au vent quand il s’était relevé près du chariot.

— Écoutez-moi ! avait-il hurlé une fois de plus. Il a envoyé l’obscurité et Il l’a faite obscure ! Il l’a faite obscure, je vous dis ! Écoutez-moi !

Il s’était retourné et ses yeux s’étaient posés sur David, là où il se tenait, et David s’était senti transpercé par ce regard fou.

— Vous êtes tous morts, tous, autant que vous êtes ! avait hurlé le vieux fanatique qui s’était ensuite couvert le visage de ses mains boueuses et s’était écroulé en sanglotant dans l’allée du camp.

Tandis que le vieil homme se roulait par terre, trois hommes avaient poursuivi un sanglier depuis la forêt jusque dans une tente voisine qui était restée ouverte. David s’était retourné pour observer la toile de tente qui faisait saillie çà et là et frémissait de l’intérieur, puis elle s’était mise à tanguer dangereusement avant de s’effondrer pour de bon. Il avait souri en entendant les cris et les jurons des hommes qui se joignaient aux couinements perçants du cochon paniqué par la tempête. Quand David s’était retourné à nouveau, le vieil homme n’était plus là et, à sa place, il y avait un jeune soldat qui se baissait pour ramasser un morceau de couverture poussé par le vent. Cette couverture n’était qu’une malheureuse loque sans valeur et, chaque fois que le soldat se penchait pour l’attraper, le vent l’envoyait plus loin, si bien que le garçon parcourait l’allée du camp en effectuant une suite de petits pas, de sauts de côté et de tentatives avortées, puis il avait tourné à un coin et avait disparu entre les tonneaux dans lesquels le feu avait été éteint par la pluie. Quant au sanglier, il était parvenu à s’échapper, mais pas avant d’avoir chargé un de ses poursuivants, lui infligeant une blessure si grave que le chirurgien du régiment dut amputer l’homme sous le genou. (La jambe fut enterrée dans un trou peu profond dans les bois, derrière les puisards, et quand l’armée eut levé le camp, ce même sanglier vint la déterrer – l’animal fut finalement abattu deux étés plus tard, près de Stubb’s Mill, par une famille venue de Géorgie qui s’était installée là et qui trouva dans le ventre de la bête des morceaux de cuir de chaussure, ainsi qu’un certain nombre de fins fragments blancs et de petits cailloux durs qui, autrefois, avaient été les petits os du pied gauche de ce soldat.)

 

Mais maintenant, au cours de cette nuit, le vent s’était suffisamment calmé pour permettre à David d’entendre les eaux enflées de la Rapidan couler dans l’obscurité, un peu plus loin, derrière un bouquet d’arbres tout proche. Et quelque part, dans les ténèbres par-delà la rivière, la lumière blafarde et pâle de l’armée du Potomac dans ses campements projetait de faibles éclats jaunes sur les murs humides de la nuit. David avait l’impression qu’en retenant sa respiration, il pourrait les entendre – le crissement fatigué du cuir des harnais et la douce musique des grincements et couinements des roues de chariots mal graissées, le lourd grondement grave des caissons d’artillerie et le piétinement impatient d’innombrables sabots. Depuis le lointain lui parvenaient les hurlements prolongés des sirènes de trains qui déversaient de plus en plus de soldats, de provisions, de munitions, de chevaux, plus de métal, plus de sang, de muscles et de matériau brut avec lequel se fait la guerre.

Parfois, les nuits où il était de garde dans l’obscurité froide, si le vent soufflait dans la bonne direction, si la pluie tombait doucement, ou sans bruit, ou pas du tout, David s’imaginait qu’il entendait les soldats yankees eux-mêmes, tandis qu’ils montaient la garde, ou fumaient, ou discutaient autour de leurs nombreux feux de camp. Peut-être qu’ils buvaient du bon whisky, là-bas, certains d’entre eux, tout au moins, ou peut-être qu’ils écrivaient des lettres à leur famille sur du beau papier à lettres de l’Union. Certains devaient avoir une guitare, un violon, un fifre, un harmonica, pour faire de la musique, tandis que d’autres s’installaient confortablement et chantaient doucement jusqu’à avoir le mal du pays – ils chantaient, et leurs voix, ainsi que le doux son de leurs instruments, se mêlaient au vent et à la pluie et tout cela ne faisait plus qu’un et s’envolait du côté de la rivière où se trouvait David, jusqu’à ce que lui aussi se mît à penser à chez lui, parce qu’il n’y avait que cela qui comptait.

Il secoua la tête ; il secoua les souvenirs de chez lui et les rêves de retour, puis il secoua ses fines mains blanches et les fourra sous ses aisselles pour les réchauffer. Comme il faisait ce geste, ses doigts froids accrochèrent sa chemise à travers l’étoffe de sa veste et il entendit, en même temps qu’il le sentit, sa chemise se déchirer. En jurant tout bas, David déboutonna sa veste trempée et en piteux état et leva le bras gauche. Il n’y avait toujours pas de lune, et il n’y en aurait pas cette nuit, ni la suivante, mais la lumière des étoiles était telle que David put voir que la manche s’était détachée du corps de la chemise et que la couture qui descendait le long du côté gauche s’était complètement défaite. La chemise tout entière, qui avait été recousue et rapiécée, et recousue à nouveau, avait fini par tomber en lambeaux. La chemise que sa mère lui avait achetée neuve à Resaca, qu’elle avait mise dans sa valise et qu’il avait entretenue avec tant de soin jusqu’au moment où il n’avait plus eu d’autre vêtement à se mettre qui ne fût pas en loques, avait fini par franchir les limites de la détérioration ordinaire. C’était comme s’il avait cligné des yeux et s’était retrouvé simplement vêtu d’un certain nombre de fils défraîchis et disposés n’importe comment, et il n’était pas question de cligner des yeux une autre fois pour les remettre comme il fallait.

Il avait l’impression que sa cage thoracique toute pâle, ses côtes elles-mêmes, là où elles appuyaient contre l’intérieur de sa chair comme une armature de tente sous une toile fatiguée, étaient devenues luisantes. Comme si ce qu’il avait toujours redouté en secret, pendant ces longues années de guerre, s’était réellement produit et qu’il avait été tué quelque temps auparavant sans le savoir, sans s’en rendre compte. Comme si, tout à coup et sans avertissement, de la façon dont ce genre de choses doit toujours se passer, il était devenu son propre fantôme, condamné à hanter ce poste de garde humide et solitaire.

David jura à nouveau et un faible gémissement s’échappa de ses lèvres tandis qu’il remettait en place les lambeaux de sa chemise du mieux qu’il pouvait. Après avoir refermé sa veste, il la boutonna pour se protéger du froid, mais le précédent propriétaire de cette veste avait reçu une décharge d’obus à balles dans la colonne vertébrale et presque tout le dos de la vareuse était parti. David fit entendre un autre faible gémissement, un bruit de fantôme lancé dans l’obscurité et il sourit quand un écho étouffé lui revint. Il le refit plusieurs fois, plus fort, jusqu’au moment où Virgil lui répondit depuis son propre poste de garde, en aval de la rivière, qu’il ferait mieux de se taire avant que les Yankees finissent par le repérer et qu’une balle lui coupe la quéquette.

— Pour le coup t’aurais de quoi te mettre à gémir, pas vrai ? lui lança Virgil avec un rire de gorge contenu.

David secoua la tête et récupéra son fusil. Il souffla et regarda son haleine dans l’air de la nuit. Il sourit. Il était vivant. Portant son fusil à l’épaule, il suivit son parcours avec lassitude dans l’obscurité. Sous les étoiles qui se couchaient, il continua à patrouiller devant les retranchements. Souriant aux ombres, les dents blanches comme des pierres sous le clair de lune.

Abel Truman était étendu, ficelé dans la boue près de l’intersection des routes de Morton’s Ford et de Mountain Creek. Il était étendu sur le côté dans un rectangle oblique de douce lumière jaunâtre, vacillante et dépourvue de chaleur, qui lui parvenait à travers les broussailles depuis les camps du deuxième corps, là-bas plus loin. De cette ville de tentes lui parvenaient aussi les bruits des soldats se déplaçant dans les allées boueuses du camp, parlant comme on parle la nuit, d’une voix étouffée, les sons doux des chansons lentes et tristes et des instruments qui jouaient avec cœur et dextérité. Et de temps en temps, un rire, plus doux que la musique et, par conséquent, plus triste également. Abel entendait les feux crépiter, craquer et crisser, il sentait les odeurs de cuisine des soldats qui préparaient leurs maigres repas et faisaient bouillir du maïs grillé en remplacement du café.

Abel renifla et essaya de bouger pour soulager les crampes dans ses épaules. Ses bras étaient fermement ligotés le long de son corps, les coudes maintenus en arrière, passés autour d’un morceau de manche à balai. Ses poignets, que les liens avaient mis à vif, étaient attachés à ses chevilles par une courte corde. Un vieux chiffon graisseux lui avait été enfoncé dans la bouche et était maintenu par une lanière en cuir qui puait le bétail. Sous lui, la boue était épaisse et froide, et les routes n’étaient pas vraiment des routes, ni l’une ni l’autre, mais plutôt de vieux sentiers qui avaient été grossièrement élargis à coups de pelles et de haches pour permettre à un corps d’armée de passer l’hiver dans son campement. De l’endroit où il était étendu, Abel pouvait voir les silhouettes étranges de vieilles souches bordant la route de Mountain Creek. Posées là où elles avaient été soulevées, arrachées ou extraites à l’explosif du sol compact, avec leurs racines pâles qui tremblaient dans la lumière, les souches semblaient tapies comme des gargouilles bizarres, faites de bois, de boue et de cailloux. D’autres objets se trouvaient pris dans leurs mottes – des os et des fossiles, de curieux écheveaux de poils et de fourrure, ainsi que des porte-bonheur perdus par des hommes quand le monde était encore jeune, et qui jamais ne seraient réclamés.

Abel renifla à nouveau et avala une grosse boule de terre et de sable au goût horrible quand il essaya de faire jouer sa mâchoire autour du chiffon trempé de salive. En avalant, il eut un haut-le-cœur et ferma les yeux avec force pour mieux en faire partir le picotement, pour mieux se concentrer sur le battement de son cœur et l’air dans ses poumons fatigués. Quand il rouvrit les paupières, ce fut pour voir une obscurité plus profonde au-delà de la voûte sombre de la forêt, pour voir l’éclat encourageant des étoiles dans le ciel qui devait se trouver là.

Il les devinait quelque part, là-haut. Derrière l’écran formé par les branches, les plantes grimpantes et les feuilles, Abel imaginait les étoiles scintillant comme elles le font certaines nuits de printemps, après que les tempêtes ont lavé l’air poussiéreux. Faisant jaillir des étincelles glacées, brillant au bout de leurs branches. Il imaginait un grand vent délicat repoussant les nuages et aspirant la fumée des feux de camp dans le plancher de la nuit pour la faire disparaître, de façon à découvrir le firmament tout entier. Il imaginait que la tempête de la veille s’était déplacée jusqu’à une mer qu’il n’avait jamais vue et que cette mer était agitée, grise et monstrueuse.

Abel avait été mis dans cet endroit, au-delà de la palissade du camp, avant même que le vent eût cessé de souffler. Il avait été ligoté près de cette intersection pour avoir roué de coups O.W. Brown jusqu’au sang, et il avait battu O.W. parce que O.W. avait tué le chien.

L’animal avait rôdé discrètement dans les parages du camp pendant une bonne partie du mois ; ce n’était qu’un vieux bâtard au poil rêche et noir, devenu blanc autour du museau, et dont la démarche raide témoignait d’un nombre d’années déjà excessif. Quelques soldats lui donnaient des restes quand ils avaient des restes à donner, d’autres lui donnaient des coups de pied ou pire encore quand il les frôlait de trop près, mais la plupart se contentaient de l’ignorer tandis qu’il reniflait soigneusement du côté des puisards et des tas d’ordures. Ce n’était qu’un vieux chien efflanqué, épuisé et à l’air affamé, comme n’importe lequel d’entre eux.

Au fil des jours, Abel l’avait suffisamment apprivoisé pour qu’il vienne lui manger dans la main des croûtes de pain et des morceaux de pâte brûlée avant de détaler. Ce printemps-là, cela faisait bien longtemps qu’Abel n’avait plus approché un chien et il se passait dans son cœur une chose qu’il était incapable de nommer quand l’animal était là.

La tempête avait éclaté avec un éclair blanc suivi d’un roulement de tonnerre comme un coup de canon. Immédiatement, les hommes se précipitèrent dans tous les sens, essayant de fixer solidement les tentes, de calmer les chevaux et de rattraper leurs chapeaux. Le chien, complètement affolé, s’enfuit ventre à terre dans les allées étroites du camp, poursuivi par Abel qui l’appelait. L’animal passa en trombe à côté d’O.W. et pénétra dans sa tente. Jurant assez fort pour couvrir le tonnerre, O.W. se précipita derrière lui. Abel s’arrêta en dérapant dans la boue de plus en plus profonde devant la tente. Trois coups de pistolet rapprochés retentirent alors et trois éclairs stroboscopiques illuminèrent de l’intérieur la toile de tente maculée de boue. Poussant un juron, Abel rejeta le rabat, regarda et vit ce qui s’était passé.

Dans le camp, O.W. portait un vieux tricorne qu’il tenait de son père et qui datait de l’époque de la Révolution. Il avait été porté à la bataille de Brandywine Creek et de Germantown, et O.W. l’avait arboré avec fierté en servant les États confédérés à Antietam et Chancellorsville. Maintenant, il était cabossé et taché sur le sol boueux de la tente où le chien l’avait piétiné après l’avoir fait tomber, et le chien lui-même était étendu immobile près du chapeau. Abel se retira de la tente, les yeux fixés sur O.W. tandis que celui-ci sortait, le chapeau à la main, faisant des petits gestes inutiles comme pour l’épousseter.

— Regarde-moi ça, dit-il en levant le chapeau pour qu’Abel puisse le voir. Regarde un peu c’que cet animal a fait au chapeau de mon grand-père.

Abel jeta un coup d’œil au tricorne, puis au visage d’O.W., puis au chien, avant de se ruer sur l’homme à la carrure imposante qui s’écroula dans la boue quelques instants après que le poing d’Abel lui eut démoli le nez.

Abel plongea dans la tente et prit le chien dans ses bras. Il était mince et léger comme un drap humide. Abel inspira profondément et ressortit dans le vent. Un officier était là, qui aidait O.W. à se relever, et il fit un pas en avant pour prendre Abel par le bras, mais quand il vit l’expression sur son visage, l’officier recula et le laissa passer.

Abel n’eut pas à aller bien loin pour ne plus être en vue du campement. Les bois étaient denses et sombres, brièvement éclairés par des éclairs blancs qui créaient une atmosphère fantasmagorique. Le vent commença à faire s’entrechoquer les arbres, mais la voûte de la forêt était épaisse et la pluie ne le gênait pas trop. Il porta le chien à travers les arbres pendant un bon moment avant de trouver une petite clairière entourée de frênes verts et de bouleaux tendres. Dans un coin, un antique chêne écarlate difforme faisait courir dans la mousse deux longues racines tordues, balafrées et arthritiques comme les doigts d’un vieux soldat, et ses feuilles étaient éparpillées dans toute la clairière – de petites choses desséchées qui contenaient de minuscules poches d’ombre profonde et de petites flaques de pluie tremblotantes.

Abel déposa délicatement le chien dans le V formé par les racines. Il avait le visage mouillé. Ses mains tremblaient et il jurait tout bas contre lui-même, s’en voulant d’être aussi stupide. Il regarda le chien.

— J’suis si fatigué, lui dit-il. Bon sang, je me sens tellement fatigué.

Il regarda le chien étendu sur la mousse et lui caressa la joue avec le dos de ses doigts. Il sentait l’odeur de son poil humide qui flottait dans l’air lourd et électrique, il s’agenouilla près de lui sur le sol trempé, lui parla, lui disant des choses qu’il avait gardées enfermées en lui pendant longtemps. Finalement, Abel s’essuya le visage d’une main et posa l’autre sur la poitrine large du chien ; celui-ci prit alors une profonde inspiration et se redressa sous la paume d’Abel.

Puis il s’élança – filant à nouveau à toute vitesse sous la tempête, dans l’obscurité de la forêt, et il disparut, laissant Abel sur place, les yeux écarquillés, une main encore tendue, les doigts de l’autre touchant légèrement ses lèvres.

Quand il rentra au camp, la tempête avait commencé à faiblir et trois officiers étaient réunis autour d’O.W., en train d’examiner son visage bandé de façon absurde, et ils lancèrent un regard menaçant à Abel qui s’approchait d’eux. La sentence fut prononcée et exécutée sur-le-champ et ils ne prirent même pas la peine de désigner un homme pour le garder une fois qu’il eut été ligoté, car une rumeur courait selon laquelle ils allaient bientôt se remettre en marche et il y avait beaucoup à faire. Abel n’émit aucune protestation. Il n’en voulut pas à O.W. et lui serra même la main alors qu’il était conduit à l’autre bout du camp où personne ne vint, à part Ned, qui se contenta de faire les cent pas nerveusement dans les broussailles, près de la route du gué, jusqu’à ce que ses pieds fussent couverts de boue. Ned ne dit pas grand-chose, il fit seulement les cent pas en aspirant l’air entre ses dents, et quand il prononça quelques mots, sa voix était à peine plus forte qu’un chuchotement, et ses paroles furent emportées par le vent. Au bout d’un moment, il partit et ne revint que lorsque la tempête fut passée.

Tapi dans les broussailles humides, Ned attendit d’être sûr qu’il n’y avait personne d’autre dans les environs, puis il se précipita et renversa sa gourde sur la bouche d’Abel, humidifiant le chiffon, ce qui eut pour effet de décoller de ses replis les morceaux de graisse à essieux et Dieu sait quoi encore. Tous ces débris épais et infects descendirent dans le fond de la gorge d’Abel en laissant des grains de poussière et de sable sur ses dents qui le firent s’étrangler et crachoter dans le chiffon. Ce que Ned interpréta comme le signe qu’Abel en voulait encore, et il vida le reste de sa gourde sur son visage. Abel n’étant pas en mesure de dire au garçon d’arrêter, ni de le lui faire comprendre, il fut forcé d’avaler au milieu d’abominables haut-le-cœur.

Ned resta auprès de lui pendant une heure. Il pleura un peu de voir Abel ainsi attaché, mais il ne dit pas un mot, jusqu’au moment où les feux furent allumés pour le dîner dans le camp et alors il s’en alla vers leur pâle lumière. Abel le regarda partir et ferma les yeux. Ned étant parti, il pouvait garder les yeux fermés, être seul et ne penser à rien. Mais à peine s’était-il isolé du monde que la mémoire revenait faire ses ravages. Lui revinrent son enfant morte, sa femme morte.

Une fois encore, il revit la peinture bleu ciel dont les murs avaient été aspergés d’un bout à l’autre de la maison. Comme si Elizabeth avait voulu marquer sa douleur, de la même manière qu’un animal marque son territoire, et demeurer dans cet endroit à tout jamais. C’était un mois après la mort de l’enfant (et là, tout à coup, un rêve dans le rêve : une image éclaboussée de soleil du bébé qui tombe, qui tombe, qui tombe de sa main surprise et tremblante, de la couverture fraîche dans laquelle elle était morte plus tôt dans la nuit, avant qu’Abel ne se fût réveillé et qu’il l’eût prise dans son berceau, puis qu’il l’eût lâchée, choqué de voir son visage, tandis qu’elle dégringolait, dégringolait, dégringolait vers les planches dures du sol, où le bruit de ses petits os sur le bois fut si terrible qu’il le sentit dans son cœur – où il résonnait encore aujourd’hui – et Elizabeth qui entra dans la pièce, qui vit la scène, qui appela le docteur, qui arriva et leur dit que leur enfant était morte dans la nuit, avant d’ajouter : “Mais regardez, là, on dirait qu’elle a reçu un coup à la tête”, et se tourna vers Abel avec une attente dans le regard, puis un reproche, qui regarda ensuite Elizabeth qui lui rendit son regard, les yeux voilés d’une douleur insondable, d’un reproche infini et là, juste à cet instant, de quelque chose d’autre…), et cela avait été son idée à elle, quand elle s’était levée, après sa convalescence, de mettre une nouvelle couche de peinture sur les murs et sur les châssis des fenêtres. Pour égayer leur maison, comme si de telles petites choses pouvaient leur permettre de commencer à faire leur deuil et à changer petit à petit la maison qui abritait leurs pensées et les souvenirs qu’ils avaient de cette toute petite mort. Ainsi, la peinture d’un bleu doux pour les châssis, pour aller avec le bleu de la porte, et le blanc pour les murs. Un soir, Abel avait rapporté la peinture du magasin général où il était employé, et il la lui avait confiée le lendemain matin, quand il était parti à pied à son travail.

Elle avait commencé avec un seul pinceau, et quand il était rentré chez lui à la fin de l’après-midi, le pinceau était trempé de bleu et légèrement veiné de rouge, souillé de la poussière du sentier qui menait au large porche. Aucune fumée ne s’échappait de la cheminée. Il n’y avait aucun bruit, à part le clapotis du lac derrière le bûcher. Peut-être que les oiseaux lançaient leurs cris en cette fin de journée. Peut-être que les grenouilles chantaient en l’honneur d’une lune tôt levée et peut-être que le vent faisait murmurer un monde de verdure, mais Abel n’avait rien entendu d’autre que le lac venant clapoter contre le rivage, comme si c’était une chose consciente et affamée, et depuis ce temps, il l’entendait toujours dans ses rêves.

Il l’avait trouvée sur le plancher près du berceau, le pot de peinture renversé sur le sol, de la peinture jetée par grandes giclées sur les murs et au plafond. Sa femme, Elizabeth, était accroupie, toute nue, seule dans une flaque de peinture, comme blottie contre un arrière-plan de ciel. Son visage, dissimulé par ses cheveux, se détournait de lui. Même à ce moment-là, il n’avait pas poussé de cri, d’étonnement ou de chagrin, il l’avait juste longuement regardée, stupéfait et silencieux, avant de se baisser rapidement pour essuyer ses jambes d’un petit geste, comme s’il pouvait enlever toute la peinture qu’elle avait sur elle d’un seul mouvement de la main. La peinture était tiède de sa chaleur. Elle rendait ses mains glissantes, il avait l’impression qu’elle pesait sur son épiderme, comme si sa peau ne pouvait plus respirer. Il haletait. Il regarda par la fenêtre, vers une lune diurne, pâle et fraîche au-dessus des arbres. Il la regarda longtemps, la fixant dans son esprit pour pouvoir, plus tard, se souvenir d’au moins une chose avec clarté. Il n’avait pas parlé, il n’avait pas tremblé, car il s’était rapidement rendu compte que cette chose, cette scène, n’était qu’un maillon d’une longue et terrible chaîne d’événements qu’il sentait – plus qu’il ne la voyait – s’étirer si loin sur la courbe de sa vie qu’il s’imaginait qu’une extrémité devait rejoindre l’autre quelque part pour former le cercle parfait du malheur. Un seul moment, celui-là. Un seul événement, et même pas le pire. Un peu de peinture. Ils pouvaient supporter ça.

Donc, Abel Truman avait essuyé, d’un petit geste, de la peinture bleu ciel des jambes nues de sa femme, et il avait prononcé son nom, et quand elle s’était tournée vers lui, il s’était relevé et, glissant dans la peinture, il était tombé en arrière sur le sol, et s’était relevé à nouveau. Le visage d’Elizabeth était barbouillé de peinture et il était impossible de dire quelle quantité d’alcool elle avait bue. En reculant, Abel avait donné un coup de pied dans le deuxième pot, celui qui était plein de peinture blanche, faisant sauter le couvercle. Le contenu s’était renversé, épais, coulant lentement, et s’était mélangé au bleu, le rendant plus pâle, plus froid que le visage d’un enfant mort.

Elle s’était alors mise à rire. Se balançant d’avant en arrière sur ses talons durs et rougis, la tête rejetée en arrière, exposant son cou blanc et lisse. Elle hoquetait et restait totalement silencieuse. Son visage carré et masculin était transfiguré par cette hilarité rendue muette par le chagrin. Abel avait prononcé son nom. Il l’avait répété plusieurs fois, Elizabeth s’était arrêtée pour se tourner lentement vers lui.

Il s’était mis à courir. Abel se souvenait de s’être mis à courir, de rien d’autre. Il avait dû courir à travers la fumée et la poussière de bois de la scierie dans un coucher de soleil printanier, retourner à la ville, où quelqu’un avait dû aller chercher le docteur et le représentant de l’ordre. Il avait dû leur parler d’elle, peut-être les avait-il conduits jusqu’à elle, mais il n’en était pas sûr. Il ne se souvenait de rien avec clarté, il ne se souvenait pas d’avoir avoué qu’il avait laissé tomber le bébé, pas plus qu’il ne se souvenait que le docteur lui avait assuré que l’enfant était morte bien avant cela. Abel avait cessé de se souvenir quand il avait vu dans quel état elle s’était mise, il n’avait recommencé que lors de la première bataille de Manassas, quand il se tenait sur Henry House Hill et qu’il les regardait s’avancer dans tout l’éclat de leurs couleurs et de leur gloire. Entre deux, tout n’avait été qu’une période floue de mendicité et d’errance où il s’était vautré dans la boisson. Mais tout ce temps, Abel avait su que sa femme n’était pas morte de chagrin ou de folie, mais de haine. De haine pour lui, pour ce qu’il avait fait, Abel savait que la haine d’Elizabeth était telle qu’elle avait essayé de la couvrir, puis de l’éteindre, avec de la peinture.

Il se souvenait de tout cela, ficelé et plongé dans ses rêves, là, près de l’intersection. Il se souvenait d’avoir pensé, avant de voir son visage, qu’ils pouvaient supporter un peu de peinture. Que ça n’allait pas les détruire. Mais ils n’étaient pas seuls en cause, c’était un peu plus que cela, un peu plus qu’un peu de peinture, et ce n’était pas supportable. Ça ne pouvait pas être réparé. Pas par lui, pas par elle, pas par eux deux ensemble. En fin de compte, c’était ce vaste silence insondable qui ne pouvait être comblé par aucun son, mis à part le bruit du fusil, mis à part le bruit du canon. C’était la théière lancée à travers la pièce par indignation, par frustration, un chagrin désespéré qui ne pouvait pas faire ce qu’une balle pouvait faire. C’était l’eau bouillante sur les planches du sol où il avait trouvé une petite tache de sang qu’il n’avait pas pu nettoyer, qu’elle avait trouvée de toute façon, qu’elle avait essayé de couvrir de peinture. Mais ce n’était pas de peinture qu’ils avaient besoin. Abel avait erré pendant des années sans le savoir et il n’avait compris que dans les plaines de Manassas ce qu’elle avait toujours su : ce dont ils avaient besoin, finalement, c’était du feu.

4 mai

Ce matin-là, sur le long chemin qui le ramenait au camp, épuisé après sa nuit de garde, David Abernathy vit Abel Truman, toujours ficelé et bâillonné, étendu dans la boue près de l’intersection. Cela faisait une journée complète que son camarade de tente était là, et David se demanda combien de temps encore ils allaient le laisser. Il attendit un instant, grelottant dans ses vêtements déchirés et humides, essayant de décider ce qu’il allait faire. O.W. était un abruti et, étant parvenu à cette décision, David sortit son couteau et s’avança, mais Abel le regarda dans les yeux et le prévint ainsi de ne pas aller plus loin. David le connaissait bien et il comprit ce qu’Abel pensait d’après les rides qu’il avait autour des yeux et la position de son menton sous la barbe sale et le bâillon qui était encore plus sale. David hocha la tête et rangea son couteau, alors Abel ferma les yeux et les rouvrit lentement. David poursuivit son chemin vers le camp.

Il trouva Ned, assis les fesses à l’air sur une souche basse qui avait été sciée devant leur tente commune, en train de rapiécer le genou de son pantalon délavé. Ses jambes nues étaient roses et sales dans la lumière du matin et quand il vit David s’approcher, il leva les yeux et cligna des paupières. Ned se leva et posa délicatement son vêtement sur la souche, puis il tapota et lissa légèrement le tissu, du plat de la main, l’examinant un instant de la manière appliquée et fascinée qui était la sienne chaque fois qu’il faisait quelque chose.

— C’est pas une belle matinée ? demanda Ned, agitant la main dans la lumière. C’est tout juste si on pourrait encore dire qu’il est tombé une goutte.

— Qa se voit que t’es pas resté coincé dehors sous la pluie toute la nuit, répondit David en mettant son fusil en faisceau avec ceux de Ned et d’Abel et de quelques autres, à l’écart du feu. Tu peux toujours parler.

Ned se lécha les lèvres, puis les pinça et jeta un coup d’œil en arrière, dans l’allée qui s’enfonçait dans les bois.

— Abel est toujours là-bas ? demanda-t-il.

David hocha la tête. Ned avait entretenu le feu et il s’accroupit à côté pour tendre les mains vers les flammes. Fermant les yeux, il sentit sa peau se relâcher et commencer à le démanger tandis que cette chaleur extérieure s’infiltrait lentement en lui.

— J’lui avais dit qu’il devait pas chercher d’ennuis à O-Double, dit Ned. Chien ou pas chien, et de toute façon ce type déteste les chiens. O-Double. (Il jeta un regard malheureux à David.) Et j’lui ai dit qu’il devrait pas boire comme ça non plus. Ça va l’écarter du chemin qui mène au Seigneur en moins de temps qu’il faut pour le dire.

Ned renifla en hochant la tête vigoureusement pour lui-même, et il resta là à regarder David qui se redressa près du feu et se mit à nettoyer les verres de ses lunettes avec son pan de chemise en lambeaux.

— J’suis allé lui porter de l’eau hier soir pendant que t’étais de garde, poursuivit Ned. La façon qu’il m’a regardé, ça m’a rappelé mon père.

Le regard pensif du jeune garçon se perdit au loin, là où les arbres noirs stockaient les ombres et s’élevaient tout frissonnants dans la brise fraîche du matin.

David sentit le tabac. Quelque part, plus loin, des petits déjeuners qu’on préparait. Le petit feu de Ned craquait et grondait tranquillement, et David se pencha à nouveau au-dessus des flammes tandis que Ned se remettait à ses travaux de couture. Après avoir travaillé en silence pendant quelques minutes, il leva les yeux et cligna des paupières.

— Y avait du courrier pour toi, hier, dit-il. T’étais déjà parti quand ils ont appelé ton nom, alors j’y suis allé et je l’ai pris pour toi. Un petit paquet que j’ai mis sur ton lit.

David prit une courte inspiration. Du bout de sa chaussure à la semelle décousue, il poussa un caillou noir de suie dans la boue.

— Ned, dit-il doucement, est-ce que tu as vu d’où il venait ? Ned tourna vers lui son visage imberbe, rond et niais. Il s’humecta les lèvres et les tordit dans tous les sens.

— J’comprends pas les mots, dit-il en baissant les yeux. Tu sais bien.

— Je croyais qu’Abel t’apprenait.

Ned releva les yeux vers lui en souriant.

— C’est vrai, dit-il en hochant la tête énergiquement, les yeux regardant au loin. Je sais écrire mon nom, maintenant, et je sais le relire, même si c’est quelqu’un d’autre qui l’a écrit.

David soupira et acquiesça.

— Tu dis que c’est dans la tente ?

— Quoi ?

— Mon courrier. Le paquet.

Ned sourit à nouveau.

— C’est ça. Il est arrivé hier. Je l’ai mis sur ta couverture. J’crois que ça vient de ta famille.

Le soleil avait commencé à monter dans le ciel et l’air se réchauffait, et David secoua la tête en souriant.

— Très bien, Neddy, dit-il en déboutonnant sa veste, et il se tourna vers l’entrée de la tente. Crie un bon coup si t’as besoin de quelque chose. Moi, je vais me reposer un peu.

Le paquet était posé dans le coin de la tente qu’occupait David, sur les plis négligés de sa couverture mangée aux mites. Même dans la faible lumière, il reconnut l’écriture de son frère. Il s’assit sur le sol près du paquet. Au bout de quelques instants, il tendit la main et, du bout des doigts, il caressa le papier d’emballage brun. Un craquement sec se fit entendre sous sa paume froide et hésitante. David resta un bon moment assis là, se contentant de caresser légèrement le papier. Finalement, il prit le paquet et fit glisser la ficelle d’un côté, puis il déchira le papier à un coin pour regarder à l’intérieur.

Quand il vit la nouvelle chemise, il se mit à rire, mais son rire était silencieux, et quand il fut passé, David s’aperçut qu’il suffoquait. Il reconnut tout de suite le tissu qu’elle avait utilisé, et au moment même où il le reconnut, il se dit que son cœur allait certainement se briser. Qu’il allait sans aucun doute cesser de battre. David Abernathy ferma les yeux, et il les garda ainsi un long moment tandis que l’intense douleur vert bouteille lui traversait les tempes dans un bruit métallique fulgurant. Une solitude vive et sombre derrière de fines vitres de chair. Comme son cœur ne s’arrêtait pas, comme il ne tombait pas en morceaux, comme il poursuivait sa vieille routine fatiguée, David se demanda négligemment s’il restait encore quelque chose qui pût stopper brutalement le rythme de son pouls, mis à part le feu, le canon, le sang.

Une lettre était glissée à l’intérieur – un carré de papier bleu pâle replié qu’il sortit sans ouvrir davantage le paquet parce qu’il n’était pas encore prêt pour cela. Les lèvres pincées, il lut la lettre lentement en raison de la mauvaise écriture de son frère, ainsi que de son orthographe encore plus calamiteuse. Lorsqu’il arriva au milieu de la lettre, la main qui tenait la feuille se mit à trembler et celle qui caressait le paquet se replia pour former un poing livide qui se crispa et se détendit, pour se crisper et se détendre à nouveau, comme un cœur fatigué d’os et de muscle. Quand il atteignit le post-scriptum rapportant les rumeurs sur l’avancée de Sherman à travers la Géorgie, David reposa la lettre. Il leva le paquet dans ses deux mains, comme s’il s’agissait d’une sainte relique et il enfouit son visage dedans pour respirer une dernière fois l’odeur de sa mère, emprisonnée dans le tissu.

Le coton léger avait gardé dans ses fibres et son tissage quelque chose des odeurs provenant de la maison et de la vie familiale. De vieux relents de cuisine, comme du maïs au beurre ou du chou bouilli, de grands steaks saignants et des pommes de terre, des carottes, des oignons, le tout gorgé de sauce et servi sur d’épaisses assiettes décorées de motifs chinois bleus représentant des fleurs de cerisier, des pagodes emmitouflées de brume, des jeunes filles sous des ombrelles. Il sentait les myrtilles et le lait froid. Et il y avait également l’odeur de sa mère : une senteur de mère de famille et de femme, aussi distincte que sa signature chargée de fioritures ou son murmure sévère et calme à l’heure de la prière et au moment d’allumer les chandelles. C’était comme si son parfum avait été tissé dans la chemise, comme s’il en faisait partie et n’en serait jamais plus séparé. Quand il l’éloigna de son visage, le papier craqua dans l’obscurité de la tente et David tripota les boutons par la déchirure dans le coin. Ils avaient été taillés dans une cheville en bois et peints en bleu ciel de la propre main de sa mère, et Dieu seul savait où et comment elle s’était procuré cette peinture, puis ils avaient été cousus sur le devant de la chemise avec des mèches de ses propres cheveux gris acier, faute de vrai fil à coudre. Sa mère avait utilisé ses cheveux pour coudre la chemise de soldat de son fils, tellement le blocus des Yankees était sévère.

Une grande douleur se fit sentir dans le cœur affamé et fatigué de David Abernathy et, prenant une grande inspiration, le jeune homme colla une nouvelle fois son visage contre les plis de papier qui contenaient encore la chemise et il se laissa aller sans retenue à de violents sanglots, agitant frénétiquement les haillons qui couvraient son corps amaigri.

— Sacré mouchoir, dit Abel en se penchant pour se glisser sous la tente.

David leva les yeux. Abel, qui ressemblait à un homme de boue, se traîna à quatre pattes jusqu’à ses couvertures, les yeux bordés de rouge et les cheveux raides dressés sur sa tête. Il se balança un peu sur les mains et les genoux, et au bout d’un moment, il regarda à l’extérieur de la tente et lança un crachat liquide par la porte. Basculant sur les couvertures de son lit, en face de celui de David, il leva le menton et demanda :

— Sacré nom de Dieu, mais c’est quoi, ce truc ?

— C’est maman qui me l’a envoyé, répondit doucement David. Et mon frère m’a écrit une lettre.

Il renifla et se passa le dos de la main sous le nez. La douleur verte déferla comme une vague tranquille et lente derrière ses yeux.

— Il dit qu’il pense que Sherman va essayer d’atteindre Atlanta assez rapidement, maintenant, poursuivit David, l’air absent, agitant la lettre dans la pénombre confinée.

— Eh ben, qu’il y aille, répondit Abel dans un haussement d’épaules et en essayant de s’installer sur ses couvertures, ce que ses articulations douloureuses et ses crampes musculaires rendaient particulièrement difficile. Maintenant, je m’en fiche complètement.

Il s’étira et fit la grimace, puis finit par s’installer sur le dos et regarda à nouveau en direction de David. Le visage du jeune homme était mince, pâle et sans expression, tandis qu’il était tourné vers la cloison en toile maculée de boue en face de lui. Les verres de ses lunettes ne reflétaient rien et pourtant ils ne laissaient pas voir ses yeux.

Abel n’arrêtait pas de faire marcher ses bras pour essayer de faire revenir les sensations jusqu’à leurs extrémités.

— Quoi d’autre ? finit-il par demander en désignant la lettre d’un geste de la tête.

David cligna des yeux.

— Mon frère dit que c’est le vieux Johnston qui a repris les affaires en main là-bas, répondit-il avec raideur.

— Je m’fiche complètement de savoir qui a repris les affaires en main là-bas, c’est pas ça que je voulais dire. (Il se gonfla les joues puis rejeta l’air.) J’veux dire, qu’est-ce qui s’est passé ? Dans ta famille ?

Il désigna à nouveau la lettre de la tête.

David leva le regard. Tout à coup, Abel put voir, derrière les verres ronds, ses yeux qui se posèrent sur son visage, s’y attardèrent quelque peu avant de dévier sur le côté à nouveau.

— Maman est morte, dit-il doucement. Le mois dernier, me dit mon frère.

— Ah bon, répondit Abel en hochant la tête.

Il ne dit rien de plus mais se tourna sur sa couverture soigneusement pliée, jusqu’à ce qu’il trouvât une position plus confortable. Étendu sur le dos, les mains croisées sous la nuque, il laissa échapper un long soupir de satisfaction. Au bout d’un moment, il renifla et dit :

— C’est quoi, ce paquet ?

Une fois encore, le regard de David erra avant de se poser finalement sur le colis.

— Passe-moi ton couteau, dit-il en reniflant et en tendant la main.

Abel lui donna son petit couteau et David ouvrit la lame avec l’ongle sale et cassé de son pouce, puis il la passa sous la ficelle pour la couper et rendit le couteau à Abel après l’avoir refermé.

David secoua la chemise pour la sortir du papier et la tint à bout de bras. Globalement, elle était de la couleur du porridge froid, rehaussée de motifs vifs et tourbillonnants, écarlates, turquoise, jaunes et orange, on aurait dit que cela sortait d’une légende populaire turque, du rêve éveillé multicolore de quelque pacha. Abel en eut le tournis et cela lui fit tellement mal à la tête qu’il détourna les yeux et regarda par l’ouverture de la tente avec un large sourire.

David tenait la chemise dépliée devant lui et la contemplait d’un air grave. Il examina le tissu qui, même dans la relative obscurité de la tente, paraissait éclatant et bariolé, puis il se tourna vers Abel qui souriait sur son lit en prenant soin de regarder ailleurs. Considérant à nouveau la chemise, David murmura :

— Seigneur Jésus ! D’abord je me suis dit qu’elle avait utilisé ce tissu juste pour le col.

— Ta maman ?

— La lettre dit qu’elle est décédée juste après l’avoir terminée.

Abel hocha la tête d’un air plein de sagesse.

— P’têt que c’est pas plus mal comme ça.

David lui lança un coup d’œil sévère ; Abel se souleva sur un coude, ce qui lui arracha une grimace. Il hocha la tête en direction de la chemise et poursuivit :

— Sinon, elle aurait pu continuer et te faire un pantalon assorti.

David le regarda fixement. Abel tourna la tête vers lui et soutint son regard. Au bout d’un moment, ils se mirent à glousser doucement tous les deux, puis ils se mirent à rire carrément ensemble, et ils riaient encore quand Ned entra en se baissant. Il était toujours sans pantalon et il arborait un large sourire béat, la bouche pleine de pâte.

— Sacré nom de Dieu, où est-ce que t’as trouvé à manger dans le coin ? lui demanda Abel en fronçant les sourcils.

— Gâteau de cendres (1), répondit Ned à travers la nourriture.

Il y avait un gros morceau de pâte molle et grise, imbibée de salive, qui restait accroché à son menton et le petit gâteau qu’il tenait à la main était recourbé et portait des marques de dents.

— Il était dans ma poche et je m’en souvenais même plus, dit-il en tendant le biscuit à Abel qui leva la main, la paume tournée vers l’extérieur et secoua la tête.

Ned avala une grosse bouchée, et il regarda vers David qui tenait toujours sa chemise. Les yeux de Ned s’écarquillèrent dans sa face de lune et son gosier eut un soubresaut, suivi d’un second.

— Eh ben, dit-il admiratif. Dis donc, qu’est-ce que c’est joli.

L’émerveillement avait adouci sa voix et il cligna des yeux une fois de plus – en fait, ce n’était pas un mouvement des yeux seulement, mais de son visage tout entier.

— On va tous avoir de nouveaux uniformes ? demanda-t-il, plein d’espoir.

— Juste ce vieil Abernathy ici présent, répondit Abel.

Les deux autres le regardèrent et il hocha la tête.

— Avec cette chemise, là, c’est maintenant officiel, continuât-il. Notre ami est entré en politique.

Ned le dévisagea et David plissa les yeux. Abel jeta un coup d’œil à Ned.

— Il vient d’en recevoir la confirmation. Il a été appelé à la cour de la reine Mab. Ce truc, c’est l’uniforme qui va avec son poste.

— Seigneur, Abel, dit David en souriant et en secouant la tête.

Le regard de Ned faisait des allers-retours entre David et Abel, alors que le jeune garçon essayait de se faire une idée, de les juger d’après leurs expressions. Ses lèvres remuaient silencieusement et son front se ridait comme s’il s’efforçait de se souvenir de quelque chose ou d’un détail susceptible de confirmer ou de démentir l’affirmation d’Abel. Au bout de quelques instants, il finit par se pincer les lèvres et hocher la tête.

— C’est tout là-bas, de l’autre côté de l’océan, hein, c’est ça ? Abel et David se mirent une nouvelle fois à rire aux éclats, longtemps et sans retenue. Le regard de Ned reprit ses allers-retours entre eux deux, et, secouant la tête d’un air écœuré, il se baissa pour quitter la tente. Abel le rappela pour qu’ù mette un pantalon avant d’attraper un coup de froid, et Ned agita la main et sortit.

— C’était quoi, en fait ? demanda finalement Abel en repliant son index au coin de son œil. Des rideaux ?

— Tu crois que ma mère aurait des rideaux aussi laids que ça ? demanda David en levant la chemise. Non, monsieur. Ce que tu vois là, c’était la nappe.

Abel se remit à rire et David enleva ses lunettes et se prit les tempes entre son pouce et son majeur.

— Elle est dans la famille depuis des années, dit-il, suffoquant d’hilarité et de douleur. Elle a appartenu à ma grand-mère avant que ma mère en hérite.

Il gonfla ses joues puis expulsa l’air. En face, Abel se tordait sur ses couvertures tandis que ses muscles endoloris protestaient contre ses éclats de rire, ce qui le faisait rire encore plus fort, les rides lasses qu’il avait autour des yeux se creusant à mesure qu’il s’agitait. David le regarda avant d’ajouter :

— Quand j’étais encore tout petit, parvint-il à hoqueter, j’ai dégobillé dessus, il y en avait partout.

Leurs éclats de rire augmentèrent, puis retombèrent et s’épuisèrent progressivement. David se frictionna l’arête du nez et se frotta les yeux de ses doigts repliés tandis qu’Abel se redressait, se passait le dos de la main sur la bouche et se massait les poignets là où la corde les avait brûlés. Il ne tenait pas à voir tout de suite dans quel état étaient ses pieds et ses chevilles, alors il s’emplit les poumons d’air, souffla, puis lança un coup d’œil à David.

— Tes migraines, ça recommence ?

David hocha la tête avec lassitude, levant une main puis la laissant retomber. Au bout d’un moment, il remit ses lunettes, prenant bien soin de passer les branches derrière ses oreilles. Il ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, mais il la referma et pencha la tête pour écouter, l’expression tout à coup en alerte et tendue.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Abel.

David leva la main une nouvelle fois et son regard se perdit au loin. Puis il se mit à genoux, se débarrassa de la vieille chemise déchirée et enfila la nouvelle. Le tissu était raide et peu confortable. Il fit jouer ses épaules pour bien mettre le vêtement en place.

— Il se passe quelque chose. Je crois qu’on va repartir.

Abel ouvrit la bouche.

— Sacré nom, comment…

Mais avant qu’il ait pu finir sa phrase, il entendit le long roulement de tambour sonner aux intersections du camp. Dehors, Ned se mit à pousser des cris de surprise et d’enthousiasme.

Abel observa David mettre les boutons bleu ciel. Il secoua la tête, médusé.

— Tu vas vraiment mettre ça ?

David ignora la question.

— Peut-être que cette fois-ci, ça va être bon. (Il regarda Abel qui était toujours allongé sur sa couverture.) Tu ne penses pas ? Peut-être qu’ils vont renoncer.

— Connerie, dit Abel en secouant la tête et en repoussant cette idée d’un signe de la main. Ils sont bien partis, maintenant. J’crois que même s’ils savaient comment faire, ils arrêteraient pas. (Il regarda David attentivement puis il finit par lui adresser un sourire las.) Et ça veut dire que, si tu veux porter cette foutue chemise, t’as intérêt à planquer tes fesses.

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