Wilderness

Lance Weller · Chapitre 7 sur 12

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Wilderness

6 Le champ de Saunders

6

Le champ de Saunders

Mai 1864

 

REGARDEZ-LES sur la route. Une route blanche sous un ciel bleu, qui s’étire au milieu des champs en jachère en direction des collines et des forêts vertes et luxuriantes sous le soleil printanier. Le peu de poussière que leurs pieds nus soulèvent forme des volutes qui viennent lécher l’herbe au bord du chemin et finissent par retomber après leur passage. Ils sont deux, un homme et une femme, des fuyards qui passent en contrebande, pleins d’espoir, et marchent vers le nord. Le visage de l’homme est plissé d’inquiétude et de douleur, ses mains, dans lesquelles les travaux des champs ont creusé des sillons, sont raidies et rugueuses. Cela fait quinze jours qu’il s’est émancipé, et l’odeur de sa peur, fétide comme celle d’une racine, se dégage encore des misérables plis de sa chemise légère. Il ne sait pas quoi faire, ni où aller. Autrefois, il s’appelait Dexter, mais ce n’est plus son nom désormais, et depuis une semaine, il marche en direction du nord, avec cette femme tranquille et prudente. La douleur qu’il porte en lui silencieusement depuis des années maintenant est rendue encore plus intense par le goût nouveau de la liberté et cette compagnie féminine.

Aujourd’hui, ils ont traversé deux rivières, Newfound Creek et Little Creek. Et d’autres petits cours d’eau sans nom qui serpentent dans la campagne comme s’ils n’avaient rien de mieux à faire. Ils ont entendu des trains au loin, ils ont vu des détachements de cavalerie lancés à bride abattue dans tous les sens sur des routes parallèles. Mais à part le raclement sec et charnu de leurs pieds nus dans la poussière, l’air n’est rempli que du chant des oiseaux et du bruit du vent. Dexter sent le parfum des fleurs nouvelles, des arbres couverts de feuilles et de la jeune herbe de printemps, mais tout cela est infecté par sa propre puanteur qui monte jusqu’à ses narines. Il baisse les yeux et s’aperçoit qu’il s’est à nouveau souillé. Une tache sombre s’étend le long d’une jambe de son pantalon et il se demande s’il va se mettre à pleurer bruyamment. Même après tout ce temps, il n’a toujours pas retrouvé de sensibilité là où ils l’ont mutilé, et il ne s’est toujours pas habitué à cet engourdissement. Comme il ne sanglote pas, comme il prend simplement une profonde inspiration, il se demande, en lui jetant un coup d’œil, si elle a remarqué quelque chose. Si c’est le cas, elle n’en laisse rien paraître et elle n’en parle pas ; elle se contente de marcher à ses côtés en silence, les doigts croisés sur son ventre, le pas régulier, lent et assuré. Il voit des taches humides sur le devant de sa robe et sur le tissu raidi, là où son lait a coulé. Dexter détourne le regard et continue à marcher.

Elle s’appelle Hypatia – une plaisanterie de son maître, mort depuis peu, car elle n’a pas la moindre connaissance en mathématiques. Elle a été mère pendant une brève période, mais elle ne l’est plus, et depuis plus d’un mois elle marche sur les routes qui mènent vers le nord.

Ensemble, ils arrivent au sommet d’une petite éminence et découvrent le ruban de la route qui se déroule paresseusement en direction du nord. Une tache sombre à l’horizon – la forêt où la route s’enfonce et disparaît. Et plus près, entre eux et la forêt, un panache de poussière et l’impression d’une forme fluide à l’intérieur qui bringuebale à toute allure. Hypatia s’assied sur une pierre au bord de la route. Elle pousse un petit soupir satisfait. De ses doigts fins et forts, elle se masse avec délectation les chevilles et les talons. Dexter est resté debout au milieu de la route, les mains sur les hanches, scrutant la poussière. Il plisse les yeux, se demandant si ce sont des fuyards comme eux ou des soldats ou des miliciens ou autre chose, parmi une dizaine de dangers possibles. Se demandant s’ils devraient quitter la route pour se réfugier dans les champs et les bois, dans les lits des ruisseaux et des rivières. Sa peau a la couleur rousse et luisante d’une châtaigne en automne, quand le froid s’installe. Il secoue la tête et dit :

— J’sais pas. Un chariot, je crois.

— Mais tu sais pas.

— Nan, répond-il dans un haussement d’épaules.

— Alors, tu ferais mieux de sortir de la route. En haut de cette colline, ils peuvent te voir aussi bien que tu les vois.

Poussant un autre petit soupir, elle lève le visage vers le ciel et se laisse caresser par le soleil, puis elle ouvre les yeux pour essayer de distinguer des formes dans les nuages.

Dexter regarde autour de lui. La route blanche, la colline, un bosquet de pins sombre, qu’ils pourraient atteindre en courant. Secouant la tête et marmonnant tout bas pour lui-même, il se hâte de quitter la poussière du chemin et plonge pour se tapir près du rocher où est assise Hypatia.

— Tu penses que tu peux courir jusqu’à ces arbres, si on doit fuir ?

Elle cligne des yeux, regarde longuement son visage aux traits si fatigués, si accablés de soucis, tirés par les privations et la douleur. Du bout des doigts, elle touche une vieille cicatrice qui forme un bourrelet sur sa joue. Bien que sa caresse soit légère et insignifiante, elle le sent trembler et retire sa main. Secouant la tête, elle lui dit :

— Vas-y, toi. Moi, ils peuvent plus rien me faire. (Un silence.) Ils peuvent plus me toucher.

La pomme d’Adam de Dexter monte et descend, il incline la tête un moment avant de répondre.

— J’pense que je vais attendre avec toi.

Le chariot émerge de la poussière. Un vieil homme blanc est assis sur le siège, un fusil appuyé sur sa cuisse. Dexter se lève sur la pointe des pieds, tendu, les bras écartés du corps. Prêt à se jeter devant elle pour la protéger. De ses longs doigts, Hypatia remet en place une torsade de cheveux qui s’était libérée du chiffon noir enroulé trois fois autour de sa tête. Elle pose un regard calme sur le chariot tandis qu’il approche et ralentit.

Le vieil homme, quant à lui, freine lentement et tranquillement après avoir atteint le sommet de la colline, puis il baisse les yeux vers eux, sur l’herbe. Il les examine un long moment, se frotte la mâchoire et secoue la tête. Posant son fusil, il lève le menton vers Dexter.

— Eh, toi, le nègre. Tu peux me dire ce que vous fabriquez par ici ?

Dexter est incapable de croiser le regard du vieil homme. Il baisse les yeux, regarde ailleurs. Ses épaules s’affaissent et son expression se relâche de façon à livrer le moins possible de lui-même. La vieille attitude de soumission. Il n’arrive pas à parler.

— On va voir Lincum, dit alors Hypatia qui s’est levée de sa pierre.

— Dieu tout-puissant. (Le vieil homme se penche pour cracher et s’essuie la bouche avec le dos de la main. Il baisse la tête pour essayer de capter le regard de Dexter.) C’est vrai, ça, espèce d’abruti ? Allez, regarde-moi, mon garçon.

Dexter roule les yeux vers le haut en direction du visage de cet homme. Un visage dur, avec une expression cruelle sur la bouche, des yeux que la vieillesse a creusés. Dexter prend une profonde inspiration, se tient aussi droit qu’il le peut.

— Oui, monsieur, répond-il d’une voix à peine plus forte qu’un murmure.

Le visage du vieil homme se fait plus hargneux, il lance un juron et détourne le regard. Puis ses yeux se fixent à nouveau sur Hypatia, il l’observe un moment.

— Où est ton bébé ? demande-t-il.

— Mort, monsieur.

— Mort où ?

Elle regarde la route, du côté où elle est venue, et elle cligne lentement des yeux.

— Là-bas, loin derrière moi, maintenant, dit-elle.

— Nom de Dieu, dit le vieil homme. Nom de Dieu de nom de Dieu. (Prenant une profonde inspiration, il se lève et passe dans le chariot où il fouille dans des caisses et des sacs avant de s’adresser de nouveau à eux.) Vous avez un sacré bout de chemin devant vous. Nom de Dieu. Nom de Dieu, vous avez une idée de ce qui se passe plus loin sur cette route ? De ce qui vient par là ? Vous le savez ? (Il poursuit, sans attendre leur réponse.) Ces armées vont se rencontrer, voilà ce qui va se passer. (Marquant une pause, il lève les deux poings et les heurte l’un contre l’autre.) Il va y avoir une bataille comme vous n’avez pas idée, et c’est justement par ici qu’ils arrivent. Par cette route même. Regardez bien, et vous verrez si c’est pas vrai. Bon, écoutez-moi. Si possible, trouvez-vous un soldat de l’Union, un soldat en bleu. Prenez-en un jeune, si vous avez le choix, vous allez le voir et vous lui dites que tous les deux, vous êtes de contrebande. Vous connaissez ce mot ?

— Oui, monsieur, dit Dexter, agitant la tête de haut en bas tout en regardant la poussière.

— Nom de Dieu. (Le vieil homme crache et transfère quelques objets de diverses caisses dans un petit sac de toile.) Bon, je vais pas vous donner d’arme, nom de Dieu. Pas même une lame, et j’espère être dans la tombe depuis longtemps le jour où les nègres se baladeront avec des armes dans mon pays. Mais tenez.

Il tend le sac à Dexter. Hypatia traverse l’herbe, s’approche et lève les yeux vers le vieil homme.

— C’est de la nourriture, leur dit-il. Un peu de farine de maïs, du bœuf salé. J’ai mis un bon morceau de fromage, du pain de mie et un pot de lait aussi, mais ça, c’est pour toi, dit-il à Hypatia. Tu as compris ?

— Oui, répond-elle. Merci à vous.

Le vieil homme retourne sur le siège et prend les rênes.

— Restez sur cette route, dit-il. Mais, nom de Dieu, soyez prudents. Si vous tombez pas sur la bonne armée, vous êtes fichus. J’ai pas besoin de vous dire ce qu’ils vous feront. T’as compris, mon garçon ?

Les poings de Dexter se serrent, puis se relâchent avant de se serrer à nouveau. Il hoche la tête.

— Alors très bien. Bon. Vous voyez cette tache sombre tout là-bas ? Cette forêt touffue ? Elle s’appelle la Wilderness. Vous y serez dans un jour. Peut-être deux, dans son état. (Il jette un coup d’œil à Hypatia et secoue la tête, puis il désigne la perspective en direction de la Wilderness depuis le sommet de la colline.) De toute façon, il y a de grandes chances pour que les armées sortent de ce côté-ci pour entrer en action. Aucun homme blanc n’engagerait un combat dans ces bois, mais ça ferait une bonne cachette. Vous deux, allez vers le nord, dirigez-vous vers les arbres et faites bien attention. Avec un peu de chance, vous vous en sortirez.

Ensemble, ils le remercient – Dexter regardant toujours un point en l’air situé juste à côté de l’épaule du vieil homme, tandis qu’Hypatia soutient son regard fatigué et soucieux sans cligner des yeux.

— Vous êtes quoi, tous les deux ? Mari et femme ? Parents ?

— Nan, monsieur répond Dexter en piétinant sur place. On s’est juste rencontrés sur la route.

— Tu t’appelles comment, mon garçon ?

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisé. Le souvenir bref de la lame. Une courbe de métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang qui se répand dessus. Il respire à fond, lève le menton et ouvre les yeux.

— Comment j’m’appelle ?

— Oui, nom de Dieu, dit le vieil homme en fronçant les sourcils.

— Grant, répond-il sans hésitation, sans baisser les yeux. Sherman Grant.

Il redresse les épaules et découvre ses dents devant le vieil homme.

Celui-ci paraît abasourdi, secoué, puis il renifle et hoche la tête.

— Ben nom de Dieu. Dis ça à personne d’autre. (Il sourit.) Eh bien, Sherman Grant, j’imagine que vous aurez tout le temps de profiter de la vie, tous les deux.

Le vieil homme reste silencieux un instant, se penche pour cracher, puis il jette un regard circulaire sur la campagne environnante.

— C’était un sacré beau pays, dit-il tranquillement. Un endroit où il faisait sacrément bon vivre. Cette terre, cette terre qui était si bonne à cultiver… elle vaudra plus rien dans quelques jours.

Sans dire un mot de plus, il secoue les rênes sur les flancs de son cheval au dos creux, un nuage de poussière s’élève, dans lequel s’évanouissent l’homme, le cheval et le chariot.

C’était dans la matinée, alors que le soleil rouge rayonnait sur les collines ondulantes. Faisant briller le dessous pâle des feuilles et tournoyer des rubis dans les ruisseaux qui traversaient la route. Mais l’après-midi de ce jour-là, le 2 mai de l’année 1864, le ciel s’était complètement assombri. L’air chargé d’électricité. Ils laissèrent passer la tempête, assis sous un grand chêne, et Grant s’emmitoufla avec Hypatia dans sa couverture. Ils restèrent assis serrés l’un contre l’autre, se tenant chaud dans le vent et l’humidité et il sentait contre sa poitrine battre le cœur d’Hypatia. Le glissement d’une main lui coupa le souffle et lui fit perdre tout courage, il se mit à pleurer à chaudes larmes, silencieusement. Murmurant doucement, Hypatia l’apaisa, lui caressa le front et la joue, le serra contre elle pour calmer son chagrin. Il lui raconta ce qu’ils lui avaient fait, ce qu’ils lui avaient enlevé, il lui dit ce qu’il n’avait jamais connu et qu’il ne connaîtrait maintenant jamais, et elle ne dit rien. Elle le serra et il s’endormit. Le matin, la tempête s’était épuisée, ils se levèrent sans dire un mot et repartirent sur la route.

Plus tard dans la journée, alors qu’il faisait de plus en plus chaud, ils passèrent devant le corps d’un homme pendu par le cou. Il était accroché à une grosse branche ; ses pieds et ses mains avaient commencé à enfler et ses cheveux étaient humides. Il portait une alliance mais pas de chaussures ; il n’avait plus d’yeux et trois corbeaux l’observaient depuis des hautes branches. Grant et Hypatia poursuivirent leur chemin.

Le silence s’installa alors, comme si le monde attendait, retenant son souffle. Le vent ne se leva pas et la journée se fit plus chaude. Cette nuit-là, ils dormirent sur la rive d’un cours d’eau sans nom pour profiter de la fraîcheur de l’eau dans l’obscurité étouffante et lourde, et quand ils furent debout, ils entendirent un craquement dans le lointain, comme si on déchirait un morceau de toile épaisse sur toute sa longueur. Le bruit leur parvint de façon irrégulière toute la matinée, porté par l’air du printemps, et dans l’après-midi, la déchirure se transforma en grondement et ce grondement ne cessa pas. Ils entendirent des cris. Ils s’arrêtèrent sur une petite colline aux abords d’un village abandonné qui ne comptait que quatre bâtiments. La Wilderness s’étendait devant eux, parsemée de nuages d’une fumée malfaisante qui s’élevait lentement, et le soleil en fut obscurci et les ombres s’allongèrent.

5 mai

C’était le début de l’après-midi quand ils sortirent des bois pour traverser le champ. Ils s’avancèrent comme ils le faisaient toujours, en poussant des cris et des hourras, comme une mécanique bien huilée mise au point pour la guerre et rien d’autre. Ils étaient alignés en fonction de ce que permettait la Wilderness, du nord au sud, et rangés par régiment dans cet espace confiné. De petites silhouettes impossibles à compter en raison de la distance, de la brume et de la poussière. Le soleil sur leurs baïonnettes étincelantes comme des étoiles sur le fond bleu nuit de leurs uniformes et l’obscurité plus profonde encore de la forêt derrière eux. Ils sortirent des arbres en marchant. On les sentait s’avancer dans la terre qui vibrait.

Les articulations des doigts de David sur son fusil, le canon et la crosse, étaient blanches. La transpiration lui piquait les yeux et sa propre odeur nauséabonde montait de son col. Il eut vaguement conscience que les élancements dans sa tête s’étaient arrêtés et que ses lunettes avaient glissé sur la longue et fine arête de son nez, jusqu’au moment où il vit la bataille qui s’avançait par-dessus les verres ronds comme une pleine lune. Il respira aussi profondément que possible et regarda Abel.

— On dirait qu’ils ne plaisantent plus, cette fois-ci.

— Bon Dieu, il était temps, dit Abel.

Ce dernier enleva son chapeau, ramassa ses longs cheveux poussiéreux en une queue-de-cheval qu’il noua avec une fine lanière de cuir qu’il gardait pour cet usage, puis il fourra le tout dans le col de sa chemise et s’enfonça le chapeau sur la tête. Derrière eux, des officiers allaient et venaient à grandes enjambées, l’épée sortie de son fourreau, et ils encourageaient les hommes à coups d’exhortations, de cris et de jurons, les préparant à ce qui allait arriver, leur recommandant de charger leurs armes et de viser bas quand ils tireraient. Un jeune aide de camp alla faire des encoches dans les arbres et leur dit de tirer en dessous de ces marques, et ils remarquèrent que son revolver tremblait dans sa main.

David vérifia son fusil et cala le canon sur une fine branche qui était posée en haut du remblai, devant lui. Près de lui, Abel se racla la gorge et expédia un énorme crachat jaune sale qui termina sa trajectoire courbe dans le champ. David secoua la tête, puis il se baissa rapidement tandis qu’une volée de balles faisait gicler la terre au-dessus de lui et traversait les trous de son chapeau en lambeaux.

— Comment tu peux faire ça, lança-t-il à Abel en enlevant son chapeau et en se passant les doigts dans les cheveux. Moi, j’ai la bouche sèche comme du papier buvard.

Abel ne répondit pas. Son visage restait impénétrable. Tendant un doigt crasseux, il remonta délicatement les lunettes sur le nez de David, puis il lui tapota l’épaule d’un air paternel. Alors qu’il se retournait, David lui posa la main sur le bras et se pencha pour crier :

— Tu as été touché.

Fronçant les sourcils, Abel porta la main à son cou. Sous son oreille, la peau tannée par le soleil avait été entaillée. Quand il retira les doigts, ils étaient tout rouges, et il s’accroupit, les yeux fixés dessus, au milieu du grondement de la fusillade et des cris qui enflait. Frappé d’un étonnement muet, il ne pouvait détacher les yeux de ses doigts, puis il regarda David et dit :

— C’est mon sang.

David fit la grimace et baissa la tête tandis qu’une balle traversait les branches au-dessus d’eux dans un bruit qui faisait penser à un frelon en colère. Il jeta un coup d’œil à la main que tendait Abel, puis il regarda son visage.

— Peut-être que tu devrais aller à l’arrière et voir le chirurgien. T’assurer que tu n’en as pas pris une autre sans t’en apercevoir.

Abel secoua la tête.

— C’est la première fois que je reçois une balle, dit-il.

Il regarda David un instant, se passa la langue sur les lèvres et risqua un rapide coup d’œil au-dessus du remblai. À l’extrême gauche de leur ligne, à la lisière nord du champ, leurs hommes avaient commencé à tirer et la fumée des coups de feu progressait le long de la ligne, avançant vers leur position avec la régularité d’une horloge. Les soldats bleus n’avaient pas encore atteint le fossé au milieu du champ, mais déjà ils commençaient à tomber. Les morts étaient étendus, éparpillés dans l’herbe. Abel se baissa pour se mettre à l’abri.

— Écoute-moi un instant, dit-il. Je voudrais te dire quelque chose.

La ligne des soldats de l’Union atteignit le fossé ; ils descendirent la pente opposée, disparaissant presque – ils n’étaient plus que des têtes bizarrement plantées parmi les récoltes avortées – puis ils remontèrent l’autre versant. Certains s’agenouillaient dans l’herbe pour tirer, d’autres s’affaissaient la tête la première et ne se relevaient pas. David respira à fond. Il ferma les yeux, serrant fort les paupières, puis il les rouvrit, mais rien n’avait changé. Non, il n’était pas chez lui, dans son lit, réveillé par sa mère qui l’appelait pour le petit déjeuner. Haletant, il se prépara à faire feu, puis il regarda Abel.

— Qu’est-ce que c’est ? hurla-t-il.

— Avant la guerre, j’ai été marié, commença Abel. J’étais un homme marié. (Ne prêtant aucune attention au déchaînement de violence autour d’eux, il gardait une main collée sur le côté de son cou.) On a eu une petite fille qui est morte avant qu’on ait eu le temps de lui trouver un nom.

David tourna les yeux vers lui. Les balles faisaient gicler la terre sur eux, elles traversaient les branches au-dessus de leur tête, déclenchant des averses de feuilles luisantes qui tournoyaient et étincelaient dans le soleil en tombant. À un mètre d’eux, un homme leva les bras au ciel et s’écroula, mort, sans produire le moindre son. Quelqu’un donna l’ordre de tirer, David, Abel et tous les soldats près d’eux se mirent à genoux et firent feu par-dessus les fortifications, puis ils roulèrent sur le dos pour recharger. De quelque part dans le champ, au-delà du rideau de fumée qui était descendu entre eux et les Yankees, leur parvint le tonnerre familier et glaçant des canons que l’on amenait sur la Vieille Route de Pierres.

— Je l’ai laissée tomber, dit Abel, sans regarder David, les mains s’affairant sur son fusil avec dextérité.

Il déchira l’enveloppe d’une cartouche avec les dents, recracha le morceau de papier, puis il fit glisser la balle et la poudre dans le canon en pinçant l’enveloppe, tira sa baguette, la fit tourner entre ses doigts et l’enfonça dans le canon pour tasser le tout.

— Je l’ai jamais dit à personne, ajouta-t-il en criant pour être entendu. Pas même à ma femme. Ils ont tous dit qu’elle était morte dans son sommeil, mais moi j’sais que c’est pas vrai.

Il pinça les lèvres et fronça les sourcils tandis qu’il sortait la baguette de son fusil, la faisait tourner à nouveau entre ses doigts avant de la planter dans la terre meuble près de lui. La longue chaîne de coups de feu était repartie à l’autre bout du champ et ils attendaient, tapis et silencieux.

— Je l’aurais nommée Jane, dit Abel, le regard absent, perdu dans l’obscurité de la Wilderness derrière eux. (Il ouvrit et referma la bouche avant de poursuivre.) P’têt que je l’aurais appelée Janey.

Il déglutit, poussa un juron et se tourna pour mettre l’amorce en place sur son fusil.

La ligne bleue s’avançait. Calmement, maintenant, et sans pousser de cris. Penchés en avant, une main sur leur képi, comme s’ils luttaient contre le vent. Plus de hourras. Abel fit rouler sa tête sur ses épaules. Près de lui, David s’affairait avec son fusil. Abel renifla et lui tapa sur l’épaule.

— Tu recharges déjà ?

— Oui, nom de Dieu.

David était pâle. Il les observait avancer. Il ressortit la baguette de son canon.

— Alors laisse ça tranquille, dit Abel.

David prit une profonde inspiration. Souffla. Il posa sa baguette.

— Autre chose, dit Abel.

— Quoi encore, nom de Dieu ?

— Quand tu tires, tu vises par là, dit Abel avec bonhomie, indiquant d’un signe de tête la direction du champ devant eux.

David le regarda. Il posa le canon de son fusil sur le haut du remblai, tira à l’aveuglette, puis commença à recharger. Nouveau coup d’œil à Abel.

— Va au diable, dit-il avec un large sourire.

— Ouais, je te réserverai une place, acquiesça Abel qui roula sur le ventre, se mit à genoux et fit feu.

Ça ne servait plus à rien de viser, désormais, car la fumée qui couvrait le champ était dense et s’élevait lentement au-dessus des arbres, obscurcissant le ciel comme si c’était la tombée de la nuit. Les soldats ennemis montant à l’assaut s’étaient transformés en autant de fantômes indistincts qui apparaissaient dans la vapeur avant de s’y dissoudre à nouveau.

Et puis, ils se mirent à tirer sans ordre ni pause, et le temps se comprima pour eux. Tirer aussi vite que leurs mains pouvaient recharger, aussi vite que leurs bras fatigués et de plus en plus lourds pouvaient lever les fusils jusqu’à leurs épaules meurtries et soumises à de plus en plus de contusions. D’anciennes douleurs familières montaient du plus profond d’eux-mêmes à mesure que la crosse de leur fusil frappait leur corps. Le goût amer et charbonneux de la poudre et du papier leur desséchait la bouche, leurs mâchoires étaient douloureuses et leurs dents branlaient dans leurs gencives tandis qu’ils déchiraient l’enveloppe des cartouches à coups d’incisives.

Dans le champ, les lignes de l’Union s’incurvaient et pliaient, des sections s’en détachaient et se précipitaient dans le vert profond des bois que la fumée assombrissait toujours plus. La Wilderness était remplie de cris, de hurlements et d’épouvantables éclats de mitraille. Dans le champ, l’herbe jaune était tondue par le métal brûlant qui sortait des armes à feu de part et d’autre. De petits groupes d’hommes ayant atteint les fortifications des Rebelles s’y battaient à coups de poings et de crosse. Quelques zouaves en uniformes voyants avec leurs taches de rouge et de bleu, décorés de jaune et aux guêtres maculées de boue, changèrent de direction pour les rejoindre et furent fauchés comme s’ils avaient été balayés par un vent aussi tranchant qu’un rasoir. Les couleurs vives de leurs corps se détachaient sur l’herbe. D’autres arrivèrent. Quelqu’un donna l’ordre, la section d’Abel et David se leva des fortifications, se mit à pousser des hurlements et chargea dans le champ à découvert. Derrière eux, dans la Wilderness, des lambeaux de fumée pendaient aux branches comme une étrange mousse…

… et si vous aviez été là pour voir cela, pour l’entendre, le toucher, le goûter et le sentir, c’eût été quelque chose. Oui, vraiment, c’eût été une expérience d’être là ce jour-là. À cette heure-là. C’était la fin de quelque chose – ils le sentaient tous. Et le commencement de quelque chose d’autre. Plus jamais ils ne s’aligneraient tout à fait de cette manière. Les drapeaux et les étendards ne seraient pas sortis de leur fourreau pour ce genre d’action plus d’une dizaine de fois après cela ; des fanfares joueraient encore par la suite, mais on ne les entendrait plus. Le champ de Saunders était un chaudron en ébullition, les arbres sombres qui le bordaient se balançaient et se heurtaient comme sous un grand vent, comme si quelque créature proprement monstrueuse rôdait entre les troncs tandis que des milliers de balles déchiquetaient leurs branches, tandis que les boulets de canon les démembraient. Dans de grands gémissements, leurs racines s’arrachaient du sol marécageux. Des colonnes de fumée s’élevaient, formant de grosses volutes sombres et le soleil s’éteignit. Des hommes tombaient dans le champ, des hommes tombaient sur les remblais rebelles, des hommes tombaient sur la Vieille Route de Pierres où une section d’artillerie de l’Union tirait dans les arbres et dans le dos de ses propres soldats. L’air lui-même était brûlé, et on entendait un rugissement incessant, comme celui d’une chaudière chargée jusqu’à la gueule et chauffée à blanc. Des éclaboussures rouges sur l’herbe, des taches rouges sur la route.

Ici : un jeune garçon de l’Union rasé de près, aux bras trop courts pour les manches de sa redingote taillée pour un homme, est touché à l’épaule par une balle perdue, l’impact le fait pivoter sur lui-même et il vient s’embrocher sur la baïonnette brandie par le vieux soldat qui le suit. Le garçon meurt, son sang s’écoulant de sa bouche qui s’est ouverte sous le choc et que l’effroi a figée. Quant au vieux soldat, il secoue le corps pour en faire sortir sa lame, entre dans le mur de fumée et disparaît.

Là : un Confédéré maigre et en haillons, hirsute, à l’air égaré, tombe sur les genoux et les mains derrière les fortifications, comme s’il voulait se mettre à prier là, puis il s’appuie avec lenteur, une lassitude calme et résignée, contre un vieux pin criblé de balles. Un trou rouge bien net orne le milieu de son front et peu de temps s’écoule avant que son chapeau, dont le bandeau porte son nom brodé avec le plus grand soin par sa sœur, là-bas, à Galveston, ne lui soit volé sur la tête.

Les rangs de l’Union descendirent dans le fossé, remontèrent de l’autre côté en hurlant pour s’enfoncer dans un long rideau de fumée grise transpercée par des éclairs brillants. Le remblai des Rebelles était un mur de feu où ils chargeaient, tiraient et rechargeaient tandis que les garçons de l’Union, ces Billy, ces ventres bleus, ces nordistes, ces Yankees, se ruaient sur eux, se cramponnant à leur visage, leurs bras, leurs jambes, leur ventre, leurs hanches et leurs épaules, s’agrippant à leur gorge et leurs parties génitales tout en hurlant. Couvrant leurs yeux de leurs mains crasseuses, ces hommes morts continuaient à trébucher puis s’écroulaient pour ne plus jamais se relever.

Le bruit qui montait de ce champ, ce jour-là, traversait les tourbillons de fumée, et son écho se répercutait dans toute la campagne commotionnée. L’odeur, ce jour-là, était une odeur de chaleur, de fumée, de peur, de furie, de merde et de sang – une puanteur brûlante qui s’élevait, saumâtre et amère, de l’herbe frissonnante, des arbres qui s’entrechoquaient et de la chair en sueur.

Et puis les Rebelles surgirent de leurs fortifications et se ruèrent à leur rencontre dans l’herbe.

Ici : un homme dont la mâchoire inférieure a été arrachée se traîne à l’aveuglette dans la fumée, sa langue rouge agitée de spasmes, soudain privée de son attache, est devenue incroyablement longue, étonnamment pointue, la bave sanguinolente coule sur sa poitrine et la langue se tortille encore dans sa gorge tandis qu’il essaie d’appeler sa mère.

Là : une volée d’éclats d’obus brûlants emporte les deux yeux d’un soldat de l’Union et l’homme continue à avancer en titubant. Les soldats rebelles s’écartent sur son passage, ne le touchent pas et ne laissent personne le toucher, comme s’il était devenu un protégé de Dieu. Il passe, marchant à tâtons, franchit le remblai et disparaît.

Ou encore : un Rebelle grand et mince, vêtu d’une veste en loques, émerge de la fumée en chancelant, à la manière d’un mendiant, il tient un chapeau melon devant son ventre, et son chapeau est rempli de ses propres entrailles se déversant d’une longue blessure béante qui le coupe pratiquement en deux.

Ou encore ceci : de larges andains d’herbe jaune, sèche et craquante, s’embrasent, les flammes montent en crépitant, attisées par un doux vent de printemps. Des volutes d’une fumée noire s’élèvent du champ tandis que des choses commencent à brûler. Le soleil rougit à sa circonférence comme un œil injecté de sang. Les flammes s’étendent, balayant les corps des soldats morts étendus sur le champ, faisant exploser leurs cartouchières dans des détonations rouges et humides.

Et puis, voici la puanteur d’une douceur écœurante des hommes et des chevaux en train de brûler, et observant tout ceci, et d’autres choses pires encore, vous devez vous demander : Y a-t-il déjà eu une guerre comme celle-là auparavant ? Cela s’est-il déjà produit depuis que le monde est monde ? Et cela se reproduira-t-il ? Et bien sûr, vous connaissez la réponse, mais ce n’est pas une consolation.

Des soldats en pleurs visent leurs camarades blessés, leurs amis, leurs mentors, leurs fils d’adoption. Ils les achèvent avant que les flammes ne les atteignent, tandis que les blessés restant hors de portée ou hors de vue de leurs compagnons préparent les armes qu’ils ont sous la main, prient pour une chose ou une autre et regardent les flammes approcher. Un d’entre eux s’enfonce un petit couteau de poche dans la gorge, un autre referme ses lèvres tordues par les sanglots autour du canon de son pistolet. Les corps explosent, leur sang gicle et retombe sur les vivants et les morts comme une douce pluie de printemps…

David Abernathy, tapi dans la Wilderness, observait le champ où les flammes brillantes dansaient dans l’herbe. Devant lui, toujours accroupi derrière les fortifications, Virgil Adams faisait feu à l’aveuglette, les larmes traçant des sillons pâles dans la poudre noire qui maculait ses joues. Des soldats morts des deux armées s’entassaient dans l’herbe, sur le remblai, sur la route, et les soldats de l’Union, qui battaient en retraite, sortaient de l’obscurité des bois en vacillant et retraversaient le champ en flammes pour retourner là où ils avaient lancé leur charge.

Une centaine d’hommes s’étaient élancés dans l’herbe à la rencontre de l’ennemi et, à leur tour, ils avaient été repoussés dans la forêt où tout n’était que chaos de verdure. David perdit rapidement la trace de ses amis. Il avait eu la lèvre inférieure fendue par un coup de crosse yankee et il n’avait pas revu Ned depuis le début de la bataille. Le sang coulait sur son menton, le zébrant comme un Peau-Rouge. Quelque part dans le champ, au milieu de tout ce grondement, de cette fumée et de ces éclairs, ils essayaient de reformer les rangs, et quelque part, là-bas, au plus fort de la mêlée, se trouvait Abel, mais David ne savait pas où exactement.

Les balles passaient en chantant. Elles s’enfonçaient dans la terre et les broussailles autour de lui, et son chapeau récolta trois trous supplémentaires. Se précipitant en avant dans l’herbe nouvelle du printemps, David gagna les fortifications et roula sur le dos pour recharger. Il glissa son fusil entre ses cuisses, empoigna le canon brûlant dans sa main gauche endurcie tandis que la droite cherchait une cartouche dans son havresac. Il sentait l’impact des balles dans la terre du remblai dans son dos, il entendait leur sifflement plaintif quand elles passaient près de lui, laissant dans leur sillage de brèves traînées d’air bleuté et clair au cœur de la fumée. Quand il déchira l’enveloppe de la cartouche avec ses dents, il laissa une tache de poudre noire sur sa lèvre et autour de sa bouche, comme un trait de peinture esquissant une grimace. David fit tomber la poudre et la balle dans le canon, puis il redressa son fusil et frappa la crosse sur le sol pour bien tasser la charge. Il avait perdu sa baguette pendant l’attaque, ou alors il avait fait feu avec la baguette restée dans le canon. Le côté droit de son visage le faisait énormément souffrir et il se demanda dans quel état seraient ses meurtrissures le lendemain, et si ses dents resteraient fermement fixées dans ses gencives, ou si ses molaires et ses incisives finiraient par tomber dans le canon de son fusil en même temps que la poudre et la balle.

Du champ lui parvint à nouveau le bruit des canons de l’Union. Il se baissa et ferma les yeux tandis que le tonnerre, les secousses et la fumée balayaient l’herbe. Quelque part, plus loin sur leur ligne, s’éleva le cri perçant d’un arbre qui s’écroulait dans un gigantesque craquement. À sa gauche et à sa droite, aussi loin que la fumée lui permettait de voir, les hommes s’affairaient à leur arme – ceux qui avaient encore leur baguette les retiraient de leur canon et les faisaient tournoyer comme des chefs d’orchestre, puis ils mettaient en place l’amorce et s’agenouillaient pour tirer, faisant apparaître de longues bandes de flammes. L’obscurité qui noyait le champ était percée d’éclats lumineux quand les Yankees répliquaient.

David déchargea son arme sans réfléchir, comme une machine, ou comme un travailleur accomplit sa tâche pénible à la fin de la journée, puis il se retourna sur le dos pour recharger. Il jeta un coup d’œil à Virgil. Celui-ci avait fait feu en oubliant sa baguette dans le canon et il la contemplait tristement tandis qu’elle vibrait encore, plantée dans l’herbe à une dizaine de mètres devant lui. Virgil le regarda, le visage carré, malheureux et résigné, et avant que David ait eu le temps d’élever la voix pour l’en empêcher, il avait sauté par-dessus le remblai et s’élançait dans l’herbe en feu. David roula sur le ventre pour observer Virgil dont les jambes, en courant, provoquaient des tourbillons dans la fumée. Le canon situé près du fossé gronda. La déflagration soudaine fut suivie d’un sifflement malfaisant, comme une pluie chaude par une journée fraîche. Les éclats de l’obus emportèrent la tête de Virgil, ainsi que la partie supérieure de son buste et tout son bras gauche, les faisant tournoyer dans les airs tandis que le reste de son corps gardait sa trajectoire, trébuchant dans la fumée, et poursuivait sur sa lancée, les éléments blanchâtres de sa colonne vertébrale ainsi dégagée traînant derrière comme une étrange queue. Tout tremblant, David jura et regagna son abri où il se mit à vomir. Le champ était en flammes des deux côtés de la route. La fumée noire montait en grosses volutes et obscurcissait le ciel comme en pleine nuit, le soleil devint complètement rouge. Comme si les armées s’affrontaient sous quelque nouvelle étoile fantastique, ou sous l’ancienne qui se serait détraquée. Des hurlements venaient de partout. Les fusils tiraient, les flammes crépitaient dans l’herbe et David entendait les cartouchières exploser. La gifle humide des balles frappant la chair. Encore et encore. Il finit de charger son arme et roula sur le ventre une fois de plus pour faire ce qu’il avait à faire.

Les artilleurs de l’Union tiraient en oblique à travers le champ en feu pour toucher de plein fouet un régiment qui les attaquait depuis le coin nord-ouest de leur ligne, et leurs salves frappaient dans le dos leurs propres soldats qui se ruaient encore à l’assaut des fortifications dans cette partie du champ. Des hommes levaient les mains au ciel, stupéfaits, surpris par ces éclairs qui leur apportaient la mort. Des hommes s’écroulaient pour ne plus se relever. Dans les profondeurs des bois, sur la route, derrière lui, David entendit une brigade se reformer pour contre-attaquer. Il entendit le vieux Spivey beugler son cri de guerre et il appuya son fusil sur le haut du remblai pour viser dans la fumée qui tourbillonnait, créant des formes étranges et fantastiques. Des fantômes aux silhouettes humaines flottaient dans les ténèbres. La fumée montait de l’herbe et de petites bandes de feu luisantes, comme s’il y avait à ces endroits des taches d’huile que l’on aurait enflammées. David tira au jugé en direction du canon, cligna des yeux pour se débarrasser de la sueur qui coulait, secoua la tête, et une fois de plus, se pencha sur son fusil. Le fracas de la bataille était partout et jamais ne s’arrêtait. La terre même tremblait.

Un soldat vint vers lui en courant à travers la fumée, brandissant son fusil comme une massue, les traits monstrueusement déformés par une expression de terreur et de désespoir. Des boutons portant un aigle doré étincelèrent dans un rougeoiement sur sa veste. Sans même réfléchir, David serra le poing autour de la détente. Il sentit le choc de la crosse contre son épaule ; une grosse ecchymose à cet endroit, demain, comme une demi-lune bleue tatouée sur sa peau. Il n’entendit même pas la détonation, car la fusillade était générale et faisait un bruit incessant qui ressemblait à celui de la pluie, mais il n’avait pas besoin de l’entendre. L’homme tomba, les aigles dorés s’éteignirent et David replongea à l’abri.

Alors que David tassait la charge dans son fusil pour la trente-huitième fois ce jour-là, l’homme qu’il venait d’abattre se mit à pousser des hurlements. Il supplia en sanglotant, il appela sa mère, son père et son frère, il leur demanda en gémissant pourquoi ils l’avaient abandonné.

David ferma les yeux et compta lentement et, quand il les rouvrit, ses mains s’étaient calmées et il put à nouveau respirer. Il enleva de son cou la croix qu’il avait prise au cavalier et enroula le cordon autour de ses doigts de telle façon que la croix vienne se loger dans le creux de sa main contractée. Il fixa une amorce sur la cheminée et se mit à genoux.

Ce n’était pas du tout un homme qui était étendu là, une balle dans le ventre et en train de mourir dans la terre meuble devant le remblai, mais un garçon de quatorze ou quinze ans. Il portait une veste yankee et il était allongé, les jambes remuant faiblement dans son pantalon trempé d’urine. Sous lui, le sol était rouge et les mains qu’il gardait sur sa blessure au ventre étaient les mains d’un enfant.

La respiration de David se bloqua. Il se plia en deux derrière les fortifications, se prit les tempes entre le pouce et l’index et serra fort, comme pour comprimer les veines qui faisaient à nouveau cliqueter des élancements de douleur verte dans son crâne. De l’autre côté du remblai, le garçon appela une nouvelle fois son père et son frère. Il appela son chien, il appela sa mère. David se pinça les lèvres et cracha. Les mains tremblotantes, il posa son fusil. Puis il se mit debout. Le garçon le vit, il le regarda fixement à travers la fumée. Il remua les lèvres et leva ses mains couvertes de sang. Ses mains d’enfant.

David Abernathy devint conscient de ses jambes et de ses poumons. Il devint conscient d’un picotement sourd et engourdi dans ses mains, il devint conscient des rayons obliques rouge sang du soleil de cette fin d’après-midi, transperçant la fumée pour se poser comme d’étranges colonnes inclinées couleur rubis sur la terre qui ne cessait de trembler. Il entendit le crépitement des flammes orange et rouge dans l’herbe jaune et sèche, il entendit même le bruit que fait la fumée en se déplaçant sur l’air – comme le doux murmure d’une dentelle que tire dans une eau immobile et fraîche la main d’une mère qui aime son garçon.

La bouche du garçon s’anima, mais aucun son n’en sortit et il se mit à vomir des glaires sanguinolentes sur le devant de son uniforme trop grand pour lui.

Une nausée puissante et lasse souleva l’estomac de David et il se demanda si c’était du sang ou des larmes qui suintaient de ses yeux tellement la douleur dans sa tête était intense. La fumée lui irritait les poumons et lui desséchait la bouche, il sentait le sang battre rapidement dans tout son corps – dans ses tempes, ses bras, ses jambes, et dans les petites veines derrière ses yeux, et il sentait le sang battre dans le lobe de ses oreilles.

Il respira profondément.

Le souffle frais et piquant d’une balle isolée lui frôla la joue comme le premier baiser léger d’une fille timide.

David prit une profonde inspiration.

Grimpant par-dessus le remblai lacéré par les balles, il s’élança et se mit à courir dans le champ et sur la route en direction du garçon. Tout en courant, il serrait au creux de sa main la petite croix qui lui pinçait la chair, provoquant une douleur particulière qui lui faisait du bien. De quelque part lui parvint la voix d’Abel qui l’appelait, mais David n’y prêta pas attention. Il continua à courir, conscient, tout à coup, de la sensation agréable que procurait la nouvelle chemise propre sur sa peau chaude, sa poitrine, ses bras et son dos où elle avait absorbé sa transpiration, et elle lui parut fraîche comme les serviettes humides que sa mère lui mettait sur le front, autrefois, quand il était cloué au lit par ses maux de tête, et tout à coup, David sut, au-delà de toute connaissance, au-delà de toute mémoire, comment on se sentait quand on était enfant et qu’on avait une mère aimante, quelle impression cela procurait de courir vers elle, toute douleur évanouie, désormais, dans l’herbe haute où elle se tenait, souriante, les bras grands ouverts. Une silhouette sombre, accueillante, dos au soleil. David exultait d’une joie qui annihilait les spasmes de douleur verte. Radieux, il courait, aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, dans un halo flou, au cœur de la fumée charbonneuse.

Et finalement, ceci : un homme traverse la fumée en courant dans le champ et sur la route, il se précipite aux côtés d’un jeune garçon grièvement blessé près d’un haut mur de flammes. Cet homme jette sa veste en loques sur les épaules du blessé et il le soulève dans ses bras, délicatement, soucieux de ne pas répandre les intestins par le trou dans le ventre du garçon. Un autre homme crie dans sa direction et il se retourne, serrant toujours le garçon de façon protectrice comme s’il s’agissait de son propre fils ou de son propre fantôme adolescent, venu lui rappeler quelque chose qu’il avait oublié. Il se tourne pour faire face au canon et il les voit tirer sèchement sur le cordon et il n’a que le temps de lever une main avant de disparaître, lui et le garçon qu’il porte, dans une bourrasque de métal brûlant. Sur l’herbe fumante, là où ils se tenaient, il ne reste qu’une traînée humide.

Et alors : un Rebelle efflanqué, le visage fatigué, avance en trébuchant, une blessure suintante au cou. Il trouve l’endroit où se tenait son ami, tombe à genoux. Il cherche dans l’herbe un moment, puis il lève une petite croix sculptée, comme s’il s’agissait d’une fleur rare. Il la met dans sa poche, se couvre le visage de ses mains, éclate en sanglots tandis que les balles passent en sifflant, laissant derrière elles un mince sillage diaphane, comme d’étranges fils d’araignées en suspens dans la fumée.

Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendus face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois, de part et d’autre du champ, les drapeaux vert et jaune des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent çà et là, attirant les blessés vers eux comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, leurs poings blancs serrant fort les poignées de leurs scies.

La fumée montait en grosses volutes noires visibles à des kilomètres à la ronde. Un cheval libéré d’un avant-train d’artillerie passa au galop près d’Abel en hennissant sur la route, la crinière en feu, les narines dilatées. Alors qu’il le regardait passer, Abel chuta à nouveau. Le soleil s’était assombri, comme si la nuit était tombée sur le champ de Saunders, et lorsqu’elle tomba pour de bon, des heures plus tard, elle tomba lentement, mais avec une infinie pitié.

Quand il se réveilla, il faisait nuit noire. Ses yeux s’ouvrirent progressivement et il resta longtemps étendu, à regarder le ciel obscur sur lequel se découpaient les branches, se demandant s’il était mort. Abel respira, cligna des yeux et après avoir réfléchi à la nature de la lumière et de l’obscurité un bon moment, il se redressa. S’adossant à un cornouiller en fleurs, il posa ses mains poisseuses sur ses genoux et laissa sa tête reposer contre le tronc. Les branches des arbres, les buissons et les plantes grimpantes traçaient des lignes à l’encre noire à la surface de la nuit tandis que la poitrine et les jambes d’Abel étaient parsemées de pétales clairs qui tombaient.

Il était loin derrière ses propres lignes et il ignorait comment il était arrivé dans cet endroit. Çà et là, dans les ténèbres, luisaient des cercles de lumière jaune pâle que projetaient tristement des lanternes couvertes d’un morceau de tissu. De temps à autre, une fusillade éclatait et les détonations résonnaient comme si quelqu’un déchargeait des planches quelque part, et, plus faiblement, il percevait le grincement humide des scies chirurgicales en action. Les hurlements perçants, en voix de tête, de ceux que les lames mutilaient. Le piétinement incessant des hommes égarés qui erraient d’un pas hésitant dans l’obscurité de la Wilderness.

Abel se remit péniblement debout et s’appuya contre le cornouiller. Des éclairs d’une douleur bleue comme de la glace lui traversaient la poitrine. Posant les mains sur ses genoux pour mieux reprendre son souffle, Abel ouvrit sa chemise et explora son torse du bout des doigts pour voir s’il avait été tué. Quand il trouva la blessure, il serra les lèvres entre ses dents avant d’insérer l’extrémité de son petit doigt dans l’entaille poisseuse située près de son cœur. Son ongle racla sa quatrième côte et il finit par retirer son doigt avant de palper délicatement tout le long de la blessure pour en déterminer la longueur. La balle avait traversé sa veste et sa chemise, puis elle avait éraflé le côté de sa poitrine sans le transpercer. Sa chemise, sur laquelle étaient venues se coller de la boue et de l’herbe jaune du champ de Saunders, avait séché sur sa plaie, formant un cataplasme gros comme le poing qui avait stoppé le saignement.

Appuyé contre l’arbre, Abel était pantelant. Il s’était mis à transpirer et de la bile lui était montée dans la gorge avant de redescendre. Ses yeux irrités par la fumée roulèrent douloureusement dans leur orbite, comme s’ils étaient secs, quand il les frotta avec ses index recourbés et sillonnés de coupures. Il avait perdu deux ongles à la main gauche et il se demanda si son pouce n’était pas cassé. Il en avait bien l’impression. Quand il essaya de se souvenir du visage de l’homme qu’il avait matraqué, l’image se déroba à lui, mais il voyait encore le regard de cet homme quand il était mort.

Il finit par faire un pas et s’écarter de l’arbre, mais la douleur le fit s’écrouler. Ayant repris la position assise, il se tâta la jambe droite et découvrit deux impacts de balles dans la hanche et dans la cuisse, constatant avec soulagement que ni l’une ni l’autre n’avait touché l’os. Sa hanche, comme sa poitrine, n’avait été qu’éraflée, mais lorsqu’il appuya sur l’arrière de sa cuisse, juste au-dessus du genou, Abel sentit la forme dure d’un corps étranger, la balle s’étant logée profondément dans le muscle.

À l’endroit où il était assis, à l’arrière des lignes, l’air était plutôt frais et pur. Abel l’absorba à pleins poumons, puis il se mit à souffler bruyamment et dut lutter contre la nausée. Une fois le malaise passé, il ouvrit les yeux et chercha son fusil à tâtons dans les ténèbres.

Sa main gauche toucha une jambe de pantalon, la droite se posa sur la poitrine d’un soldat – froide, poisseuse et immobile. Abel resta assis un moment sans bouger, laissant ses yeux s’adapter à l’obscurité. Quand il aperçut des silhouettes floues qui sortaient de la nuit, il comprit qu’il s’était réveillé dans une rangée de soldats morts, alignés là comme des traverses de chemin de fer au bord de la route. Un chariot prit lentement forme dans l’ombre, le bruit qu’il faisait permettant à Abel de le visualiser avant même qu’il ne puisse en distinguer le contour sombre ou sentir les chevaux. Le chariot s’arrêta près de la rangée dans laquelle se trouvait Abel et celui-ci vit deux Noirs descendre du siège sans se presser. L’homme blanc qui conduisait le chariot attacha les rênes au levier de frein, regarda tout autour, puis il baissa le bord de son chapeau sur ses yeux, croisa les bras sur son ventre et se mit à somnoler sur son siège. Un des deux Noirs alluma une petite lanterne et l’accrocha à un clou sur le côté du chariot avant de se diriger avec son compagnon vers le premier cadavre de la rangée et de le soulever par les genoux et par les bras. Alors qu’ils faisaient rouler le premier corps dans le chariot, un engoulevent poussa son cri dans la nuit et les deux Noirs se figèrent, puis regardèrent autour d’eux l’air apeuré. Comme si le cri de l’oiseau annonçait le réveil des morts – leur ascension au royaume de la lumière, ou leur longue chute dans les ténèbres. Les deux Noirs observèrent un moment toute la rangée des morts, et s’ils virent Abel qui était assis au milieu des cadavres, ils n’en laissèrent rien paraître ; ils avaient vu des dizaines de morts contorsionnés dans toutes les positions imaginables évoquant la douleur, l’horreur et la peur, et ils reprirent donc leur tâche.

Abel se leva lentement et les attendit. Il les observa travailler et se dit qu’il s’agissait d’esclaves employés dans les champs, habitués depuis longtemps aux lourdes charges et à un labeur épuisant. Ni l’un ni l’autre ne parlait tandis qu’ils soulevaient les corps et les transportaient jusqu’au chariot, mais il n’y avait pas de respect non plus dans leurs gestes. Ils accomplissaient un travail, tout simplement. L’engoulevent lança à nouveau son cri, et quelque part, un homme poussa un hurlement, un seul, puis se tut. Les Noirs avançaient régulièrement dans la rangée – ils soulevaient, transportaient, faisaient rouler. Ils ne se regardaient jamais dans les yeux. Abel les sentait maintenant – la sueur qui luisait sur leur front et sur leurs bras, leur peur fétide, leur dégoût silencieux, ainsi qu’une autre odeur, plus douce, qu’Abel avait toujours associée à leur race et qui lui semblait être celle des feuilles humides en octobre.

Dans cette étrange et folle obscurité, les morts étaient trop nombreux pour qu’on puisse les compter, et tandis qu’il attendait au milieu d’eux, Abel se demandait si lui-même était mort ou bien vivant. Il craignait de baisser les yeux, de peur de voir, étendu à ses pieds, son propre corps criblé de balles. Il renifla profondément et sentit ses sinus moites vibrer doucement ; il sentit dans sa bouche le goût amer de créosote provenant des résidus de poudre et de fumée sur sa langue et sur ses dents. Il eut l’impression que sa langue était sèche et énorme. Il cracha dans sa main et toucha sa bave du bout des doigts, il prit conscience de l’air dans ses poumons, il appuya une main sur sa poitrine et sentit le battement rapide et puissant de son cœur.

L’engoulevent poussa son cri une fois de plus. Abel se passa la langue sur les lèvres et essaya de siffler. Une note douce et lugubre s’échappa de sa bouche et resta en suspens dans l’obscurité, immobile et triste avant de s’évanouir. Les Noirs, qui se débattaient avec un corps à moitié décapité et souillé de ses propres excréments, s’arrêtèrent de travailler et jetèrent un regard craintif sur la rangée de soldats. Abel se passa à nouveau la langue sur les lèvres et fit un pas en arrière, s’écartant des morts pour s’enfoncer dans les ténèbres de la Wilderness. Il baissa les yeux vers l’endroit où il s’était réveillé. Son corps n’y était pas. De plus, il souffrait et se sentait mal, il était donc bien vivant. Laissant s’échapper l’air qu’il avait inspiré et retenu, Abel se retourna et s’éloigna lentement entre les arbres.

Il marcha longtemps. Il croisa d’autres hommes hébétés et perdus, allant, comme lui, au hasard. Abel les observa alors qu’ils poursuivaient leur chemin d’un pas mal assuré – les yeux inexpressifs, le visage inerte, les oreilles couvertes de croûtes de sang. Certains d’entre eux, blafards dans la nuit, semblaient frémir comme s’ils étaient atteints de la maladie de Parkinson et affectés de tremblements permanents. D’autres se traînaient en titubant ou étaient recroquevillés en position fœtale parmi les feuilles roussies et les broussailles carbonisées.

Cette nuit-là, les morts des deux armées se trouvaient éparpillés un peu partout. Sur son chemin, éclairé par de petits feux qui couvaient çà et là et la lueur lointaine de pâles lanternes, Abel vit des hommes tombés avec leur arme, figés dans les attitudes sévères de soldats tenant leur fusil, des hommes dont les poches avaient déjà été retournées par des voleurs qui se glissaient furtivement de l’ombre à un corps, pour regagner l’ombre tout de suite après. Des hommes dont la chair noircie par la poudre était déjà monstrueusement gonflée à cause de la chaleur. De nombreux feux continuaient de brûler dans la Wilderness et alors qu’il avançait en chancelant, Abel commença à distinguer les formes que cette lumière révélait. Des chevaux morts, des morceaux de chevaux morts, et maintenant, de plus en plus d’hommes morts qui gisaient en tas ou alignés partout dans les fourrés. Des feux illuminaient la voûte formée par les arbres, jetant une lueur jaune sur le ciel sombre et sans lune où les branches des arbres s’entremêlaient, noires comme des serpents. De petits tisserins, dont le nid avait été détruit par l’incendie, voletaient avec inquiétude et en silence dans l’obscurité, puis disparaissaient. Çà et là, des arbres entiers qui brûlaient se dressaient comme des phares, envoyant des bouffées de fumée sur le plancher de la nuit. Lentement, le bruit se répandait à nouveau dans le monde et Abel entendait maintenant les plaintes des blessés, le grondement feutré des chariots dans le lointain et des hommes qui marchaient, les cris des égarés et des traumatisés, ainsi que les appels de ceux qui étaient à leur recherche. Il entendait des hommes prier Jésus, et quelque part, quelqu’un chanta un bout de chanson qu’Abel ne connaissait pas mais qui était pleine de colère et de tristesse et dont il se souviendrait à tout jamais. En plus de tous ces bruits, des coups de feu saccadés et enthousiastes, tirés par quelques sentinelles nerveuses, contribuaient à l’agitation nocturne.

Après avoir beaucoup marché, Abel s’assit péniblement sur un vieux tronc abattu par la mitraille pour se reposer. Il avait la tête vide et, malgré la chaleur et la fumée, il avait très froid. Des flammes tremblaient et Abel se frotta le visage de la tempe à la mâchoire, puis il cligna des yeux et regarda autour de lui à nouveau.

— Bon sang, le diable m’emporte… dit-il doucement.

Il venait de reconnaître les drapeaux de l’hôpital de sa division qui pendaient inertes et éclairés entre les arbres, et au-delà, les silhouettes fantomatiques des tentes des chirurgiens. Il jura à nouveau lorsqu’il aperçut d’autres rangées de morts, de blessés et d’hommes qui seraient bientôt morts, disposés comme les rayons d’une roue partant de chacune des tentes. Parmi les morts, non loin de l’endroit où Abel s’était assis, gisait O.W., la moitié inférieure de son visage emportée et sa langue rouge, si rouge, étalée sur sa gorge comme le nœud d’une cravate informe. Son tricorne était posé sur la couverture tachée près de son corps et son gros orteil portait une étiquette avec son nom, le comté et la ville d’où il venait.

Abel resta assis en silence. Peu à peu, d’autres bruits devenaient perceptibles et il se demanda sans trop y croire si ses tympans n’avaient pas été crevés. Il se rendit compte que le grincement aigu qu’il entendait depuis une demi-heure n’était autre que le chant des scies actionnées par les chirurgiens sous les tentes. Ceux qui souffraient sous les dents d’acier impitoyables hurlaient comme des enfants, suppliant qu’on les laisse tranquilles, même si cela signifiait une mort certaine. En entendant cela, Abel se mit à transpirer et sa sueur lui donnait l’impression d’être crasseuse, et il sentit son estomac se soulever.

Au bout d’un moment, il se leva, s’approcha d’O.W. et baissa les yeux sur le corps de l’homme. Il se pencha et prit le tricorne. Après l’avoir épousseté du mieux qu’il pouvait, il posa le vieux chapeau de guerre sur ce qui restait du visage de son propriétaire et prit le temps de lui arranger ses vêtements et ses cheveux. Alors qu’il se relevait pour partir, Abel entendit Ned l’appeler, deux rangées plus loin, où les morts étaient alignés sous les branches d’un vieux chêne noir.

Abel s’avança avec précaution, passant par-dessus des hommes morts et d’autres en train de mourir. Chacun avait quelque chose de cassé qui ne pouvait pas être réparé. Quand il fut agenouillé près de Ned, il ne reconnut pas le garçon. Son visage rond comme une lune avait été brûlé par la poudre et tout le côté droit était tuméfié de la tempe à la mâchoire. On lui avait enlevé sa chemise et son corps était souillé de boue. Il n’avait plus de bras.

Ned était tête nue ; ses cheveux fins étaient tout ébouriffés et son épi faisait penser à la queue d’un coq. Quand il vit la façon dont Abel le regardait, il se mit à pleurer.

— Regarde ce qu’ils m’ont fait, sanglota-t-il.

Il essaya de se redresser de la couverture sale sur laquelle il était étendu, mais il n’y parvint pas.

Son bras droit avait été proprement sectionné au niveau du coude et le gauche avait été mal coupé à l’aisselle. Les chirurgiens avaient bâclé leur travail – de la colle de poisson avait été étalée en couches épaisses sur la chair rouge et boursouflée de ses moignons, mais la plus grande partie s’était détachée et était tombée dans la boue. Des morceaux de fil noir se dressaient comme de fines antennes et une petite esquille d’os acérée ressortait du trou destiné au drain de son moignon gauche. Ned se mit à haleter de douleur ou de peur et il essaya de toucher Abel avec des bras qu’il n’avait plus, puis il poussa à nouveau un cri.

— Nom de Dieu, Ned, souffla Abel.

Il tendit les bras et prit le visage du garçon entre ses deux mains. Il passa le gras de son pouce sur la bouche de Ned et lui demanda s’il avait soif.

— Oh, Seigneur, murmura Ned, roulant des yeux et faisant claquer ses lèvres. Oh, mon Dieu, oui.

Abel déboucha la gourde qu’ils lui avaient laissée quand il avait été mis dans la rangée des morts destinés au chariot. Délicatement, il souleva la tête de Ned sur la paume de sa main et versa de l’eau sur les lèvres du jeune garçon. L’eau coula sur les côtés de sa bouche, mais il réussit à en avaler un peu. Abel reposa Ned et lui ébouriffa légèrement les cheveux car il ne savait pas quoi faire d’autre.

— Qu’est-ce qu’ils ont fait pour toi, Ned ? finit-il par lui demander, s’efforçant de parler d’une voix assurée. J’veux dire, ces scies pour couper les os… ils t’ont donné quelque chose ? Pour la douleur ?

Ned déglutit et cligna des yeux. Il ouvrit la bouche puis la referma.

— Ils m’ont mis un chiffon sur le visage, murmura-t-il. Un chiffon blanc qui sentait comme un morceau… comme un morceau de canne à sucre. Ça sentait comme un bonbon. (Ned poussa un gémissement. Il déglutit avant de poursuivre.) Quand je me suis réveillé… quand je me suis réveillé, j’avais une de ces mouches énormes sur la figure. (Il roula les yeux.) J’ai voulu lever la main pour la chasser, mais j’ai pas pu. J’ai pas pu. (Il ouvrit grand la bouche, puis la referma et se mit à pleurer.) Abel, j’ai pas pu. J’ai pas pu l’atteindre. J’ai pas pu.

Abel détourna le regard. Il ne voulait pas que Ned voie son visage. Il essaya de ne plus écouter, de ne plus voir tous ces autres corps mutilés étendus partout, mais c’était impossible. Il essaya de se concentrer sur les lumières des innombrables feux qui brûlaient dans la nuit, mais les blessés et les morts ne se laissaient pas écarter au profit d’un bruit ou d’une image, et Ned continua.

— Cette mouche… cette satanée mouche. Elle s’est posée sur mon bras. Sur le bout. Je la sentais sur moi. Après, elle est revenue et elle s’est posée sur ma figure. Tu la vois, Abel ? Tu la vois sur moi ? Oh, mon Dieu, fais-la partir, Abel ! Fais-la partir !

Et Ned se mit à hurler. À hurler de peur, de douleur et d’indignation et il attira l’attention des mourants autour de lui. Ils levèrent la tête pour regarder le garçon qui se débattait, puis ils se recouchèrent sans rien dire.

Abel apaisa Ned en faisant quelques petits bruits avec la langue et en lui caressant le visage, et au bout d’un moment, le garçon finit par se taire. Il ferma les yeux. Il avait le souffle rapide et léger. Abel déchira un morceau du pan de sa chemise, renversa sa gourde sur le chiffon et se mit à nettoyer le visage de Ned avec l’eau fraîche, tout en lui parlant à voix basse sur ce ton réconfortant qu’un homme utilise pour calmer un brave chien qu’il faut mettre à mort. Et alors qu’il rafraîchissait les tempes de Ned avec son chiffon humide, Abel repoussa la couverture qui couvrait le bas du corps de Ned et il comprit pourquoi les chirurgiens avaient bâclé leur travail sur ses bras.

Le jeune garçon baignait dans son sang qui s’étendait comme une aile sombre déployée à partir de son flanc, et quand Abel mit sa main au-dessus du ventre de Ned, à sentit la chaleur intense et maladive d’une blessure mortelle. Elle saignait modérément, pourtant la couverture et le sol juste en dessous étaient gorgés de sang. Abel se demanda si c’était le rein ou les intestins, ou les deux, qui étaient tout déchiquetés à l’intérieur, puis il se dit que cela n’avait pas d’importance. Il pensa que les chirurgiens, les avant-bras enflés après tant d’efforts, complètement groggy après Dieu seul savait combien d’heures passées à faire leur travail, n’avaient découvert cette blessure mortelle qu’après lui avoir enlevé les bras et alors qu’ils avaient déjà commencé à recoudre les moignons. Jurant tout bas, Abel se détourna et se prit les tempes entre les mains. Quand il se retourna vers Ned, celui-ci avait les yeux ouverts, clairs et concentrés.

Il inspira.

— C’est moche ?

— Mon Dieu, Ned.

La voix d’Abel finit par se briser. Il regarda Ned puis leva les yeux vers les étoiles. Il ne put les voir.

— Un jour, dit-il à Ned, j’irai quelque part où je pourrai trouver les étoiles la nuit chaque fois que je le voudrai. (Il se passa la langue sur les lèvres et regarda Ned à nouveau.) Très bien, Neddy. Dis-moi ce que tu veux. Dis-moi ce que tu veux que je fasse et je le ferai.

Ned se passa la langue sur les lèvres également, cligna des yeux et posa le regard sur Abel. Il secoua la tête.

— Fais seulement ce que tu penses qu’est le mieux, Abel. Ça sera bien. (Il ferma les yeux.) Ça sera parfait.

Abel se pinça les lèvres, ferma les yeux et serra très fort les paupières. Il prit une inspiration et se releva. Il lui était impossible de prendre appui complètement sur sa jambe. Avec difficulté, il traversa l’épouvantable clairière et s’arrêta devant une des tentes où les chirurgiens étaient toujours à l’œuvre. Des silhouettes monstrueuses et démesurées s’agitaient sur la toile crasseuse. Des bruits innommables lui parvinrent, des bruits qu’il entendrait dans ses cauchemars jusqu’à la fin de sa vie. Des hurlements et des grincements réguliers. Le léger cliquetis de la sciure d’os tombant dans un seau sous la table sur laquelle trois hommes forts en plaquaient un autre pendant que le chirurgien, tel un dieu païen couvert de sang, découpait des morceaux du malheureux, les ajoutant à un grand tas visqueux de jambes et de mains, de bras et de pieds qu’on enterrerait plus tard dans une longue tranchée peu profonde où ils seraient oubliés de tous, sauf de ceux qui les avaient perdus.

Des assistants allaient et venaient sans prêter attention à Abel. Au bout d’un moment, il cligna des yeux et regarda autour de lui. Il y avait une table tout près, sur laquelle étaient posés des récipients pleins d’une infecte eau rosâtre, des carrés de tissu à pansements, des bobines de fil et des instruments chirurgicaux. Des scalpels étincelants, de longues aiguilles délicates, des pinces et de petits ostéotomes, des lancettes, des ciseaux et, à une extrémité de la table, deux énormes scies sanguinolentes semblables à de grands sabres de dragons dentés.

Abel prit une profonde inspiration, réprima un haut-le-cœur et alla à l’autre bout de la table où se trouvaient une demi-douzaine de flacons en verre et quelques carrés de toile assez propre. Débouchant les bouteilles l’une après l’autre, Abel les renifla avec précaution jusqu’à ce qu’il trouve celle qu’il cherchait, il la glissa dans sa poche, prit un morceau de toile épaisse et retourna là où Ned agonisait.

Abel lui demanda comment il se sentait, mais Ned ne répondit pas, il battit simplement des paupières et regarda Abel les yeux grands ouverts. Abel lui donna un peu d’eau et Ned ferma les yeux. Abel respira à fond. Il respira et ouvrit la bouche comme s’il allait dire quelque chose, mais seul un bruit d’étranglement s’échappa de ses lèvres et il se tourna un instant pour se reprendre. Il sortit le flacon de sa poche et le posa à côté. Il se versa de l’eau fraîche sur les mains et passa les doigts dans les cheveux de Ned. Celui-ci poussa un soupir et il fut parcouru d’un long frisson. Abel regarda le visage de Ned, puis il se mit à lui chanter sa berceuse. Sa voix était douce et agréable, et Abel sourit tout en chantant. Les hommes qui étaient encore en vie tout autour cessèrent de gémir autant qu’ils le pouvaient pour entendre Abel chanter. Abel chanta pour eux, il chanta pour Ned et son regard ne quittait pas celui du garçon pour lui faire comprendre qu’il ne devait pas avoir peur, et pendant ce temps, il ouvrait le flacon et imbibait le morceau de tissu de son contenu.

Au bout d’un moment, Ned ferma les yeux. Son visage se détendit. Il prononça quelques mots, mais d’une voix inaudible, comme s’il était déjà très loin, et Abel ne sut jamais ce qu’il avait dit. Abel continua à chanter et couvrit le nez et la bouche du jeune garçon. Les yeux de Ned s’ouvrirent alors qu’il essayait de se relever, puis ils se refermèrent pour ne plus jamais se rouvrir.

Abel couvrit le visage du garçon d’une couverture, puis il se redressa et s’en alla. Ses mains, doigts écartés, étaient tendues devant lui comme s’il voulait repousser quelqu’un et ses épaules étaient secouées de tremblements. Il prit une longue et profonde inspiration qui le fit souffrir terriblement, et, s’enfonçant dans la Wilderness obscure, trouée çà et là par la lueur des flammes, il s’éloigna de cet endroit sans se retourner.

Abel poursuivit sa route en titubant à travers la forêt. Il vit des choses cette nuit-là qui le hanteraient le restant de ses jours. Il vit un soldat yankee attaché à un gros chêne, la gorge tranchée, il vit un jeune tambour yankee étendu mort près de son instrument, sans la moindre marque sur le corps. Abel vit trois hommes qui s’étaient suicidés et un homme pendu à la branche d’un pin gris tandis que son uniforme bleu était soigneusement plié et posé sur un tronc voisin. Il trouva sur son chemin un tuba abîmé, abandonné au milieu d’un petit cours d’eau marécageux, et il aurait été incapable de dire, tant ils étaient nombreux, combien de chevaux en liberté il avait rencontrés. Il continua à marcher et il finit par déboucher dans une petite clairière tapissée de mousse. Il s’assit à la lisière et ferma les yeux.

Un faible cliquetis et un crissement lui parvinrent de l’autre côté de la clairière, ainsi que le bruit étouffé d’une toux étranglée. Marmonnant pour lui-même, Abel se leva et jeta un coup d’œil. Un homme était affalé au pied d’un vieil érable négondo à l’écorce ravinée. Son havresac s’était déchiré et ses papiers et tous ses objets s’étaient éparpillés sur ses genoux et autour de lui. C’était un soldat de l’Union aux cheveux blond filasse, et il était moribond. Il avait des balles dans les deux genoux et il était impossible de dire quelles étaient ses autres blessures. Il avait des plaies et des brûlures au visage et, sans que l’on pût dire exactement comment, il avait perdu les deux yeux. Pourtant, il était encore en vie et il tenait un pistolet qu’il pointait au jugé, mais Abel se trouvait bien dans sa ligne de mire.

Abel se passa la langue sur les lèvres et cracha. Le Yankee ne pouvait pas le voir, mais Abel fit des gestes d’apaisement avec les mains.

— Doucement, dit-il sans élever la voix. Allons, détends-toi et reste calme.

— Qui est là ? s’écria le blessé. Qui est-ce ?

Il gardait la bouche ouverte et sa lèvre supérieure était humide. Quelque part, pas très loin, un homme poussa un hurlement puis se tut.

— C’est personne en particulier, répondit Abel. Rien qu’un gars blessé, tout comme toi.

Au son de la voix d’Abel, le Yankee fit feu. Abel s’assit brutalement. Il avait senti une violente secousse dans la manche gauche de sa chemise et il tourna la tête pour voir qui l’avait agrippé. Il n’y avait personne, et un moment après, Abel s’affaissa complètement. Il resta étendu sans bouger, regardant vers les étoiles, mais il n’y en avait toujours pas et il ne vit que de longues traînées rouges frémissantes qui barraient le ciel. Derrière lui, Abel entendit le Yankee expirer – un faible bruissement de ses vêtements et un bruit étouffé, encore plus faible, quand le pistolet tomba sur la mousse.

Quelques instants plus tard, Abel se releva péniblement et jeta un coup d’œil là où l’homme venait de mourir. Pinçant sa lèvre supérieure entre ses dents, il baissa les yeux sur son bras. Un long gant de sang lui couvrait la main et l’avant-bras. Il ne pouvait plus remuer les doigts, ni plier son bras qui paraissait tomber complètement de travers le long de son corps. Il se mit debout tant bien que mal et tituba jusqu’au Yankee. Ce n’était qu’un jeune garçon d’une vingtaine d’années et il y avait de la place pour deux au pied de l’érable, alors Abel s’assit près du mort. Il étendit les jambes. Il inspira profondément. Souffla.

— Très confortable, dit-il.

Le havresac du soldat était tout près de la cuisse d’Abel et il en explora le contenu. Sa main droite en bon état se referma sur un carré de métal entouré de papier et quand il le sortit du sac, il vit que c’était une photographie sur ferrotype dans un boîtier fermé par un couvercle et enveloppé dans la dernière lettre du soldat destinée à sa femme. Sur le couvercle en métal était gravée la croix du cinquième corps de l’Union et la lettre était tachée de sang. Maladroitement, Abel parvint à ouvrir le boîtier et découvrit à l’intérieur l’image de la femme et de la fille du soldat. Il déglutit. Des fourmillements douloureux commençaient à remonter le long de son bras fracassé, et l’espace d’un instant, il pensa aux tentes des chirurgiens et à Ned. Il ferma les paupières et secoua la tête. Baissant les yeux, il commença à lire la lettre.

Le 5 mai

Catherine Schwartzenbach

Grape Glen, Pensyl.

Ma Catherine bien-aimée,

Nous avons levé le camp hier – là où nous avons vécu ces trois

derniers mois, comme tu le sais. Nous avons pris tout de suite la direction du sud. Destination Richmond, une fois de plus, c’est du moins ce qu’ils disent. Ce matin, j’ai vu le général Grant. Il n’est pas vraiment impressionnant, mais on dit que c’est un bon général et c’est ce qu’il nous faut si nous voulons que ces combats cessent et redevenir une Nation unie, alors j’espère qu’ils ne se trompent pas et que c’est vraiment un bon général.

Je crois qu’aujourd’hui, il va y avoir une grande bataille. Quand je

regarde, je peux voir les Rebelles juste en face. Il y a un petit champ ici et le soleil brille sur l’herbe jaune, c’est très joli. Les Rebelles sont de l’autre côté et on peut les entendre comme s’ils étaient juste à côté de nous. Je pense que ce sont tous des types bien, et je n’ai pas honte de dire ça. Beaucoup de soldats pensent comme moi et ce n’est pas les Rebelles qu’ils haïssent, mais la guerre, parce que c’est une mauvaise chose qu’on ne peut que détester. Catherine, ma bien-aimée, il n’y a pas de mots pour décrire les choses que j’ai vues, et s’ils existaient, je ne les utiliserais pas, car je ne veux pas que tu saches ce que j’ai vu. Elles sont si terribles. Mais pas les Rebelles. Ils sont américains tout comme nous, seulement ils sont dans l’erreur, et la guerre est dure et horrible dans ses conséquences, mais elle est nécessaire pour sauver et préserver l’Union. Tu m’as déjà entendu

exprimer cette opinion, et j’en suis toujours convaincu. C’est dur de tuer un homme, et triste, aussi, parce que ce sont nos frères et chaque fois qu’on les voit attaquer, nous sommes fiers de les voir se lancer à l’attaque. Même quand on nous dit Feu ! Feu ! et qu’on les voit tomber, nous sommes fiers quand même, parce qu’ils sont comme nous, sauf qu’ils sont dans l’erreur. C’est difficile de parler de ça, mais c’est vrai.

Mon ami Harding, dont je t’ai déjà entretenue dans mes lettres,

vient du territoire de l’Oregon et il m’a parlé du Pacifique bleu et des arbres de là-bas. Il dit que tout est vert et beau et qu’il faut seulement se lever le matin pour vivre comme un coq en pâte.

Et il y a des montagnes et de nobles Indiens et si peu de monde

que tu pourrais marcher toute la journée sans rencontrer un seul voisin. Je pense maintenant que si le Seigneur, dans sa grande sagesse, juge bon de m’épargner, nous devrions partir là-bas quand je serai démobilisé. Je ne veux plus voir les endroits où je suis passé et ces endroits sont partout dans notre pays. Harding dit que les forêts là-bas sont plus grandes et plus vertes qu’ici et que les arbres sont trois fois plus grands qu’ici, et j’aimerais vraiment voir ça. Harding dit que la nuit on peut voir des étoiles à l’infini.

J’aimerais vraiment quitter ces endroits où nous avons combattu,

alors promets-moi d’y penser et écris-moi vite ta réponse. J’aime

tellement tes lettres et je ne t’ai jamais dit que je (6)

Ma bien-aimée, les officiers nous appellent maintenant et ton mari

doit partir accomplir sa tâche. Est-ce que tu as reçu l’argent que je t’ai envoyé ? Avec la bénédiction de Dieu, je serai bientôt de retour chez nous et je prie tous les jours pour qu’Il vous protège, toi et notre bébé. Je pense à toi chaque minute de chaque jour. Je t’aime chaque jour davantage. Embrasse notre bébé pour moi.

Ton mari qui t’aime,

Henry

Près d’Henry Schwartzenbach, Abel Truman serra le poing droit, le porta à sa bouche et se mit à pleurer. Au bout d’un moment, il se leva et quitta la clairière.

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