Wilderness

Lance Weller · Chapitre 10 sur 12

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Wilderness

9 Makers’ Acres

9

Makers’ Acres

1899

 

IL AURAIT dû être rentré depuis deux jours déjà, et par conséquent, elle s’était rongé les sangs deux jours de plus qu’elle n’aurait dû. Lorsqu’elle s’inquiétait ainsi, les rides qu’elle avait autour des yeux et aux commissures des lèvres se creusaient. Et quand elle entendit les coups de feu crépiter dans la vallée obscure comme du bois humide dans les flammes, Ellen Makers se leva d’un bond de la table en bois brut de leur petite maison pour scruter la nuit à travers la vitre de la fenêtre. Sa respiration se fit plus faible tandis qu’elle posait le couteau à légumes près de la coupe en bois pleine de pommes, poussant la lame avec deux doigts pour l’éloigner du bord de la table. Un peu plus tôt, Ellen avait fariné la moitié de la table pour empêcher la pâte de coller, et maintenant elle restait là à examiner les curieux motifs que le bout de ses doigts, ses pouces et le talon de sa main y avaient dessinés. Un étrange langage imprononçable et triste.

Elle tendit l’oreille. La petite chevêchette qui hululait depuis un coin sombre de la colline derrière la maison s’était envolée, ou peut-être s’était-elle simplement tue lorsque l’écho étouffé et métallique des détonations avait résonné. Ellen se pinça la lèvre inférieure entre les dents, gonfla ses poumons d’air et sortit sous le porche où la nuit froide avait rassemblé les ténèbres de la forêt pour les étendre sur le ciel comme un drap parsemé d’étoiles.

Quelque part en bas, dans la vallée, un chien furieux aboya méchamment puis se calma. Une autre détonation retentit alors, lointaine, suivie de son écho. Ellen écouta attentivement le bruit qui faiblissait et auquel vint se mêler le hurlement d’un loup s’élevant des profondeurs de la nuit. Elle se retourna d’un bloc, écarquillant les yeux, une main blanche crispée sur la balustrade, et elle inclina le visage en direction de la montagne comme une aveugle. Mais il n’y avait plus rien à entendre – excepté le doux clapotement argentin de Little Sugar Creek qui sautait et dansait entre les arbres du côté abrité de la ligne de crête.

D’un air pensif, Ellen porta les doigts à ses lèvres et attendit la suite. Elle avait coupé les dernières pommes et elle sentit sur ses doigts le jus des fruits et la cannelle ; elle passa la langue sur chacun d’eux pour goûter les restes de douceur d’un été enfui. Juste avant les détonations, il y avait eu une pluie d’étoiles, elle les avait vues tomber par dizaines. Des traînées brillantes dans la nuit, et elle avait posé le menton sur ses mains croisées pour les observer, comme si elle priait tandis qu’elles filaient dans un éclat étincelant avant de s’éteindre et de disparaître. Et alors que la dernière étoile s’évanouissait au-delà de l’autre bout du monde, les coups de feu avaient commencé.

Maintenant, la nuit était calme, froide et silencieuse. Quelques nuages minces flottaient paresseusement au milieu des étoiles scintillantes. Un gros morceau de lune brillait, légèrement sur la gauche dans le ciel nocturne, mais Ellen était incapable de se rappeler le mot juste, elle savait seulement que ce n’était pas la pleine lune, ni un croissant. Elle soupira. Son souffle apparut dans l’air puis disparut avant d’apparaître à nouveau. Elle se dit que la lune pourrait bien faire surgir du sol une nouvelle gelée blanche avant longtemps, ourler les herbes mortes et raides d’une coquille dure et nacrée, et souligner avec précision les arabesques des mousses et des fougères, les feuilles recourbées des plantes sauvages qui dépérissaient le long du chemin. Dans deux semaines peut-être, le gel durcirait la terre sur plusieurs centimètres de profondeur et transformerait la nature en un paysage d’hiver, dur, argenté et d’une beauté joyeuse.

Prenant à nouveau une profonde inspiration, Ellen descendit dans la cour et prit l’allée qui menait au sentier pour rejoindre ensuite le bord de la longue pente douce qui donnait sur la vallée plongée dans les ténèbres. Le sentier se déroulait, pâle et paisible, jusqu’au premier virage, puis allait se perdre dans les grands sapins et l’obscurité qu’ils amassaient autour de leurs troncs. Elle s’appuya contre le piquet de la barrière portant la pancarte que Glenn avait taillée et peinte, et sur laquelle on pouvait lire : MAKERS’ ACRES. Le domaine des Makers. Esquissant un sourire, elle se souvint de ce jour-là, de la fierté et de la joie qu’avaient procurées à Glenn cette pancarte, cette terre bien à eux, leur premier versement. Sur sa droite, quelque chose détala sur le toit de la remise avant de gagner les arbres. Un écureuil, ou un oiseau nocturne, ou un autre animal. Ellen regarda attentivement dans cette direction, s’efforçant de voir dans la nuit, mais comme rien ne se montrait, elle fit demi-tour et repartit vers le porche.

Se frottant les avant-bras pour se réchauffer, elle resta là, pendant une demi-heure, ses bras croisés la protégeant du froid, mais elle n’entendit plus aucun bruit, mis à part la chevêchette qui recommença à appeler très doucement dans l’ombre des bois.

Ellen finit par rentrer et éteignit les lampes, plongeant dans l’obscurité la petite maison où le feu couvait dans l’âtre, projetant une lumière rougeoyante qui dansait sur les murs et les meubles. Debout au milieu de la pièce, elle contempla les braises tachetées, et, poussant un soupir, elle remit du bois dans la cheminée.

Elle fit le tour de l’intérieur de la maison qui n’était éclairé que par le feu et passa de l’une à l’autre des trois pièces, tripotant des objets d’un air distrait, redressant des livres sur leur étagère, soufflant sur le dessus des meubles pour les débarrasser de grains de poussière, s’agaçant de la façon dont Glenn avait accroché son pantalon de rechange à la patère sur le mur de la chambre. Au bout d’un moment, elle s’arrêta devant le placard situé près de la porte et dans lequel ils rangeaient leur deuxième fusil.

Des flammes crépitaient dans l’âtre et éclairaient la pièce d’une lueur douce. Ellen ouvrit le placard, en sortit le fusil, vérifia qu’il était chargé, le posa à côté de la porte et le laissa là. Elle tira une chaise de la table et l’installa sous le porche, puis elle plongea une louche dans le tonneau d’eau de pluie, remplit la théière et attendit que l’eau se mette à bouillir. Elle ignora le fusil. Elle se fit une grande tasse de café fort et retourna sous le porche.

Posant sa tasse sur les planches près de sa chaise, elle alla chercher le fusil et ferma la porte d’entrée de façon qu’aucune lumière ne puisse révéler sa présence à quiconque arriverait par le chemin. Elle s’assit bien droite, plaça le fusil en travers de ses genoux et n’y toucha plus. Elle attendit, se penchant de temps à autre pour lever la tasse jusqu’à ses lèvres et sentir la chaleur amère descendre peu à peu dans son estomac. S’infiltrer lentement dans ses membres et répandre de la chaleur dans son ventre.

À son corps défendant, la présence du fusil suscita tout à coup le souvenir de cette douleur fulgurante qui l’avait déchirée tandis qu’ils la maintenaient et enfonçaient en elle le canon froid. Leur odeur de graisse écœurante, leurs mains humides et rugueuses, leurs ombres démesurées qui se dressaient et s’agitaient sur la toile de la tente.

Ellen posa une main sur son ventre, essayant d’imaginer comment elle avait été avant.

— Nom de Dieu, Glenn, dit-elle, sa respiration soulevant un panache ténu et duveteux dans l’air froid, sous la lumière des étoiles. Dépêche-toi de rentrer.

Ellen Makers était assise dans le froid, le fusil chargé sur les genoux. Elle écoutait. La chevêchette lançait son appel tranquillement. Un vent léger remontait la longue pente depuis le fond de la vallée. Des arbres craquaient et répandaient leurs aiguilles ; elle les entendait tomber comme un étrange tambourinement de gouttes de pluie sur la mousse. Les sous-bois étaient animés de mouvements incessants. Elle but son café à petites gorgées et sortit un quartier de pomme de la poche de sa robe. Elle examina le dos de ses mains à la lueur des étoiles, s’attardant sur les os allant du poignet aux premières phalanges comme les dents d’un râteau, comme les solides instruments de travail qu’ils étaient. Sous cette clarté, ses mains robustes semblaient phosphorescentes, rayonnantes, comme si elles étaient faites de lumière. Elle se demanda si elle était aussi âgée que ça. Peut-être pas. Peut-être n’avait-elle pas encore entamé ce processus de déclin, lent et implacable, qui allait s’accélérer – elle le savait parfaitement – au fil des années. Elle appuya sur son ventre de toutes ses forces, comme elle en avait pris l’habitude depuis qu’ils l’avaient détruite, comme si elle essayait de détecter les endroits brisés et déchirés à l’intérieur d’elle-même et de les réparer. C’est alors qu’un bruit lui parvint du pied de la colline, là où le sentier rejoignait la route.

C’était un chariot, elle en était sûre, d’après le bringuebalement étouffé des planches branlantes et le martèlement encore plus feutré des sabots sur la terre dure. Ellen mit sa peur de côté et posa les mains sur son fusil. Se levant de sa chaise, elle tendit l’oreille, mais elle ne perçut aucune voix qu’elle eût pu reconnaître, alors elle écarta la chaise et tint fermement le fusil.

Elle attendit ainsi, prise d’un léger tremblement, maintenant. Le chariot s’approchait dans la nuit, progressant de manière constante entre les arbres qui bordaient la route pâle, et elle commença à en reconnaître la forme là où les arbres se faisaient moins denses avant de donner sur la cour. Une chose sombre, plutôt carrée, se déplaçant lentement. Elle se pinça les lèvres et avala une bouffée d’air.

Un chien sortit en courant des broussailles près de la maison et s’arrêta devant le porche, la tête inclinée et le souffle projetant de la fumée autour de son museau. Instinctivement, Ellen leva son fusil, visa, puis regarda tout autour, fronçant les sourcils. Le chien aboya une fois et sans agressivité, alors elle vit que c’était un chien et qu’elle le connaissait plus ou moins. Elle abaissa le canon de son fusil.

À ce moment-là, le chariot s’arrêta près de la remise et elle entendit la voix de Glenn, tranquille, profonde, avec cette sorte de calme assurance douce et mélodieuse qu’elle aimait tant. Il parlait à Emerson, lui disant que c’était un bon cheval, et sa voix était si tranquille que c’était une émotion chuchotée plutôt qu’un véritable discours.

Ellen descendit les marches et se précipita dans la cour. Elle sentait qu’il y avait encore quelque chose qui n’allait pas, même s’il était rentré, et elle prit le fusil avec elle. Mais il descendit du chariot et elle vit ses dents briller dans la nuit et ses bras ouverts. L’éclair de sa chemise blanche sous sa veste sombre. Elle s’approcha de son mari, il la prit dans ses bras, elle nicha son front dans le creux de son cou. L’odeur de Glenn l’enveloppa et elle relâcha sa respiration. Ils restèrent ainsi ensemble un long moment, simplement éclairés par la lune et les étoiles, sans rien dire.

Puis elle fit un pas en arrière, appuyant une main sur la poitrine de Glenn.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.

Elle cligna des yeux et sa main pâle se posa vivement sur le visage noir et enflé de son mari.

— Glenn, souffla-t-elle. Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

Glenn prit la main blanche et mince d’Ellen dans les siennes et colla ses lèvres sur sa paume où il sentit la cannelle et les pommes.

— Je suis désolé.

Elle le regarda, poussa un soupir et embrassa ses blessures, puis ils restèrent silencieux à nouveau.

C’est alors qu’un léger gémissement s’éleva de l’arrière du chariot et le chien, que tout le monde avait oublié, se mit à aboyer furieusement.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en regardant par-dessus l’épaule de Glenn en direction de la plate-forme du chariot. J’ai entendu des coups de feu, tout à l’heure.

Glenn ouvrit la bouche, puis il la referma. Le chien aboya et commença ses allées et venues. Glenn se tourna vers l’animal puis il regarda Ellen de nouveau.

— C’est ce vieil homme, dit-il. C’est Abel Truman.

Et il alla à l’arrière du chariot, souleva Abel et le prit dans ses bras aussi facilement que s’il s’était agi d’un enfant.

Glenn le transporta dans la pièce du fond pendant qu’Ellen rallumait les lampes et en portait une derrière eux pour les éclairer dans le couloir sombre. Ils n’avaient pas de deuxième lit ou de lit de camp, alors elle étendit des couvertures épaisses sur le plancher où Glenn déposa le vieil homme en douceur. Il n’y avait rien dans cette pièce, sauf une petite table sur laquelle Ellen posa la lampe. Tandis qu’ils regardaient le vieil homme, leurs mains se cherchèrent dans l’obscurité et leurs doigts s’entremêlèrent instinctivement, à la manière de ceux qui s’aiment depuis longtemps. Les yeux du vieil homme étaient fermés et sa poitrine se soulevait et s’affaissait régulièrement ; on entendait un léger gargouillis humide dans sa gorge, ainsi qu’un doux sifflement à chaque expiration.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? demanda Ellen au bout d’un moment.

— J’en sais fichtrement rien, dit Glenn dans un haussement d’épaules. Je crois qu’il est malade. Blessé, mais malade aussi. En tout cas, il en avait bien l’air tout à l’heure. (Il la regarda.) Tu as entendu les coups de feu ? demanda-t-il en jetant un coup d’œil en direction du placard à fusils.

Quand elle le lui confirma, il hocha la tête et lui raconta comment il avait trouvé le vieil homme, puis il haussa les épaules à nouveau, comme pour dire qu’il y avait d’autres choses encore à raconter, mais qu’elles attendraient.

Ellen lâcha la main de Glenn et lui serra le bras.

— Mais toi, tu vas bien ?

— Oh, ce n’était pas sur moi qu’ils tiraient. (Elle lui lança un regard sévère et il sourit en hochant la tête.) Bon, c’est vrai que je me suis fait un peu abîmer en ville, mais on m’a dit que Farley en avait reçu plus que ce qu’il avait essayé de donner.

— Glenn… Il va finir par avoir ta peau.

Il posa le bout de ses doigts sur les lèvres d’Ellen, puis il se pencha pour lui embrasser le front avec douceur.

— C’est fini, et ce qui est fait est fait, et tu n’as aucune raison de t’inquiéter, dit-il. Ça n’a plus d’importance maintenant, et d’ailleurs ce n’était pas grand-chose pour commencer.

Abel se mit à gémir péniblement dans son sommeil et fit claquer ses lèvres. Ellen s’accroupit aux pieds du vieil homme, écarta les cheveux qui lui tombaient sur le visage et commença à défaire les lacets de ses chaussures raidies par la boue et serrées tant le cuir avait absorbé de pluie par le passé. Plissant le nez, elle se mit une main devant la bouche.

— Dieu du ciel, souffla-t-elle. À ton avis, son dernier bain remonte à quand ? demanda-t-elle, avant de se lever et de retrousser ses manches.

Regardant Glenn, elle ajouta :

— Tu pourrais aller t’occuper d’Emerson et rapporter les provisions à l’intérieur pendant que je l’installe.

Il acquiesça et elle le regarda quitter la pièce. Quelques instants plus tard, elle entendit le craquement de ses pas dans l’herbe gelée, puis elle l’entendit parler tour à tour au cheval et au chien.

Elle finit par réussir à arracher les chaussures des pieds d’Abel et elle les posa l’une à côté de l’autre près du mur. Le vieil homme marchait sans chaussettes et il avait les chevilles cerclées de plaies à vif, là où le cuir durci frottait sur la peau nue. Se souvenant de la théière, elle alla la chercher, rajouta un peu d’eau et revint avec une cuvette et du tissu propre. S’agenouillant près de lui, elle lui lava les pieds. Elle lava les mains d’Abel, lui nettoya les doigts et fit glisser sa veste légère de ses épaules voûtées. De légères volutes de fumée montaient de la cuvette. De ses doigts forts, Ellen parvint à défaire les boutons de la chemise du vieil homme et elle eut le souffle coupé en voyant les meurtrissures aux couleurs diverses qui constellaient la poitrine du vieux soldat, les petites cartes que son sang avait tracées, coagulées sous forme de crêtes dures épousant les contours des anciennes cicatrices blanchâtres : toute une vie de douleurs esquissée sur sa peau, laissée à l’interprétation de ceux qui étaient capables de lire une telle topographie. Ellen contempla les ecchymoses et la longue couture en arc de cercle rouge qui lui balafrait le visage et elle se pinça les lèvres d’un air pensif.

— Quelqu’un s’est occupé de vous, dit-elle à l’homme endormi. Tant mieux.

Puis, faisant claquer sa langue, elle continua à le laver. Abel remua les lèvres et ses yeux tressaillirent sous ses paupières. Il se mit à geindre dans son sommeil tandis qu’elle lui lavait le dos, et quand elle le recoucha, il bâilla en silence avant de retomber dans un sommeil encore plus profond.

Ellen souffla, maîtrisant sa nausée. Elle nettoya la poussière de la route amassée dans ses pattes d’oie, dans les rides profondes aux coins de sa bouche et sur son pâle visage empreint de tristesse et ratatiné, dont la barbe avait été rasée. Quand elle eut terminé, Glenn avait rentré les provisions – empilant les boîtes et les petits cageots, les paniers et les sacs de toile remplis d’huile et de lames de scie, de pommes de terre et d’oignons, de farine et de linge supplémentaire, et toutes les autres denrées nécessaires pour passer un long hiver – et il en avait fini avec toutes les tâches qu’il pouvait accomplir à l’extérieur au clair de lune. Il avait chargé le feu pour la nuit, couvrant les braises pour ne pas laisser le froid s’installer, il était deux heures du matin passées et la chevêchette elle-même s’était tue.

Ellen referma la porte de la pièce du fond et se rendit en silence avec Glenn dans leur chambre, où ils se déshabillèrent dans le peu de lumière qui tombait de la lune et des étoiles et qui filtrait à travers les rideaux de la fenêtre. Elle : pâle et blafarde dans l’obscurité. Lui : un éclat d’ombre et de chaleur. Ils s’enlacèrent en silence avant de mettre leurs vêtements de nuit – peau contre peau, pressés l’un contre l’autre sur toute la longueur de leur corps, leur bouche avide. En silence, mis à part le bruit humide de leurs lèvres et de leur langue, le frottement sec et frais du bout de leurs doigts sur leur chair. Ensuite, toujours silencieux et vêtus pour la nuit, ils se glissèrent sous les couvertures et se couchèrent tranquillement. Le doux murmure du vent passait par-dessus les avant-toits et ils l’entendaient courir entre les arbres de la forêt. Au bout d’un moment, il lui demanda dans l’obscurité :

— Est-ce que tu as… (Il se tut, soupira avant de poursuivre de façon hésitante.) Je veux dire, est-ce que tu es…

Elle posa la main sur son ventre et appuya dessus.

— Non, répondit-elle. Je ne suis pas enceinte. C’était seulement… un retard. Je crois que c’est sans espoir, maintenant.

Elle le sentit hocher la tête, et il lui dit qu’il était vraiment désolé, comme si cela pouvait y changer quelque chose. Il lui prit la main, la garda dans la sienne et ne dit plus rien, elle resta silencieuse près de lui, dans la nuit fraîche et douce, et il finit par s’endormir. Sur toute la longueur de son flanc, elle sentait la chaleur qui émanait de lui et, dans les instants tranquilles précédant le sommeil, elle imagina entendre également le bruit de son sang dans son corps – ce sang africain, ancien, noble, rapide et brûlant, qui circulait dans les veines minces et souples de ses bras, de son cou, de ses jambes et de son ventre, jusqu’au plus profond de lui. Il lui semblait que la masse imposante de Glenn émettait une douce lueur chaude sur elle dans l’obscurité, et elle se demanda s’il lui arrivait jamais, à lui, d’entendre le sang qui circulait en elle. Le tambourinement rapide et nerveux qui courait à travers son corps. Doucement, avec une certaine timidité, elle prit le sexe de son mari dans le creux de sa main, le garda ainsi un long moment avant de le lâcher et de serrer son poing crispé sur son ventre, comme si elle voulait y faire pénétrer la chaleur de Glenn, douce et ardente, et la garder pour elle. Elle avait terriblement besoin de réchauffer ce froid creux qu’ils avaient introduit en elle en même temps que le canon du fusil au cours de cette nuit d’été, près de la rivière gonflée par la marée. Et quand elle finit par s’endormir, elle ne trouva qu’un sommeil léger, ponctué de rêves qui entortillaient les draps autour de ses jambes.

Ellen se réveilla. À ses côtés, Glenn respirait doucement, plongé dans ses propres rêves dont elle n’avait pas la moindre idée. Elle sortit du lit et, dans le froid morne et sombre, alla jusqu’à la porte. Le chien entra et décrivit trois cercles serrés devant l’âtre où la grosse bûche n’était plus que braises rougeoyantes, et il soupira légèrement en s’installant devant le feu. Ellen l’observa un moment, puis elle retourna se coucher et sombra dans un profond sommeil sans rêves.

Abel ne se réveilla pas de toute la journée qui suivit, et le gel qu’Ellen attendait n’arriva pas. Au lieu de cela, l’aube se leva sur un ciel sombre et nuageux, et une pluie légère fit son retour. Le ciel n’était qu’un amalgame de nuages qui allaient du gris au gris foncé. De la forêt parvenait le bruit de l’eau qui tombait, coulait, gouttait sur les arbres, dans les arbres et sous les arbres, où elle formait de petites rigoles soulevant les aiguilles de pin couleur de brûlé pour les emporter vers Little Sugar Creek qui les charriait jusque dans la vallée verte et noyée dans le brouillard.

Glenn passa la journée à se reposer et à fendre du bois pour l’hiver – une activité qui était pour lui une autre forme de repos, où il pouvait se perdre dans les mouvements faciles de ses bras. Lever la hache, la laisser retomber à l’endroit précis où il voulait qu’elle s’enfonce dans le bois avec un grand bruit sourd, puis libérer la lame, lever à nouveau la hache, la laisser retomber, et recommencer, sans cesse. Le bruit de la hache sur le bois était comme le battement du cœur de la saison elle-même. De son côté, Ellen balaya la maison en écoutant Glenn. Elle poussa dehors le chien d’Abel et battit le tapis sur lequel il avait dormi pour le débarrasser des poils. Elle rapiéça les genoux troués du pantalon d’Abel et utilisa de l’eau froide, du sel et de l’extrait de citron pour frotter sa chemise où les taches de sang formaient des motifs aussi étranges que répugnants. Là encore, une histoire de violence qu’elle n’avait aucune envie de lire.

Au bout d’un moment, elle alla dans la pièce du fond où le vieil homme dormait et elle resta à le regarder. Une odeur fétide s’était installée dans la pièce, empestant l’air et imprégnant les rideaux. Brusquement, Ellen pensa à son père, à la façon dont il était mort – de l’intérieur, la maladie avait gagné l’extérieur, si lentement qu’on pouvait sentir la mort en lui, comme de la viande avariée, comme si elle suintait de tous ses pores. La chair de son père, cette chair qui l’avait bercée pour l’endormir, qui lui avait brossé les cheveux, qui l’avait tenue serrée fort pendant les tempêtes, quand il semblait que la fin du monde était proche, cette chair était soudain devenue mauvaise. Elle s’était tendue puis relâchée, elle était devenue moite puis s’était desséchée, et pour finir, elle s’était mise à frémir toute seule, comme la peau d’un cheval piquée par les mouches. Sa chair avait imposé sa volonté à son esprit, et quand il était mort, son père s’était endormi pour ne plus jamais se réveiller. Ellen en était venue à considérer que c’était là le seul moment de sa maladie qui, au moins, n’avait pas été cruel.

Elle avait lavé le vieil homme la nuit précédente, pourtant Abel avait toujours l’air sale et brisé par son voyage. Il s’était suffisamment réveillé à un moment donné pour utiliser le pot de chambre qu’elle avait placé là pour lui, et Ellen alla le vider dans les toilettes extérieures. La puanteur de la vieillesse et d’une nourriture étrange. Une fois rentrée, elle prit un petit sac et une paire de ciseaux, puis elle s’assit sur le plancher, près de la tête du vieil homme. Soulevant une mèche de ses longs cheveux couleur de métal, elle les frotta entre ses doigts. Ils étaient rêches et sentaient la fumée des innombrables feux sur lesquels il avait préparé sa nourriture. Ils lui tombaient sur les épaules, ébouriffés et mous, et ils étaient incroyablement crasseux et négligés, emmêlés, parsemés de toutes sortes de saletés, de mousse, d’aiguilles de pin, de boue, de petits cailloux et d’autres fragments de matières qui, espérait-elle, n’étaient rien d’autre que de la boue et des petits cailloux. Des choses agglomérées collaient les extrémités comme des perles décoratives ou d’étranges petites baies.

— On dirait que vous êtes presque mi-homme mi-arbre, lui dit-elle en secouant la tête.

Elle fit claquer sa langue et se mit à couper les cheveux d’Abel. C’était un travail difficile et elle les coupa de façon à ne leur laisser qu’un doigt d’épaisseur, si bien qu’ils se tenaient raides et droits sur sa tête. Quand elle eut terminé, elle alla faire chauffer une cuvette d’eau et lui lava ce qui lui restait de cheveux, sentant sous ses doigts les bourrelets durs des cicatrices qui, même à cet endroit, couturaient son crâne comme une balle de base-ball usée.

— Heureusement que votre chien est dehors et que vous dormez, lui dit-elle. Sinon, ni lui ni vous ne m’auriez laissée vous approcher.

Cette nuit-là encore, Ellen fit entrer le chien. Il la suivit dans le couloir menant à la pièce du fond et quand elle ouvrit la porte, il se faufila près du vieil homme toujours endormi. Après avoir reniflé prudemment le plancher tout autour d’Abel, il lui lécha les oreilles et le visage et, sous le regard d’Ellen, tourna en rond trois fois avant de s’installer sur le coin de la couverture, juste à côté de lui. Ellen referma la porte en secouant la tête et alla rejoindre Glenn qui l’attendait dans le lit.

Ils se tinrent la main sous les couvertures dans le noir. Glenn était étendu sur le dos, le regard fixé sur l’ombre du plafond, et Ellen savait ce dont ils devaient discuter, tout comme elle savait que c’était elle qui devait aborder la question, exprimer tout haut la décision qu’ils avaient tous deux déjà prise séparément, bien que ni l’un ni l’autre n’eût encore trouvé la voix nécessaire pour la formuler. Elle prit une inspiration et serra la main de Glenn.

— On ne peut pas le mettre dehors, dit-elle doucement, s’adressant à l’obscurité. Tu le sais aussi bien que moi. Même si on n’a pas envie de l’avoir avec nous ici.

Glenn poussa un profond soupir, comme s’il venait d’être soulagé d’un énorme poids.

— Je sais, dit-il de sa voix grave et douce, aussi dense que les ténèbres.

Et puis le silence s’installa entre eux et ne fut rompu qu’un peu plus tard, quand Ellen dit :

— Je crois qu’il est malade.

Elle secoua la tête dans l’obscurité.

— Non, corrigea-t-elle. Je ne crois pas, je le sais. C’est une odeur que je sens. Je crois qu’il est en train de mourir.

Elle sentit Glenn hocher la tête.

— Je le sais aussi, dit-il.

Elle se passa la langue sur les lèvres.

— Mais ?

— Mais quoi ?

— C’est à toi de me le dire. Vas-y, dis.

Il lâcha la main d’Ellen et croisa les siennes derrière sa tête, le regard toujours fixé au plafond.

— Tu as raison, on ne peut pas le mettre dehors. Pas maintenant, avec l’arrivée de l’hiver.

Ellen soupira.

— Tu penses vraiment qu’il restera ? Qu’il en aurait même envie ? Qu’il se contenterait de cette petite chambre ?

— Que peut-il faire d’autre, d’après toi ? demanda Glenn, avant de poursuivre, tout doucement. Non. Non, je ne crois pas qu’il restera. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?… Ce que je vais faire, dit-il, pensant tout haut, je vais lui dire que j’ai besoin d’aide pour défricher le champ du haut. Ce qui n’est pas faux, d’ailleurs. Il pourrait conduire le chariot entre ici et le champ, à défaut d’autre chose.

— Il ne voudra pas, répondit Ellen. C’est vrai, je ne le connais pas bien, et je ne tiens pas particulièrement à le connaître mieux, mais un homme comme lui, conduire ton chariot ? Il ne pourrait même pas l’imaginer, j’en suis sûre.

Elle soupira.

— À son réveil, dit-elle avec une certaine résignation lasse, je lui proposerai la chambre pour l’hiver. C’est tout ce que nous pouvons faire, et c’est ce que nous devons faire. Nous lui proposerons la chambre et il pourra décider tout seul.

— Tu ne penses pas que nous devrions le forcer ? Pour son propre bien ?

— Non, et de toute façon, on ne pourrait pas, dit-elle. Il y a son bien à lui, celui du monde et puis il y a le nôtre. Notre bien à nous, Glenn. Peut-être que ce n’est pas très chrétien, mais je m’en fiche. S’il faut en arriver là, le nôtre doit l’emporter sur le sien, sur celui du monde. Après tout ce que nous avons…

Ellen respira profondément, Glenn lui prit la main et appuya ses lèvres sur chacune de ses phalanges, l’une après l’autre. Elle observa sa silhouette près d’elle, dans l’obscurité – ses gestes, le doux bruissement du tissu quand il se débarrassa de sa combinaison. Cette chaleur soudaine, quand il se colla contre elle. Ses doigts, qu’elle sentit sur ses genoux, remontant sa chemise de nuit sur ses hanches, le baiser froid de l’hiver sur sa peau.

Elle prit conscience de son propre souffle et de celui de Glenn, tout à coup synchronisés. Les pulsations effrénées de leur sang battant en rythme tandis que leurs deux cœurs las et meurtris se ruaient l’un sur l’autre, simplement séparés par de fines parois de chair et d’os. Elle ouvrit les yeux, tremblant dans la nuit douce et fraîche, et elle vit le visage de Glenn, triste et solitaire, au-dessus d’elle, si proche. Il ferma les yeux et ses traits se tendirent comme s’il allait se mettre à pleurer. Elle prononça son nom, il lui dit qu’il l’aimait.

— Tu me vois ? lui murmura-t-elle à l’oreille. Tu sens ma peau ? Il lui répondit oui et oui, leurs mains se joignirent et se serrèrent sur les draps, comme si elles se débattaient désespérément en silence. Mais avant de parvenir à une belle conclusion, tout se détraqua en elle, comme cela arrivait souvent, et elle poussa un cri, puis le rejeta. Elle l’écarta d’elle. À coups de pieds, elle repoussa les draps de ses jambes, qui apparurent pâles et minces dans la nuit, repliées sous elle. Elle griffa le mur près du lit et se réfugia dans un coin, se couvrant le visage, essayant par un effort de volonté de chasser leur odeur, la vieille sensation glacée du canon qui la pénétrait.

Glenn se couvrit les yeux de son avant-bras et respira profondément jusqu’à ce que son cœur se fut calmé. Il savait que cela ne servirait à rien de parler ou d’essayer de la toucher, et il préféra rester immobile, les maudissant pour ce qu’ils lui avaient fait, se maudissant parce qu’il n’avait pas été là pour les en empêcher. Ellen pleurait. Elle lui dit qu’elle était désolée, et au bout d’un moment il s’assit et lui tendit la main ; elle attendit un peu, puis elle la prit et, ensemble, ils se recouchèrent.

Étendue près de lui, elle lui dit combien elle l’aimait, et il lui répondit. Ils sentirent leur cœur ralentir, leur transpiration et leurs larmes s’évaporèrent de leur peau pour se fondre dans l’air froid de la nuit – s’élevant dans les ténèbres, traversant le toit, rejoignant les nuages pour, dans quelques jours, retomber en pluie sur la ville, et ses habitants lèveraient les yeux de leur vie quotidienne et ressentiraient une mélancolie soudaine dont jamais ils ne connaîtraient la raison. Finalement, Glenn et Ellen s’endormirent dans l’obscurité froide transpercée de rayons de lune, bercés de rêves tranquilles, las et tristes.

Au bout du couloir, Abel se réveilla dans le noir. Il les entendit faire l’amour à leur manière pressante, douce et empreinte de chagrin, il les entendit quand ils se séparèrent. Ayant perçu le changement dans la respiration du vieil homme, le chien se leva et lui lécha la joue. Abel sourit en jurant tout bas, et quand il se rendormit, son bras valide était étendu au-dessus du chien et ses doigts étaient mêlés à la douce fourrure, derrière les oreilles de l’animal.

Le lendemain matin, Glenn se leva de bonne heure. Il ne pleuvait plus et le ciel était gris, tourmenté par un grand vent que l’on pressentait plus qu’on ne le sentait. Il grimpa jusqu’au champ du haut pour évaluer la besogne qu’il y avait à y faire, calculant ce que représenterait le travail de deux hommes compte tenu du petit nombre de jours qu’il restait avant la première neige. Ellen était à la maison, faisant chauffer de l’eau sur le poêle pour sa toilette. Il faisait frais, et elle passa un peu de temps à faire repartir le feu en soufflant sur les braises couvertes de cendres. Quand les flammes se mirent à crépiter, l’eau était chaude ; elle en prit au creux de ses deux mains pâles et leva ce bol improvisé à son visage. Elle passa ses doigts mouillés dans ses cheveux bruns jusqu’à ce qu’elle eût le visage, le cou et le cuir chevelu humides, se perdant un bref instant dans la sensation agréable de la vapeur et de la douce chaleur de l’eau. Levant les yeux, elle vit Abel qui se tenait avec son chien à l’extérieur de la pièce, dans l’obscurité du couloir, le regard soigneusement baissé sur le plancher, ses vieilles chaussures à la main.

Quand il sentit les yeux d’Ellen posés sur lui, le vieux soldat leva la tête et esquissa un sourire en coin. Grimaçant légèrement, il se passa la main sur sa tête tondue.

— Que je sois damné si à chaque fois que je me réveille, maintenant, y a pas quelqu’un qui s’est occupé de me couper les poils, dit-il doucement.

Ellen sourit. Abel hocha la tête, puis la baissa vivement et enfonça sa langue dans sa joue. La plante cornée de ses pieds nus, en grattant le plancher, faisait comme des chuchotements timides. Au bout de quelques instants de silence, ils ouvrirent tous deux la bouche en même temps et se turent aussitôt. Abel leva une main.

— Allez-y, je vous en prie, dit-il.

Ellen acquiesça.

— Je voulais juste vous demander comment vous vous sentez. On s’est fait du souci pour vous.

— Oui, m’dame, je dois dire que j’étais plutôt dans un sale état. Je me sens encore un peu sonné, mais ça va nettement mieux. (Il renifla et la regarda.) C’est sûrement vous qui vous êtes occupée de moi ?

Ellen fit oui de la tête en prenant une serviette de toilette pour frotter ses cheveux mouillés.

— En fait, je n’ai pas fait grand-chose. Je vous ai seulement nettoyé un peu et fait une petite coupe. (Elle se tamponna le front avec sa serviette, s’essuya les joues et leva le menton.) Cette entaille sur votre joue, on dirait qu’elle guérit plutôt bien. Je ne sais pas qui vous a recousu, mais c’est du bon travail.

Abel porta la main à la longue entaille qui lui barrait le visage de haut en bas.

— C’est le vieux Charley Poole et sa famille, dit-il en hochant la tête. Comme Glenn, ils ont croisé mon chemin à un moment où j’étais en mauvaise posture.

Ellen posa sa serviette et regarda le vieil homme.

— Glenn dit qu’il vous a trouvé dans les bois, au nord de la ville.

— C’est bien possible, répondit Abel. Et je vous suis reconnaissant à tous les deux. (Il baissa les yeux vers le chien qui était assis près de lui, appuyé contre sa jambe et en train de mouiller le bas de son pantalon avec la bave de son halètement.) Et aussi pour avoir laissé entrer cet abruti.

— Ce n’est rien, dit Ellen en secouant la tête. Mais j’ai l’impression que quelqu’un vous a battu.

— Oui, m’dame, dit Abel en regardant ailleurs. J’crois que ça en a l’air. J’crois que c’est ce qu’ils ont fait.

Ellen poussa un profond soupir et croisa les bras.

— Abel Truman. Qu’est-ce qui vous est arrivé, dites-moi ? Le regard du vieil homme alla se fixer sur un coin de la pièce. Il émit un petit sifflement entre ses dents. Puis il se baissa, gratta le chien derrière les oreilles et leva les yeux vers Ellen.

— Oh, dit-il. Ça serait trop long à raconter.

Se pinçant les lèvres, elle le dévisagea tant et si bien qu’il se mit à se dandiner sur place, puis il haussa les épaules.

— On a eu des ennuis avec des brigands, finit-il par dire en faisant un signe de la tête pour inclure le chien.

Le regard d’Ellen passa du visage du vieil homme à celui du chien avant de revenir sur le vieil homme.

— Des brigands ? demanda-t-elle en portant les doigts à ses lèvres pour masquer le sourire qui s’y dessinait.

— Eh ben, dit Abel en haussant les épaules encore une fois, ces types-là, c’était des méchants, ça c’est sûr.

Le sourire d’Ellen s’effaça, elle hocha la tête.

— Il y en a quelques-uns qui traînent dans le coin, effectivement, dit-elle.

Abel plissa les yeux et leva le menton.

— J’crois que je vais faire un tour dehors, si ça vous dérange pas. Je vais enfiler mes chaussures et prendre un peu l’air.

Ellen acquiesça.

— J’ai mis des chaussettes dedans, pour vous. Vous feriez bien de les enfiler aussi.

Abel cligna rapidement des yeux, surpris, puis il glissa une main à l’intérieur des chaussures et sourit. Alors qu’il se dirigeait vers la porte, Ellen s’écarta pour le laisser passer et elle sentit cette légère odeur métallique, signe que quelque chose s’était détérioré ou était en train de se détériorer en lui et, l’espace d’un bref instant, elle en ressentit une insoutenable tristesse. Prenant vite une profonde inspiration par la bouche pour se maîtriser, elle fit un effort de volonté, et quand Abel ouvrit la porte, l’air frais qui s’engouffra fit disparaître cette odeur ferreuse.

Sur le seuil, le vieil homme se retourna et lança un coup d’œil au chien qui était resté assis dans le couloir, la gueule ouverte, le regard fixé sur Ellen.

— Pourquoi tu souris comme ça, espèce de débile ? demanda Abel à l’animal. Cette gentille dame a pas besoin de toi. Allez, viens ici, maintenant.

Abel tapa deux fois sur sa cuisse et le chien tendit ses pattes de devant, leva son arrière-train et plissa les yeux en s’étirant de plaisir.

— Regarde-toi, poursuivit Abel, feignant le dégoût et secouant la tête tandis que le chien trottinait tranquillement jusqu’à la porte. Pitoyable, voilà ce que t’es.

Avant de le suivre, Abel se tourna vers Ellen et leva la main comme pour tirer sur le bord de son chapeau, mais il était nu-tête, alors il fronça légèrement les sourcils, puis il lui fit un petit signe de tête et referma la porte.

Abel Truman traversa le porche des Makers et s’assit sur la première marche. Le ciel était couvert, mais il ne faisait pas trop froid, et il se dit que par temps clair, les Makers pouvaient voir au-delà des arbres et des contreforts aux pentes douces, jusqu’à l’océan. Des arbres s’élevaient à travers le brouillard comme d’étranges clochers, leurs troncs se dressaient comme si une grande ville calme s’étendait là, dans la brume, sans le moindre mouvement et sans le moindre bruit. Abel ferma les yeux tandis que le chien détalait, et, quand il les rouvrit, Ellen était accroupie près de lui sur la marche, ses cheveux mouillés tirés en arrière, derrière ses oreilles, et ses boucles brunes descendaient plus bas que l’articulation protubérante de ses mâchoires. Elle sentait le savon. Abel eut un vif clignement de paupières.

— Ça va ? demanda-t-elle en posant la main sur son épaule.

Abel s’éclaircit bruyamment la gorge. Cela se transforma en une quinte de toux rauque et violente, qui le plia en deux et lui fit monter les larmes aux yeux. Malgré tous ses efforts, sa respiration était sifflante, et quand sa toux se fut calmée, il cracha sur le côté et s’en excusa. Ellen secoua la tête et lui tendit son vieux chapeau à larges bords.

— Vous avez oublié ça dans… dans votre chambre.

— Bon Dieu, murmura Abel en prenant son chapeau.

Souriant de plaisir, il enfonça le poing dans le fond et le fit tourner en poussant le bord, l’air émerveillé.

— J’savais bien que je l’avais perdu quelque part, dit-il en l’ajustant sur sa tête, le posant puis l’inclinant en avant et en arrière pour tenir compte de sa nouvelle coupe de cheveux.

Elle posa une grande tasse de café près de lui sur la marche, ainsi qu’une petite boîte en bois peint, décorée de dragons chinois rouge et or.

— Je me suis dit que ça faisait peut-être un bon bout de temps que vous n’aviez pas bu une tasse de café digne de ce nom, dit-elle avant de faire un signe de tête en direction de la petite boîte. Et peut-être encore plus longtemps que vous n’aviez pas fumé du bon tabac.

Abel regarda la tasse de café. Il en sentit l’odeur dans l’air humide et s’essuya les yeux, car une chaleur intense et soudaine semblait les irriter. Alors qu’Ellen se tournait pour rentrer, Abel pivota sur la marche et retrouva sa voix.

— Mais j’peux quand même pas prendre le tabac de Glenn, dites ?

Elle s’arrêta sur le seuil de la porte, regarda le vieil homme par-dessus son épaule. Il était là, si petit et usé, au bord des larmes rien qu’à l’idée de goûter un vrai café et du bon tabac.

— Glenn ne fume pas beaucoup, lui dit-elle en agitant la main. Allez-y, servez-vous. (Elle inclina la tête et lui fit un clin d’œil.) Il ne va pas tarder à redescendre du champ, on prendra le repas tous ensemble et on discutera un peu ? Ça vous va ?

Abel baissa la tête et acquiesça. Ellen fit de même d’un petit coup de menton, puis elle entra dans la maison.

À nouveau seul, Abel prit une profonde inspiration et se passa la main sur le visage. Il fit la grimace en se rappelant qu’il n’avait plus de barbe, puis il prit la petite boîte et son regard se perdit dans la forêt. Il entendit le chien aboyer au loin, Glenn qui l’appelait. Abel sourit et reposa la boîte sur le côté. Il souleva la tasse de café en la tenant par la base dans sa main abîmée et, l’entourant de sa main valide, il pencha son visage au-dessus du bord de porcelaine blanche, fermant les yeux pour sentir le parfum corsé, pour le laisser éveiller les souvenirs qui voudraient bien répondre à sa sollicitation. Toutes ces évocations spontanées, précieuses, tranquilles, éclatantes, surgissant soudain de sa mémoire dans l’air frais du matin. Il but le café à petites gorgées, et pour la première fois depuis bien longtemps, ses pensées lui furent agréables. Quelques instants plus tard, Glenn apparut sur le sentier qui menait en haut de la colline, près de la remise.

Abel l’observa traverser la cour et lui souhaita le bonjour quand il fut plus près. Celui-ci lui répondit d’un signe de tête et s’assit sur la marche à côté de lui, posant la masse de ses avant-bras aux veines saillantes sur le haut de ses genoux, puis il croisa ses mains abîmées par le travail devant son visage. Ils restèrent ainsi sans rien dire tandis qu’Abel buvait son café. Ils entendaient Ellen aller et venir dans la maison derrière eux, et bientôt leur parvinrent les bruits et les odeurs du repas que l’on prépare – la vaisselle qui s’entrechoque sur la table en bois, le grésillement de la poêle, et puis cette bonne odeur des œufs cassés, douce et incroyablement pure. Au bout d’un moment, Abel dit :

— Elle a l’air d’aller bien.

Glenn hocha la tête, se pinça les lèvres avant de remuer la tête à nouveau.

— Oui.

— Ils les ont attrapés ?

Glenn gonfla ses joues et souffla.

— Non, dit-il. Mais je ne crois pas qu’ils soient encore dans le coin. Sinon, même le vieux Jensen les aurait retrouvés à l’heure qu’il est.

Il décroisa les doigts, puis les recroisa, essayant, grâce à de tels petits gestes, de ne plus y penser, bien qu’il n’y eût en vérité que fort peu de moments où il ne retournait pas tout cela dans sa tête. Comme si c’était son châtiment pour être arrivé en retard ce jour-là, cela lui revenait sans cesse, se tordant et s’emmêlant dans son esprit comme du fil barbelé décroché du poteau.

Il se souvenait d’avoir payé en liquide l’acompte pour l’achat de sa terre, du soin avec lequel il avait plié le reçu avant de le glisser dans la poche sur sa poitrine. Il se souvenait de s’en être vanté dans tout Wheelock par la suite, pour que tous puissent voir qu’il avait effectué une transaction légale et que, bon Dieu, cette terre était à lui maintenant, et il se souvenait d’avoir abattu des arbres pendant trois mois d’affilée. Était venu un printemps chaud suivi d’un été brûlant. Ils dormaient dans une tente à la toile maculée de boue près de la rivière, aux abords de la ville, tandis qu’ils se réapprovisionnaient. La nuit, ils entendaient le fracas étouffé de l’océan par-delà la forêt et ils constataient sa présence immuable en observant le niveau de la rivière monter et descendre dans son lit. Glenn se souvenait de cette dernière semaine d’août, alors qu’il passait la nuit seul sur sa terre, se dépêchant de terminer la construction de la maison qui devait les accueillir tous les deux, tandis qu’Ellen l’attendait dans la tente, près de la rivière aux eaux gonflées par la marée.

Ils étaient venus au milieu de la nuit pendant son absence, les empreintes de leurs chaussures sillonnant la boue sur la rive, et pas un homme à Wheelock ne s’était porté volontaire pour les suivre le lendemain matin, à part Jensen qui n’y connaissait pas grand-chose en matière de pistage. Glenn se souvenait comment il l’avait trouvée par terre dans la tente, les cuisses ensanglantées, les yeux grands ouverts, privés de sommeil, vides de toute pensée. Elle ne prononça pas un mot pendant les six jours qui suivirent, et le septième, elle pleura. Certaines nuits, dans ses rêves, Glenn se souvenait encore du sang sur la toile de la tente où ils avaient écrit mudshark, il se souvenait de s’être naïvement tourné vers Jensen qui lui avait dit dans sa moustache tachée : “C’est comme ça que certains abrutis appellent une femme blanche qui couche avec un Noir.” Et puis la rage, une rage terrible, violente, rouge et sale, qui le fit se comporter comme une bête jusqu’au moment où ils lui donnèrent un coup sur la tempe et où il tomba dans un trou noir.

Le jour où ils emménagèrent, le grand jour tant attendu, Jensen était avec eux, debout près du chariot. Les doigts distraitement fourrés dans la crinière d’Emerson, il leur dit qu’il était vraiment désolé, mais que la seule chose à faire était d’oublier tout ça, ces individus avaient quitté la région depuis longtemps, selon toute probabilité, et ils ne reviendraient pas. Et Glenn se souvenait enfin de s’être penché, d’avoir empoigné le revers de la veste du shérif et lui avoir dit très doucement : “Ça ne devrait pourtant pas être bien difficile. Vous n’avez qu’à continuer à ouvrir l’œil jusqu’à ce que vous trouviez le salopard qui a un fusil au canon taché de sang et vous me le montrez.” Jensen l’avait dévisagé avant de faire un pas en arrière, alors qu’ils partaient vers leur nouvelle maison, sur leur propre terre, les roues du chariot faisant gicler des paquets de boue comme des fragments sombres de chaînes brisées.

Glenn se leva. Il s’étira et ferma les yeux. Puis il les rouvrit. Il sentait son sang couler dans ses bras, brûlant et vif, son visage était chaud de cette vieille colère qu’il avait appris à si bien connaître.

Prenant une profonde inspiration, il baissa son regard vers Abel.

— Tu ne fumes pas ? demanda-t-il au vieil homme.

Abel haussa les épaules et sourit timidement.

— C’est pas que j’aimerais pas, répondit-il. Mais je me suis même pas encore habitué à ce café. Il faut que je sois prudent avec tout ce luxe.

Il esquissa un nouveau sourire jusqu’à ce que Glenn eût fait de même en retour, puis il se leva.

Étirant les bras au-dessus de sa tête, Glenn poussa un petit grognement et dit :

— Bon, il faut que j’aille là où tu ne peux pas aller à ma place.

Puis il se dirigea vers les toilettes extérieures, masquées par de légers rideaux de mousse qui pendaient des branches basses d’un sapin géant.

Abel se leva et prononça le nom de Glenn, qui se retourna. Le vieil homme serra les lèvres et hocha la tête d’un air solennel.

— Je vous suis reconnaissant, Glenn, dit-il tranquillement. (Il se passa la main sur ses cheveux coupés court et eut un petit sourire gêné.) À tous les deux.

Glenn regarda le vieil homme debout sur la marche, si petit, si fragile, puis il hocha la tête sans rien dire et se retourna.

Le repas était constitué d’œufs et de pommes de terre, relevés d’oignon sauvage émincé et de poivre moulu, le tout servi simplement sur de la vaisselle épaisse, décorée de motifs floraux bleutés. Ils mangèrent tous les trois en silence et, brusquement, Glenn donna une claque sur la table et se frappa le front.

— Seigneur Dieu, dit-il sur un ton d’urgence posé. J’ai failli oublier.

Les yeux d’Ellen, paniqués, firent le tour de la pièce, allant de la fenêtre au placard à fusils avant de revenir se fixer sur Glenn. Quant à Abel, il se tamponna les lèvres avec sa serviette, qu’il serra ensuite dans sa bonne main, et il attendit.

Regardant sa femme, Glenn vit l’expression sur son visage et leva une main, paume en avant.

— Non, s’empressa-t-il de dire. Non. Rien de grave, je t’assure.

— Alors c’est quoi ? demanda Ellen.

— Avant de quitter la ville, dit-il en ôtant des morceaux de nourriture de ses gencives du bout de la langue, j’ai rencontré une famille de Chinois qui voulaient essayer de franchir le col avant la neige.

Ellen fronça les sourcils et Abel ouvrit la bouche pour faire remarquer à quel point une telle entreprise était dangereuse à cette époque de l’année, mais Glenn leva la main à nouveau.

— J’ai essayé de les en dissuader, bien sûr, dit-il. Mais je crois que Farley leur a fichu la frousse. En tout cas, je pensais avoir eu leur promesse de faire une halte ici avant de tenter le passage.

Il regarda Ellen et haussa les sourcils.

Ellen secoua la tête et jeta un coup d’œil par la petite fenêtre de la cuisine en direction des Olympics, dont la masse énorme s’affaissait vers le nord dans des teintes bleu pâle et blanc.

— La nuit dernière, j’ai entendu un loup hurler, dit-elle. Mais je n’ai vu passer personne.

— Bon sang, soupira Glenn en appuyant son menton sur l’arche sombre que formaient ses deux mains croisées. Je me demande s’il ne faudrait pas que j’aille à leur recherche.

Se pinçant les lèvres, il piqua un morceau d’œuf et le regarda trembloter au bout des dents de sa fourchette d’un air pensif. Au bout d’un moment, il leva les yeux vers Ellen.

— Un loup ?

— Dans la nuit, avant que tu rentres, confirma-t-elle avec un hochement de tête.

Glenn fronça les sourcils.

— Tu es sûre que ce n’était pas le chien d’Abel qui faisait des siennes ? demanda-t-il en désignant le vieil homme du menton.

Elle secoua la tête. Abel posa sa serviette, s’éclaircit la gorge, puis il la reprit pour la porter à ses lèvres tandis qu’il toussait. Ils le virent devenir tout rouge, mais quand Glenn fit mine de se lever pour venir à son aide, Abel fit non de la tête et mit son bras devant sa bouche. Après s’être à nouveau éclairci la gorge, il s’excusa et dit :

— Ces types qui avaient emmené Buster, ils étaient à la poursuite d’un chien qu’était à moitié loup, d’après eux, et qui s’était enfui, à ce qu’ils disaient. (Il lança un regard vers Ellen et esquissa un petit sourire.) Les brigands, précisa-t-il.

Glenn tourna les yeux vers lui.

— Ils auraient perdu un loup ?

Abel hocha la tête.

— Un croisement, qu’ils ont dit. Ils font des combats de chiens. Un des deux s’est fait salement amocher par l’animal.

Ellen regarda son mari poser sa serviette et se lever de table.

— Glenn, dit-elle, qu’est-ce que tu as l’intention de faire ?

Il s’essuya la bouche et se pencha au-dessus d’elle pour l’embrasser sur le front.

— Il y a un arbre abattu en travers de la rivière, plus bas, près de la route. Il faut que je le dégage, répondit-il en jetant un coup d’œil vers la remise. Je pense que je vais m’y mettre.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

— Je sais. (Comme Abel se levait pour l’accompagner, Glenn lui fit signe de se rasseoir.) Je crois que je peux faire ça tout seul. À deux, on se gênerait. Et il faut que je réfléchisse à certaines choses.

Il regarda Ellen avec insistance et elle lui rendit son regard, puis il sortit et ils l’entendirent aussitôt charger des outils dans le chariot et atteler Emerson.

Abel mangeait lentement. Il tenait sa fourchette comme si l’ustensile le mettait mal à l’aise, et quand Ellen s’inquiéta de son appétit, le vieil homme s’empressa de répondre :

— Oh, non, m’dame, c’est pas ça. (Il renifla et cligna des yeux avec lassitude avant de lui sourire.) C’est juste que je me sens encore un brin fatigué, et j’avais oublié que les gens font comme ça. Qu’ils mangent comme ça. Des repas où ils s’assoient ensemble autour d’une table et tout ça.

— Eh bien, répondit Ellen avec un sourire, nous, on aime faire ainsi.

Abel approuva en avalant une bouchée.

— Moi aussi, j’aime, dit-il. J’pense que c’est bien. Mais j’ai remarqué que vous disiez pas le bénédicité.

Ellen se pinça les lèvres et hocha la tête.

— C’est juste. Je suppose que c’est une coutume que nous avons plus ou moins abandonnée, ici, sur la montagne des Crève-la-faim.

Le front ridé, Abel regarda par la fenêtre puis il plissa les yeux en direction d’Ellen.

— C’est pas comme ça qu’elle s’appelle, cette colline, remarquât-il.

Elle sourit.

— Non, admit-elle en secouant la tête. Mais c’est comme ça que Glenn a commencé à l’appeler tout de suite après notre arrivée. Il a dit que, maintenant, il savait ce qu’avait dû ressentir Grant, sauf que sa situation à lui était pire que celle du président.

Elle eut un large sourire à l’évocation de ce souvenir délicieux au milieu de toutes les difficultés de cette époque, mais elle ne donna aucune explication et ne s’étendit pas sur le sujet. Au bout d’un moment, elle demanda :

— Et vous, monsieur Truman, est-ce que vous êtes croyant ? Abel repoussa son assiette du pouce et posa son coude sur la table. Il remua les épaules en grimaçant un peu, comme si les parties sensibles et atrophiées de son bras le faisaient souffrir, et il parut réfléchir longuement à la question avant de répondre.

— J’imagine que je l’ai été, autrefois, dit-il. J’pense pas qu’il y ait un seul homme au monde qui puisse prétendre qu’il a jamais prié pour une chose ou pour une autre. (Il sourit et secoua la tête.) Surtout quand y a un autre homme en face qui lui tire dessus avec un fusil.

Se calant contre le dossier de sa chaise, il inclina son visage et laissa son regard se perdre dans le vague.

— À la guerre, poursuivit-il lentement, on avait l’impression qu’un enfant de salaud sur deux… euh, pardon m’dame. On avait l’impression qu’un type sur deux qu’on rencontrait était capable de vous citer la Bible en long, en large et en travers, on avait même un gars avec nous qui s’appelait

Scripture (8), mais moi, j’ai jamais pu. Ça me restait pas en mémoire, tout simplement.

Ellen hocha la tête.

— Ça a vraiment dû être quelque chose.

— J’vous demande pardon ?

Ellen regarda le vieil homme.

— Je veux dire, la guerre. C’est très triste, n’est-ce pas ? Triste et inutile, me semble-t-il.

Une expression énigmatique apparut sur le visage du vieux soldat qui secoua la tête et frictionna son menton sans poils.

— Oh, non, m’dame. Vous m’excuserez, mais vous avez qu’à moitié raison.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Abel enfonça la langue dans sa joue, lança un rapide regard un peu critique à Ellen, puis baissa les yeux sur la table. Tout en parlant, il appuya le bout de son index sur de petits grains de sel éparpillés, les fit rouler deux ou trois fois sur son pouce avant de les jeter par-dessus son épaule.

— À mon avis, expliqua-t-il, tout ça, tout ce qu’il y a eu à ce moment-là, ça a décidé de la façon dont certaines choses allaient se passer et qu’auraient pas pu être décidées autrement. Les gens étant ce qu’ils sont, c’était pas possible.

De l’extérieur leur parvenait le bruit que faisait Glenn, occupé à charger ses outils à l’arrière du chariot : une scie, un pied-de-biche, de la corde et une poulie. Ils entendirent le chariot grincer et gémir sous son poids quand il s’installa sur le siège coffre, et tout de suite après, le martèlement étouffé des sabots d’Emerson.

Abel se pinça les lèvres et jeta du sel par-dessus son épaule.

— J’suppose que les choses se sont passées comme il fallait qu’elles se passent et puis c’est tout, affirma-t-il.

Ellen le dévisagea avec insistance.

— Je suis surprise de vous entendre dire ça, finit-elle par dire. Compte tenu du camp pour lequel vous vous êtes battu.

Il haussa les sourcils et soutint son regard un moment, puis il eut un mouvement d’épaules et continua son manège avec le sel, bien qu’il n’y en eût plus sur la table.

— J’suppose que je pourrais dire que c’était pas à cause des nègres que je me battais, dit-il très doucement. J’ai toujours entendu des hommes dire ça, du début à la fin, mais personne le croyait vraiment.

Laissant tomber le sel, finalement, il se mit à faire tourner son assiette sur place devant lui, d’un air distrait.

— La vérité, continua-t-il, la vérité, c’est que tous, autant qu’on était, dans un camp comme dans l’autre, on se battait à cause des nègres et ça, c’était quelque chose qu’on pouvait pas supporter, dans un camp comme dans l’autre. C’est pour ça que ça a été si horrible. Et que ça a duré si longtemps.

Abel soupira et, en face de lui, Ellen tourna la tête sur le côté pour échapper à l’odeur fétide et repoussante de son haleine.

— Bon Dieu de merde, marmonna Abel, oubliant maintenant la présence de la jeune femme. Même si je me suis pas engagé pour cette raison, et c’est vrai, j’avais mes raisons à moi… Même si je suis pas allé me battre à cause des nègres, j’ai fini par être convaincu que c’était pas une bonne chose qu’ils aient leur liberté. Et pendant un certain temps, j’y ai vraiment cru.

Il resta silencieux un long moment et Ellen demeura immobile, le visage aussi tourmenté que le ciel.

Abel prit une profonde inspiration et regarda fixement son assiette sans lever les yeux.

— Mais à un moment donné de toute cette histoire, poursuivit-il, et je reconnais que c’était plutôt vers la fin, j’ai changé d’avis. J’ai pas envie de m’étendre là-dessus, sauf pour dire que j’étais mal en point, vraiment mal en point, dans la Wilderness, et deux personnes sont venues à mon secours alors qu’elles avaient toutes les raisons de faire le contraire. Deux personnes toutes simples. Qui essayaient de s’en sortir dans un endroit terrible. (En se pinçant les lèvres, il hocha la tête puis la secoua de droite à gauche.) Alors, comme je l’ai dit, dans l’ensemble les choses se sont terminées comme il fallait qu’elles se terminent, mais c’est pas encore complètement fini. Je pense qu’il y a encore un sacré bout de chemin à faire avant que le problème soit réglé une fois pour toutes.

Il leva les yeux vers Ellen et fit une grimace.

— Sinon, est-ce que vous seriez vraiment ici, perdus sur cette montagne des Crève-la-faim, vous et ce brave Glenn ? lui demanda-t-il. Pour le reste, dit-il en haussant les épaules, vous avez mis le doigt juste dessus. Comme vous avez dit, c’était quelque chose de bien triste.

Ellen se cala contre le dossier de sa chaise et croisa les bras, le regard fixé sur ce vieil homme assis à la table, petit, malade, blessé et triste.

— Vous ne vous êtes jamais enfui ? demanda-t-elle. Vous avez dû avoir envie de le faire.

Abel secoua la tête en souriant.

— Ça faisait une vingtaine d’années que j’avais plus parlé de tout ça, et là, depuis quelques jours, j’arrête pas de répondre à des tas de questions sur cette foutue guerre, à tel point que j’ai l’impression que je vais y laisser ma voix.

— Si vous préférez ne pas…

— Oh, c’est pas ça, l’interrompit-il. C’est pas ça du tout. C’est juste que c’est bizarre. Que des gens s’intéressent à une chose pareille. Qui remonte à si loin. Pour moi, ça montre que personne est jamais encore parvenu à comprendre, comme je l’ai toujours pensé.

Il haussa les épaules et sourit à nouveau.

— Mais pour répondre à votre question, dit-il en secouant la tête, non, je me suis jamais enfui. Ils m’ont pas fait fuir, eux.

Dehors, le ciel s’éclaircissait et un rayon de soleil oblique traversa la fenêtre poussiéreuse pour venir frapper la table. Abel inclina son visage pour s’en protéger, mais il posa sa main valide dans la lumière, les doigts écartés, pour profiter de la chaleur. Il plissa les yeux vers Ellen.

— Mais j’vais vous dire, je compte pas les fois où je me suis éloigné d’eux le plus vite possible, sacré nom de Dieu.

Ellen lui rendit son sourire et se leva. Avec diligence et efficacité, elle débarrassa la table et porta la vaisselle sur son évier où trônait une cuvette en émail blanc remplie d’eau tiède. Abel lui proposa de l’aider et voulut se mettre debout, mais elle le pria de se rasseoir. Lui tournant le dos, elle plongea les mains dans l’eau et commença à laver les assiettes. Sans se retourner, elle lui demanda :

— Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici, Abel ?

— J’vous demande pardon ?

— Pourquoi êtes-vous venu par ici ?

Il y eut un long silence, pendant lequel il chercha sa réponse. Ellen regarda par la fenêtre, mais Glenn était parti et il n’y avait rien à voir, mis à part le soleil qui filtrait à travers les arbres, faisant étinceler la mousse émeraude comme des joyaux, ainsi que les dernières petites mouches aux ailes de diamant qui voletaient dans l’air. Elle déplia les doigts dans l’eau, essayant de se détendre, essayant de forcer la chaleur à remonter dans ses bras et jusque dans cette cavité sombre et ventée où battait un cœur las.

— J’étais dehors, devant la cabane où je vivais, commença Abel en choisissant ses mots avec soin. J’aime m’asseoir et regarder l’océan, le soir. La façon dont la marée se met à monter, les différentes couleurs que le soleil dépose sur la mer en se couchant. En tout cas, je me rappelle m’être levé un jour, alors que les dernières lueurs disparaissaient, et quand je me suis retourné, ça brillait dans les arbres derrière, comme s’ils étaient en feu. Bien sûr, j’avais déjà vu plein d’arbres en feu avant, mais là, c’était… Là, c’était comme dans la Wilderness pendant la guerre. Cette lumière, les arbres, et d’un seul coup j’ai… j’ai senti des odeurs que j’avais pas senties depuis plus de trente ans. Il a pratiquement fallu que je me pince pour que je sois sûr et certain de l’endroit où j’étais. (Abel renifla et poussa un soupir.) Ça m’a beaucoup perturbé, comme on dit.

Il se tut un moment. Ellen serra les poings dans l’eau, puis les desserra et prit une assiette sur son évier. Elle se mit à la frotter. Quand Abel recommença à parler, sa voix était légèrement sifflante, comme si son souffle venait d’un endroit en mauvais état à l’intérieur de lui, comme si sa voix était une vieille machine mal entretenue et qui n’avait pas été suffisamment graissée.

— C’est en essayant de me rappeler comment c’était que je me suis rendu compte de tout ce que j’avais oublié. Je me rappelle plus très bien quels arbres il y avait là-bas. Ni quelles fleurs. Ma femme, elle nous avait fait un petit jardin, derrière notre maison, quand on s’est mariés, et j’arrive pas, j’ai beau chercher tant que je peux, j’arrive pas à me rappeler ce qu’elle avait planté. Des melons, du maïs, des tomates, ou bien juste un mélange de fleurs. Un homme devrait pouvoir se souvenir de ce genre de choses. Et la couleur de la robe qu’elle portait, ce jour-là… (Il hésita.) J’arrive plus à la voir, dit-il. Je peux même plus voir son visage clairement.

Ellen se détourna des assiettes. Elle regarda le vieil homme qui était assis là, les épaules affaissées, réchauffant sa main valide aux rayons du soleil sur la table.

— Je ne savais pas que vous aviez été marié, dit-elle.

Abel hocha la tête. Il remua les lèvres dans tous les sens et secoua la tête, comme pour chasser des pensées qu’il préférait ne pas avoir.

— J’me suis juste dit qu’il était temps pour moi de rentrer à la maison tant que je peux encore, dit-il en levant les yeux vers elle un instant avant de détourner le regard.

Ellen se pinça les lèvres et dit lentement :

— Glenn et moi, on en a parlé, et on serait fiers de vous garder chez nous pendant un moment. Au printemps, vous aurez retrouvé vos forces, ce qui rendra votre voyage plus facile.

Abel lui sourit.

— Eh ben, dit-il doucement, c’est très gentil de votre part et je vous en remercie beaucoup, mais je peux pas. Vous êtes vraiment généreux, mais il faut que je poursuive ma route tant que je peux encore, je crois.

Enfonçant la langue dans sa joue, l’air songeur, il hocha la tête avant de continuer.

— Sans compter que si je peux les rattraper, on dirait bien que ces Chinois pourraient avoir besoin d’aide pour franchir le col. Et ça m’aiderait aussi. (Il regarda Ellen et cligna des yeux.) J’pense que vous comprenez ce que je veux dire.

Ellen acquiesça et regarda par la fenêtre. Dans l’encadrement, elle aperçut une biche et son faon qui flairaient l’herbe jaunissante et les chardons au bout de la cour. Au bout d’un moment, la biche s’élança dans les arbres en une série de mouvements agiles, précis et déliés, le faon la suivit avec maladresse, et tous deux eurent bientôt disparu dans l’obscurité de la forêt, au-delà de la clairière.

Abel parut avoir du mal à déglutir et il se leva de table en s’appuyant sur les mains. Ellen lui demanda s’il se sentait bien et il hocha la tête.

— C’est juste que j’ai pas l’habitude de parler aux gens, je crois bien. J’avais oublié que ça peut devenir un travail fatigant. (Il sourit faiblement en la regardant.) Mais un travail qui fait du bien, tout de même. Cette vieille andouille, là, c’est un bon chien, mais il répond pas beaucoup quand je lui cause.

Abel baissa les yeux vers le sol, comme s’il se sentait gêné, tout à coup.

— Si ça vous embête pas, dit-il doucement, je retournerais bien dans cette chambre, là-bas au fond, pour me reposer un peu.

Elle acquiesça et l’observa traverser la pièce d’un pas lourd et gagner le couloir où il s’arrêta.

— Ce vieil abruti de chien grognon qu’est avec moi va probablement courir dans les environs un moment encore. Si vous y pensez, vous pourriez jeter un coup d’œil avant qu’il fasse sombre ? Il aime pas beaucoup se retrouver tout seul au milieu de la nature en pleine nuit.

Ellen lui répondit qu’elle s’en occuperait, il n’avait pas à s’inquiéter, et le vieil homme hocha la tête avant de disparaître dans le couloir. Elle entendit la porte s’ouvrir et se refermer, puis ce fut le silence, à l’exception des cris d’oiseaux qui parcouraient la forêt comme de joyeux esprits errants.

Abel se réveilla dans l’obscurité et resta couché tranquillement, le regard fixé au plafond, jusqu’à ce qu’il fût certain qu’ils étaient endormis dans leur chambre. La nuit était dégagée et un clair de lune étincelant tapissait les murs d’une lueur pâle et argentée. Un vent froid, glacial presque, soufflait le long des avant-toits et faisait frissonner les branches. Quelque part sur la colline, derrière la maison, un hibou hulula doucement.

Abel se leva du sol, et près de lui le chien se mit également debout. Le vieil homme mit un doigt devant sa bouche et regarda le chien qui serra les mâchoires et arrêta de haleter. D’un signe de tête, Abel lui exprima sa satisfaction, puis il passa son pantalon. Il boutonna sa chemise et mit sa veste, enfila ses chaussettes et laça ses chaussures. Il prit ses affaires dans la chambre obscure et froide mais ne parvint pas à trouver son havresac. Debout au milieu de la pièce, il se frotta le menton et fronça les sourcils en lâchant un juron. Au bout d’un moment, il alla à la porte et sortit de la chambre.

Dans le clair de lune, il vit son havresac sur le sol, près de la porte d’entrée, il le souleva et le balança sur son épaule. Son regard fit le tour de la petite pièce : la table, les placards et les chaises, l’énorme poêle et le placard à fusils, les petites figurines en porcelaine, des pierres ramassées, ainsi que d’autres bibelots sur les étagères, la couverture tricotée couvrant le bras d’un fauteuil poussé près du feu – tous ces objets autour de lui proclamaient la chaleur de l’âtre et du foyer, la vie et l’amour. Il ouvrit la porte et sortit sous le porche.

— Je me suis dit que vous alliez partir, alors j’ai mis quelques petites choses dans votre sac, dit Ellen.

Surpris, Abel sursauta, poussa un juron et se retourna. Elle était seule, debout dans l’obscurité, près du tonneau d’eau de pluie, fumant une cigarette roulée à la main qu’elle tenait à la hauteur de son oreille. Il toucha le bord de son chapeau.

— Eh ben, je vous suis reconnaissant, m’dame, dit-il tout bas.

En hochant la tête, elle sortit de l’ombre et écrasa sa cigarette dans un vieux couvercle de pot de confiture avant de traverser le plancher du porche pour le rejoindre. Elle portait une épaisse robe de chambre pour se protéger du froid et elle s’arrêta devant Abel. Sous la lune, sa peau était illuminée et des brins d’argent scintillaient dans ses cheveux, ce qui lui donnait une allure fantomatique et chatoyante. Même dans le noir, il sut qu’elle avait pleuré, il sentait le sel chaud qui venait des joues masculines de la jeune femme comme de l’eau de mer tiède.

— Je n’aurai jamais d’enfant, souffla-t-elle. Ils m’ont privée de ça. Ils me l’ont volé.

Sa voix se cabra et rua contre le chagrin qui la dominait et qu’elle avait soudainement libéré de l’endroit où elle le gardait enfermé.

Abel fit un pas en arrière, désorienté et accablé par une telle souffrance ainsi dévoilée. Le chien avait détalé dans la forêt et, l’espace d’un instant, il le chercha du regard, comme si l’animal avait été capable de lui venir en aide, de lui indiquer la voie à suivre, de lui donner un conseil avisé, mais il ne put le trouver.

Elle s’approcha et il sentit la chaleur de sa chair. Il se demanda combien de temps s’était écoulé depuis la dernière fois où il avait éprouvé une telle sensation. Elle avait les bras qui pendaient, inertes, et sa tête était inclinée en avant, si bien que sa chevelure platinée de lune tombait devant son visage. Elle avait aux pieds de grosses chaussures qu’elle n’avait pas lacées et qui firent grincer le plancher. Abel posa une main hésitante sur son épaule, et même à travers la robe de chambre, il en sentit la rondeur ferme et chaude. En soufflant, il fit un pas vers elle et passa son bras autour d’elle de telle manière que le plat de sa main rugueuse vint lui toucher le milieu du dos. Fermant les yeux, il sentit sous ses doigts les articulations de sa colonne vertébrale et ses omoplates saillantes comme les os d’ailes atrophiées.

Ellen serra les poings sur les revers de la veste d’Abel et enfouit son visage dans le creux de son épaule, tremblante dans l’étreinte maladroite du vieil homme. Il fit de son mieux pour contenir les spasmes et les sanglots salés de son chagrin, et quand elle se fut enfin calmée, elle resta tout contre lui, tremblotante et haletante. Il sentait le mouvement des muscles larges dans le dos d’Ellen, et quand elle respirait, ses petits seins frôlaient sa poitrine, tels des cônes frissonnants dans le froid.

Il ferma les yeux. Du plat de la main, il exerça une pression dans le creux des reins de la jeune femme. Il respira le parfum de ses cheveux, de ses larmes et de sa peau pâle et frémissante. L’espace d’un instant, il se permit de rêver et quand il revint à la réalité, il lui saisit l’épaule et l’écarta.

Il haletait légèrement et baissa la tête pour mieux voir son visage.

— Ça va ? demanda-t-il.

Elle était calme. Elle ne répondit pas.

— Bon, dit Abel lentement. P’têt… peut-être que c’est pas plus mal.

Elle le dévisagea, les yeux humides.

— Ce que je veux dire… c’est que si vous aviez un enfant, tous les deux… Il aurait une vie pénible, vous croyez pas ? Plus pénible que nécessaire, p’têt bien. À mon avis.

Ellen ouvrit la bouche, puis la referma. La pointe rose de sa langue jaillit sur ses lèvres.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous êtes en train de me dire ?

— Je dis seulement qu’un enfant de vous et de Glenn serait métissé, n’est-ce pas ? Et ça… c’est pas… bon Dieu, je sais pas.

Ellen se redressa et lança un regard froid au vieil homme. Elle fit un pas en arrière, portant son poignet à ses lèvres, puis elle secoua la tête.

— Espèce de salaud, siffla-t-elle. Fichez le camp d’ici.

Elle enfonça les talons de ses paumes dans ses orbites en grimaçant.

Abel recula. Il descendit les marches en trébuchant et se retrouva dans la cour où il sentit l’odeur des fleurs en train de pourrir dans le jardin le long du mur – de petites trompettes de rhododendron fanées et tombées sur le sol, l’enrichissant pour l’année suivante. Ellen se tenait au bord du porche, agrippant la balustrade comme si son chagrin et sa colère lui avaient donné une sorte de force blême. Levant le bras, elle pointa le doigt en direction de la piste qui montait vers le sommet de la colline et Abel se tourna. Il traversa la cour, puis il regarda en arrière vers la maison, où la fenêtre de leur chambre était maintenant éclairée de jaune. Quand il passa devant la remise, il sentit les odeurs métalliques des outils à l’intérieur, le moisi des vêtements de pluie aux coutures enduites de sève, les bouteilles de pétrole. Abel vit la silhouette des toilettes extérieures, derrière leur écran de mousse pendant des branches, il pouvait voir le dos carré du panneau annonçant MAKERS’ ACRES sur le poteau de la clôture, au bout du sentier. Il sentait la bonne terre riche de leur cour, ainsi que les effluves frais et herbeux du cheval dans sa petite écurie. Alors qu’il baissait la tête pour pénétrer dans la forêt, il entendit un craquement sous le porche de la petite maison et il se retourna.

Glenn traversa la cour, Abel l’entendit respirer dans l’obscurité et ils restèrent ensemble un moment sans dire un mot. Finalement, Abel rompit le silence.

— J’suis désolé, Glenn. J’ai dit une chose que j’aurais pas dû. Je le pense pas vraiment. Je sais pas pourquoi j’ai dit ça.

— Eh ben, je ne sais pas ce que c’était, mais elle est furibarde. Blessée, aussi, je crois.

— Elle t’a pas dit ?

— Non. Et je n’ai pas envie d’en savoir plus là-dessus.

— Bon, dit Abel en hochant la tête, avant de tourner le dos à Glenn.

Il fit quelques pas, puis se retourna.

— Je te remercie pour ton hospitalité. Pour le livre que je t’avais emprunté.

— Abel, lui lança Glenn sur un ton égal. Si tu es surpris par la neige quand tu es là-haut, dirige-toi vers le plateau du côté de Little Sugar Pass. Juste sous le col.

— Pour quoi faire ?

— Il y a une petite cabane de trappeur, j’y passe quelques nuits quand je vais chasser. Ça fait je ne sais combien de temps qu’elle n’a pas servi, mais il y a du bois de chauffage et un petit poêle. C’est pas grand-chose, loin de là, mais c’est un refuge.

Abel hocha la tête et se tourna vers la piste qui montait dans l’obscurité. La masse noire des montagnes se dressait sur le ciel nocturne, découpant des éclats dentelés dans la lumière des étoiles et assombrissant le sol de la forêt. Quand il se retourna à nouveau, Glenn n’était déjà plus qu’une petite silhouette s’amenuisant à mesure qu’il regagnait sa petite maison. Abel l’observa s’éloigner. Un rectangle de lumière jaune apparut brusquement comme un éclair féerique et radieux alors que la porte de la maison s’ouvrait puis se refermait. Se retournant vers la montagne, Abel reprit son ascension.

Après avoir couvert une centaine de mètres, il s’arrêta et regarda autour de lui en fronçant les sourcils. Il jura tout bas et, portant deux doigts à sa bouche, il émit un sifflement strident. Quand il entendit le chien accourir sur la piste, Abel Truman poursuivit sa route dans la nuit, accompagné du chant lugubre d’un hibou qui résonnait sur le versant de la montagne.

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