Wilderness
3 Deux cœurs muets
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Deux cœurs muets
1899
ABEL Truman traversa la rivière à un peu moins d’un kilomètre à l’intérieur des terres, où un tronc d’arbre pourrissant enjambait l’étroit canal. Sur toute la surface du tronc, de jeunes pousses vertes étaient alignées comme si on les y avait plantées ainsi, et le vieil homme prit garde en traversant de ne pas marcher dessus. Quant au chien, lorsqu’il eut rattrapé le vieil homme, il franchit le cours d’eau en trois grands bonds pour se retrouver dégoulinant et pantelant de l’autre côté où l’observait Abel.
— J’vois pas ce qui te fait rire, lui lança le vieil homme. Va falloir que tu te débrouilles tout seul.
Coupant à travers la forêt, ils repartirent en direction de l’océan. Avant de laisser derrière eux la rivière aux eaux brunes pour longer la plage vers le sud, Abel s’arrêta et jeta un regard en arrière, du côté de sa petite cabane. Sa maison pendant trente ans. Il entendit le vent siffler doucement à travers les planches disjointes. Des cendres s’agitaient à l’emplacement du feu. Le fauteuil à bascule se balançait tout seul dans le vent, sans bruit, comme si le fantôme du vieil homme y était déjà revenu.
Il avait son fusil et sa canne à la main et il avait accroché une vieille couverture roulée, à la manière des soldats, de l’épaule gauche à la hanche droite. Il portait un chapeau à larges bords enfoncé sur son front et un couteau aiguisé à la ceinture. Quelques biscuits, une bouteille avec un bouchon en caoutchouc à moitié pleine de sucre et une autre pleine de sel étaient enveloppées dans un linge et fourrées dans son havresac avec l’almanach de Glenn Makers, protégé par un tapis de sol en caoutchouc en bon état. Dans sa poche se trouvait la balle qu’Hypatia avait extraite de son bras tant d’années auparavant, et le crucifix pendait au bout de son cordon, tout près de son cœur.
Abel marchait les yeux baissés et sa respiration était régulière. C’était un vieil homme, mais il était encore solide, et il essaya de ne pas penser à tous ces kilomètres qu’il avait devant lui – tout ce pays vallonné, rempli de gens, de champs cultivés, de maisons peintes, de granges opulentes, de villes effervescentes. De routes et de sentiers, de chemins écartés, de rivières et de forêts, tous bien trop nombreux pour qu’on puisse les compter. Il essaya de ne pas penser à ce qu’il pourrait trouver au-delà des montagnes. Plutôt que d’imaginer cela, il se remémora des images de sa femme, morte depuis longtemps, de sa tombe et de celle de leur enfant. Après avoir marché un moment, Abel mit ces visions de côté et se concentra sur ses pieds et son environnement immédiat.
Une brume épaisse s’accrochait à la forêt sur sa gauche et un vent frais la déchirait peu à peu en lambeaux. La mer s’était retirée loin ; le sable était sillonné par les traces des bernard-l’ermite qui faisaient penser à celles que laissent des roues, et par les empreintes des huîtriers, nettes et fines comme des crayons. L’odeur du varech échoué et des coquillages brisés, du sable humide qui n’avait jamais été sec et des flaques d’eau dans les rochers où frétillaient des poissons minuscules, était aussi lourde que le bruit des vagues s’écrasant sur le rivage était constant. Et ce vent qui jamais ne tombait. Abel marcha toute la journée et le soir venu, alors qu’il restait encore un peu de lumière, il prépara son campement sur une étroite avancée de terre, protégée sur trois côtés par d’immenses rochers lacérés par le vent, et sur le quatrième par l’océan lui-même. Pendant un moment, il s’accroupit pour observer le soleil sombrer et fixer de longs doigts de nuages orange et rouge sur un fond d’obscurité où s’allumaient des étincelles.
Il faisait doux, il ne pleuvait pas, il y avait peu de vent, et il connaissait suffisamment bien cet endroit pour savoir qu’il n’avait pas besoin de feu. En explorant un peu les pierres dans la lumière déclinante, Abel découvrit de petits pétroglyphes gravés ici et là sur les vieilles surfaces. D’antiques représentations de baleines s’étalaient, jaillissant de vagues de granite. Des visages humains grossiers aux bouches béantes de terreur, de stupeur, d’indignation, de chagrin, de joie. D’innombrables coquillages porte-bonheur étaient sculptés dans la pierre et de petites silhouettes ressemblant à des hommes étaient tapies, couraient et chassaient sur le roc gris et froid. Tout cela témoignait en silence de la présence de tribus depuis longtemps disparues qui avaient chassé la baleine sur ces eaux en des temps reculés, qui avaient chassé dans ces forêts, gravé ces pierres, et qui étaient aujourd’hui perdues, tout comme les histoires individuelles que racontaient ces inscriptions plates et froides.
Le vent se leva avec la marée et vint gémir par-dessus les rochers, pour combler de son bruit les silences entre l’incessant clapotis des vagues sur les formations rocheuses et le bouillonnement tranquille des flaques qui se remplissaient puis se vidaient avant de se remplir à nouveau. Le vent faisait flotter les manches du vieil homme. Il posa sa main valide sur la paroi froide du rocher et, de son index, il suivit les contours en creux d’une orque au beau milieu d’un saut, se demandant quelle force avait été transmise au chasseur de baleines par le fait de graver cette image. Abel s’accroupit près de la pierre tandis que le soleil se couchait, se demandant ce qu’il pourrait bien graver s’il en avait le temps et la force. Quelle chance une telle création pourrait-elle lui apporter ? Confierait-il à la froideur du rocher le désir qu’il éprouvait au plus profond de son cœur ? Ou quelque autre chose dont la forme resterait incertaine tant qu’il n’aurait pas fini de la tailler et qui durerait jusqu’au moment où la terre se briserait ? Finalement, Abel se leva et redescendit à son campement avec précaution.
Le soleil sombrait derrière le bord frémissant de l’océan. Des couches de lumière cuivrée montaient dans le ciel en tremblant pour fixer les piliers rocheux à leur silhouette, comme des sentinelles solitaires au-delà de la palissade entourant leur feu de camp. Abel se cala le dos contre un rocher et s’enveloppa les jambes de sa couverture. Il respira l’agréable senteur aigre du caoutchouc. Quelque temps plus tard, le chien remonta la plage tel un flocon d’ombre détaché de la nuit plus obscure qui se concentrait dans la forêt derrière eux. Il se tint immobile sur le sable, sous le vent du vieil homme, et tourna la tête dans tous les sens pour repérer son odeur, et, l’ayant trouvée, le rejoignit sur l’avancée de terre et s’assit tout près de lui. Abel sentit le dîner du chien dans son haleine – les lourds relents de chaleur et de sang.
— Qu’est-ce que t’as attrapé ? lui demanda-t-il. Tu t’es offert une mouette ?
Le chien s’allongea complètement en faisant de tout petits pas avec ses pattes de devant, et Abel ricana.
— Et maintenant, j’suppose que tu vas tout simplement t’endormir, hein, c’est ça. Ça t’a même pas traversé l’esprit de me rapporter quelque chose ?
Il soupira ostensiblement et, sous le regard attentif du chien, sortit un morceau de viande de cerf de sa poche. Le chien dressa les oreilles quand le vieil homme commença à mâcher. Abel secoua la tête.
— Y pense même pas, lui lança-t-il.
Le chien aboya doucement, inclina la tête sur le côté et se mit à tapoter le sol. Le vieil homme prit encore une bouchée puis jeta le reste au chien.
— T’es vraiment pitoyable, tu sais ça ? dit-il tandis que le chien avalait la viande séchée d’un seul coup.
Abel s’installa et s’étendit sur le dos pour regarder les étoiles. La lune était une pièce d’argent et Mars, là, à cet endroit, était un point pâle comme une tache de rousseur dans la nuit. Il observa les étoiles, la façon dont leur lumière raréfiée luisait. Levant la main, il traça le contour de la ceinture d’Orion et ses bras écartés, puis il toucha la Grande et la Petite Ourses, comme son père le lui avait montré quand il était enfant. Abel bougea son épaule de manière à pouvoir atteindre et toucher d’autres constellations, mais ce mouvement déclencha des vagues de douleur dans son bras gauche et, en jurant tout bas, il s’allongea à nouveau.
La marée montait lentement, accompagnée du clapotis et du grondement du fond marin, mais la forêt derrière eux était silencieuse et calme. Seuls lui parvenaient de temps à autre le cri lointain d’un hibou et le craquement des arbres dans le vent qui soufflait doucement en hauteur. À la surface de l’eau, les algues chatoyaient d’une étrange lueur verte sous la lune et les étoiles, et dans le ciel se déployait le faible halo de la Voie lactée.
Cette nuit-là, la lumière était telle que le vieil homme pouvait voir les ombres particulières que projetait chaque arbre sur la plage, et plus loin, sur l’eau, ainsi que sur les pierres gravées du promontoire. La forêt elle-même formait un bloc massif d’ombre noire, comme si cette forêt était une chose unique et non pas constituée d’innombrables éléments variés. Abel leva à nouveau le bras et sa main lui sembla étrangement luisante, tellement désincarnée qu’il se demanda s’il était encore un homme ou s’il s’était transformé en fantôme. Il se demanda l’espace d’un instant s’il n’avait pas été effectivement tué dans la Wilderness et si, toutes ces longues années, il n’avait pas été qu’une sorte de rêve.
Abel s’allongea. La clarté de la nuit lui fit fermer les yeux et il écouta le bruit constant de l’activité de l’océan. De légers craquements provenaient des sous-bois tandis que des cerfs exploraient les pentes surplombant la plage. Abel ferma les yeux et s’efforça de ne plus la voir, de ne pas continuer à la voir. Il essaya de ne voir ni l’une ni l’autre, mais tout revenait, comme toujours, l’automne venu, quand l’air se faisait plus vif, que les feuilles commençaient à changer de teinte, puis mouraient et tombaient.
Sa fille était morte, sa femme l’avait suivie dans la mort peu après, et cette partie heureuse de sa vie avec une famille dans une maison au bord d’un lac s’était terminée ce matin-là, bien avant la guerre, parce qu’il avait dû enterrer son enfant dans une tombe trop petite et faire interner sa femme dans le nord de l’État de New York où son chagrin avait fini par la tuer. Abel avait fermé la maison – à sa connaissance, elle était toujours debout – et il avait quitté cet endroit parce qu’il ne pouvait plus supporter d’y vivre. Son chagrin à lui n’était que souffrance, puis il s’était mué en tristesse, puis en rage. Une amertume noire. Des nuits passées à boire. Des jours de faim, d’errance. À demander la charité, à commettre de menus larcins. Une nuit de pleine lune, misérable, passée face contre terre dans l’herbe d’un cimetière. Et quand la guerre avait éclaté, Abel Truman avait été incorporé
dans un régiment de Tar Heels (2) en Caroline du Nord pour la simple raison que c’était l’endroit où il se trouvait à ce moment-là. Et puis tout le reste était arrivé, et pour terminer, une trentaine d’années dans une cabane d’une seule pièce sur le rivage du Pacifique gris et froid, une vie gâchée. La vie était passée à côté de lui comme une rivière indolente, teintée de tanins, qui s’écoule tranquillement dans la mer. Il s’était assuré une maigre subsistance au bord de l’eau, et quand il avait senti que cela suffisait, il était entré dans l’océan, et l’océan l’avait rejeté.
Le faible grognement du chien réveilla le vieil homme. Il faisait encore sombre et la marée était haute comme un plancher instable tout droit sorti d’un rêve. Des chaînes de vagues déchiquetées s’incurvaient vers le sud sur la plage. Le chien était près de lui, les poils du cou hérissés, un grognement sourd montant des profondeurs de sa poitrine. Les oreilles endommagées étaient bien droites et Abel le sentit tendu, sous l’emprise d’une vive excitation.
— Quoi ? lui demanda-t-il. Qu’est-ce que tu…
Et cela recommença. Très loin, à des kilomètres de là, à l’intérieur des terres, un long hurlement étouffé, comme celui d’un loup solitaire, dans les basses terres, là où les loups ne venaient que rarement. Le vieil homme s’adossa au rocher, fronçant les sourcils, mais un curieux frisson lui picota la peau. Ce n’était pas un chant. Même si la lune, qui s’était levée, brillait d’un éclat argenté dans le ciel froid, ce n’était pas un chant. C’était un cri d’envie, de crainte, de douleur, tel que le vieil homme n’en avait jamais entendu venant d’un animal. La bête hurla à nouveau, la lune s’enfuit derrière un nuage comme si elle était pourchassée. Le hurlement se propagea dans toute la vaste forêt ondulante, résonna le long des cours d’eau dans les terres pour venir tomber doucement sur la mer sombre, laissant dans son sillage un silence soudain qui fut peu à peu comblé par les bruits de l’océan et le vent. Le chien se mit à geindre, puis à aller et venir autour de l’endroit où le vieil homme s’était étendu, comme s’il avait entendu quelque chose qui le perturbait beaucoup.
Abel renifla, se lécha les lèvres et, tout à coup, il fut pris d’une sévère quinte de toux qui n’en finit pas. Il jura tout bas et, quand il cessa enfin de tousser, sa gorge était à vif. Il tendit l’oreille, essayant de percevoir tout bruit lointain que pourrait faire le loup ou qui pourrait provenir d’autres congénères en réponse, mais rien ne se produisit et la nuit retomba dans le silence. Abel cracha. Un goût fétide et chaud dans la bouche. Le chien revint s’allonger près de lui. Après avoir remonté sa couverture, Abel tendit le bras et entortilla inconsciemment autour de ses doigts la douce fourrure blonde derrière les oreilles du chien. Celui-ci soupira silencieusement et ferma les yeux. Abel finit par se rendormir et ne fit plus aucun rêve cette nuit-là.
Le lendemain matin, le temps était couvert et froid. Une brume chargée d’humidité s’accrochait aux troncs bas des épicéas, des pins, des cèdres et des sapins ciguë. Des érables à grandes feuilles et des érables circinés jaillissaient des broussailles auxquelles les hautes tiges de digitale pourpre et les fantomatiques têtes fleuries des berces laineuses qui se balançaient ajoutaient des touches de couleurs vives. Le faux hellébore, comme des épis de maïs miniature, et, çà et là, les minces estafilades rouges des troncs des arbousiers émergeaient, courbés et tordus, de l’étage inférieur de la forêt. Le chien s’enfonça bruyamment dans les fourrés et un junco lui lança quelques trilles depuis sa cachette ; Abel s’arrêta pour scruter l’obscurité générale voilée de brouillard, et il finit par le repérer, perché sur une branche d’épicéa, à moitié caché au milieu des douces aiguilles. L’oiseau le regarda fixement, l’œil grand ouvert, brillant dans son capuchon sombre, il chanta encore une fois, puis s’envola comme une flèche dans la forêt et disparut.
Derrière le vieil homme, les troncs brunâtres de la forêt étaient fichés dans le sol, droits et alignés, comme si toute la forêt formait un ensemble d’un seul tenant : une grande mosaïque embrouillée de verdure, de nuances d’une obscurité fraîche, verte et bleutée, qui ne voyait jamais la lumière du jour et ne la verrait jamais. Un pas dans cette verdure, et la longitude n’existerait plus. Les boussoles fonctionneraient de façon bizarre, ou pas du tout. Les Indiens le traiteraient de fou. Le vieil homme mourrait de faim, il tomberait. Son corps serait déchiqueté par l’un ou l’autre des grands prédateurs – un loup, un couguar, un ours. Des créatures minuscules vivant sous les feuilles et les aiguilles sur le sol – des scarabées, des vers et d’autres bestioles plus petites dont Abel ne connaissait pas le nom – viendraient récolter sur ses os les parties molles de son corps. Elles s’insinueraient dans le creux de ses oreilles et tisseraient des toiles en travers de sa bouche. Abel savait ce qu’il advenait des morts qui restaient sans sépulture dans une forêt. La façon particulière dont les os étaient polis par le temps, virant au jaune-brun comme du parchemin. Les côtes, le crâne, les os des jambes. Abel frissonna et pressa le pas sur la plage, tête baissée, le vent soufflant autour de ses épaules.
Au début de l’après-midi, la pluie qui menaçait n’était toujours pas là et le soleil avait dissipé le brouillard matinal. Les nuages de pluie s’étaient retirés vers l’horizon en grappes grises lumineuses, laissant présager qu’il faudrait un vent de tempête pour les ramener. Il y avait toujours une odeur de pluie dans l’air, mais maintenant les rayons du soleil venaient frapper les brisants humides et Abel sentait une douce électricité flottant dans l’atmosphère tandis que les rochers séchaient et que la marée refluait. Avec précaution, il contourna un promontoire rocheux, avançant lentement de pierre en pierre et prenant appui sur sa canne. Le vent soufflait fort et le chien, qui le suivait à distance, pourchassait les mouettes en pataugeant dans les vagues.
Quand il eut suffisamment contourné les rochers pour voir l’étendue de plage suivante, Abel s’immobilisa et s’accroupit. Il jeta un coup d’œil vers le chien derrière lui, vit qu’il faisait toujours le fou dans l’eau, puis il chercha un rocher plat et lisse. Après en avoir trouvé un, Abel alla s’allonger dessus en rampant et il prit son fusil.
Les cerfs et les biches étaient groupés autour d’un petit ruisseau qui descendait doucement de la forêt et s’écoulait sur le sable humide. À cet endroit, le sable était très brun et l’eau y creusait un chenal peu profond avant de se répandre en éventail au milieu des galets bousculés par la marée et de se perdre dans le ressac. Il y avait là une demi-douzaine de cerfs à queue noire, penchés au-dessus du ruisseau pour s’y désaltérer ; Abel plissa les yeux en les visant l’un après l’autre jusqu’au moment où, satisfait, il en repéra un qui était éclopé, ou peut-être vieux, tout simplement. L’animal, qui se tenait à l’écart des autres, avait le poil terne et marquait une hésitation dans ses mouvements comme s’ils lui causaient une importante douleur. Abel se pinça les lèvres, tourna la tête et cracha pour se porter chance, puis tira.
L’animal rejeta violemment la tête sur le côté. Il tressauta une fois, puis s’écroula sur le sable, une partie de son corps dans le cours d’eau, tandis que les autres, bondissant vers la forêt sombre, étaient engloutis par les ténèbres. Abel cracha à nouveau, hocha gravement la tête comme pour se féliciter en silence, puis il se releva et se dirigea vers sa proie. Il entendit derrière lui les griffes du chien qui essayait de trouver un appui sur les rochers. Alors qu’il descendait des pierres sur la plage, Abel lui lança par-dessus son épaule :
— Toi, t’as rien fait du tout, alors t’imagine pas que t’en auras une seule bouchée.
Quand Abel arriva sur place, l’animal était mort. Des empreintes en forme de parenthèses étaient tracées tout autour de lui dans le sable humide. La biche morte avait des yeux doux, une tache de fourrure crème à la base de la gorge et deux anciennes cicatrices sur les flancs, où les poils n’avaient pas repoussé. Abel se demanda ce qui lui avait fait cela et comment elle s’en était tirée. Était-ce du fil barbelé ou quelque prédateur qui l’avait chassée ? Il renifla, cracha, puis cessa de se poser des questions et se mit au travail.
Il savait qu’il y avait un tas de choses qu’il était censé faire, et s’il s’était trouvé chez lui ou en train d’y retourner, le vieil homme savait qu’il les aurait faites. Les choses étant ce qu’elles étaient, Abel répugnait à gâcher une partie de la biche, mais il savait bien qu’il ne pouvait pas porter toute la viande. Il avait tiré sur cet animal comme par instinct. Il ne se rendit vraiment compte qu’il l’avait tué que lorsqu’il eut commencé à le découper et qu’il sentit le sang tiède dans la paume de sa main. Il referma sa main droite valide sur le sang et serra fort, regardant le sang couler dans le sable comme si c’était le sien. Le chien vint s’asseoir pour regarder. Abel ouvrit la main et porta le bout de ses doigts à sa langue. La chaleur, le sel du gibier, la vie qui venait de s’éteindre. Il ferma les yeux et respira. Le sable était rouge. Les yeux de la biche étaient fermés et doux. Abel posa sa main rougie sur le flanc de l’animal. À nouveau, il ferma les yeux et il attendit pour voir si la biche allait revenir à la vie. Au bout d’un moment, il renifla et regarda vers le ciel où une grosse lune d’octobre s’était levée au-dessus de la cime des arbres pendant que le soleil glissait vers le mur de l’océan, à l’ouest. Les mains couvertes de sang tandis que les vagues murmuraient derrière lui, Abel s’agenouilla dans le sable et scruta la lune pâle, comme un chasseur primitif saisi d’effroi.
Finalement, il enleva son havresac et sa couverture roulée et les laissa tomber sur le sol. Le chien décrivait des cercles, la tête baissée, les oreilles dressées. Sa truffe remuait frénétiquement et le vieil homme, prenant son couteau, l’agita en direction du chien pour insister :
— Y pense même pas.
En fin de compte, il découpa juste assez de viande du cuissot pour son dîner et celui du lendemain, puis il tira la carcasse jusqu’à la forêt. La biche morte était lourde et il avait du mal à la manipuler avec son bras invalide. Comme toujours, Abel sentait que ses jambes étaient fortes et vigoureuses, mais sa poitrine et ses épaules brûlaient des efforts qu’il avait dû fournir ces derniers jours. Il étendit la biche dans la forêt, la recouvrit d’une couche de fougères tendres et resta penché au-dessus un long moment, essayant de se souvenir s’il y avait autre chose à faire.
— Oh, et puis ça va, bon sang de bon Dieu, dit-il en s’essuyant la bouche du revers de la main.
Il quitta l’abri des arbres et resta à regarder vers les vagues où un pilier rocheux ressemblant à un énorme phallus se dressait dans l’eau. Abel aspira l’air entre ses dents et s’avança sur la plage.
Plus tard, ce soir-là, il fit un feu près d’une autre rivière, dans un cercle de pierres noircies qu’il avait déjà utilisé à cet effet en d’autres occasions. Il mit autant de bois sec qu’il put trouver et le laissa brûler jusqu’à ce que les braises luisent comme des pierres précieuses orange sur le sable noir. Après avoir coupé la viande en tranches minces, il les mit à griller sur les braises. Le vieux soldat était assis en tailleur et se chantonnait une chanson triste et lente tout en regardant la graisse remonter le long des nerfs en faisant de petites bulles. Au large, le soleil glissait lentement derrière des nuages de pluie lointains, répandant sur l’horizon une lumière uniforme qui faisait songer à une ecchymose douce et sombre.
Au bout d’un moment, le chien émergea des bois, comme il l’avait fait le soir où il était venu vers Abel pour la première fois. Sortant des ténèbres, il apparut entre les arbres et descendit sur le rivage pour s’asseoir en face de lui, de l’autre côté du feu, l’air posé, comme s’il s’installait pour prononcer un jugement sur le vieux soldat. Quand un long moment se fut écoulé, le chien poussa un profond soupir et, s’étant tourné vers l’océan, sembla observer les loutres qui se laissaient flotter sur le dos au milieu des vagues ou plongeaient pour ramener des coquillages et des pierres.
Abel déplaça les petites tranches de biche sur les braises à mains nues, passant rapidement sa langue sur le bout de chaque doigt tout de suite après pour calmer la brûlure. Il fit cuire les morceaux de biche d’un côté, puis de l’autre, jusqu’à ce qu’ils soient bruns et que le sang s’en écoule en filets rosés qui grésillaient sur les braises. En cuisant, la viande dégageait une odeur forte et de minuscules flammes s’élevaient tout autour, et quand elle fut à son goût, Abel posa les tranches sur une pierre plate, se servant de son couteau et de ses doigts pour les couper et les manger. Le jus dégoulina dans sa barbe, gouttant sur sa chemise. Tandis qu’il mâchait sa nourriture, le vieil homme respirait bruyamment par le nez, grognant doucement de plaisir et de satisfaction.
Quand il eut mangé la moitié de la viande cuite, Abel reprit son couteau et coupa ce qui restait en petits cubes. Du menton, il fit signe au chien et celui-ci contourna le feu pour venir près de lui. Il regarda le vieil homme comme auparavant et Abel hocha la tête, puis il observa le chien lui manger prudemment dans la main.
— Espèce de pauvre abruti, lui dit-il doucement.
Une fois leur repas terminé, Abel jeta du sable sur les dernières braises avant de traverser la plage en compagnie du chien et de marcher dans les vagues. Les piliers rocheux, sombres et massifs, s’élevaient dans l’eau comme d’étranges dents plantées dans la mâchoire du fond de l’océan. De temps à autre, le soleil couchant lançait un éclair entre les nuages et faisait ressortir la silhouette en dos d’âne d’une toute petite île, plus loin dans la mer. Le vieil homme et le chien s’assirent côte à côte sur un rocher et regardèrent la marée monter autour d’eux.
Ici, dans la fraîcheur du soir, sous un ciel de nuages gris derrière lesquels le soleil se couchait, l’eau était d’un vert foncé. Elle était bizarrement veinée de rubans d’écume sale qui rendaient visibles les mouvements subtils de la marée et du courant, de la même manière qu’un champ d’herbes hautes peut rendre visible la forme du vent qui le parcourt. Plus loin, sur d’autres rochers plus petits, des cormorans semblables à d’étranges sculptures de gargouilles du Vieux Monde, les ailes étendues pour sécher comme des doigts écartés, se découpaient sur un fond de lumière déclinante, les yeux noirs et ternes, tels des morceaux de charbon, le visage brillant et voyant comme celui d’un babouin.
Ils étaient entourés de mares peu profondes, creusées dans la roche par des siècles de mouvements de l’océan. Elles se remplissaient lentement avec la marée et des crabes pas plus gros que des scarabées sortaient à toute vitesse de l’obscurité pour explorer le terrain nouveau formé à partir de leurs carrés de sable. Des étoiles de mer orange et rouge s’agrippaient à la face inférieure de rochers éclaboussés par les vagues, et partout, on voyait des grappes de moules ressemblant à de gros raisins au milieu de l’écume des rochers et de l’eau. Abel se leva, et le chien sauta dans la mer pour remonter vers la plage dans le fracas, le bruit de succion et le rugissement tumultueux de l’océan, et le vieil homme suivit le chien dans l’eau froide qui lui montait jusqu’aux genoux. Abel garda les yeux baissés tandis qu’il regagnait le rivage et quand il leva le regard, ce fut pour apercevoir une fine colonne de fumée au nord de la plage.
Il resta dans l’eau qui allait et venait autour de ses mollets, pour observer la fumée monter et se dissiper dans la forêt. Abel estima que ce feu était situé près de l’endroit où le chien et lui avaient passé la nuit précédente. Au bout d’un moment, il haussa les épaules et quitta la plage pour rejoindre son campement où le chien l’attendait.
Après la tombée de la nuit, ils restèrent assis pour contempler l’obscurité de l’océan sous le ciel bleu nuit. Abel et le chien. Les nuages de pluie étaient restés très au large ; le vieil homme et son compagnon regardèrent une étoile décrire un arc de cercle, filant sans bruit dans les cieux, puis elle fut suivie d’une autre et encore une autre, tandis que d’autres encore, par milliers, scintillaient et resplendissaient, se déplaçant lentement sur la voûte céleste comme des choses vivantes, et d’ailleurs, qui aurait pu affirmer qu’elles n’en étaient pas ? Ils restèrent ainsi côte à côte, calmes et silencieux. Le vieil homme savait que depuis que le monde était monde, il n’y avait eu que peu de moments semblables à celui-ci, et par conséquent, il se taisait. Près de lui, le cœur muet et robuste du chien battait doucement et ils demeurèrent assis sous les étoiles vives et brillantes, jusqu’au moment où le sommeil fut le plus fort.
Cette nuit-là, il rêva encore de sa jeunesse et d’amis absents, du pays ravagé par la guerre. Il se réveilla une fois et, s’appuyant sur son coude, il regarda vers le large. L’air était pur et frais, et il pouvait voir à l’infini par-delà les eaux. Les étoiles stupéfiantes. Le ruban pâle de la Voie lactée. Sa respiration apparaissait, disparaissait puis apparaissait à nouveau dans la lumière des étoiles et il se demanda ce qu’il était advenu des nuages porteurs de pluie. Il aperçut des lumières lointaines à l’horizon – des navires se déplaçant silencieusement sur la mer. Calés sur leur route maritime, ils se parlaient entre eux dans ce langage froid et solitaire des signaux lumineux et des cornes lugubres dont les notes, roulant lentement sur les flots sombres, parvenaient jusqu’à Abel. Un bruit profond, lourd, persistant qui lui parlait de vastes distances, d’isolement, d’infinie tristesse. Mais il y avait la forme douce et chaude du chien dans l’obscurité, près de lui, et quelques instants plus tard, il se recoucha et se rendormit.
Quand il se réveilla le lendemain matin, le soleil était déjà haut et le chien n’était plus là. Abel scruta la plage, la large étendue où la marée était venue, puis repartie, et où elle montait une fois de plus. Le sable avait été redistribué et il repéra le niveau de la marée haute grâce à la ligne légèrement ondulée de varech, de petit goémon et d’algues rouges dont les sinuosités parcouraient la plage du nord au sud comme le bas d’un rideau. Le reflet du soleil dans les mares était aveuglant. De longs rayons de lumière dorée, droits comme des crayons, étaient visibles là où la lumière tombait sur l’eau de mer qui remplissait les tranchées creusées par les vagues dans les rochers. Une lumière éclatante venait de la mer elle-même – bigarrée sur les parties inférieures des piliers rocheux, argentée dans la crique légèrement agitée – et, dans cette luminosité extatique, deux hommes marchaient sur le sable en direction du chien, qui reculait, la tête baissée, montrant les dents.
Le plus petit des deux tenait dans son poing une corde dont les boucles se balançaient lentement, tandis que l’autre homme, plus grand, se tenait derrière, portant un fusil au creux de ses bras comme on tiendrait un enfant endormi. Abel entendit la voix du petit homme sous les bruits du vent et du ressac : un son ténu et humide de crécelle, en contrepoint au grognement sourd du chien dont les poils du dos étaient hérissés. Abel se pencha, cracha, puis empoigna son fusil et s’avança sur le rivage.
Quand il vit Abel escalader d’un air déterminé les débris de bois rejetés par l’océan, le petit homme laissa tomber sa corde sur le sable. Il tira un mouchoir d’un endroit indéterminé de sa personne pour le porter à un côté de sa tête, puis il le plaça devant sa bouche et le maintint là tandis que le vieil homme venait vers lui. Abel avait compris que le problème était sérieux et, en s’approchant, il vit des croûtes de sang séché sur son visage et son cou. Derrière lui, son compagnon se tourna, tenant toujours son fusil de la même façon tendre. Ce deuxième homme était un Indien de la tribu des Haïdas dont les yeux, sous de longs épis de jais, étaient sombres et sans éclat et faisaient penser à des petites pièces de monnaie trouvées dans le caniveau. Tout autour, d’anciennes cicatrices blanches tatouaient sa peau brune comme si, longtemps auparavant, quelque chose avait essayé de lui arracher les yeux des orbites à coups de griffes.
Abel s’arrêta et parla sèchement au chien. Celui-ci regarda dans sa direction, puis s’assit, mal à l’aise, en continuant à grogner. Avec lenteur et solennité, le vieux soldat fit reposer la crosse de son fusil juste sur le bout de sa botte droite. Tenant légèrement le canon avec les doigts de sa main gauche, il se tint devant eux de manière que la position de son corps masque l’infirmité de son bras. Les doigts de sa bonne main droite glissés dans la poche arrière de son pantalon, Abel prit un air détaché et plissa les yeux, regardant vers le ciel, puis vers la mer et finalement jetant un coup d’œil de côté en direction des deux hommes avant de regarder à nouveau vers la mer.
— ’jour, dit-il tranquillement. On dirait bien qu’on va pas avoir une goutte de pluie, contrairement à ce que je pensais.
Les deux hommes échangèrent un regard. Abel vit le côté de la tête du petit homme ; il vit que son oreille avait été à moitié arrachée, ainsi qu’un morceau de sa joue, et la blessure était encore à vif et suintante. L’individu se tourna pour faire face à Abel et, quand il se mit à parler, sa voix était forcée, humide et difficile à entendre, car il plaquait son mouchoir ensanglanté contre sa joue.
— Il est à vous ? gargouilla-t-il en pointant le chien du doigt.
Abel jeta un coup d’œil au chien, puis son regard revint croiser celui de l’individu.
— Il voyage avec moi, répondit-il. Il me semble que j’vous ai pas encore dit comment je m’appelle. C’est Abel. Abel Truman.
— Willis, dit l’homme de petite taille tandis que le Haïda faisait un pas en avant pour faire écran entre le visage blessé et le soleil.
Willis leva les yeux vers l’Indien, cligna lentement des paupières, puis regarda à nouveau Abel.
— Bon, dit Abel. (Il enfonça la langue dans l’intérieur de sa joue et fit un signe de tête en direction de la corde sur le sable.) C’est pour quoi faire, ça ?
— Le nôtre s’est enfui, dit Willis d’une voix qui était elle-même une lente torture.
Avec une crispation, il déglutit et fit la grimace.
— Un sacré salopard. J’ai voulu lui mettre un collier, et d’un seul coup ça l’a rendu dingue et il s’est tiré. Il me semble bien qu’il était plus loup que chien, parce que, quand il a vu la chaîne… eh ben, impossible de le retenir.
Il plissa les yeux en regardant Abel, puis il haussa les épaules.
— On les fait participer à des combats, poursuivit-il. Celui qu’on a perdu, il aurait vraiment pu être un as, mais il est parti, alors on s’est dit qu’on pourrait prendre celui-ci à la place.
Il leva le menton en direction du chien qui était assis, en train de grogner, puis il scruta Abel, les deux yeux réduits à deux croissants, comme s’il dissimulait une certaine forme d’obscurité derrière eux.
Abel regarda le Haïda, l’homme au fusil.
— On dirait que ça intéresse pas beaucoup ce chien. (Il se racla la gorge.) Écoutez, dit-il. Vous remontez vers le nord, vous rebroussez chemin, et à trois jours de marche, p’têt quatre si vous êtes coincés par les marées, vous allez trouver un village. Là-haut, après les Arches. Makah. Vous le connaissez probablement déjà. Vous allez là-bas et l’vieux Pète, il aura sûrement un chien ou deux qu’il sera fier de vous vendre.
Abel se racla la gorge à nouveau, avala avec difficulté et sentit un voile de sueur chaude se former sur le haut de son front.
Willis fit claquer ses dents et siffla comme si le mouvement le faisait souffrir. Il secoua la tête :
— Ce chien qu’on a perdu, on l’avait déjà acheté à ces saletés d’Indiens noirs là-haut, près de la frontière. (Il secoua la tête encore une fois.) J’crois pas que je serais très chaud pour en reprendre un autre chez des gens comme eux. Comme j’ai dit, cet animal, il était à moitié loup. (S’interrompant un instant, il regarda longuement Abel.) Vous voulez voir ce que cette saloperie de bête sauvage m’a fait ? En plus de ma saleté d’oreille ? Je vais vous montrer ce que cette saloperie de bête sauvage malfaisante m’a fait.
Willis ôta de son visage le morceau de tissu rouge trempé et Abel put voir que la plus grande partie de la joue droite de l’individu avait été arrachée, laissant apparaître une béance humide parsemée çà et là de dents aux taches jaune-marron comme du pin pourri. Sa langue était sans cesse en mouvement au-dessus des lèvres de la plaie – glissant sur ses gencives découvertes et les humectant, ce qui faisait couler de pâles filets de salive rosée sur sa mâchoire. Willis se gratta le cou et fit claquer ses dents qui faisaient penser à une sorte de crâne bizarre, à moitié couvert de chair et auquel on aurait donné vie.
— Vous voyez mon foutu visage ? demanda-t-il d’une voix rauque, avalant et grimaçant tandis que les lambeaux de sa joue déchiquetée ballottaient dans tous les sens.
— J’vois, répondit Abel.
— Alors, qu’est-ce que vous en pensez ? demanda Willis avec un regard méchant.
— J’pense que vous devriez pas continuer à avaler votre sang malsain, sinon, vous allez avoir des crampes, quelque chose de terrible.
— La saleté de bête sauvage qui m’a fait ça est toujours là, quelque part dans ces bois, dit Willis en faisant un geste en direction de la masse de verdure silencieuse qui s’étendait derrière Abel. Elle m’a fait ça comme ça, presque machinalement.
La main de Willis s’agita en l’air devant son visage déchiré comme l’assistante d’un magicien attirant l’attention du public sur le mystère.
Abel hocha la tête.
— C’est à se demander comment vous la traitiez pour qu’elle réagisse comme ça, dit-il.
Willis ouvrit la bouche pour répondre, mais le Haïda le devança.
— Combien de plomb vous avez dans le bras, vieux soldat ? demanda-t-il tranquillement.
Abel cligna des yeux. Il cligna des yeux et avala sa salive puis fit la grimace, avant de dire :
— Qu’est-ce que vous avez dit ?
— J’vous ai posé une question sur votre bras, répondit le Haïda en hochant la tête. Vous le ménagez, même quand vous essayez de faire en sorte que ça se voie pas.
L’Indien cracha, puis il observa le ressac qui lui entourait les chevilles aspirer la salive blanche en direction de l’océan.
Abel sentit la chaleur lui traverser lentement la poitrine et lui remonter dans la gorge. Il secoua la tête et répondit :
— Ma part. Ni plus ni moins.
Le Haïda se pinça les lèvres, plissa les yeux et examina le vieil homme.
— Votre part, dit-il, puis il hocha la tête en souriant légèrement. J’ai entendu parler de vous. Vous avez pris part à cette guerre qu’a eu lieu. Autrefois ?
Abel acquiesça.
— Ouais, c’est ça.
— Ils parlent de vous, des fois. Les gens sur la côte, poursuivit le Haïda. Ils disent que cette guerre vous a brisé. (L’Indien cligna des yeux et inclina la tête sur le côté.) On est passés devant vot’ maison, il y a quelques jours. Ils appellent cet endroit la Crique de l’Homme Brisé.
Abel ne dit pas un mot. Il avait la gorge en feu.
— Alors, bien sûr, vous avez déjà vu pire que ça, poursuivit l’imposant Haïda en désignant Willis de la tête et sans quitter Abel du regard. Vous avez dû voir tout ce qu’on peut faire subir à un corps pour lui ôter la vie. Bon sang ! Vous avez dû vous-même faire la plupart de ces choses-là à d’autres hommes et vous en réjouir. C’est pas vrai ? Vous pensez pas que c’est ça qui vous a brisé ? J’veux dire, à l’intérieur ?
Abel ne répondit pas. Il fut soudain plié en deux par une violente quinte de toux. Willis fit un pas en arrière. Le fusil glissa de la main d’Abel et son corps se mit à trembler. Il sentit le goût du sang sur ses dents, mais il se retint de cracher sur le sable. Quand il se fut repris, Abel se hâta de ramasser son fusil et il le tint maladroitement devant lui, en travers de son corps.
Les deux autres n’avaient pas bougé, mais quand Abel leur fit face à nouveau, le Haïda observa :
— C’est une mauvaise toux que vous avez là. C’est la toux d’un homme malade.
Abel haussa les épaules et renifla bruyamment. Il remit son fusil dans sa position initiale, la crosse sur le bout de sa botte droite et les doigts de sa main gauche autour du canon.
— Bon Dieu, lança subitement Willis avec rage. Vous en voulez combien de cette saleté de chien ?
Il se pencha et ouvrit la bouche avec précaution pour laisser un long filet de salive sanguinolente couler de sa langue sur le sable.
L’Indien secoua la tête et dit :
— Il en veut rien, il le laissera pas partir. Pas vrai, vieux soldat ? Abel secoua la tête. Il regarda longuement le Haïda et celui-ci finit par faire un large sourire malveillant, puis il inclina la tête comme pour marquer sa considération. Dans le même temps, Willis fit un bond en avant avec un couteau à longue lame qui apparut dans sa main comme s’il l’avait attrapé au vol.
Le petit homme fit mine de porter un coup au visage d’Abel, mais d’un seul geste, le vieux soldat fit sauter le fusil dans sa main droite et enfonça le canon dans la poitrine maigre de Willis. Le doigt du vieil homme se replia sur la détente.
— Cette arme est chargée en permanence, j’vous conseille de me croire, dit-il tranquillement.
Willis laissa tomber son couteau sur le sable.
Quand Abel exécuta son mouvement, le chien se mit à aboyer férocement, avançant vers les deux hommes à pas saccadés très courts, et il ne s’arrêta que lorsque, d’un cri, Abel lui en donna l’ordre. Lentement, le vieil homme poussa le canon de son fusil en avant jusqu’à ce que Willis se mît à basculer en arrière sur les talons. Abel regarda le Haïda qui observait la scène avec une hilarité non dissimulée. Deux points de lumière dansaient dans ses yeux noirs et morts.
Finalement, l’Indien s’inclina profondément avec un cérémonial suranné. Quand il se releva, il ouvrit son fusil et laissa tomber les cartouches dans le ressac qui les emporta.
Abel hocha la tête, abaissa son arme et d’un coup de pied envoya le couteau dans les vagues, puis il fit un signe du menton et Willis fit quelques petits gestes qui manquaient de conviction pour brosser ses vêtements. Il essuya sa bouche en lambeaux et tout ensanglantée, ramassa son couteau et repartit vers le nord de la plage.
Quant au Haïda, il s’attarda un instant pour examiner Abel. Puis, comme s’il était parvenu à une conclusion quelconque, l’Indien haussa les épaules et fit demi-tour pour suivre l’autre. Abel remarqua qu’il portait un sac à dos rudimentaire duquel pendait un cuisseau de biche couvert de mouches qui lui cognait contre le bas du dos quand il marchait.
Aucun des deux ne regarda en arrière et Abel ne bougea que lorsqu’ils eurent dépassé le promontoire suivant et se furent engagés dans la crique. Puis il jeta un coup d’œil en direction de l’endroit où le chien était assis et l’observait la gueule ouverte.
— Toi, on peut dire que t’es vraiment chiant, tu sais ça ?
Le lendemain ressembla beaucoup à la veille et à l’avant-veille, en ce sens que le vieil homme et le chien continuèrent leur voyage vers le sud. En marchant, Abel restait à l’affût de signes indiquant que les deux hommes auraient fait demi-tour par la forêt – des empreintes, des traces de feu de camp, de l’écume frissonnante sur de l’urine prisonnière d’un creux dans le sable sombre, et la sensation indescriptible mais indiscutable que quelque chose d’autre que les loutres, les cerfs ou les aigles, était en train de les épier – mais il ne trouva et ne ressentit rien de tout cela. Il n’empêche qu’il marchait lentement et qu’il rappelait le chien dès qu’il le perdait de vue.
Cette nuit-là, Abel en fut réduit à un repas simple de cerf séché et d’eau, car la chair de mouette n’était pas à son goût. Il réunit ce dont il avait besoin pour faire du feu, mais il renonça finalement à l’allumer, préférant plutôt marcher un peu sur une langue de roche qui s’avançait dans la mer près de son campement à l’intérieur de la forêt. Le vieil homme s’accroupit au bout du rocher tandis que le soleil glissait progressivement au bas de la paroi du jour qui s’éteignait. Les vagues paisibles battaient doucement contre le rocher qu’elles éclaboussaient et bien vite ses bottes furent mouillées, ainsi que ses pieds à l’intérieur. L’eau était fraîche sur sa peau sèche et tendue. Il resta accroupi, comme s’il était plongé dans ses pensées, tandis que le chien était assis sur la plage, l’observant, les oreilles inclinées. Abel s’attarda un long moment à écouter, et il avait une bonne ouïe malgré son âge, mais il ne les entendit pas.
Il n’y avait que les bruits de l’océan et du vent et, de temps à autre, les cris aigus d’un couple d’aigles lançant leurs appels depuis leur aire, quelque part dans les profondeurs obscures de la forêt.
Satisfait, Abel se leva pour scruter la partie nord de la plage et il aperçut bientôt une mince colonne de fumée s’élevant d’un feu de camp à environ trois kilomètres de là. Leur fumée s’élevait bien droite et elle n’était emportée par le vent que longtemps après avoir dépassé la voûte de la forêt, et Abel devina que le campement était situé dans un petit creux abrité du vent qu’il connaissait bien.
Hochant la tête pour lui-même, Abel cracha et retourna à son propre campement. En chemin, il fit claquer sa langue et le chien aboya une seule fois très fort et courut joyeusement jusqu’à lui. Le vieil homme lui dit de se taire et le chien s’assit tranquillement près de lui tandis qu’il allumait le feu.
Quand les flammes furent hautes, Abel sortit de son havresac deux petites boîtes en métal qui, des décennies plus tôt, avaient contenu les bonbons d’un enfant. Il en posa une sur la terre tapissée d’aiguilles de pin, puis il ouvrit le couvercle à charnière de la seconde. Elle était à moitié remplie de grains de café secs et marron, et il en prit une dose entre le pouce et l’index qu’il déposa dans son mouchoir. Après avoir écrasé les grains entre deux pierres, il versa la poudre dans une tasse en métal pleine d’eau qu’il posa directement sur le feu. Il se leva et pendant un moment, il craignit d’avoir une nouvelle quinte de toux, mais elle ne vint pas, alors il fit quelques pas aux alentours de son campement jusqu’à ce qu’il trouvât un petit caillou rond qu’il laissa tomber dans sa tasse. Tandis que le marc de café tourbillonnait et se rassemblait autour du caillou, le vieil homme ouvrit la seconde boîte, en sortit du papier et du tabac, puis il se roula une cigarette fine pour la fumer en buvant son café du soir.
L’air était doux, mais le chien était étendu tout près de lui, à côté du feu. Les étoiles apparurent au-dessus de l’océan en fines gerbes de lumière, ainsi que la lune, et bientôt, la mer lisse et sombre se mit à étinceler de tous les reflets lumineux. Comme s’il y avait un deuxième ciel avec une deuxième lune, et le vieil homme regarda vers le large, se demandant s’il allait voir un second lui-même émerger des flots – et si c’était le cas, qu’est-ce que ce second lui-même aurait appris de plus que lui ?
Il n’y avait pas de vent pour lui apporter l’odeur de la pluie, mais il la sentit venir tout de même. Il resta éveillé jusque tard dans la nuit, longtemps après avoir fini ses petits plaisirs du soir, observant les étoiles et repérant les planètes parmi elles. De temps à autre, une étoile filante décrivait un arc brillant dans la nuit, et il se souvint des léonides qu’il avait vues quand il n’était qu’un petit garçon, tenant la main de son père.
Il avait six ans quand les étoiles étaient tombées et trente-neuf quand elles étaient tombées à nouveau, et les deux fois, il avait eu l’impression que le ciel s’embrasait. Il avait fallu se protéger les yeux. Des lamentations, des gémissements et des cantiques désespérés montaient de l’église noire à la lisière des bois de pins, près de la rivière. Abel avait senti un doux frisson lui parcourir le dos, provoqué par les lueurs qu’il voyait, les cris qu’il entendait et la main de son père qui serrait la sienne. Son père était une silhouette sombre se découpant sur tout cet éclat – un bras tendu comme s’il voulait léguer à Abel les cieux effervescents et toutes les planètes qu’ils contenaient. Sa mère était dans la tombe depuis moins de deux semaines et son père devait l’y rejoindre six mois plus tard.
Abel était étendu près du feu, somnolant, se souvenant encore – après que ces six mois se furent écoulés et que son père s’en fut allé là où allaient les morts. Une plaine froide et sombre, balayée par les vents et éclairée de bougies. Et au-delà de ses années d’adolescent passées dans la maison froide, silencieuse, morne et ennuyeuse de sa tante maternelle, tout près d’Albany. Elle avait réservé l’âme du garçon pour le Seigneur, puis elle l’avait laissé se débrouiller tout seul. Presque endormi près du feu, Abel continua à se souvenir, après sa fille, après sa femme, après le bonheur et l’espoir et le premier printemps de guerre dans le pays. Il se rappela Fredericksburg pour la simple raison que, pendant la nuit froide qui avait suivi la bataille, le ciel avait été éclairé par une aurore boréale brillant en direction du sud, répandant des éclats de toutes les couleurs sur les vivants et les morts qui couvraient ces champs glacés et ensanglantés au bas de la colline de Marye’s Heights.
Et maintenant, cette nuit silencieuse et calme au bord des eaux grises et froides du Pacifique, illuminées par les étoiles, et tous les hasards de la vie qui l’avaient mené jusqu’ici. Mais tout cela appartenait au passé et cela depuis bien des années, et alors qu’il glissait enfin dans le sommeil, Abel tendit le bras pour entortiller autour de ses doigts la douce fourrure dans le cou du chien.
Cette nuit-là, son sommeil fut profond et sans rêves, comme seul le sommeil d’un vieil homme peut parfois l’être. Et si tranquille et paisible, si reposant, qu’Abel n’eut pas d’explication toute prête pour justifier la douleur vive et intense qu’il ressentit de la tempe à la mâchoire en se réveillant. Une douleur mordante et glacée, suivie d’une sensation de chaleur qui coulait lentement dans son cou. En ouvrant les yeux, Abel sut qu’une lame venait de lui taillader le visage.
Willis était accroupi près de lui dans le sable. La langue du petit homme s’agitait sur les bords lacérés et rouges du trou béant dans sa joue et le couteau qu’il tenait à la main était taché du sang d’Abel.
Le vieux soldat cligna des yeux et prit une inspiration. Il roula sur lui-même pour se mettre à genoux, mais avant qu’il ait pu se relever, la botte de Willis le frappa violemment sur le côté de la tête et Abel alla dinguer contre un salal cireux.
En se remettant à quatre pattes, Abel cracha une dent qui roula jusque dans les buissons comme un galet poussé par la vague. Willis attendait et le regardait. Même sans son entaille, Abel se disait qu’il aurait eu l’air aussi démuni que l’oiseau qui vient de naître. Quand il leva les mains, Willis lui asséna un autre coup de botte. Et quand Abel s’écroula, le petit homme se servit de ses poings.
Abel se réveilla quand il sentit le contact de l’eau. Le soleil avait disparu, le ciel était d’un gris sombre et la marée montait tout autour de lui. De temps en temps, une vague venait lui éclabousser le visage. L’eau était très froide et Abel mourait de soif. Il songea à appeler le chien, mais il s’aperçut qu’il n’avait plus de voix. Il essaya de ramper dans le sable humide, mais les mouvements déclenchèrent des accès de douleur et il renonça.
Bientôt le bruit des vagues fut couvert par le fracas de son cœur. Le visage d’Abel était frais. Il eut le goût de l’eau salée dans la bouche. De quelque part lui parvint le clapotement de l’eau contre du bois, puis il entendit des voix d’hommes qui appelaient, mais il ne pouvait toujours pas répondre, faute de mots.
Au bout d’un moment, il décolla ses paupières. Il y avait une silhouette sombre sur l’eau. D’autres silhouettes s’en détachèrent et se mirent à avancer dans les vagues. Leurs ombres s’allongeaient sur l’eau. Une vague déferla sur la tête d’Abel et il se mit à crachoter. Il entendit leurs voix à nouveau, tout à coup plus proches. Leurs ombres longues se projetaient sur lui. Des mains puissantes le relevèrent. Le ciel sombre s’entrouvrit. La pluie commença à tomber.
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