Wilderness

Lance Weller · Chapitre 6 sur 12

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Wilderness

5 Les branches au-dessus d’eux

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Les branches au-dessus d’eux

1899

 

AU COUP de sifflet, Silas referma la lourde porte en fer avec la lame de sa pelle, puis s’éloigna en reculant du foyer. La chaudière vibra comme si la chaleur était une créature emprisonnée à l’intérieur qui voulait sortir tandis que, sur tout le chantier et dans les annexes, le bruit des machines de la scierie en activité diminua progressivement avant de cesser totalement. Le vent gris était doux, ponctué par les toussotements et les soupirs, les faibles gémissements de lassitude et les voix éteintes et fatiguées des hommes qui avaient fini leur journée.

Alors qu’il enlevait ses gants humides de transpiration, le jeune garçon chercha les autres du regard, mais il ne put les repérer au milieu d’une multitude de dos vêtus de flanelle qui sortaient lentement du chantier avant de s’engager sur le chemin rudimentaire qui menait à la ville, avec ses tavernes, ses entrepôts de fourrage, ses boutiques de barbiers et ses agences du cadastre et des terres, tous ces édifices qui, à côté de la forêt de jade près de la mer, paraissaient minables, maculés de boue et tristes. Silas observa les hommes passer sous les arbres parés des couleurs vives de leurs feuilles jaunissantes, puis son regard se porta plus loin, au-delà de la ville, dans la forêt elle-même où les attendaient leurs cabanes. De petites habitations dans le feuillage, de petites bicoques sur de petits lopins de terre qui donnaient de misérables choux gros comme des poings et des pommes de terre rabougries et dures au goût infect. Des enfants crasseux étaient accroupis dans la boue tandis que des chèvres paradaient au milieu de souches déchiquetées. De minuscules parterres de fleurs devant les maisonnettes dépérissaient lentement dans la pénombre constante de la forêt.

Silas sortit de la scierie et s’engagea sur le ponton affaissé qui s’avançait dans le port depuis l’autre extrémité de l’entrepôt. Le ciel était une plaque de métal dont la couleur annonçait une obscurité à venir plus grande encore. Un jaune pâle s’attardait autour des soudures qui s’étiraient, sombres, au-dessus de la terre. Au-delà des Olympics, la nuit tombait déjà et les sommets imposants étaient inondés de ténèbres. Sous ses pieds, les vagues frappaient les pilotis. Un débiteur de troncs arborant une magnifique moustache traversa les hauts fonds enténébrés sur son esquif qu’il faisait avancer latéralement. Il l’arrima à un anneau en fer fixé à un tronc flottant près du tapis roulant, et avec une grâce un peu fruste, il sauta de son embarcation sur un tronc flottant, puis sur un autre, puis sur le rivage et disparut.

Le garçon alla jusqu’au bout du ponton et s’assit, les jambes ballantes au-dessus de l’eau. Ça sentait le poisson et l’huile. La sciure, la fumée et les effluves sucrés du bois récemment coupé. La puanteur âcre de l’huile usée des machines. Les senteurs de l’océan, plus vieilles que le temps lui-même. Des relents exotiques. La pluie se mit à tomber en traits grisâtres. Une écume mousseuse s’agitait le long du rivage.

Silas resta assis, tournant vers le ciel la paume de ses mains ouvertes posées sur ses cuisses, comme s’il voulait attraper et retenir la pluie. Des brûlures recouvertes de croûtes parsemaient la peau brune de ses avant-bras, formant des motifs compliqués, tandis qu’une frange d’un brun mat était imprimée sur sa salopette au niveau de la bavette. Il appuya le menton sur sa poitrine. La pluie était fraîche. Il sentait sa propreté et, dans le goût qu’elle avait, il retrouvait l’océan ainsi que la saveur âpre, résineuse et sombre de la forêt d’où elle s’était élevée sous forme de nuages, des jours auparavant. Silas resta assis à regarder la pluie tomber sur le port saumâtre. L’ombre d’un gros saumon coho flottait dans l’eau, les ouïes écartées, son chatoiement rougeâtre frémissant tandis qu’il luttait contre les vagues grises en agitant ses nageoires pour rester au même endroit, au-dessus des vestiges immergés de machines rouillées, des outils tombés par mégarde, des souches déchiquetées par les dents des scies et des bouts de planches. Lentement, le poisson remonta légèrement vers la surface, comme s’il voulait examiner le garçon et le monde solide là-haut, où le garçon, à son tour, était en train de l’examiner.

Il venait de commencer à se murmurer une petite chanson de pêcheurs que lui avait apprise Oyster Tom lorsqu’il les entendit sur le ponton derrière lui. Il se tut et le souffle qu’il avait pris pour chanter s’échappa de ses lèvres en un flot ininterrompu. Le saumon tressaillit comme un muscle piqué par la pointe d’un couteau et disparut dans l’eau sombre. Silas avala sa salive, se leva et se retourna.

Ils étaient trois et ils s’avançaient encagoulés, le visage couvert de manches de flanelle multicolores dans lesquelles des ouvertures triangulaires pour les yeux avaient été grossièrement découpées. Deux d’entre eux avaient une petite matraque, du genre de celles que les pêcheurs utilisent pour assommer l’aiguillat et le sébaste, tandis que le troisième ne portait pas d’arme, à l’exception d’une grosse bague de turquoise à la main droite, et Silas sut qu’il s’agissait de Farley.

La fraîcheur s’était encore accentuée. Silas vit l’haleine des hommes qui passait à travers leur cagoule apparaître et disparaître dans l’air humide. Il sentit l’odeur du whisky. Quelque part, de l’autre côté de la scierie, le chien qui gardait le chantier se mit à aboyer.

— Espèce de salopard d’Indien, finit par dire l’un d’eux.

Silas pensa que c’était l’homme à la bague, mais cela n’avait guère d’importance. Ils se jetèrent sur lui tous les trois en même temps.

Quand Charley Poole et son fils Edward trouvèrent Silas, le jeune garçon était toujours sur le ponton. Il était étendu sur le ventre, la main gauche pendant comme s’il cherchait à attraper quelque chose qu’il aurait perdu dans l’eau houleuse et criblée de pluie. Sous lui, une petite mare rouge s’étalait à partir de son visage et gouttait entre les planches. Il avait les yeux fermés. Il était totalement immobile, mis à part les faibles respirations qui soulevaient sa poitrine. En le voyant ainsi étendu, Charley Poole se couvrit la bouche de la paume de la main tandis qu’Edward se précipitait sur le ponton qui se mit à grincer. Il n’était lui-même guère plus qu’un jeune garçon et il s’accroupit pour toucher l’épaule de Silas. Une petite bulle de sang se gonflait et se dégonflait sans arrêt dans la narine gauche de Silas et une partie de sa joue était ouverte, laissant apparaître un délicat trait d’os blanc sous son œil. Ils l’avaient aspergé d’alcool et il se dégageait de lui une puanteur où se mêlaient le whisky, la violence et une peur animale sourde.

Edward était vaguement conscient de la pluie qui le tapotait entre les épaules et frappait la surface de l’eau dans un doux sifflement. L’espace d’un instant, il observa le sang du garçon qui se mélangeait à la pluie sur les planches, et, prenant une profonde inspiration, Edward souleva du bout des doigts et avec précaution le morceau de joue et le remit en place en appuyant dessus. Épais comme la lèvre d’un homme ivre, le lambeau de chair retomba presque aussitôt. Silas gémit doucement.

Derrière eux, Charley s’était agenouillé au bout du ponton, les mains jointes sous son menton, le visage incliné vers le sol, et ses cheveux poivre et sel étaient trempés et visqueux. Ses prières étaient silencieuses, pourtant ses lèvres remuaient rapidement au fil de sa récitation.

Edward toucha l’épaule du garçon et appela doucement son nom. Silas se mit à geindre. Edward jeta un coup d’œil derrière lui et dit :

— Papa, j’ai besoin de toi ici.

Puis lentement, il retourna Silas sur le dos avec précaution, lui soutenant la tête de ses doigts écartés et la posant délicatement sur les vieilles planches argentées.

Charley s’avança sur le ponton et vint s’agenouiller près d’eux. Il gonfla les joues et souffla, puis il posa le bout de ses doigts sur les cheveux noirs de Silas, là où ils étaient emmêlés et collés par le sang. Avalant sa salive, il prit un coin du pan de sa chemise pour essuyer la bulle dans le nez du garçon. Après avoir regardé Edward, il hocha la tête et dit :

— Il est vivant. C’est ce que j’ai demandé dans mes prières.

Sa voix étouffée se fondait dans le sifflement de la pluie qui tombait sur les vagues du port.

— J’ai vu dans quel état il était, poursuivit Charley. J’ai vu qu’il était proche de la mort et je l’ai fait revenir à la vie avec mes prières. Dieu soit loué.

Charley baissa la tête à nouveau pour dire une prière rapide et grave.

Edward regarda son père un long moment sans rien dire. Ses lèvres bougèrent et il finit par hocher la tête et dire tout bas :

— Je sais que tu l’as fait revenir à la vie, mais il est gravement blessé, d’accord ? Il faut que tu ailles au camp. Va chercher Tom. Trouve Tom et dis-lui de faire le tour en bateau. Papa ? Est-ce que tu peux faire ça ?

Charley Poole ouvrit la bouche, puis la referma, regardant le garçon étendu, si immobile, si maculé de sang, de douleur et de pluie.

— C’est ce que j’ai demandé dans mes prières, murmura-t-il.

Edward le saisit aux épaules et baissa brusquement la tête pour rencontrer le regard de son père.

— Papa ? Est-ce que tu peux faire ça ?

Charley hocha vivement la tête, puis il regarda Silas une nouvelle fois, longuement, avant de s’élancer en courant, de traverser le chantier et de s’enfoncer dans la brume que la pluie avait chassée du port et poussée dans les arbres. Edward l’observa s’éloigner, puis il enleva sa chemise usée par le travail et en déchira soigneusement une manche. Il épongea le sang du visage du garçon, de ses oreilles et de son cou et Silas gémit doucement entre ses lèvres éclatées et deux dents cassées.

Un petit bruit d’éclaboussement se fit entendre et, jetant un coup d’œil, Edward vit que le sang stagnait comme un nuage d’encre dans l’eau grise du port. Un groupe d’aiguillats nageait sous eux. Sans faire de bruit autre que les éclaboussements, ils fendaient les profondeurs de l’eau comme s’ils avaient compris qu’elles leur révélaient quelque chose de haïssable sur le monde de la surface. Leurs yeux, qui ne se fermaient jamais, étaient noirs, et ils avaient la gueule grande ouverte et le dos moucheté.

Il faisait totalement nuit lorsque Charley et Oyster Tom arrivèrent en canoë. Edward avait réussi à tirer Silas jusqu’à une petite étendue de plage, pas très loin du chantier, et quand il entendit leurs pagaies, il appela dans les ténèbres jusqu’au moment où leurs silhouettes surgirent de l’obscurité liquide.

Leur canoë, qu’ils avaient fabriqué en creusant un long tronc d’arbre, s’échoua en crissant sur le sable. Oyster Tom alluma la petite lampe-tempête accrochée à la grande proue incurvée. La flamme de son allumette éclaira brièvement d’une lueur orange son vieux visage, éliminant les taches sombres des anciennes cicatrices qui abîmaient ses joues et illuminant ses cheveux blancs qui se détachèrent sur le fond des ténèbres environnantes. Le vieil homme décrocha la lampe et la leva pour examiner Silas qui était allongé, inerte, dans les bras d’Edward. Il secoua la tête, aspira l’air entre ses dents et se détourna.

Oyster Tom enveloppa le garçon dans un morceau de vieille couverture pendant qu’Edward et Charley prenaient place à l’avant et à l’arrière. Après avoir éteint la lanterne, ils traversèrent le port obscur. De l’autre côté, là où la ville de Wheelock s’étendait sur le rivage, des lampes électriques et des lanternes qui se balançaient étaient suspendues à des fils, tels des signaux d’un autre monde. Les lumières clignotaient silencieusement de temps à autre lorsque des habitants passaient devant. La pluie avait cessé et de fins reflets apparaissaient sur l’eau agitée, comme des traits couleur sépia fluctuant sur une vieille carte à laquelle il était impossible de se fier. Au loin, ils entendirent des hommes qui prenaient du plaisir à rire et crier dans les rues. Le bruit creux de sabots sur la terre battue et leur martèlement sur les planches. Les notes dissonantes, tristes et solitaires d’un pianiste qui s’essayait maladroitement au ragtime. Les Indiens mirent le cap à l’ouest, puis au nord, ce qui leur fit contourner la ville éclairée avant de les plonger dans l’obscurité au-delà du port, là où commençaient l’océan, l’immensité du ciel parsemé de nuages, la forêt et la longue plage caillouteuse qui semblait s’étirer à l’infini.

Mais il y avait aussi des plages de sable blanc au nord et au sud de la ville, et à l’arrière de ces plages s’élevaient des falaises friables de pierre et d’argile que la marée et le vent détruisaient et reformaient au fil des saisons. Adossé aux falaises du nord et s’étendant jusque dans la forêt sombre, un petit village indien s’était établi pour les travailleurs itinérants. Des abris de toile que le vent faisait frissonner. Des cabanes de planches de récupération, de branchages, de mousse tassée et de fougères. De minuscules tentes faites de draps de lit tachés et infestés de puces. De modestes feux où l’on faisait cuire la nourriture brillaient çà et là, comme de pâles reflets des lumières de Wheelock, tranquillement avec, en bruit de fond, le grondement incessant des vagues et de la marée, sorte de toux humide et plaintive, comme si toute une tribu de la couleur du temps était tombée malade, épuisée par le labeur quotidien et la faim.

Ils échouèrent leur canoë près du squelette complètement nettoyé d’un lion de mer. Quelqu’un avait pris le crâne pour décorer son abri ou l’utiliser dans ses prières, quelles qu’elles fussent, et avait laissé une cage thoracique brisée dont les courbes, dans un mouvement empreint d’élégance, s’élevaient de l’écume, du sable et du varech. D’innombrables empreintes de pas entouraient les os que des gens affamés étaient venus arracher pour les réchauffer sur les flammes avant d’en sucer la moelle et de plonger les restes dans l’eau pour en faire de la soupe. Ils transportèrent Silas jusqu’à leur abri – trois murs en bon état et un toit qui fuyait, constitué de chutes de planches cassées et abîmées par la scie qu’ils avaient rapportées subrepticement de la scierie. Ils étendirent le garçon au fond, là où il serait le plus au sec et où le vent soufflait le moins fort, puis ils s’activèrent à leurs diverses tâches.

Edward partit ramasser tous les débris de bois qu’il pourrait trouver pour entretenir leur feu tandis qu’Oyster Tom déshabillait le garçon, ne lui laissant que ses sous-vêtements en loques, et, tout en murmurant un vieux chant de sa connaissance sur les Deux Hommes Qui Changèrent Les Choses, il parcourut soigneusement le corps du garçon du bout de ses doigts attentifs, à la recherche de fractures et de blessures profondes. Quant à Charley Poole, il s’agenouilla pour prier à l’extérieur de l’abri, où la pluie s’était remise à tomber. Il leva le regard vers les nuages sombres, sachant que c’était là que le paradis devait se trouver, et la pluie coula à flots du creux de ses yeux clos. L’Indien Haïda dans la tente en face se mit à jacasser entre ses dents cariées, imitant Charley et hurlant dans les aspirées rugueuses de sa langue maternelle. Mais le Haïda était faible et pestilentiel à cause de la dysenterie, et Charley ne lui prêta aucune attention. Lorsque le Haïda se retira enfin sous sa tente obscure, Charley posa les paumes de ses mains sur ses cuisses pour mieux soutenir son dos, ferma les yeux à nouveau et se mit à remuer les lèvres rapidement pour dire ses prières silencieuses.

Après avoir allumé le feu, ils allèrent chercher de l’eau qui s’écoulait au pied de la falaise et ils la mirent à bouillir dans un petit pot placé sur les braises. Edward s’accroupit près d’Oyster Tom tandis que celui-ci s’occupait de Silas. Le garçon était réveillé, maintenant, et Tom le regarda dans les yeux en hochant la tête. Silas déglutit. Il fit tourner sa langue à l’intérieur de sa bouche et cracha aussitôt deux dents sur son menton, comme deux petits éclats d’os oubliés. La plaie de sa joue refusait de rester fermée – elle n’arrêtait pas de se rouvrir et de saigner, laissant apparaître l’os en dessous. Répondant à la question d’Edward, Oyster Tom lui dit qu’il n’avait pas décelé de fracture, mais qu’il s’inquiétait de la quantité de sang perdu par le garçon. Le vieil Indien chantonna et psalmodia tout en caressant les cheveux de Silas. Dehors, Charley continuait à marmonner sous la pluie. Au bout d’un moment, Oyster Tom s’inclina, hocha la tête pour lui-même, puis il se leva et sortit de l’abri.

Il revint peu après avec un petit sac en cuir qu’il avait récupéré dans la boîte en bois courbé sous le siège de leur canoë. Il en sortit plusieurs petits carrés de toile propre qu’il enfonça dans la bouche du garçon. Il le pria de serrer les mâchoires aussi fort qu’il le pouvait pour arrêter le saignement des alvéoles, puis il prit du fil et une aiguille dans son sac. Après avoir passé la pointe plusieurs fois dans les flammes, il glissa le fil dans le chas d’une main ferme. Le fil était noir et grossier, fibreux comme un cordage de navire. La pluie tombait dru et martelait le toit. Oyster Tom regarda à nouveau le garçon dans les yeux et Silas hocha la tête et Tom remit le morceau de joue en place sous l’œil du garçon, puis il se pencha et commença à le recoudre. Les poings du garçon se serraient et s’ouvraient sous la couverture, et quand Tom eut terminé, il repassa l’aiguille ensanglantée dans les flammes. Il demanda alors à Edward de maintenir la tête et les bras de Silas, puis le vieil Indien souleva le maillot du garçon.

Silas aspira l’air dans un sifflement de douleur et Edward vit une blessure qu’il n’avait pas remarquée auparavant. Un arc rouge sombre, poisseux de sang à demi séché, lui barrait le sein gauche, coupant le mamelon en deux. Silas renifla comme un petit enfant dont le nez coule et ferma les yeux tandis qu’Oyster Tom nettoyait autour des lèvres de la plaie, puis repassant du fil dans l’aiguille, le vieil homme entreprit de recoudre le mamelon. Le garçon se mit à gémir et à se débattre et, au bout d’un moment, il perdit connaissance.

Quand ils eurent terminé, Edward observa Oyster Tom qui était assis et fumait sa pipe, le regard perdu sur l’océan houleux. Edward finit par lui demander ce qu’ils devaient faire. Les prières de Charley continuaient à bourdonner dans l’obscurité, à l’extérieur de l’abri ; alors Oyster Tom enleva la pipe de sa bouche et en étudia le fourneau comme s’il voulait consulter le rougeoiement sombre à l’intérieur. Au bout d’un moment, il dit qu’ils allaient devoir partir. Il ajouta que Charley refuserait d’être tiré de ses prières avant le jour et que, de toute façon, le garçon avait besoin de repos, donc ils partiraient au lever du soleil. Puis il se leva et s’éloigna seul sous la pluie, s’enfonçant dans la forêt où l’obscurité était la plus profonde.

À l’aube, ils quittèrent cet endroit. Après avoir chargé leurs rares et maigres possessions dans le canoë, ils poussèrent leur embarcation dans le murmure des vagues. Derrière eux, une bagarre éclata pour la possession de l’abri qu’ils abandonnaient. Des Indiens Quinault, Tillamook, Nuu-chah-nulth et Haïda qui étaient descendus du Canada – tous regroupés dans l’espoir de trouver un travail dangereux et mal payé dans les scieries, ici et plus loin vers le sud, à Forks et Aberdeen, tous récompensés par la maladie, des doigts (ou pire encore) coupés par les scies ou écrasés par les chaînes, et les passages à tabac occasionnels – s’affrontaient violemment pour quatre morceaux de planches mal coupées et un bout de couverture pourrie. Charley vit le Haïda qui s’était moqué de lui tomber la face contre le sable, mais il ne le vit pas se relever. Au bout d’un moment, ils tournèrent le dos à ce spectacle, s’orientèrent vers le nord et poursuivirent leur chemin.

Silas continua à dormir, bercé par le clapotis et le mouvement des vagues et de la marée tandis que les autres, arc-boutés sur leur pagaie, surveillaient le rivage. Le soir venu, ils établirent leur campement sur la plage et Oyster Tom disparut dans la forêt. Il n’avait pas d’arme à feu, seulement un petit couteau à dépecer, et il revint moins d’une heure après avec deux gros écureuils terrestres pour calmer leur faim.

Le lendemain fut identique à cette journée – l’étendue sombre de la plage, le gris de l’océan, leur progression à travers les vagues à la force de leurs bras – et alors qu’ils s’installaient autour du feu, cette nuit-là, ils entendirent un long hurlement qui n’en finissait pas et dont l’écho descendait du pied des collines.

— Loup, murmura Edward.

Charley hocha la tête craintivement tandis que Silas dormait. Oyster Tom se contenta de les regarder et secoua lentement la tête. Il leur dit que, d’après lui, ce n’était pas un loup, mais peut-être quelque chose de plus ou quelque chose de moins, et il ajouta qu’il valait mieux ne pas y penser parce que cette bête pourrait suivre leurs pensées jusqu’à leur campement et les attaquer dans leurs rêves.

C’est ainsi que deux jours plus tard, au cours du voyage vers le nord qui devait les ramener chez eux, Edward se leva pour mettre la main en visière au-dessus de ses yeux et scruter le rivage. Dans un froncement de sourcils, il tendit le doigt en poussant un cri, mais Oyster Tom avait déjà vu et il avait positionné sa pagaie pour les dévier de leur route.

Le vieil homme avait été abandonné là et allait se noyer dans le ressac. C’était un vieux soldat qui vivait seul sur la plage et il ne leur était pas inconnu. Ils le portèrent sur leurs épaules jusque dans la forêt, de la même façon que les soldats blessés et les morts ont toujours été portés : avec une infinie tendresse et un respect attentionné. Quand ils le posèrent sur le sol, le vieil homme poussa un soupir mais ne se réveilla pas. Sa peau était froide, son visage sombre et il paraissait vraiment proche de la mort.

Oyster Tom entretenait de la braise dans un pot en argile. Tout au long de la journée, il ajoutait des brindilles et des morceaux de mousse séchée, des fragments d’écorce et des pincées d’aiguilles résineuses de pin tordu, si bien que la fumée les suivait sur l’eau, imprégnait leurs cheveux et laissait sa bonne odeur sur leur peau. Tom se mit à genoux et creusa un petit trou dans la terre, là où elle était molle, sous les arbres, y mit quelques brindilles et des feuilles, puis il déposa dessus la braise écarlate en forme de cœur. Charley Poole fixa les coins de leur bâche déchirée pour faire un abri tandis que Silas s’asseyait, se calant contre un tronc d’arbre tombé, les jambes largement écartées pour mettre sa poitrine à l’aise.

La pluie gouttait dans l’obscurité de la forêt et tombait sur l’océan. Edward descendit sur la plage avec deux outres en peau et enfonça leur goulot dans un petit cours d’eau peu profond qui avait creusé son lit dans le sable. Des cerfs avaient laissé leurs empreintes tout autour dans le sable humide et les taches de sang sur les pierres lui indiquaient clairement où le vieil homme avait été roué de coups. L’eau était froide, mais Edward ne sortit du ruisseau que lorsque les deux outres furent pleines. Il était accroupi dans l’eau, le regard fixé sur le sable sombre. Quand il revint enfin, son père lui demanda de remplir leur pot et de le mettre à chauffer, ce qu’il fit tout en observant les deux hommes se pencher au-dessus du vieux soldat et commencer à soigner ses blessures.

Ils coupèrent sa barbe avec leur couteau pour pouvoir recoudre plus facilement la terrible plaie qui lui barrait le visage de la tempe à la mâchoire, et ils jetèrent les poils dans le feu où ils grésillèrent tristement en dégageant une odeur infecte. Comme toute la toile propre qu’ils avaient était encore souillée du sang de Silas, ils utilisèrent de la mousse trempée dans l’eau chaude pour nettoyer le sang coagulé dans son cou et sur son visage. Oyster Tom arracha des toiles d’araignées des branches basses et il tint quelques lambeaux devant le nez du vieux soldat pour apprécier la force de son souffle. Les fils vaporeux frémissaient en se soulevant puis retombaient doucement et Tom poussa un grognement de satisfaction, puis, empoignant chaque côté de la chemise du vieil homme, il l’ouvrit largement en deux rapides secousses.

Mises à part les taches sombres des ecchymoses et des autres blessures, la poitrine et les flancs du vieux soldat étaient blancs comme le ventre d’un poisson dans les ténèbres colorées par les flammes. Charley s’inclina pour voir de plus près. Il se redressa en sifflant.

— Seigneur Dieu, dit-il.

La poitrine du vieux soldat était couturée de scarifications blafardes et noueuses, et çà et là, sur sa cage thoracique, des épaisseurs de chair formaient de petits replis blanchâtres mal cicatrisés. Quand Oyster Tom le souleva pour lui examiner le dos, ils s’aperçurent que sa peau y était constellée de plus de stigmates encore, éparpillés, semblables à de grosses pièces rosées de cire durcie. Edward se pencha dans la lumière pour voir par lui-même.

— C’est l’homme dont tu parlais, celui qui a pris part à la guerre ? demanda-t-il à son père.

Ils remirent le vieux soldat sur le dos.

— C’est ça, répondit Charley.

— Il était à Gettysburg ?

— Je crois qu’il a dit ça, un jour. À voir dans quel état il est, il a dû se trouver dans des tas d’autres endroits aussi.

— Tu crois qu’il dit vrai ? poursuivit Edward.

Charley jeta un coup d’œil à Oyster Tom, qui fixait Edward du regard, et demanda pourquoi cet homme mentirait. Il agita la main au-dessus du corps meurtri du vieil homme comme pour signifier : que te faut-il encore comme preuve ? Edward ne répondit rien et fut envoyé dans la forêt cueillir de l’hélénie.

Oyster Tom resta assis un certain temps, les yeux rivés sur le vieil homme meurtri étendu devant lui. Les anciennes blessures et les nouvelles. Il resta là comme s’il essayait de découvrir des motifs dans les spirales, le câblage et le gribouillage des cicatrices qui balafraient ce corps, chacune d’entre elles racontant l’histoire d’une blessure, chacune d’entre elles marquant la fin de la trajectoire d’une balle, d’un éclat d’obus, ou d’une lame, ou de l’instrument souillé d’un chirurgien, et chacune reliée à la suivante par un morceau de chair pâle et lisse dont l’unique fonction semblait être de rattacher une cicatrice à une autre.

Le vieil Indien se pencha au-dessus du feu. Dans l’obscurité orageuse de la soirée, la lueur des flammes donna une teinte cuivrée à son visage grêlé et usé par le temps, et fit luire sa chevelure d’un éclat blanc. La barbe nauséabonde était maintenant réduite en cendres et le bois flotté crépitait dans les flammes. Oyster Tom passa ses mains dans la fumée, en prenant de grosses poignées pour s’en laver le visage et se revigorer en vue des labeurs à venir. Charley l’observa respirer la fumée, la boire et s’en délecter. Il s’agenouilla près du vieux soldat et frotta le sang qui lui dorait le cou avec de la mousse humectée. Le vieil homme respirait faiblement. Ses yeux clos étaient creux, entourés de cernes bruns et il restait allongé, immobile, mis à part sa respiration qui tendait ses cicatrices et faisait monter puis descendre ses ecchymoses.

Oyster Tom posa ses mains enfumées de chaque côté de la tête du vieux soldat et la tourna pour que la lumière éclaire la blessure. Il passa l’aiguille dans les flammes et en quelques minutes la plaie fut recousue. Quand tout fut terminé, le vieux soldat gémit en tournant la tête et vomit une bile jaune et fluide sans se réveiller. Charley lui essuya la bouche tandis que Tom s’installait et allumait sa pipe.

Au bout de quelques instants, Charley dit :

— C’est bizarre. Il a été roué de coups, mais il ne paraît pas avoir été blessé au point d’être dans cet état.

Oyster Tom acquiesça. Il dit que le vieux soldat lui semblait être très affaibli par autre chose que ses blessures. Quand il lui avait retourné les paupières pour examiner ses yeux, quand il avait écouté les pulsations de son cœur et du sang circulant dans son corps, il avait vu et entendu un mal plus profond. Haussant les épaules, il ajouta que c’était bien dommage, mais le vieux soldat était comme lui, et que, parfois, les hommes âgés ne pouvaient pas se remettre des choses les plus insignifiantes et que de vieilles blessures guéries depuis fort longtemps se rouvraient pour leur faire encore plus mal.

Charley resta assis, méditant ces paroles. Pinçant les lèvres, il hocha la tête, puis regarda Oyster Tom et leva le menton.

— Mais toi, t’es pas près de mourir, dit-il avec, dans la voix, quelque chose qui ressemblait à de la tendresse et quelque chose qui ressemblait à une grande fierté, et Oyster Tom le regarda, se mit à sourire, puis il retourna au plaisir que lui procurait sa pipe.

Charley haussa les épaules et alla arracher de la mousse sur les arbres environnants et sur les rochers. Au bout d’un moment, il fronça les sourcils et dit :

— J’ai beau chercher tant que je peux, j’arrive pas à me souvenir de son nom.

— Abel, répondit alors le vieux soldat en se passant la langue sur les lèvres et en déglutissant avec peine. Abel Truman. Et je connais cet homme, là, depuis une éternité. Pas vrai, Tom ?

Oyster Tom fit oui de la tête sans ajouter de commentaire et Abel se redressa pour s’asseoir en grimaçant. Il écarquilla les yeux quand il porta la main à sa mâchoire.

— Bon sang, que je sois damné si ces salopards m’ont pas fauché ma barbe, murmura-t-il.

Quand Edward sortit de la forêt pour s’avancer dans la lumière vacillante du campement, Abel leva les yeux vers lui et demanda :

— Dites, y a personne ici qu’aurait vu mon chien, par hasard ?

Ils écrasèrent l’hélénie dans de l’eau chaude, dans le petit pot à feu d’Oyster Tom, puis ils déposèrent la masse fumante dans deux mouchoirs qu’ils replièrent – un pour Silas, l’autre pour Abel. Silas pleura un peu, tant la douleur était vive, et Abel prit plusieurs inspirations profondes avant de faire un signe de tête suivi d’un clin d’œil à Edward.

Plus tard, alors qu’ils étaient couchés, ils écoutèrent Abel raconter comment il avait été battu et s’était fait voler son chien, et quand il eut terminé, Oyster Tom se frotta la joue et hocha la tête. Il se leva et, sans dire un mot, disparut dans la forêt, toujours sous la pluie, et où la nuit était noire. Abel le regarda s’éloigner puis se tourna vers Charley.

— Je croyais qu’il était mort, dit-il.

Charley fit un signe d’acquiescement.

— Nous aussi.

Charley s’accroupit et écarta les doigts en direction des flammes. Edward s’assit un peu à l’écart et examina le vieux soldat, détournant le regard quand Abel lui jeta un coup d’œil.

— Il ne s’était pas alimenté pendant toute une semaine, poursuivit Charley. Il était allongé dans sa maison, comme s’il dormait, mais ce n’était pas du sommeil. C’était quelque chose d’autre. On ne le dirait pas, à le voir comme ça, mais la chose est toujours dans son corps. Grosse comme mon poing. Juste dans son bas-ventre. On a fait venir le docteur. Il a dit qu’il fallait opérer et l’enlever avant que ça en fasse d’autres plus petites à l’intérieur. Partout à l’intérieur de son corps, et elles allaient grossir. Sur ses os et dans ses os. Des endroits comme ça. Papa a dit qu’il refusait d’être découpé et qu’il ne laisserait personne le toucher. Maintenant, il porte un pantalon d’homme obèse pour avoir de la place et que ça ne le serre pas quand il marche.

Cette pensée fit grimacer Abel. Il se poussa un peu et s’adossa contre un vieux pin.

— C’est un vieil homme solide, remarqua-t-il.

Charley sourit et acquiesça.

— C’est notre grand-père, dit-il.

Abel lui rendit son sourire du mieux qu’il put et grimaça quand sa peau meurtrie se tendit.

— Et t’as deux beaux garçons aussi, dit-il en désignant Edward et Silas de la tête. T’as bien de la chance d’avoir toute cette famille.

Le sourire de Charley s’élargit davantage et il le couvrit d’une main, comme à son habitude.

— Edward est mon seul fils, répondit-il. Silas, je crois que c’est un ange que le Seigneur m’a envoyé du ciel.

Abel haussa les sourcils et lança un bref regard en direction d’Edward dont le visage se figea et qui secoua légèrement la tête. Quant à Silas, il était allongé sur le côté et scrutait le feu, les yeux rendus vitreux par le reflet des flammes. Son expression valait le coup d’œil.

— Alors que le vieux Tom était couché et malade, dit Charley en guise d’explication, alors qu’il était couché mais ne dormait pas, je priais Dieu pour qu’Il le guérisse ou qu’Il le rappelle à Lui rapidement. L’un ou l’autre. J’ai prié pendant deux jours. Mais le vieux Tom était toujours couché dans sa maison. Et puis quelqu’un a crié sur la plage et j’ai vu les gens se rassembler. (Il donna un coup de menton en direction de Silas avant de poursuivre.) Il était allongé dans les vagues, comme s’il était noyé. On l’a transporté dans la maison du vieux Tom, on pensait qu’il allait y mourir et on a enveloppé le noyé dans des couvertures pour l’enterrer plus tard. J’ai repris mes prières et, quand je suis revenu, j’ai trouvé le vieux Tom assis à côté du garçon, en train de s’occuper de lui. C’était ce que j’avais demandé dans mes prières, vous voyez ? Alors j’étais doublement béni. (Il leva les yeux au ciel qui contenait la nuit, la pluie et les étoiles.) Le pouvoir de la prière est grand, mais pas aussi grand que notre Seigneur dans les cieux avec ses puissantes armées, murmura-t-il.

— Je suis tombé d’un bateau de pêche, intervint brusquement Silas. On avait quitté Frisco depuis quatre jours, en route pour l’Alaska. J’étais l’aide-cuisinier. Je suis tombé à la mer au milieu de la nuit pendant que je faisais mes besoins par-dessus le bastingage. Personne ne m’a entendu.

Il jeta un regard mauvais à Charley et le fixa jusqu’à ce que celui-ci clignât des yeux et tournât la tête.

— Qu’il le sache ou pas, qu’il le croie ou pas, finit par dire Charley, il a été envoyé par le Seigneur, comme tous les enfants, et il l’a été selon le propre dessein du Seigneur.

Il se leva et s’éloigna de la lumière pour aller s’asseoir sur une pierre dans les ténèbres et scruter l’océan.

Abel hocha la tête, l’air absent. Il sentait des élancements dans la poitrine et le dos, là où ils l’avaient frappé, et une violente douleur parcourait sans cesse son bras gauche tordu. S’essuyant la bouche du revers de la main, il émit un petit glapissement, puis secoua la tête avec tristesse.

— J’crois que je suis pas habitué à mon visage sans quelques poils au menton, dit-il.

— Vous avez une plaie au visage. Une plaie importante, dit Edward, les yeux insondables et noirs dans la lumière du feu. Ils ont été obligés de vous raser pour vous recoudre.

Abel regarda le garçon.

— Bien, je suis reconnaissant, fiston. Sans aucun doute. J’crois que je serais mort si vous tous étiez pas venus.

Edward leva le menton.

— Vous avez des tas de cicatrices.

Abel humecta sa lèvre supérieure avec celle du bas avant d’acquiescer.

— J’crois qu’on peut même dire que j’suis pas mal amoché.

— Vous avez fait la guerre ?

— Ouais.

Edward se passa la langue sur les lèvres et déglutit.

— À Gettysburg ? demanda-t-il d’une voix douce mais tremblante, laissant transparaître quelque chose qui ressemblait à une attente.

Abel serra les lèvres. Il fit oui de la tête.

Edward se rapprocha et les flammes illuminèrent les parties de son visage anguleux qui étaient dans l’ombre. Ses yeux sombres s’adoucirent.

— Vous avez participé à la Grande Charge de Pickett ?

Les sourcils d’Abel sursautèrent.

— La Grande Charge ? demanda-t-il.

Il gonfla les joues et souffla, puis il fit la grimace.

— Non, monsieur, finit-il par répondre. Non. J’étais dans le deuxième corps. Sous les ordres du vieux Clubby. Le vieux Johnson.

— Plus loin, sur le flanc gauche, alors.

Abel pencha la tête sur le côté pour jeter un coup d’œil au garçon.

— C’est exact, dit-il. Mais j’ai tout de même vu un peu de cette attaque de Pickett. On avait pratiquement terminé notre boulot, ce jour-là, quand le leur a commencé.

Edward entoura ses genoux de ses bras et regarda le feu. Puis il leva les yeux vers le visage d’Abel et le scruta. Il le jugeait.

— La division de Johnson, dit-il. Vous ne parlez pas comme j’imagine que parlent les Virginiens.

Abel sourit et secoua la tête.

— Jétais dans un régiment de Tar Heels, dit-il. Mais j’en suis pas un. Mon Dieu, non. J’étais arrivé là où j’étais en passant par l’État de New York, et d’autres endroits entre les deux.

— Il y avait des Tar Heels dans la Charge, dit Edward. Sous les ordres de Trimble, je crois.

À nouveau, Abel secoua la tête.

— Seigneur Jésus, mon garçon. T’en connais un bout sur l’histoire, hein ?

Edward Poole se redressa et se toucha la poitrine du bout de ses quatre doigts bruns.

— Américain, dit-il simplement en regardant Abel droit dans les yeux.

Abel soupira et baissa les yeux vers le feu où les flammes rongeaient sans relâche le bois flotté, le réduisant en braises incandescentes et en longs doigts de cendres. Il secoua la tête lentement.

— Ah, fiston, dit-il doucement. Tu… (Il lui lança un regard appuyé.) T’es qu’un Indien, ajouta-t-il avec tristesse. L’expression qui traversa le visage d’Edward faisait de la peine à voir et Abel détourna les yeux. La pluie gouttait lentement, constamment, du dessous de la toile. Quelques gouttelettes sifflèrent en touchant le feu. Dehors, elle tambourinait doucement sur les sous-bois. Tournant la tête, Abel regarda Edward un long moment qui dura une éternité, puis il contempla les flammes et resta assis ainsi, en silence. Les vagues martelaient le rivage, le feu crépitait. Le vent s’engouffrait dans la forêt. Charley Poole s’éloigna davantage pour ramasser du bois. S’il avait entendu ce qu’Abel avait dit, il n’en laissa rien paraître. Silas était tombé dans un sommeil agité, ses légers gémissements de petit garçon qui a mal s’élevaient à intervalles réguliers entre les rafales de vent et le craquement des flammes. Au bout d’un long moment, Abel entendit Edward déglutir et, après un autre moment de silence, le jeune homme lui demanda :

— Comment c’était ? Ce jour-là ?

Abel regarda au loin.

— J’sais pas si je suis capable de le raconter. Pas vraiment, et pas en donnant une idée fidèle de ce qui s’est passé. J’crois que personne le peut, et ceux qu’essaient… Eh ben, soit ils y étaient pas – à ce moment précis, si tu vois ce que je veux dire –, soit ils donnent que leur petite version à eux. Une toute petite partie de quelque chose d’énorme. (Abel sourit, avant de poursuivre.) Si tu devais nous replonger au beau milieu de n’importe laquelle de ces pagailles, j’crois que pas un seul d’entre nous serait capable de distinguer une bataille d’une autre, et encore moins de distinguer ses pieds de sa tête.

Abel secoua la tête et haussa les épaules, puis il remua un peu pour s’installer plus confortablement. Il était assis devant le feu, la main droite tenant délicatement la gauche qui restait courbée et crispée contre son flanc. Il jeta un coup d’œil à Edward.

— Bon sang de bon Dieu, de la marche, y en avait tant et plus. Ça, j’peux te le dire. Si tu me demandais ce que j’ai fait à la guerre, j’te répondrais : j’ai tellement marché que j’ai usé quatre paires de chaussures solides jusqu’au bout, et j’ai eu une sacrée veine d’en avoir autant. Une sacrée veine. Des jours et des jours de marche. Des jours entiers qui devenaient des semaines. Par tous les temps. Mais ce jour-là – bon Dieu, tous les jours où on s’est battus, et il y en a eu un tas – ce jour-là, il y a eu du bruit, de la fumée et des ribambelles d’hommes sur tout ce foutu champ de bataille et, en fait, on pouvait pas voir grand-chose. Et ce qu’on pouvait voir…

— Ça a duré deux heures, intervint Edward.

Abel cligna des yeux, revint de là où son esprit s’était égaré et regarda Edward.

— La canonnade, expliqua le garçon. Elle a duré deux heures.

Abel haussa les épaules.

— P’têt bien, dit-il. J’en sais rien, mais je la sentais. Ça, je l’ai pas oublié. Tous autant qu’on était, on la sentait. La charge aussi, autant que je m’en souvienne. Donc, y avait ça. J’étais… je sais pas.

Abel marqua une pause pour reprendre son souffle. Il était très fatigué. Son visage était douloureux, ainsi que sa poitrine et sa gorge, d’avoir parlé à haute voix bien plus longtemps au cours des dernières heures qu’en six mois ou plus, et pourtant – il en fut le premier surpris – il poursuivit.

— J’sais pas vraiment comment décrire ça. Pas Gettysburg, ou Manassas ou Malvern Hill. Pas la Wilderness ou n’importe quelle autre foutue bataille à laquelle j’ai participé. J’ai vu des choses que je pourrai jamais oublier. Elles me lâchent pas, et si ça arrivait, j’crois que je saurais plus quoi faire. Ni qui je suis. Non. Vraiment, j’peux pas en parler, parce qu’ils ont pas inventé les mots qu’on pourrait utiliser pour raconter ça fidèlement.

Haletant, Abel Truman n’était que douleur. Il était assis là, les yeux sombres d’Edward posés sur lui, et quand il reprit la parole, il s’exprima lentement, avec toute la précision dont il était capable pour narrer, dans le pauvre langage fruste à sa disposition, les événements qu’il avait vécus. Comment les choses s’étaient passées, cet après-midi-là, à Gettysburg, quand le monde avait basculé et qu’ils avaient ressenti ce basculement, comme si la Terre elle-même avait été secouée jusqu’en son centre, et peut-être bien qu’elle l’avait été. Ce jour-là. La Grande Charge de Pickett. Quand ils s’ébranlèrent, la terre se mit à frémir, pleine de leur bruit. La terre, et les semelles des chaussures et les pieds nus de ceux qui regardaient et de ceux qui y participaient. De tous ceux qui traversaient les champs et qui, pour continuer à pouvoir se dire des hommes, ne pourraient jamais renier ni oublier tout ça. Le bruit leur montait dans les jambes. Il montait dans leurs jambes dont les muscles étaient brûlants, dans leur vessie qui se vidait le long de leurs cuisses, et au-delà de leur misérable ventre, dur et creux, pour vibrer autour de leur cœur qui battait si vite de peur et d’effroi et d’étonnement qu’il leur semblait sur le point d’éclater. Et pour finir, ce bruit passait sur leur crâne avant de redescendre dans leur nuque et le long de leurs bras, comme la sensation qui envahit notre corps lorsqu’une chose d’une importance capitale vient de se produire et que l’on commence à peine à se rendre compte qu’elle s’est réellement produite. Une chose accomplie de façon délibérée et sur laquelle on ne pourra plus jamais revenir, et dont l’accomplissement fait basculer le monde. Quelque chose, une grande action apparemment prédéterminée, écrite d’un seul trait dans les nuages et dans les ténèbres, mais aussi dans le sang des vivants qui en sont les témoins et dans l’âme de ceux qui ont les yeux pour lire un tel langage. Mais quelque chose, en fin de compte, qui repose essentiellement sur les épaules et dans le cœur des hommes qui, par nature, sont nés pour tuer d’autres hommes. Abel essayait de faire en sorte que le jeune garçon comprenne, et il cherchait ses mots pour lui raconter tout cela. Les drapeaux et les hommes, les chevaux et les canons, et le sang chaud luisant sur l’herbe verte de ce plein été. La chaleur et l’odeur de la chaleur. Le bruit.

Finalement, Abel ajouta :

— On avait un gars dans notre compagnie. Il avait fait toute la guerre jusqu’à la Wilderness, où il s’est fait tuer. Un gars un peu simplet. (Abel se frappa la tempe du bout du doigt.) Mais avec son fusil, ce garçon était un tireur d’exception. Comme t’en as jamais vu. Comme s’il avait été fait pour ça, ce garçon était un tireur né. Ned. Et moi, je m’étais attaché à lui. Je passais pas mal de mon temps à faire attention à lui et tout ça. (Abel avala sa salive et tourna la tête jusqu’à faire craquer son cou comme les articulations des doigts que l’on replie en arrière.) Bon, enfin, cet après-midi-là, on avait été mis en réserve et on observait tout depuis une petite crête, au sud de la ville, quand les gars de Pickett se sont mis en marche. Je me souviens, quelqu’un a dit : “Dieu du ciel, regardez un peu ça.” Bon. Ned, il se lève et il dit : “Oui, m’sieur, de ma vie, j’ai jamais vu autant de fumée dans un même endroit.” Il avait un gros morceau de véritable tarte aux pommes qu’il s’était procuré je sais pas où, peut-être en ville, sur le rebord d’une fenêtre, la veille, et il l’a mangé, puis il s’est allongé par terre pour dormir pendant que j’allais à droite et à gauche à la recherche d’un peu de café ou de lait, ou un truc comme ça, et tout de suite après, on a appris que l’armée se remettait en marche. Et c’est comme ça que ça s’est passé. Non, le monde s’est pas arrêté de tourner ce jour-là. Non, il a pas marqué la moindre pause, ni même levé les yeux de ce à quoi le monde s’affaire habituellement pendant qu’il tourne. C’est seulement plus tard que cette bataille est devenue un peu plus que ce que c’était. Et encore, c’est seulement parce qu’à ce moment-là on en a ressenti le besoin. Nous tous, des deux côtés de ce champ. On a fini par ressentir le besoin de voir cette bataille devenir un peu plus que ce que c’était. C’est-à-dire un carnage, et rien d’autre.

Edward fronça les sourcils.

— Je ne comprends pas. Est-ce que vous êtes en train de dire que c’était… Que ce n’était qu’un gros nuage de fumée ?

Abel secoua la tête. Il se sentait très fatigué, tout d’un coup, et très triste. Il se sentait vieux et le fond de sa gorge était brûlant et irrité. Il lui semblait que toutes les autres parties de son corps lui faisaient mal, d’une manière ou d’une autre.

— Non, répondit-il au bout d’un moment. J’imagine que je l’ai pas bien racontée. Tout ça (il fit un geste de la main dans l’obscurité enfumée que les flammes essayaient d’agripper), tout ça a été l’action la plus héroïque dont j’ai jamais entendu parler. Cette Charge. Et d’autres trucs aussi. Mais j’suis comme toi. Il a fallu que je lise des choses dessus, plus tard, pour comprendre à quel point c’était héroïque.

Edward se pinça les lèvres et se cala le dos. Sa déception était visible.

— C’est là que vous avez eu toutes ces cicatrices ? À Gettysburg ?

— Non, répondit Abel en secouant la tête. La majorité d’entre elles, je les ai eues plus tard. Principalement à la bataille de la Wilderness.

Edward pencha la tête sur le côté et haussa les épaules.

— Je crois que je sais pas grand-chose sur celle-là.

Abel s’humecta les lèvres et remua les épaules pour essayer de détendre ses muscles crispés.

— Ça a pas beaucoup d’importance, dit-il doucement sans s’adresser à Edward en particulier, sans s’adresser à qui que ce fût. Ça a vraiment pas beaucoup d’importance. (Il cligna des yeux, puis secoua la tête.) Pourquoi Pickett ? demanda-t-il.

— Quoi ?

— On dirait que tu t’intéresses particulièrement à Pickett. Je me demandais pourquoi.

— C’est pas seulement lui, dit Edward.

Il prit une profonde inspiration et posa sur Abel un regard intense. Quand il reprit la parole, il le fit avec une force et une résolution qu’Abel ne lui connaissait pas, comme s’il avait passé un long moment à réfléchir aux choses, à défendre certaines choses à ses propres yeux.

— Je suis américain. Comme je l’ai déjà dit. Et si je suis américain et pas autre chose, c’est parce que ce jour-là, ils ont échoué. Ils pouvaient pas y arriver, et il est probable que la plupart d’entre eux savaient qu’ils pouvaient pas y arriver avant même de se mettre en marche, mais ils y sont allés quand même. Il y a de l’honneur dans cette attitude. Je crois pas qu’il y ait encore beaucoup d’honneur dans le monde aujourd’hui, mais ce jour-là, ils en avaient, et je les honore, d’un côté comme de l’autre, en apprenant ce que je peux au sujet de cette bataille. Tout ce que je peux.

— De l’honneur ? ricana Abel. De l’honneur, foutaises.

Il se passa la main dans ses longs cheveux gris et pleins de l’odeur de la fumée, puis il se pencha vers les flammes pour scruter le garçon. Le regardant fixement, il donna un coup de langue à l’intérieur de sa joue avant de poursuivre.

— Si tu veux honorer quelqu’un, y a deux choses seulement à savoir. Tu sais ce que c’est ?

Edward fit non de la tête.

— Une fois que t’as réussi à grimper sur elle, restes-y, dit Abel en éclatant de rire et en se tapant sur les cuisses.

Une quinte de toux grasse et sifflante le plia en deux et lui fit monter les larmes aux yeux. Il appuya sur le côté de sa poitrine avec la paume de sa main jusqu’à ce qu’il ait repris son souffle, puis il regarda le jeune garçon qui l’observait, le visage vide de toute expression. Abel fronça les sourcils et se passa la langue sur les lèvres.

— Tu comprends ? Honorer ?

Edward eut un haussement d’épaules et son regard se porta sur les flammes.

— Ben merde alors, dit Abel en secouant la tête, j’crois que je ferais mieux d’essayer de dormir un peu.

Edward acquiesça, se lova près du feu et ferma les yeux. Le vieux soldat continua à l’observer jusqu’à ce qu’il fût endormi et plongé dans ses rêves, puis il s’étendit lui aussi près du feu et ferma les yeux.

Et il se mit à rêver.

Il se réveilla, haletant. Fiévreux et trempé de pluie, Abel se mit à se balancer d’avant en arrière, la main appuyée sur sa poitrine. Il se passa l’autre main sur le visage et s’essuya les yeux de son index plié. La nuit était totalement noire et le feu s’était réduit à une couche de braises rougeoyantes où vibrait la chaleur et où crépitaient de minuscules points lorsque des gouttes de pluie les éclaboussaient. Oyster Tom était assis dans l’obscurité rougeâtre, sous les arbres, fumant sa pipe. Il lança un coup d’œil à Abel et, à voix basse, il s’excusa de l’avoir réveillé, mais Abel lui signifia d’un geste que cela n’avait pas d’importance.

L’Indien était assis, le dos contre un épicéa au tronc couvert de mousse. L’écorce craqua contre ses épaules et il informa Abel qu’il avait retrouvé la trace des voleurs. Oyster Tom expliqua qu’ils suivaient une des vieilles pistes qui traversaient la forêt pour mener aux avant-monts et, au-delà, jusqu’aux montagnes, et il ajouta que le chien d’Abel était avec eux. D’après Oyster Tom, ils organisaient des combats et ils pariaient sur les chiens, et ils les vendaient aussi, comme le faisaient certains hommes, et il dit que la piste suivait plus ou moins le cours de Little Sugar Creek. Abel renifla et s’essuya le nez du revers du poignet. Il hocha la tête, précisant qu’il connaissait bien la région.

— J’veux te remercier de t’être arrêté pour me rafistoler, dit Abel.

Oyster Tom fit un signe d’acquiescement. Il répondit que ce n’était rien de plus que ce qu’Abel aurait lui-même fait et, sans prendre de précautions, il se pencha en avant, sa chevelure d’un blanc de fantôme formant un halo autour de sa tête dans la nuit, et annonça à Abel qu’il était malade. Il dit au vieux soldat qu’il en était désolé, puis il se renversa en arrière à nouveau pour observer Abel en silence, ses yeux sombres étincelants dans l’obscurité.

Abel appuya son pouce droit dans les petites vallées charnues d’os et de tendon entre les phalanges de sa main gauche abîmée. Il prit une profonde inspiration, hocha la tête et cracha dans le feu.

— Bon, j’pense que tu sais de quoi tu parles, dit-il en faisant claquer ses lèvres d’un air pensif et en haussant les épaules. J’crois que je m’en doutais, de toute façon. (Il leva les yeux vers Oyster Tom.) Le vieux Charley, là, il m’a raconté ce qui s’est passé avec toi. (Abel donna un coup de menton vers le haut.) Comment t’as fait pour t’en débarrasser ?

L’Indien eut un mouvement d’épaules et répondit qu’il ne s’en était pas débarrassé. Il l’avait simplement repoussé à un peu plus tard, et cela, seulement à cause du garçon, Silas, et à cause de Charley.

Après cela, Oyster Tom sourit. Ses cheveux si blancs ondulaient et frémissaient. Il dit que Silas n’était encore qu’un jeune garçon qui avait besoin d’attention et que Charley, ayant perdu son père en mer, était devenu le genre d’homme qui a besoin d’anges et de démons pour le maintenir d’aplomb. Il dit que beaucoup d’hommes étaient plus ou moins comme ça, et que ce n’était ni honteux ni stupide, et de toute façon, qui pourrait prétendre que leurs croyances étaient erronées ?

— Non, dit-il doucement, je ne me suis jamais débarrassé de rien. Mais le garçon, il lui fallait quelqu’un à ce moment-là. Et Charley avait besoin de quelque chose aussi. À ce moment-là. Alors, je me suis levé. C’est ce que les hommes doivent faire. C’est leur vrai travail.

— Quoi donc ?

— Assumer la responsabilité qui leur revient et laisser le reste de côté.

— Alors, le truc consiste à trouver ce qu’on peut sans problème laisser de côté, on dirait.

Oyster Tom haussa les épaules.

— J’sais pas, dit Abel en secouant la tête. J’crois que la plupart des gens s’occupent plus de rien à part d’eux-mêmes.

Oyster Tom lui rétorqua qu’ils ne parlaient pas des gens, mais des hommes. Il était d’accord sur le fait que la plupart des hommes n’étaient responsables que d’eux-mêmes, et encore n’y parvenaient-ils que médiocrement. Pour lui, la tâche première d’un homme était de prendre en charge les personnes qui lui étaient chères et tout ce à quoi il tenait, et ça, c’était quelque chose que les femmes comprenaient et savaient faire sans qu’il soit nécessaire de le leur dire. C’était une chose que les femmes attendaient de leurs hommes, et c’était la raison pour laquelle la vie de la plupart d’entre elles était pleine d’un chagrin infini.

— Alors, je me suis levé, dit Oyster Tom. J’ai vu qu’il fallait que je m’occupe de ce que j’étais en mesure de prendre en charge et j’ai laissé le reste de côté.

— Eh ben, répondit Abel, si c’est comme ça, j’crois qu’on est tous dans un sacré pétrin. J’crois qu’il y a pas grand-chose chez un homme qui le pousse à faire une seule chose bien ou convenable, bon sang de bon Dieu. (Il secoua la tête.) Je sais pas ce que t’as eu l’occasion de voir de l’homme, en tant qu’espèce j’veux dire, mais y a une chose dont je suis sûr : il se conduit comme un salopard mauvais et égoïste dès qu’il en a la moitié d’une occasion.

Avec un haussement d’épaules, Oyster Tom répliqua que la violence faisait partie de la vie, et qui pourrait prétendre qu’elle n’avait jamais de conséquences favorables ? Il cita l’exemple de la guerre d’Abel et la liberté accordée à l’homme noir, et Abel le regarda sans rien répondre.

La chaleur du feu montait en crépitant dans la nuit. À côté, Edward se retourna dans son sommeil et prit une autre position, tournant le dos à la chaleur.

— J’voudrais te poser une question, dit Abel. Qu’est-ce qui pousse ce garçon à s’intéresser à ça ? Pickett, Gettysburg et tout le reste ?

Oyster Tom ôta la pipe de sa bouche et en examina le fourneau. Il raconta à Abel qu’à l’époque où il avait l’âge d’Edward, il avait rencontré George Edward Pickett au fort de Bellingham pendant la guerre du

Cochon (5). Il dit que c’était bien avant que n’éclate la guerre dans l’Est et qu’il était allé au fort pour trouver du travail parce que la maladie faisait rage sur la côte ouest. Sa mère était morte, et puis son père. Sa sœur et tous ses oncles et tantes étaient morts également. Du bout des doigts, il toucha légèrement ses joues grêlées en haussant les épaules et dit qu’il avait été épargné. Alors, il était allé vers le nord, jusqu’au fort où il y avait beaucoup à faire, car tout le monde pensait qu’il allait y avoir un conflit avec les Britanniques parce qu’un fermier américain avait tué un cochon irlandais. Oyster Tom précisa que, finalement, il ne se passa rien, mais il était tout de même allé à la pêche et à la chasse pour les soldats, et il avait coupé du bois, puisé de l’eau, des choses comme ça. Il dit que Pickett, le commandant du fort, était très bon à l’égard de tous les Indiens et qu’il avait pris pour épouse une femme Haïda avec laquelle il avait eu un fils qui était mort peu de temps après sa naissance. Oyster Tom ajouta que Pickett avait fini par repartir dans l’Est quand il avait compris que les Britanniques ne se battraient pas.

Le vieil Indien suça pensivement sa pipe. De la tête, il désigna l’endroit où Edward dormait.

— J’ai appris à cet enfant à lire l’anglais, et il le lit très bien. C’est Pickett qui m’a appris, au fort. Alors, tu vois, ce garçon se sent lié à ce passé. (Il haussa les épaules.) Quel mal il y a à cela ?

Ils gardèrent tous deux le silence – deux hommes âgés, le regard perdu dans les quelques braises qui restaient d’un feu presque éteint, dans l’obscurité d’une longue nuit humide. Quand Oyster Tom reprit la parole, ce fut pour demander si Abel allait se lancer à la poursuite de son chien.

Abel fit oui de la tête.

Oyster Tom tapota sa pipe sur une pierre pour vider les cendres avant de gratter l’intérieur à l’aide d’un petit clou.

— Alors, tu ferais bien de prendre un peu de sommeil tant que tu le peux, conseilla-t-il à Abel.

Au petit matin, le campement était désert, mais le feu avait été rallumé et il y avait deux tranches de saumon cuites, toutes chaudes sur une pierre lisse près de lui. Faisant la grimace, Abel se leva et se tourna vers la plage où ils se tenaient près de leur canoë. Ils suivirent Edward du regard tandis qu’il grimpait le petit promontoire pour revenir vers Abel.

— Des provisions pour quelques jours, ça vous aidera, dit-il en tendant un petit sac au vieil homme. Et puis un vieux couteau et un petit pistolet, mais à votre place, je ne ferais pas trop confiance ni à l’un, ni à l’autre.

La pluie avait cessé, la brume tombait des arbres et restait suspendue comme un linceul au-dessus du sol dans la forêt. Abel resta planté là et le sac était lourd dans sa main. Il était debout, la tête baissée, et puis il remercia le garçon, posa le sac entre ses pieds et mit une main sur l’épaule d’Edward.

Plongeant son regard dans les yeux sombres et méfiants du garçon, le vieil homme lui dit :

— Ce que je t’ai dit hier… Ce que j’ai dit… (Il remua les lèvres et se passa le bout de la langue dessus pour les humecter.) Faut pas que ça te tourmente. Pas du tout. Les Américains sont… (Il haussa les épaules.) À dire vrai, je sais plus ce qu’on est exactement. Avant, on était une chose – maintenant, on est autre chose. La guerre a tout bouleversé. C’est une des choses qu’elle a faites.

Il ôta sa main de l’épaule d’Edward et la fourra dans sa poche. Plissant les yeux vers l’océan, il poursuivit.

— Laisse plus jamais personne essayer de te dire ce que je t’ai dit hier. Ils auraient tort. Comme moi j’ai eu tort. (Il regarda le garçon et sourit.) Et si ça arrive… Casse-leur la gueule.

Edward dévisagea le vieil homme. Le vent gris soufflait dans ses cheveux gris et une petite croûte de bave séchée s’était formée aux coins de sa bouche, et il devait se pencher contre le vent pour garder son équilibre.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ? finit par demander Edward.

Abel poussa un soupir en haussant les épaules.

— Dis à ton père… Eh bien, remercie-le pour moi et dis-lui qu’à environ sept ou huit kilomètres au nord, sur la plage, il verra une grande tache de sang sur le sable, près du filet d’eau qui coule là. Près du rocher debout qui ressemble à un pénis de cheval. J’ai tué une biche là, y a quelques jours et il devrait y avoir encore de la viande mangeable si ces voleurs ont pas tout pris. Je l’ai enterrée un peu pour qu’elle se conserve plus longtemps. J’ai pu en prendre qu’un petit morceau et je vous serais reconnaissant à vous tous si vous pouviez aller chercher le reste. J’aime pas penser que ça va être gâché.

Edward le regarda et hocha la tête. Il ne le remercia pas. Ses yeux étaient mouillés et il savait qu’ils ne se reverraient jamais. Il finit par faire demi-tour et redescendit vers la plage où les autres l’attendaient.

Abel l’appela et Edward se retourna. Le vieil homme leva le menton.

— Et prends bien garde à la grande Clémence, maintenant, lui lança-t-il.

Edward fronça les sourcils et secoua la tête ; ses lèvres esquissèrent un petit sourire.

— Dieu et sa grande Clémence, dit Abel avec un large sourire.

C’est une plaisanterie qu’on faisait entre nous, les vieux soldats.

Silas était dans le canoë et Charley, dans l’écume jusqu’aux mollets, était aux petits soins pour lui. Oyster Tom se tenait dans l’eau, près de la proue. Il regarda Edward et ensemble, ils poussèrent l’embarcation dans les vagues, se hissèrent à l’intérieur et empoignèrent leur pagaie. Oyster Tom se mit à chanter la cadence. Edward s’assit à l’arrière et dirigea le canoë jusqu’au moment où ils eurent franchi les hauts-fonds rocheux et dépassé les piliers qui se dressaient telles de sombres sentinelles sur le matin gris qui s’étendait peu à peu, descendant des avant-monts bleutés. Quand il regarda en arrière, Abel avait disparu et la fumée ne montait plus du feu qu’ils avaient allumé pour lui.

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